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REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



LU» ANNÉE. - TROISIÈME PÉRIODE 



TOME LI. — i" MAI 1882. 



Paria. — Imp. A. Quantin, 7, rue Saint-Benoît. 



REVUE (- 



DES 



DEUX MONDES 



O—f^^l-O— 



L1I« ANNEE. — TROISIÈME PÉRIODE 



TOME CINQUANTE-ET-UNIÈME 



PARIS 

BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES 

RUE BONAPARTE, M 

1882 



Jio^Ji/. 



EMILE LITTRÉ 



LA PHILOSOPHIE POSITIVE, SES TRANSFORMATIONS, 

SON AVENIR. 



Quoi qu'il advienne du positivisme, qu'il subsiste dans ses grandes 
lignes ou qu'il aille se résoudre, comme je le crois, dans des doc- 
trines plus radicales et plus simples, le nom de M. Littré restera 
indissolublement lié à son origine et à sa fortune. Ici encore, pas 
plus que dans les autres régions intellectuelles où il a marqué sa 
trace, l'érudition, les sciences physiologiques et médicales, l'histoire 
des langues et des littératures, on ne peut prétendre qu'il ait été 
inventeur. En aucun des domaines intellectuels où s'exerce sa 
robuste volonté, il ne révèle ce qui est en toute chose la grande 
maîtrise, l'initiative des idées. Ces idées, il les rencontre, non sans 
des prédispositions secrètes, mais comme par hasard, dans les voies 
diverses où son activité errante est engagée ; il ne les produit pas 
de son propre fonds, il les découvre chez les autres, quelquefois 
tardivement. Mais alors il s'éprend d'elles avec une sorte d'enthou- 
siasme grave ; il se les assimile, il y met l'empreinte puissante de 
son honnêteté ; il les répand avec un zèle de néophyte qui veut 
racheter le temps perdu par l'ardeur de la propagande. En même 
temps et du même coup, pour mieux se les assimiler, il les adapte 

(1) Voyez la Revue du 1*'' ayril. 



6 REVUE DES DEUX MONDES. 

à la forme de son esprit, il les modifie pour mieux les défendre; il 
exerce sur elles un droit de sélection, abandonnant ce qui ne lui 
paraît pas devoir être utilement soutenu, gardant ce qui lui semble 
l'essentiel, critique solide et respecté, apologiste infatigable. 

C'est là en raccourci l'histoire de sa rencontre et de ses rapports 
avec le positivisme. Après avoir ignoré longtemps la philosophie de 
M. Comte, il fait connaissance avec elle vers le milieu de sa vie, et 
quand cette philosophie avait déjà quatorze ans d'existence; du jour 
où il l'a connue, il se l'est appropriée; pendant tout le temps qui 
lui reste à vivre, il va l'exposer, la soutenir avec une persévérance où 
se marquent les convictions inébranlables ; par un coup d'autorité 
il la ramènera des voies nouvelles où elle s'égarait à la suite d'un 
chef aventureux et troublé. — En tout cela peut-on dire qu'il est 
original? Assurément non, s'il s'agit des conceptions fondamentales 
d'où procède ce mouvement philosophique; il l'est pourtant d'une 
certaine manière par la faculté critique appliquée au discernement 
des idées, ainsi que par cette dialectique, faite de ténacité et de 
science , qui s'emploie à lutter chaque jour contre les objections 
ou les préventions et se reneuvelle avec les obstacles. Dans l'his- 
toire philosophique de notre temps, il a marqué sa place à côté du 
fondateur de l'école, au même rang que lui peut-être. Il y a ainsi, 
dans presque toutes les écoles philosophiques, une place privilégiée 
pour celui qui organise la doctrine ou qui la défend, à côté de celui 
qui l'a fondée, pour les Parménide ou les Zenon à côté des Xéno- 
phane. 

11 faut bien reconnaître d'ailleurs que Littré ne défend le posi- 
tivisme qu'après l'avoir réduit à la mesure qu'il croit acceptable et 
en sacrifiant résolument les parties qui lui semblent d'avance cadu- 
ques ou condamnées. Plusieurs des lois et des conceptions qu'il 
avait d'abord gardées tombent d'elles-mêmes en désuétude entre 
ses mains; le positivisme va en se dépouillant de plus en plus. Rien 
de plus instructif que les transformations subies par cette philo- 
sophie dans le quart de siècle qui sépare deux dates (1857 et 
1881), la mort d'Auguste Comte et celle de Litlré. Après que nous 
aurons déroulé ce tableau, nous serons amenés tout naturellement, 
au terme de notre étude, à nous demander ce que l'avenir réserve 
à cette philosophie que le temps présent comble de ses faveurs. 
Sa fortune, qui, à en croire certaines déclarations fameuses, serait 
consacrée aujourd'hui, cette prodigieuse fortune aura-t-elle autant 
de durée qu'elle a d'éclat? Les causes de ce succès sont-elles per- 
manentes? iN'y a-t-il pas bien des circonstances politiques et sociales 
qui expliquent l'apparence de ce triomphe et son caractère momen- 
tané? Nous nous demanderons enfin si le positivisme est destiné à 
survivre sous forme de système aux deux hommes en qui il s'était 



EMILE LITTRE. 7 

comme incarné, et si les chances de durée qu'il peut avoir ne sont 
pas en raison inverse de sa cohésion ou de sa consistance comme 
corps de doctrine. Peut-être est-ce l'occasion de dissiper un malen- 
tendu qui paraît se prolonger dans certains esprits sous l'illusion 
d'un mot qui ne couvre plus les mêmes choses. Peut-être ne reste-t-il 
de l'ancien mouvement positiviste, dont je suis loin d'ailleurs de con- 
tester l'étendue et l'importance, qu'une négation ou un ensemble de 
négations, très puissantes et très populaires, réunies et subsistant 
sous le titre usurpé d'une philosophie qui ne rallie plus autour de 
ses dogmes que de rares adeptes. C'est une question à examiner et 
qui vaut qu'on la discute. 

I. 

Auguste Comte mourait le 5 septembre 1857. Ace moment solen- 
nel dans l'histoire de l'école, sou^ quel aspect se présentait la phi- 
losophie positive, inaugurée trente-cinq ans auparavant dans un 
modeste essai qui fut tiré à cent exemplaires, n'eut aucun retentis- 
sement, et dont le seul intérêt aujourd'hui est de marquer une 
date ? Pendant ce long intervalle d'années l'activité féconde d'Au- 
guste Comte ne s'était pas ralentie un jour, pas une heure, sauf le 
temps pris par les crises qui survinrent, sous des formes plus ou 
moins graves, dans ce cerveau puissant et surmené. Le monument 
auquel son nom est attaché s'était élevé d'assises en assises jusqu'au 
faîte. Il avait été précédé en 1826 par la publication du plan définitif; 
de 1830 à 18A2 parurent les" six volumes qui forment le Cours de 
philosophie positive^ renfermant comme sur de vastes échelons, dis- 
tribués méthodiquement, les préhminaires généraux, la philosophie 
mathématique, la philosophie de la physique proprement dite, la 
philosophie chimique et la philosophie biologique, enfin la philoso- 
phie sociale. Ainsi s'était accompli ce que M. Littré appelait l'œuvre 
philosophique du xix® siècle, et dont le but était « de donner à la 
philosophie la méthode positive des sciences, aux sciences l'idée d'en- 
semble de la philosophie. » Seize années s'étaient écoulées entre la 
conception et l'achèvement; mais la conception avait eu tant de 
sûreté que, malgré ce long espace de temps, l'achèvement y avait 
répondu de tout point (1). 

On aurait pu croire qu'arrivé à ce terme, le grand travailleur allait 
jouir de son œuvre achevée, se borner à la répandre, à gagner les 
esprits rebelles. Il n'en est rien. A peine avait-il terminé cette partie 
de sa tâche, la partie qu'on pourrait appeler théorique, qu'il con- 
cevait déjà ou rêvait une seconde partie consacrée aux applications 

(1) Principes de philosophie positive, préface d'un disciple, p. 8. 



8 REVUE DES DEUX MONDES. 

politiques et sociales. Après quelques années de méditations, de 
l(S5iàl85/i, il publiait le Syslih?ie de politique positive on Traité 
de sociologie instituant la religion de l humanité. C'est à ce nouvel 
ordre de conceptions politiques, sociales et religieuses que se rap- 
portent tant de publications diverses qui éclosent sous sa plume, le 
Calendrier positiviste, la Bibliothèque positiviste^ le Catéchisme 
positiviste, la fameuse Lettre à sa majesté le tsar Nicolas, invoqué 
comme le patron prédestiné de la politique et de la philosophie nou- 
velles, enfin le premier volume de la Synthèse subjective, ou Sys- 
tème universel des conceptions propres à l'état normal de l'hu- 
manité, qui parut un an avant sa mort. Nous n'avons pas à racon- 
ter ici au prix de quelles épreuves cette œuvre immense avait été 
accomplie. De pareilles idées sont les maîtresses jalouses d'une vie 
et ne laissent guère de place pour d'autres préoccupations. « Auguste 
Comte avait pu philosopher à Paris, ce que n'avait pu faire Des- 
cartes. Mais il y avait vécu pauvre, inconnu, et finalement menacé 
dans ses moyens d'existence. Il s'était enveloppé d'une insouciance 
pour le lendemain que son irrésistible vocation lui rendait moins dif- 
ficile qu'à un autre (1). » Quand il mourut, il ne vivait plus, depuis 
plusieurs années, que des subsides de ses amis et de ses disciples. 
Mais enfin il eut cette joie de vivre et de mourir dans son rêve réa- 
lisé. Ya-t-il une joie humaine au-dessusde celle-là? « Qu'est-ce qu'une 
grande vie? Une pensée de la jeunesse réalisée par l'âge mûr, » a dit 
Alfred de Vigny. Getle belle parole, Auguste Comte s'en était emparé 
pour caractériser sa propre carrière. Et ce ne fut pas par outrecui- 
dance, ce fut par un juste sentiment de la continuité et de la gran- 
deur de ses travaux. Il fut l'homme d'une pensée unique (2). 

Son ambition avait été l'universalité aussi bien dans la spécula- 
tion que dans l'action. Il avait voulu fonder du même coup et par 
la seule impulsion d'un esprit solitaire un système théorique et pra- 
tique à la fois, une philosophie totale qui résumerait les philoso- 
phies partielles de chaque science, une politique ou organisa- 
tion sociale qui réconcilierait dans une synthèse les deux termes de 
réiernelle antinomie, l'ordre et le progrès, — enfin une religion qui 
remplacerait toutes les autres et gouvernerait, par un idéal défini, 
toutes les aspirations de l'humanité. C'est à quoi il s'était appliqué 
avec une énergie et une tension extraordinaire d'esprit. Il avait fini, 
après des commencemens obscurs et des luttes sans nombre, par 
conquérir un certain nombre d' adhérons dévoués et par remuer le 
monde philosophique, d'abord indifférent, de mouvemens assez divers 
où dominaient l'élonnement et une sorte d'inquiétude. Cette curio- 



(1) Principes de philosophie positive, préface d'un disciple, p. 21. 

(2) Auguste Comte et la Philosophie positive, p. 1. 



EMILE LITTRE. 



site même avait été tardive. Les livres d'Auguste Comte, saturés de 
notions abstraites et de termes techniques, d'une prolixité fatigante, 
d'un style rebutant et dur, s'étaient répandus, non au grand jour et 
par un succès immédiat, mais par une sorte d'infiltration lente, parmi 
quelques esprits curieux et dans cette partie du public « ouverte 
par des dispositions spontanées aux doctrines positives. » Rien, du 
reste, n'avait été fait par l'auteur pour produire ses ouvrages; il les 
publiait, voilà tout, et les laissait cheminer tout seuls, appuyés de 
temps en temps par quelques cours publics et gratuits sans grand 
retentissement. Très désireux d'avoir des disciples, il n'usait même 
pas, pour en gagner, des procédés les plus élémentaires et de l'ac- 
tion individuelle qu'il pouvait exercer (1). Il avouait qu'il n'avait 
jamais espéré plus d'une cinquantaine de disciples dans l'Occident 
européen et il se félicitait d'avoir dépassé ce nombre. Plus tard, il 
est vrai, il se flatta d'obtenir des conversions en masse ; il était con- 
vaincu que le monde allait venir à lui; il dévorait dans son ardente 
et maladive pensée les transitions nécessaires; il attendait son heure 
prochaine avec l'assurance d'un homme qui se croyait infaillible en 
même temps qu'universel. Il rapprochait de jour en jour cette date 
marquée par les destins pour la conversion du genre humain ; mais 
il faut dire qu'il était alors dans cette « période pathologique » 
dont ses disciples parlent avec douleur. Il ne discutait plus, il pon-' 
tifiait ; il exerçait les prérogatives attachées à ce titre ; il mariait et 
donnait les autres sacremens du nouveau culte, il n'écrivait plus de 
lettres, mais des brefs. Le positivisme en était venu à réaliser 
complètement cette définition qu'en a donnée M. Huxley : « un 
catholicisme avec le christianisme en moins. » 

Malgré de graves dissidences indiquées déjà dans les dernières 
années, M. Littré était l'héritier désigné de l'œuvre d'Auguste Comte, 
doublement désigné et par la haute probité de son caractère qui 
s'imposait à tout le monde et par son savoir encyclopédique devant 
lequel chacun s'inclinait. C'est en 1840 qu'il avait connu M. Comte. 
Sous le poids des plus lourdes épreuves de la vie, il avait cherché 
une distraction en dehors du cours de ses études et de sa pensée 
habituelle. Un ami commun lui avait prêté le Système de philoso- 
phie positive. M. Comte, apprenant qu'il lisait son livre, lui en 
adressa un exemplaire; tel fut le commencement de leur liaison. 
Littré ne se rappelait pas sans émotion ces origines d'une amitié 
qui eut une si grande influence sur sa vie : « M. Comte, disait-il 
plus tard, ne s'était pas trompé dans l'avance qu'il me faisait. Son 
livre me subjugua. Une lutte s'établit entre mes anciennes opinions 
et les nouvelles. Celles-ci triomphèrent d'autant plus sûrement que, 

(1) Auguste Comte et la Philosophie positive, p. 665. 



j^O REVUE DES DEUX MONDES. 

me montrant que mon passé n'était qu'un stage, elles produisaient 
non pas rupture et contradiction, mais extension et développement. 
Je devins dès lors disciple de la philosophie positive et je le suis 
resté, sans autres changemens que ceux que me commandait l'effort 
incessant de poursuivre, à travers d'autres travaux d'ailleurs obliga- 
toires, les rectifications et les agrandissemens qu'elle comporte (1). » 
Nous verrons tout à l'heure dans quelle large mesure se produisirent 
ces rectifications nécessaires. Nous venons que, s'il accepta l'héri- 
tage du maître, ce ne fut que sous bénéfice d'inventaire. Gomment 
procéda-t-il à cette Uquidation très embrouillée? Que devait-il prendre 
pour sa part, dans le trésor fort mélangé qui tombait entre ses mains, 
et incorporer dans sa fiortune intellectuelle? Que devait-il rejeter 
comme suspect et de mauvais aloi? Nous ne croyons pas nous 
tromper, après avoir vécu longtemps dans l'étude de la pensée 
de M Littré et de sa vie écrite, en disant qu'insensiblement les 
liens étroits de la doctrine se relâchaient dans son esprit, que le 
dogmatisme des premiers jours de ferveur tendait à se dissoudre 
et se résolvait en conceptions plus ou moins libres dont la seule 
force de cohésion subsistante était une négation, si bien qu'il arriva 
que la philosophie positive, fondée pour échapper aux idées pure- 
ment négatives du xviii^ siècle, après un grand effort de recon- 
stitution philosophique et sociale, devait retourner à son point de 
départ. Si l'on se rend attentif à la marche ascendante et descen- 
dante de cette école à travers bien des apparences contraires et 
des oscillations qui trompent le regard, on se persuadera que ex- 
clusion des conceptions thôologiques et métaphysiques, qm est bien 
évidemment une idée négative, est le seul dogme qm reste debout 
au terme de cette longue élaboration d'un demi-siècle, en même 
temps qu'elle est la raison la plus claire et la plus décisive de la 
popularité de cette école auprès du gros pubUc qui n a pas le temps 
de regarder aux détails et aux nuances. ^ 

Sans doute ce travail de décomposition ne se fait pas sentir immé- 
diatement dans l'école; ce n'est que par degrés et après plusieurs 
degrés franchis que le résultat en est perceptible. Maigre certams 
doutes et les ébranle mens de confiance survenus sur des points 
graves, Littré restait toujours fermement attaché à la conception 
primordiale du positivisme, de même qu'il demeurait 1 admirateur 
de Comte et son apologiste sans réserve, toutes les lois qu n m 
arrivait d'exposer l'ensemble de l'œuvre. Il ne cessa pas de proc a- 
merle bienfait intellectuel et surtout le bienfait moral que cette 
philosophie a conféré à lui et aux hommes de son temps qm sout- 
fraient du même mal. Elle est à la fois, selon Im, le prodmt et le 

(1) Auguste Comte et la Philosophie positive, préface. 



EMILE LITTRE. H 

remède d'une époque profondément troublée. De sourdes et con- 
fuses terreurs assaillent l'homme réfléchi et les foules irréfléchies. 
En eflet, que voit-on? Des ébranlemens prolongés, des espérances 
déçues, des fluctuations sans arrêt, la crainte du retour d'un passé 
qu'on repousse, et l'incertitude d'un avenir qu'on ne peut défi- 
nir (1). Ce trouble de l'heure présente, ce désarroi des consciences, 
ce manque d'équilibre des âmes, cette instabilité prodigieuse des 
croyances dont tout le monde souffre à son heure, tout cela tient, 
nous dit-on, à l'antagonisme du savoir toujours croissant et d'un 
reste précaire de domination des théologies et des métaphysiques 
qui se sentent ruinées par la science. Auguste Comte, le premier, 
aperçut clairement que l'office vrai de la philosophie nouvelle 
devait être de rattacher toute la stabilité mentale et sociale à la sta- 
bilité de la science, qui est le point fixe donné par tout le progrès 
de la civilisation, et de tirer du savoir positif l'ordre entier des 
croyances au lieu de perpétuer entre la croyance et la science un 
conflit irrémédiable et désespérant. C'est là le point de raUiement 
pour tous ceux qui, spontanément, c'est-à-dire sous l'action dissol- 
vante du milieu social, ont abandonné la foi traditionnelle. En ral- 
liant ces consciences éparses et sans lien, la philosophie nouvelle 
aura rendu un grand service social. En faisant son dogme intellec- 
tuel de la connaissance réelle du monde, elle fera son dogme moral 
du service de l'humanité (2). 

C'est donc comme bienfaiteur que Littré salue Auguste Comte, 
avec la même piété que Lucrèce autrefois pour Ëpicure, quand il 
le proclamait le libérateur de son âme et du monde asservi. « Au 
prix des vives lumières dont je lui suis redevable, quel compte dois-je 
tenir de quelques erreurs dans lesquelles il a pu m'entraîner? Si 
l'enseignement que j'ai reçu de ses ouvrages m'eût fait défaut, je 
serais resté, suivant la nature de mon esprit et de mes études, dans 
la condition négative, ayant reconnu d'une part, après des efforts 
souvent recommencés, que je ne pouvais accepter aucune philoso- 
phie théulogique ou métaphysique, et d'une autre part, ayant reconnu 
également que je ne pouvais, par mes propres forces, monter à un 
point de vue universel qui me tînt heu de métaphysique et de 
théologie. Ce point de vue, M. Comte me l'a donné. Ma situation 
mentale en fut profondément modifiée ; mon esprit devint tranquille 
et je trouvai enfin lasérénitô(3). » Si en effet Auguste Comte put rendre 
à une génération troublée la séiénité perdue, cette louange n'est 
pas excessive, et la plus haute gratitude n'égalera pas la grandeur du 



(1) Principes de philosophie positive, préface d'un disciple, p. 75. 

(2) IbicL, p. 74. 

(3) Auguste Comte et la Philosophie positive, p.^516.. 



12 REVUE DES DEUX MONDES. 

bienfait. Mais la conscience de bien des hommes de cette génération 
proteste et crie très haut que, s'il y a eu des penseurs isolés, con^me 
Littré, qui se sont trouvés guéris à ce prix et à qui il a suffi, pour être 
pacifiés, d'éliminer simplement l'idée de l'absolu, ce remède n'a pas 
suffi à tous, et que le vide de l'âme est trop profond pour que des 
faits et des formules de lois puissent le remplir. La question même 
est de savoir si ce remède a suffi toujours à M. Littré. 

C'est à ce titre, et surtout par cet ordre de services, qu'Auguste 
Comte a mérité aux yeux de Littré le titre de novateur. C'est pour 
avoir supprimé toute lutte dans l'intelligence humaine, non en suppri- 
mant la philosophie, d'ordinaire hostile à la science, mais en lui don- 
nant le même contenu qu'à la science, les mêmes méthodes, en d'au- 
tres termes en l'identifiant au savoir positif, au lieu d'en faire un 
pouvoir indépendant et nécessairement rebelle ; c'est non pas pour 
avoir proposé un principe de doctrine et d'organisation (beaucoup 
l'avaient fait avant lui), mais pour avoir proposé un principe nou- 
veau qui concentre en soi toute la vertu de la science positive, 
seule inattaquée et croissante, qui porte avec lui la cohérence et la 
conséquence, par conséquent les élémens de la paix intellectuelle, et 
détruit radicalement dans l'esprit toute chance et toute occasion de 
conflit. Celui qui s'y attache n'a plus, si l'on peut ainsi parler, qu'une 
seule conscience, n'ayant plus qu'une seule manière de penser, 
le mode positif (1). Dès lors, plus de ces grandes batailles de l'es- 
prit avec lui-même, se déchirant avec une sorte de fureur, divisé 
entre les données positives du savoir qui le retiennent et les belles 
chimères qui l'appellent ailleurs. En réduisant toute la sphère de la 
pensée au domaine de la connaissance vérifiée, Comte a exclu défi- 
nitivement la connaissance imaginée j il l'a forcée d'abord de se 
réfugier dans l'absolu et, par un dernier coup de force, il ferme cet 
absolu, déclaré hypothétique et en tout cas inaccessible. Il ne faut 
pas s'étonner que le disciple reconnaissant, oubliant toute l'histoire 
de l'empirisme qui, sous d'autres formes et d'autres noms, arrive 
partout au même résultat, s'élève jusqu'à l'enthousiasme; quand il 
célèbre l'affranchissement apporté par son maître au monde : 
u M. Comte fut illuminé des rayons du génie. Celui qui, à l'is- 
sue de la mêlée confuse du xviii" siècle, aperçut, au commen- 
cement du xix% le point fictif ou objectif qui est inhérent à toute 
théologie et à toute métaphysique; celui qui forma le projet et vit 
la possibilité d'éliminer ce point dont le désaccord avec les spécula- 
tions réelles est la grande difficulté du temps présent; celui qui 
reconnut que, pour parvenir à cette élimination, il fallait d'abord 
trouver la loi dynamique de l'histoire, et la trouva; celui qui, devenu 

('') Principes de philosophie positive, préface d'un disciple. 



EMILE LITTRÉ. 13 

par cette immense découverte maître de tout le domaine du savoir 
humain, pensa que la sûre et féconde méthode des sciences pou- 
vait se généraliser, et la généralisa ; enfin celui qui, du même coup, 
comprenant l'indissoluble liaison avec l'ordre social d'une philoso- 
phie qui embrassait tout, entrevit le premier les bases du gouver- 
nement rationnel de l'humanité; celui-là, dis-je, mérite une place, 
et une grande place, à côté des plus illustres coopérateurs de cette 
vaste évolution qui entraîna le passé et entraînera l'avenir. » C'est par 
cette page, qui est moins le résumé d'une philosophie qu'un hymne 
en l'honneur du philosophe, que se termine l'ouvrage consacré par 
Littré à son initiateur, à son consolateur, à son maître. 

Pris d'ensemble et à cette hauteur, un tel éloge ne m'étonne pas, 
je dirai même qu'il me touche par sa sincérité, qu'il m'émeut par 
sa solennité. Ce que je comprends moins, je l'avoue, c'est une autre 
page, extraite du même livre, qui me paraît sur certains points 
en désaccord avec les évolutions d'un disciple qui fut indépendant. 
Je dois la citer textuellement parce qu'elle dépasse la pensée de 
celui qui l'a écrite et que j'opposerai sans peine M. Littré à lui- 
même : « Aujourd'hui, disait-il dans la préface écrite en 1863, il 
y a plus de vingt ans que je suis sectateur de cette philosophie ; 
la confiance qu'elle m'inspire, et qui fut au prix de longues médi- 
tations et de plus d'une reprise, n'a jamais reçu de démentis. Deux 
ordres d'épreuves ont été par moi mis en œuvre pour me préserver 
des illusions et des préjugés : d'abord l'usage que j'ai fait con- 
stamment de celte philosophie, puis la sanction que le cours des 
choses lui apporte. Occupé de sujets très divers, histoire, langues, 
philosophie, médecine, érudition, je m'en suis constamment servi 
comme d'une sorte d'outil qui me trace les linèamens, l'origine et 
l'aboutissement de chaque question, et me préserve du danger de 
me contredire, cette plaie des esprits d'aujourd'hui ; elle suffit à 
tout, ne me trompe jamais et m'éclaire toujours. Le cours des 
choses ne lui est pas moins favorable que l'épreuve individuelle ; 
non-seulement il ne la contredit pas, mais encore tout ce qui advient 
en science ou en poUtique lui prépare quelque nouvel appui mental 
ou social. » On croit rêver si l'on relit cette page au lendemain du 
jour où l'on a consulté les Remarques écrites en 1878 pour la réé- 
dition de l'ouvrage Conservation, Révolution^ Positivisme. Nous 
avons eu tout dernièrement occasion de les analyser ; nous avons 
montré que c'était tout simplement l'histoire d'un esprit sincère, 
s' affranchissant de ses idées d'autrefois, devenues des erreurs à ses 
yeux, acceptées imprudemment un jour, sans un contrôle suffisant, 
sous l'autorité du positivisme et le patronage d'Auguste Comte. Pas 
une seule de ces remarques qu'on ne puisse opposer à cette asser- 
tion étrange de M. Littré que sa fidélité à la philosophie positive 



ih WEPCE DES DEUX 1I0>T)ES. 

l'a prfeervé du danger de se contredire, cette plaie des esprits 
doKijourdthmi. Tout cet admirable petit livre que nous avons mis 
sons les yenx de nos lecteurs n'est que le récit des contradictions 
d'un IwBiièie homme qui reconnaît que. dans im grand nombre de 
cîrcanBtHDoes imponanies. il s'est trompé. Il en ressortait aussi cet 
sisâsBâBeDt que le cotirs des choses n'a pas été plus favorable à 
la démonstration pratique du positivisme que I expérience indivi- 
£:-.'-. M. litiré nous donnait la longue énumèration de5 démentis 
-__ -5 nrévisicstts de son maître ont reçus des événemeos et abou- 
tissait à ce*te condusioD douloureuse que T histoire s'est montrée 
léfractaire aux inductions de la sociologie. II faut tenir compte, pour 
iug« é«piîwl)lcaaeDt cexxe page, dune certaine exaltation momenta- 
née qui i>eut s'«nparer des meiUeni^ esprits quand ils sont remplis 
de leur suj^ et comme enivrés d'une idée. 

Du reste, c'est un fait notoire que déjà quelques années avant la 
mort tf Auffuste Comte, M. littré avait secoué le joug, devenu trop 
ètruit et trop pesant, du maître autoritaire et illuminé qui avait uni 
par conrertir son autorité en une sorte de tyrannie atrabilaire et 
mystique. Cei affiranchissemait relatif, qui ne s'était pas faii sans 
peine, avait eu pour origine tm dissentimenl politique. Après une 
i(Higue intimité intellectuelle de tous les jours et presque de toutes 
les heures, la rupture avait conmiencé au sujet du coup d'état de 
18H, auquel Auguste Comte s'était rallié, cherchant partout des pro- 
lecteuis puissans pour la politique qu'il rêvait, les cherchant d'abord 
en France c«nme plus tard il les poursuivait jusqu'en Russie. Il ar- 
rii^ même que M. Littré, tout en continuant à payer son subside au 
budgeî dont vtraii Auguste Comte, finit par se retirer de la société 
positiviste. A mesure qu'il s'éloigna de l'homme qui avait exercé sur 
lui tm tel ascendant durant onze années, il sentit la nécessité de 
soumettre au contrôle de la m^hode pc^tive tout ce que le maître 
aTaît promulgué dans la dernière partie de sa vie et ce que le dis- 
ciple avait d'abord admis de confiance. « Je ne pense pas, dit 
M. Littré avec une noble candeur, que j'eusse été capable de le 
faire â j'étais resté sous l'influence immédiate de M. Comte 1). > 
Ce cOTitrôle oppOTttm produisit dans son esprit un mouvement assez 
considéraMe potir marqua- une date dans l'histoire de l'école. La 
critique qu'il osa porter sur les doctrine de M. Comte se renferma 
d'abord dans une simple cpiestion de méthode, mais grave, et sur 
les cMiséquences qui en découlaient : la prédominance attribuée par 
IL Comte au sentiment, la subordination de l'esprit au cœur, toute 
une poHtique théocratique, enfin le retour à un nouvel état théolo- 
gique, tout semblable à l'autre par la méthode. Mais la critique tme 

{r Amgmtée Comte e: la PkUotophm petitk*, p. CK. 



EMILE LITTRE. 15 

fois éveillée ne devait plus s'endormir, elle fit son œavre jnsqu'au 
bont. Nous pouvons constater, dans la suite des écrits de M. Littré, la 
série des transformations déjà en train de s'opérer du vivant jnéme 
du fondateur de l'école ei qui s'accomplissent d'une manière de plus 
en plus accentuée après sa mort dans l'esprit du plus savant et du 
plus populaire de ses disciples. 

Marquons ces mouvemens successifs. Il était arrivé un moment où 
Auguste Comte, tout en pensant et assurant qu'il ne faisait que déve- 
lopper la doctrine, modifia du tout auiout sa méthode; c'est * quand 
il voulut passer des principes posés dans le système de philosophie 
positive à l'application posée dans le svstème de politique posi- 
tive. 1) Lui-même avoue qu'il échangea alors la méthode objective, 
celle qui recherche les explications dans les faits généralisés, pour la 
méthode subjective, celle qui substitue à la conception des lois les 
intuitions personnelles et les vues de l'esprit. Cesi l'époque où il 
ne discute plus, où il n'interroge plus les faits, où il imagine, où il 
impose ses idées personnelles sur les applications politiques et 
sociales du système. En politique, par exemple, en attendant l'ère 
de la rénovation intégrale, fondée sur la distinction du pouvoir 
spirituel et du pouvoir temporel, il voulait établir im gouvernement 
sciemmetU révolutionnaire pour ce qu'il nomme Y interrègne, le 
temps de transition. On sait qu'il ne méditait rien moins que d'éta- 
blir là dictature à l'aide d'un triumvirat nommé à l'élection par le 
peuple de Paris exclusivement, et choisi parmi les proléiaires. M. lit- 
tré eut le tort, dans les jours troublés de lb48, de recevoir d'abcwti 
sans examen des idées qu'il devait rejeter plus tard. « Cest,disait-il 
alors, un grave échec intellectuel, et je le confesse sans détour. La 
seule compensation que j'y trouve, et elle n'est pas sans valeur, c'est 
d'abord ime leçon de modestie, puis un juste avertissement, à moi, 
de me défier de moi-même, et à ceux qui veulent bien me lire, de 
voir en moi un guide qui n'est absolument fidèle que dans sa boime 
volonté (1). » 

Dans le domaine religietrx la dissidence fut aussi énergique, 
mais immédiate. Aussitôt que Comte s'écarta sensiblement de l'état 
^sitif, « celui où l'esprit humain conçoit que les phénomènes 
sont régis par des lois immanentes auxquelles il n'y a rien à deman- 
der par la prière ou ladoration, » M. Littré se retira. Pas un instant il 
n'admit cette conception plus que bizaire, légèrement hallucinée, la 
terre ou grand fétiche, l'espace ou grand miheu, l'immensité ou 
grand être, que Comte appelle aussi la trinité positive en oppo- 
sition avec la trinité chrétieime. — On comprend la théologie par- 
lant au nom des révélations. Ici qu'avons-nous, demandait M. Lii- 

(1) Auguste Comte et la PhUosophi» positive, p. 5S7. 



1(5 REVUE DES DEUX MONDES. 

tré ? Une fiction ? Mais une fiction volontaire n'est l'objet d'aucune 
croyance, au sens sérieux de ce mot. Une réalité? Mais qui voudra 
croire que la terre ait eu des volontés et de bonnes intentions pour 
le futur genre humain, et régler d'après cela son adoration et sa 
conduite? D'ailleurs Auguste Comte confesse ouvertement, à ce mo- 
ment de sa vie, que l'esprit humain ne peut se passer de croire à des 
volontés indépendantes qui interviennent dans les événemens du 
monde. Mais alors jamais n'a été fait aveu plus mortel à la philoso- 
phie positive. Elle repose, en effet, tout entière sur cette donnée, 
que l'esprit humain n'est nécessairement ni théologien ni métaphy- 
sicien et qu'il ne l'est que transitoirement. Si maintenant l'on vient 
nous dire qu'il l'est nécessairement, qu'on le proclame bien haut, 
qu'on retourne à l'état théologique antérieur, et qu'on n'espère pas 
que de chétives conceptions entrent sérieusement en compétition 
avec la théologie émanée des profondeurs de l'histoire et consacrée 
par la grandeur séculaire des insthutions et des services (1). 

Sur tous ces points de la synthèse politique, sociale et rehgieuse, 
M. Littré, non sans déclm'emens, non sans peine secrète, prend 
son parti. « J'aurais vivement souhaité qu'il en fût autrement. 
Disciple de la première partie du système, j'étais tout disposé à 
l'être de la seconde, de la même façon, c'est-à-dire par cet ascen- 
dant irrésistible que porte avec soi la vérité démontrée. L'ascendant 
lit défaut; et il fallut me séparer de conceptions qui pour moi 
n'avaient plus de raison d'être. De la sorte, maintenant avec fer- 
meté la philosophie positive qui est la base, j'ai avec non moins de 
fermeté rejeté, pour une grande part, la politique positive que 
M. Comte a voulu en déduire. )> 11 prétend qu'au fond il n'a pas eu 
à scinder l'œuvre de M. Comte, qui reste intacte et entière; il n'a eu 
qu'à en retrancher des conséquences et des applications impropres. 
Mais il a eu, et cela a été douloureux, à scinder M. Comte lui-même, 
c'est-à-dire à montrer qu'il a été infidèle à ses principes et à sa 
méthode (2). Cette infidélité, qu'il lui est si pénible de constater, il 
l'impute à des troubles organiques survenus chez M. Comte, à des 
affaiblissemens produits par l'excès de travail. 

Tout cela est-il rigoureusement exact? JN'y a-t-il eu infidélité ou 
plutôt indépendance du disciple que sur les points indiqués dans 
cette confession touchante? Qu'on remarque bien cjue je ne mets 
pas un instant en doute l'absolue sincérité de ce véritable honnête 
homme, mais je ne puis m'empêcher de constater qu'il y a d'autres 
points que ceux-là sur lesquels sa pensée s'est modifiée par l'expé- 
rience, par la réflexion, par le contact des événemens et des hommes ; 



lî} Auguste Comte et la Philosophie positive, p. 562-564. 
{2) Jbid., préface, p. nr. 



EMILE LITTEÉ. 17 

et l'on ne peut réellement pas dire que l'œuvre d'Auguste Comte, 
même dans sa première partie, soit restée pour M. Litiré « intacte et 
entière, » comme il le prétend. La réflexion est venue après l'en- 
thousiasme des premières années ; elle a fait son travail insensible, 
lent, mais continu. « Après tout, déclare-t-il lui-même, la fonction du 
disciple est la critique , j'entends cf-tte critique de bon aloi qui n'écarte 
le faux que pour mettre en lumière le vrai. )> Quand bien même 
AugusteComte n'aurait misaujourque la partie la moins attaquablede 
son œuvre, le Système de philosophie positive, encore faudrait-il que 
ce livre fut très sérieusement étudié et qu'on y cherchât par un exa- 
men rigoureux les parties faibles et les lacunes. Auguste Comte, vivant 
et irritable, imposait par cela seul à ses disciples de grands m'^nage- 
mens, et certes M. Littré n'aurait jamais voulu être celui qui l'eût 
troublé dans ce qui lui restait de jours à vivre. Autre est la condition 
de l'œuvre, désormais impersonnelle, qu'il a laissée ; celle-ci n'a aucun 
besoin de ménagemens; ce serait lui faire injure ; ce qu'elle demande, 
c'est que la méthode et les principes triomphent, dût ceci ou cela 
périr ou disparaître. AugusteComte s'est placé au-dessus du panégy- 
rique; il ne reste qu'un mode de le louer qui soit digne de lui, 
c'est celui de l'histoire, l'histoire qui est une critique permanente 
des idées et des choses dignes de vivre en elle et de la modi- 
fier (1). 

Aussi M. Littré ne se fait-il pas faute d'indiquer les parties fai- 
bles et les insuffisances du système pour obéir à ce devoir de la 
critique qui n'est que le droit de la vérité sur nous. 11 n'est pas 
possible d'entrer ici dans le détail de la controverse; mais nous 
devons au moins signaler ce que M. Littré retranche du programme 
positiviste ou ce qu'il voudrait y ajouter, enfin les parties du système 
qui ne lui semblent avoir reçu qu'un établissement provisoire. Dans 
la conclusion de l'ouvrage où il examine l'ensemble de la philoso- 
phie positive, il y signale trois lacunes essentielles. D'abord l'éco- 
nomie politique. Il ne conçoit pas que dogmatiquement, en divers 
passages de ses écrits, elle ait été écartée par Comte comme une 
fausse science. Il établit qu'elle fait partie intégrante de la socio- 
logie et qu'elle ne peut être négligée sans dommage pour toute la 
théorie de cette science. C'est en effet une des idées chères à la 
nouvelle école que le corps social reproduit en traits fidèles, 
bien qu'agrandis, l'image d'un corps vivant. Dans l'organisme 
social, l'économie politique représente ce qu'est la nutrition dans 
l'organisme; c'en est la partie végétative, celle par où il s'entretient 
journellement. Or il est aisé de démontrer par l'analyse et la com- 

(1) Auguste Comte et la Philosophie positive, p. 651. 
TOii£ Li. — 1882. 2 



18 REVUE DES DEUX MONDES. 

paraison que les fonctions supérieures du corps social, celles qui 
administrent la partie morale, esthétique, scientifique et qui con- 
duisent l'évolution, sont sous la dépendance absolue des fonctions 
inférieures qui assurent l'entretien matériel de la société, ce qu'on 
peut appeler l'industrie, tout de même que, dans le corps vivant, les 
fonctions supérieures dévolues au système nerveux sont sous la 
dépendance des fonctions de nutrition sans lesquelles elles ne peu- 
vent ni exister ni être connues. L'omission de l'économie politique 
est donc une grave lacune dans la sociologie et aussi un vice grave 
contre la méthode qui gouverne la hiérarchie des sciences. — Une 
seconde lacune urgente à combler concerne la théorie cérébrale. 
L'hypothèse de Gall, adoptée légèrement ou plutôt adaptée avec 
quelques modifications par Comte à son système, est une con- 
ception ruineuse. Il faut donc se hâter de retirer de l'édifice ces 
matériaux trompeurs ; mais le vide qu'ils laissent est grand. C'est 
toute la psychologie biologique à constituer, tout l'ensemble des 
conditions organiques sous lesquelles se manifeste la pensée. Ainsi 
comprise, cette théorie appartient à la biologie; c'est dans l'anato- 
mie qu'elle doit être étudiée, dans la physiologie, dans la zoologie, 
dans l'évolution des âges, dans la pathologie. Elle n'a encore, il est 
vrai, au service des savans que des rudimens, étant la plus compli- 
quée et la plus difficile des parties de la biologie ; mais ce qu'on sait 
vraiment et qui s'accroît tous les jours montre ce que sera un jour 
cette science quand elle sera constituée et en marche. — Enfin la plus 
grave des lacunes est l'omission de la psychologie, non pas la psy- 
chologie comme nous l'entendons et comme la soutient Stuart Mill 
contre la condamnation formelle d'Auguste Comte, la psychologie de 
l'homme individuel, mais la psychologie de l'homme collectif, qu'il 
appelle « la théorie subjective de l'humanité » et qui comprend, outre 
l'étude des conditions formelles de la pensée, la morale et l'esthé- 
tique. Ces théories font défaut dans la philosophie positive; elles lui 
sont pourtant essentielles. Elles sont le complément môme de la 
philosophie; tant qu'elles ne sont pas constituées, une foule de 
notions vraiment philosophiques restent déclassées , sans liaison, 
sans ensemble. Mais, comme le dit M. Littré dans son langage ellip- 
tique et abstrait, « elles n'arrivent qu'à la suite du savoir objectif; » 
c'est à l'aide de ce savoir qu'on peut examiner, au terme de la car- 
rière parcourue, l'instrument subjectif qui l'a parcourue et conquise; 
la théorie du sujet est le complément indispensable de la théorie de 
l'objet (1). 

'Voilà bien des lacunes, et très-graves, signalées dans la doc- 
trine d'Auguste Comte; mais, pas plus que lui, son disciple n'est 

(1) Auguste Comte et la Philosophie positive, p. GG3. 



EMILE LITTRE. 19 

sorti de l'ère préparatoire, de l'ère des programmes. Un de ces pro- 
grammes bien remplis aurait mieux servi les véritables intérêts de 
la science que toutes ces vagues promesses, ces sommaires antici- 
pés du savoir futur ou ces controverses sur l'insuffisance des som- 
maires proposés. Entendons- nous bien. Je ne prétends pas que 
M. Liltré n'ait pas laissé des œuvres considérables, quelques-unes 
accomplies, mais elles sont indépendantes de l'école spéciale à 
laquelle il avait voué ses efforts et son nom ; lui aussi, il n'a laissé 
là, comme son maître, que des critiques très vives sur le régime 
métaphysique et théologique et des projets de conquêtes futures, 
des esquisses très générales de l'avenir scientifique tel qu'il l'ima- 
gine, des proclamations en l'honneur de l'avènement du positivisme. 

Une des sciences qui, selon lui, assuraient la victoire définitive à 
la doctrine et sur laquelle il avait le plus compté pour conquérir les 
esprits rebelles, la sociologie elle-même, lui préparait plus d'une 
déception. Et pourtant avec quel enthousiasme il l'avait saluée! 
(( Le mot et la chose, disait-il avec orgueil, sont de la création de 
M. Comte ; je suis assez vieux pour me souvenir de la superbe avec 
laquelle on accueillit ce terme barbare. Quoi de bon pouvait se 
cacher sous ce misérable néologisme? Une pareille étiquette était 
digne de la marchandise qu'elle annonçait. Eh bien ! tout ce grand 
dédain a été en pure perte; étiquette et marchandise ont trouvé 
faveur. Le mot s'est répandu partout et en France, et le grand mou- 
vement scientifique que l'idée a provoqué n'est encore qu'à son 
début Cl). » 

Sans nous inquiéter de savoir si vraiment là il y a une création 
aussi originale que le prétend M. Littré et s'il est vrai que, sous 
des noms moins barbares, l'histoire des sociétés humaines, l'étude 
de la vie sociale, de ses organes et de ses fonctions n'existaient 
pas avant le positivisme, constatons que c'est dans la certitude des 
lois sociologiques et dans leur accomplissement graduel qu'il pla- 
çait le véritable critérium de la doctrine. C'est à cette science 
et à ses prévisions infaillibles qu'il s'adressait pour avoir raison 
des esprits les plus rebelles. Le conilit irréductible des convic- 
tions contraires le désolait et il crut trouver là un remède : « Je 
sais fort bien que des hommes en qui je reconnaîtrai toutes sortes 
de supériorités ne sont aucunement touchés de ce qui, pour moi, 
est l'évidence; et réciproquement, les raisons qui leur semblent 
décisives demeurent pour moi sans force et sans vertu. Quand 
deux personnes venant l'une d"un air très froid, l'autre d'un air très 
chaud, se rencontrent dans un lieu intermédiaire, l'une le trouve 
très chaud, l'autre le trouve froid. Entre ces deux sensations aussi 

(1) Remarques sur la 2* édition de Conservation, Révolution, Positivisme. 



20 REVUE DES DEUX MONDES. 

vraies l'une que l'autre, qui décidera, si ce n'est l'impersonnel ther- 
momètre? J'ai donc depuis longtemps cherché un thermomètre que 
je pusse, lisant les degrés, consulter sur les opinions que j'ai em- 
brassées. » Il pensa trouver « cet impersonnel thermomètre » des 
idées philosophiques en cette double échelle qui montre simultanées, 
dans l'histoire de l'humanité, la décroissance du surnaturel et la 
croissance du naturel, la décroissance des notions subjectives et 
la croissance des notions objectives, la décroissance du droit divin 
et la croissance du droit populaire, la décroissance de la guerre 
et la croissance de l'industrie (1). 11 ne doutait pas que ce thermo- 
mètre, accomplissant sa marche, fixât le destin des opinions et attei- 
gnît ce but suprême, le jugement des conflits humains. Mais lui- 
même dut sentir et sentit en effet, vers la fin de sa vie, combien 
ces indications sont vagues, contestables, remplies d'illusions pos- 
sibles et de contradictions réelles, combien dans chaque calcul il 
entre d'inconnues qui en rendent la conclusion incertaine. Je ne 
prendrai qu'un exemple fourni par M. Littré lui-même. Qu'y a-l-il 
de plus évident, au point de vue sociologique, que la loi de crois- 
sance et de décroissance inverses de la guerre et de l'industrie? 
Eh bien! historiquement et pratiquement, rien de plus faux, et l'ex- 
périence que nous avons sous les yeux nous force à enregistrer un 
échec complet pour les prévisions de ce genre. Ne voyons-nous pas 
se développer devant nous cette antinomie étonnante du progrès de 
l'industrie et de la recrudescence de la guerre? M. Littré, dans une 
de ses Remarques les plus attristées, est forcé d'en convenir. Tandis 
que l'industrie, suivant à pas de géant le progrès des sciences, n'a 
cessé de s'étendre et d'augmenter le pouvoir de l'humanité sur la 
nature, liant les peuples par des échanges infinis et les rendant tous 
solidaires, en une certaine mesure, de chacun, nous forçant à con- 
sidérer toute interruption de cette communauté, non-seulement 
comme un malheur particulier, mais comme un malheur général, et 
devenant ainsi un grand agent de la paix dans les temps modernes, 
précisément et en même temps, par une contradiction étrange, 
jamais la guerre n'a été plus menaçante, jamais la paix n'a semblé 
si reculée, si compromise par les immenses armemens des peuples 
et par l'esprit de conquête et de nationalité qui prétend tout rema- 
nier (2). La guerre de races, les nations en armes, des armées 
gigantesques de quinze cent mille à deux milhons d'hommes tou- 
jours prêts à se ruer les uns sur les autres et à faire passer sur la 
vieille Europe une trombe de fer et de feu, l'industrie elle-même au 
service de la force brutale et en multipliant les ressources, voilà 

(!) Principes de philosophie positive, préface d'un disciple, p. 71. 
(2) Remarques, p. 278. 



EMILE LITTRÉ. 21 

certes un spectacle qui n'est pas de nature à réjouir les amis de la 
paix et à donner du crédit aux oracles. Il en est de même pour la 
plupart des prévisions de Comte en matière de politique courante. 
Il est difficile de se tromper plus souvent et plus lourdement qu'il 
ne le fit quand il voulut jouer au prophète, et M. Littré n'a pas 
manqué d'énumérer ces déconvenues avec une bonne foi qui est 
son honneur. 

A quoi se réduit donc cette sociologie si pleine de magnifiques 
promesses? A une théorie du progrès terrestre, du progrès humain. 
Mais les espérances de ce genre ne sont pas le monopole du positi- 
visme. Turgot, Herder, Kant, Hegel, tous les penseurs modernes 
les ont conçues, chacun à sa manière, et je doute fort que le posi- 
tivisme ait éclairci le problème par une série d'assertions sembla- 
bles à celle-ci, à savoir que le but du progrès est de conformer 
l'existence sociale de l'homme à la conception positive du monde, 
que le progrès n'est point dans la dépendance des rois ou des 
peuples, qu'il se fait malgré eux et sans cesse, par la seule force évo- 
lutive de l'histoire, que l'art humain consiste simplement à se mettre 
d'accord avec cette force, ce qui réduit cette évolution à n'être plus 
qu'une des formes de l'universelle fatalité. La seule idée claire qui 
s'en dégage est une conception combinée du progrès et de la néces- 
sité, dont l'effet le plus certain est d'alléger la responsabilité morale 
des individus et la responsabilité collective des peuples. — La révolu- 
tion, nous dit-on encore, s'est chargée de la partie négative de cette 
tâche, c'est-à-dire d'éliminer lescroyances et les institutions qui, après 
avoir joué un rôle utile dans le passé, sont impropres à être incor- 
porées dans l'ordre à venir. Le positivisme est chargé, sur le terrain 
déblayé, d'organiser la société. — Encore faudrait-il définir cette 
organisation « de l'ordre à venir. » C'est ce que M. Littré n'a fait 
nulle part. Découragé par l'exemple du prodigieux avortement de la 
Politique positive et de la Synthèse subjective, il ne se risque pas 
lui-même dans les grandes aventures de l'utopie libre. 11 se borne 
à de vagues formules. Organiser la société suivant la conception 
positive du monde, il ne sort guère de là. Quand il veut arriver à 
des précisions, il indique, comme grandes lois sociologiques, le 
développement ininterrompu des scienceset l'extension toujours crois- 
sante de la laïcité dans le monde moderne. Gela suffit-il pour fonder 
à tout jamais le bonheur de l'humanité? 

Si l'on examinait de près et dans leur ordre chronologique tous 
les écrits de M. Littré, on pourrait réduire à bien peu de chose son 
dogmatisme d'école. L'inQuence que la philosophie positive a exer- 
cée sur le développement de son intelligence est profonde, mais peu 
à peu les dogmes perdirent de leur précision dans son esprit. Le 
curieux Épilogue qu'il a tracé d'ime main défaillante à la fin de 



22 REVUE DES DEUX MONDES. 

son édition commentée de Conservation, lîévolutîon. Positivisme^ 
peut servir à nous éclairer sur cet état intellectuel qu'on n'a pas 
assez remarqué jusqu'ici. Dans une lettre adressée à un Américain 
très lettré, M. Barrisse, Sainte-Beuve avait dit, parlant de M. Liitré : 
« Si quelque chose manque à cette intelligence saine, vigoureuse et 
même robuste, ce sont les nuances, et ce manque de nuances se 
fait sentir jusque dans cette foi intellectuelle (qui me fait l'effet, par 
momens, d'une sorte de superstition et de crédulité) pour un sys- 
tème qui, dans ses lignes générales, ne me paraît pas si nécessai- 
rement identifié avec ce cerveau obscur et abstrus, et trop souvent 
malade, qui s'appelait Auguste Comte. » M. Littré, quand plus tard il 
connut cette lettre, y répondit en opposant sa situation philosophique 
à celle de son critique : « Sainte-Beuve se refusait à toute philoso- 
phie arrêtée. Il ne voulait être qu'un libre penseur et prétendait 
conseiTer une indépendance illimitée en ce grand diocèse qui lui 
doit sa pittoresque dénomination... C'était ma soumission à des 
dogmes philosophiques déterminés qu'il blâmait, la traitant de super- 
stition. » Et alors il profite de cette occasion solennelle, presque la 
dernière, pour faire sa profession de foi philosophique : « N'en 
déplaise à cet esprit si éminent en tant de choses et si puissant dans 
la critique, je reconnais le pouvoir des dogmes, et la libre pensée 
ne me suffit pas. » Soit ; mais en quoi se résume son Credo positi- 
viste? « La hiérarchie des sciences me convainc; la sociologie me 
démontre quelques grandes lois; et la philosophie qui résulte de 
cette coordination du savoir humain ne me laisse pas plus aujour- 
d'hui qu'alors la liberté de refuser mon assentiment. » C'est tout. 

Relisons ligue par ligne ce programme; nous y trouvons la célèbre 
classification des sciences, qui en elle-même n'est pas liée néces- 
sairement au positivisme et peut s'en détacher sans peine (1), sur- 
tout si l'on y ajoute, comme le voulait M. Littré, l'économie poli- 
tique, une théorie cérébrale, une psychologie, une esthétique et une 
morale. Quoi encore? Quelques lois de sociologie, mais très géné- 



(1) M. Littré est revenu plusieurs fois sur la théorie de la hiérarchie des science^ 
et de leur coordination, si chère à Auguste Comte. Il l'a exposée et défendue contre ses 
adversaires, dans son livre sur Auguste Comte et le Positivisme, dans sa Leçon à 
l'Ecole polytechnique en 1871, dans la préface de la Science au point de vue philoso- 
phique. Il se l'est donc fortement appropriée, mais il ne s'en sert, à ma connaissance, 
qu'une fois, uniquement pour ranger dans un certain ordre les morceaux très divers 
qui composent ce dernier volume et leur donner une sorte de cohésion apparente et 
d'enchaînement qu'ils n'auraient pas sans cela. C'est là une de ces théories qui ont 
leur intérêt spéculatif, mais qui pour être appliquées à l'évolution historique des 
sciences demandent bien des correctifs et des atténuations. En tout cas, elle peut être 
indififéremment acceptée ou rejetée par des philosophes ou des savans, sans que ces 
philosophes ou ces savans soient à aucun degré des adeptes de la doctrine positive. 
Elle n'est donc pas essentielle à cette doctrine. 



ÉMUE LITTRÉ. 23 

raies, sans certitude dans les prévisions, en raison de la complica- 
tion extrême de cette science, la loi de l'évolution, par exemple, qui 
est vraie si on l'applique au passé, une loi qu'Auguste Comte a 
incorporée à sa doctrine, dont M. Littré a tiré un si beau parti 
dans ses appréciations historiques, mais qui assurément exis- 
tait avant eux et que beaucoup de philosophes acceptent sans être 
positivistes à aucun degré. — Quoi enfin? « La philosophie qui 
résulte de la coordination du savoir humain, » c'est-à-dire, sous un 
terme plus clair, la conception positive du monde. Gela seul est 
d'essence positiviste. Mais qu'est-ce que cette conception? Nous 
n'étonnerons aucun de ceux qui sont au courant de ces questions en 
disant que c'est moins un dogme qu'une négation. Elle s'o.-pose, 
nous dit-on, à deux autres conceptions, la conception ihéologique, 
d'après laquelle l'homme imagine dans la création et le gouverne- 
ment du moude des volontés dont il fait des dieux ou une volonté 
dont il fait un dieu unique, et la conception métaphysique d'après 
laquelle l'homme supprime des volontés arbitraires et les remplace 
par des entités, des forces, des causes permanentes. La conception 
positive du monde n'imagine et ne suppose rien ; elle traduit ce qui 
est sous ses yeux et ce qui se révèle à l'observation sensible, un 
monde de phénomènes unis par des relations constantes, un monde 
où régnent non plus des volontés ni des causes mystérieuses, mais 
des lois ; un monde d'où sont bannis, avec les dieux des vieilles 
théologies, l'absolu et l'infini de l'ancienne métaphysique; un monde 
où tout émanant de l'expérience retourne à l'expérience, où le 
savoir n'est que l'expression exacte de ce que l'expérience y a mis, 
où il est admis qu'aucune réalité ne peut être établie ni par l'intui- 
tion, ni par le raisonnement, que rien ne peut être deviné, que tout 
ce qui n'est pas observable est comme s'il n'existait pas. — Qu'y 
a-t-il là autre chose que le rejet hors de la philosophie de tout ce 
qui n'est pas un phénomène sensible ou une loi? Et quand on nous 
dit que désormais il n'y aura plus de conflit possible entre la phi- 
losophie et la science positives, vraiment le contraire serait bien 
étrange, puisqu'on ne met dans la philosophie que précisément ce 
qu'il y a dans cette science. La philosophie n'est plus, dans son 
contenu et dans sa méthode, que la généralisation la plus haute des 
sciences particulières; elle n'a plus rien qui lui soit propre; elle 
n'est plus que « la coordination du savoir positif. » C'est au fond 
une pure négation. Il est vrai que cette négation n'est pas une 
négation absolue ; on ne nie pas qu'il y ait un infini, un absolu, 
une cause première; on l'ignore et l'on veut l'ignorer; hors des 
matières de l'expérience sensible, ce qui se passe ne nous regarde 
plus; on s'abstient même d'y penser, on n'en sait rien et l'on se fait 
gloire de n'en rien savoir. Telle est la concepdon du monde que 



24 REVCE DES DEUX MONDE?. 

M. Littré a tirée de Timmense appareil érudit et dialectique déployé 
par Auguste Comte. Cette conception est le dernier résida de sa 
pensée; elle est aussi la vraie conclusion de tout le mouvement 
positi\i5te, la dernière unité subsistante entre les différens groupes 
de penseurs qui, à un degré quelconque, prétendent relever du 
positi\isme. 

Parmi eux, eu France, il faut citer en première ligne les adeptes 
fidèles qui ont suivi Auguste Comte jusqu'au bout, tels que le doc- 
teur Robinet et M. Laffitte, et, d'autre part, ceux qui ont accompagné 
M. Littré dans sou schisme antithéologique, tels que M. "NVyrouboff 
et le docteur Charles Robin. L'église orthodoxe compte à Paris quel- 
ques centaines d'adhérens, tout au plus: quelques groupes existent 
aussi en province ; on en signale en Suède et dans certaines con- 
trées de TAllemagne du Sud. En Angleterre, il faut faire la même 
distinction qu'en France , selon que les positivistes ont suivi 
Comte dans la dernière évolution de sa pensée [later Comtisyn) et 
qu'ils acceptent son système complet, philosophique, social et reli- 
gieux, ou qu'ils se refusent à le sui^Te dans sa transformation et 
s'attachent exclusivement au Cours de philosophie positive [earlier 
Comtism). iliss Harriet Martineau, la chère disciple, Richard Con- 
grève.qui depuis a fait une évolution dans le sens piétiste,et le doc- 
teur Bridges ont été d'abord les grands fidèles. Le docteur Bridges, 
notamment, a maintenu avec beaucoup de vivacité, dans une polé- 
mique qui a eu son heure en Angleterre, l'unité indissoluble de la 
doctrine d'Auguste Comte, prenant à partie Smart Miil, qui prétendait 
faire dans cette doctrine deux parts indépendantes l'une de l'autre, 
« l'une renfermant de grandes vérités avec un petit nombre d'er- 
reurs, l'autre où quelques suggestions heureuses surnagent au milieu 
d'un véritable chaos d'incohérences. » — Mais Stuart Mill lui-même 
et un grand nombre de penseurs anglais, quelques-uns de premier 
ordre, 3DL Bain, Bailey, Lewes, Herbert Spencer, ont reçu forte- 
ment l'empreinte de l'idée positiviste au moins au commencement 
de leur carrière philosophique. Ceux-là se sont dégagés très libre- 
ment de cette influence dans ce qu'elle avait d'étroit et de trop par- 
ticulier. Aucun pourtant ne désavouerait, j'en suis sur, l'influence 
d'origine. — A côté de ces positivistes de la première ou de la 
deuxième heure, en France et en Angleterre, il faut marquer la place 
d'une multitude flottante et toujours croissante de positivistes d'in- 
tention et dti fait, hommes de science, politiques, hommes du monde, 
qui, sans avoir approfondi la doctrine, se sont ralliés à ces deux pro- 
positions qu'ils ont nettement saisies à travers les complications et 
les obscurités de détail et où d'ailleurs se résume la philosophie de 
l'école: exclure la métaphysique et réduire la connaissance à la 
science positive, qui doit suffire à tout, étant la seule qui puisse 



EMILE LITTRÉ. 25 

donner des résultats vérifiables et se placer en dehors des erreurs 
possibles et des contradictions. 



IL 



Nous avons dit que la conception nouvelle du monde, qui est la 
seule unité et le seul lien des différens groupes entre lesquels se 
di\"ise l'école, la conception positive est une négation: nous aurions 
dû dire qu'elle est une double négation, ou plus exactement encore 
la résultante de deux éliminations successives. Elle est d'abord l'ex- 
clusion de l'idée religieuse et de la métaphysique ; mais elle est aussi 
bien, dans les programmes officiels, l'exclusion du matérialisme et 
de l'athéisme. — Ici se pose une grave question : cet état idéal 
d'un équilibre purement négatif est-il possible ? L'esprit humain 
peut-il s'y tenir longtemps, autrement que par un effort systéma- 
tique et artificiel qui ne peut être que momentané? >'"oscillera-t-il 
pas nécessairement à droite ou à gauche, d'un côté ou de l'autre des 
deux affirmations opposées, ce qui prouverait au moins que cet état 
négatif est contraire à la nature humaine, à l'essence même et aux 
conditions de l'esprit? 

M. Littré se montre très ferme, en théorie, dans cette résolution 
de se tenir à égale distance des affirmations contraires, de ne dog- 
matiser ni pour ni contre les réalités invisibles, ni pour ni contre 
l'essence des choses, de ne rien voir ni savoir au-delà des faits con- 
statés et des lois démontrées, de se maintenir dans l'ordre des phé- 
nomènes physiques, seuls capables du caractère de positivité que 
réclame la doctrine. Son dogme constant est de ne rien affirmer, de 
ne rien nier au-delà de cette sphère que mesure strictement l'expé- 
rience sensible. Ses aphorismes à cet égard sont catégoriques, multi- 
pliés. Une des dernières pages qu'il ait écrites (1) mérite d'être citée 
pour la précision et la fermeté de ses déclarations. « Ne connaissant 
ni l'origine ni la fin des choses, il n'y a pas lieu pour nous de nier qu'il 
y ait quelque chose au-delà de cette origine et de cette fin (ceci est 
contre les matérialistes et les athées) , pas plus qu'il n'y a lieu d'aflBr- 
mer (ceci est contre les spiritualistes, les métaphysiciens et les théo- 
logiens;. » La doctrine poshive réserve la question suprême d'une 
intelUgence divine, en ce sens qu'elle reconnaît être dans une igno- 
rance absolue, comme du reste les sciences particulières qui sont 
ses atlluens, de l'origine et de la fin des choses, ce qui implique 
nécessairement que, si elle ne nie pas une intelligence divine, elle 
ne l'affirme pas, demeurant parfaitement neutre entre la négation 

(1) Transiationalisme. {Reçue de philosophie positive, janvier 18S0, passim.) 



26 REVUE DES DEUX MONDES. 

et r affirmation, qui, au point où nous en sommes, se valent. II va 
sans dire qu'elle exclut le matérialisme, qui est une explication de 
ce que nul ne peut expliquer. Elle ne cache pas non plus ce que le 
naturalisme a d'exorbitant; car elle dit comme M. de Maistre, en 
parlant de la nature : « Quelle est cette femme ? » Si la nature repré- 
sente l'ensemble des choses à nous connues, tant mieux ; cette con- 
naissance est, comme ces choses, relative, expérimentale, et laisse 
en dehors les régions de ce que nous appelons Y inconnaissable, et 
dont nous nous reculons, justement à cause de ce nom qu'elles por- 
tent. Si, au contraire, la nature représente unpouvoir infini, auteur et 
arrangeur de l'univers, tant pis; nul savoir positif ne rencontre au 
bout de ses recherches ce pouvoir, qui, dès lors, doit être rigou- 
reusement passé sous silence. Expérimentalement, nous ne savons 
rien sur l'éternité de la matière, ni sur l'hypothèse -Dieu. Sur quel 
fondement déclare-t-on la matière éternelle? Sur ce que nous ne la 
voyons jamais ni croître, ni décroître, ni naître, ni périr? Mais ce qui 
est un dogme assuré dans les limites du connaissable, ne le dépasse 
pas et ne vaut pas plus que toute autre expérience ; c'est-à-dire que 
l'expérience ne nous apprend rien sur l'origine ni la fm du temps. 
Nous ne savons donc pas si ie monde est illimité dans le temps, pas 
plus que nous ne savons s'il est limité dans l'espace, ni récipro- 
quement s'il est illimité dans l'espace et limité dans le temps. — Et 
de même certains philosophes ont tort de reprocher à Laplace « l'in- 
solence » qu'il se permettait en bannissant Diou de l'explication du 
monde comme une hypothèse inutile. Insolence, dit M. Littré, n'est 
pas du style philosophique. S'il y a une insolence de la part de celui 
qui nie, il y en a aussi de la part de celui qui affirme, et la philo- 
sophie positive renvoie les deux plaideurs dos à dos. Eux-mêmes, 
ces philosophes, ces métaphysiciens, quand ils parlent d'un principe 
supérieur d'ordre, d'harmonie, d'unhé, n'avouent-ils pas que ce prin- 
cipe, Dieu en d'autres termes, échappe à toute perception sensible, 
à toute investigation scientifique ? Ce qui échappe à toute perception 
sensible, à toute investigation scientifique, qu'est-ce autre chose 
qu'une hypothèse sur laquelle les opinions sont libres sans inso- 
lence (1) ? — Et ailleurs, résumant dans les plus fortes expressions 
toute sa doctrine à cet égard : « On ne doit pas, répond-il à M. Stuart 
Mill qui lui paraît avoir enfreint cette loi essentielle , on ne doit 
pas considérer le philosopher positif comme si, traitant des causes 
secondes, il laissait libre de penser ce que l'on veut des causes pre- 
mières. Non, il ne laisse là-dessus aucune liberté; il déclare les 
causes premières inconnues , inconnaissables. Les déclarer incon- 
naissables, ce n'est ni les affirmer, ni les nier. L'absence d'affir- 

(1) Transrationalisme. {Revue de philosophie positive, janvier J880. p. 42.) 



EMILE LITTRE. 27 

mation et l'absence de négation sont indivisibles, et l'on ne peut 
arbitrairement répudier l'absence d'affirmation pour s'attacher à 
l'absence de négation. On ne peut servir deux maîtres à la fois, le 
relatif et l'absolu. Concevoir une certaine connaissance là où l'on ne 
peut mettre rigoureusement que l'inconnu, c'est non pas concilier, 
mais juxtaposer les incompatibilités. » 

Mous touchons là le fond de la philosophie positive, le fond même 
de la pensée de M. Littré. C'est le programme d'une neutralité obli- 
gatoire, aussi formel que possible, sur les causes et les origines du 
monde. Dans la pratique, M. Littré y est-il fidèle ? Les autres posi- 
tivistes y sont-ils fidèles plus que lui? En philosophie d'ailleurs 
comme en politique, jamais programme de neutralité fut-il scrupu- 
leusement observé? A moins d'être résolument sceptique, il est bien 
malaisé de se tenir dans un milieu chimérique et de se conserver 
longtemps dans un équilibre instable. Ce sont là des situations à 
peu près impossibles, rêvées souvent, rarement maintenues. Et il 
arrive presque toujours que, si les neutralités de ce genre penchent 
d'un côté, c'est plutôt vers la négation que vers l'affirmation. Faut-il 
s'en étonner? A prendre les choses dans leur liaison naturelle et 
l'esprit humain dans sa logique, il n'en peut être autrement. La 
raison cède, sans bien s'en rendre compte à elle-même, à cet attrait 
des grands problèmes, d'autant plus in-itans qu'ils lui sont défen- 
dus, et instinctivement, dans de pareilles circonstances d'esprit, 
elle incline à les résoudre dans un sens ou dans un autre, dans un 
sens plutôt que dans un autre, plus volontiers dans le sens de la 
négation. Car déjà dans l'acte primordial, dans l'acte par lequel 
on écarte comme inaccessible ce genre de problèmes, il y a un 
effort hostile par lequel on essaie de dominer et de refouler les 
instincts métaphysiques ou religieux de l'humanité. En se croyant 
neutre, on prend parti, cette neutralité ne sobtenant qu'au prix d'une 
certaine contrainte exercée par l'esprit sur lui-même (1). 

Tel est le cas de M. Littré. Quand il rompt cet équilibre idéal 
dans lequel il espère en vain se maintenir, ce n'est pas au profit des 
spiritualistes et des métaphysiciens, c'est à leurs dépens et au pro- 
fit de leurs adversaires. En faut-il des preuves? Elles abondent sous 
la main qui parcourt au hasard les écrits philosophiques de x\L Lit- 
tré. Il y aurait quelque puérilité à faire, en pareille matière, une 
guerre assez misérable de textes; il faut bien en citer cependant 
quelques-uns pour mettre hors de toute contestation possible une 
assertion aussi grave. Voici, par exemple, ce que nous lisons dans 
les Paroles de philosophie positive : a L'univers nous apparaît pré- 
Ci) îvous avons déjà touché ce point, qui a son importance, dans le livre intitulé ?e 
Matérialisme et la Science, chap. m. 



28 REVUE DES DEUX MONDES. 

sentement comme mi ensemble ayant ses causes en lui-même, causes 
que nous nommons des lois. \^ immanence, c'est la science expli- 
quant l'univers par des causes qui sont en lui... L'immanence est 
directement infinie; car, laissant les types et les figures, elle nous 
met sans intermédiaire en rapport avec les éternels moteurs d'un 
univers illimité, et découvre à la pensée stupéfaite et ravie les 
mondes portés sur l'abîme de l'espace et la vie portée sur l'abîme 
du temps (1 ). » Il paraît bien qu'il y a là une doctrine fort explicite. On 
oppose à l'idée de la transcendance celle de l'immanence qui expli- 
que l'univers par des causes qu'il porte en lui-même, qui soutient 
qu'il a en lui son principe et sa raison d'être, sa nécessité et son 
éternité. C'est là une affirmation qui dépasse singulièrement « la 
sphère des faits vérifiables et des lois démontrées. » 

S'il s'agit non plus de l'origine du monde, mais de la nature de 
l'âme, M. Littré ne garde pas davantage, en pratique, la neutralité 
qu'il recommande si vivement dans ses programmes. L'âme, pour 
un positiviste conséquent, devrait être un x pur, une inconnue, la 
cause inconnaissable des phénomènes de pensée, de sentiment et 
de volonté, soit que cette cause se résolve dans l'organisme, soit 
qu'elle constitue un principe distinct et supérieur. Il n'est guère 
douteux cependant que \L Littré prenne parti contre l'âme en tant 
qu'âme et qu'il la réduise à n'être qu'une fonction du système 
nerveux. Il accorde volontiers son patronage, l'honneur public de 
son nom et d'une préface à des livTes tels que celui de M. Leblais, 
Matérialisme et Spiritualisme , où l'une des deux doctrines est 
fort maltraitée au profit de l'autre; ce qui montre bien que la 
neutralité diplomatique des positivistes cache un traité secret d'al- 
liance avec les adversaires du spiritualisme, qui est l'ennemi com- 
mun, et qu'il y aurait quelque naïveté à s'imaginer que, dans la 
grande mêlée des doctrines leurs préférences ou leurs vœux soient 
équivoques. — Dans la préface qu'il a mise au-devant du livre de 
M. Leblais, M. Littré soutient que la pensée est à la substance ner- 
veuse ce que la pesanteur est à la matière, c'est-à-dire un phéno- 
mène irréductible, qui, dans l'état actuel de nos connaissances, est 
à soi-même sa propre explication, a De même que le physicien 
reconnaît que la matière pèse, le physiologiste constate que la sub- 
stance nerveuse pense, sans que ni l'un ni l'autre aient la préten- 
tion d'expliquer pourquoi l'une pèse et pourquoi l'autre pense. » 
De pareilles propositions, assurément, ne seraient désavouées ni par 
M. Moleschoit, ni par M. Cari Vogt. Toutes les fois qu'il s'agit de 
l'âme, visiblement M. Littré incline vers les doctrines du physico- 
chimisme. Il combat quelque part une proposition fort innocente de 

(t) Page 34. 



EMILE LITTRÉ. 29 

M. Cournot, disant « que l'homme n'a conçu l'âme que pour se 
rendre compte de sa propre nature , de ses facultés supérieures, 
de faits de conscience qui n'ont rien de commun avec ceux que 
le physiologiste étudie scientifiquement. » — M. Littré proteste 
contre cette thèse d'un semi-spiritualisme qui l'inquiète : « En 
fait d'études psychiques, je suis du côté des physiologistes, déclare- 
t-il, et non du côté des psychologistes. Je ferai toutes les conces- 
sions qu'on voudra sur les ténèbres qui enveloppent encore cer- 
tains phénomènes psychiques; mais il n'en est pas moins certain 
que tous les faits de conscience se passent dans le cerveau, qu'ils 
n'existent pas sans cerveau, qu'ils sont abolis quand le cerveau 
éprouve une lésion destructive, et que le cerveau appartient à la 
physiologie. Séparer l'organe et la fonction est aujourd'hui une 
impossibilité doctrinale (1). » Je n'examine pas ici le fond de la 
question; je marque seulement la nuance de la doctrine exprimée, 
et sur cette nuance le doute n'est pas possible. Là encore la neu- 
tralité est toute platonique et imaginaire. 

Mais tandis que la plupart des positivistes inclinent, sous la pres- 
sion secrète de la doctrine, vers le naturalisme pur et simple, d'autres 
se redressent par un élan inattendu et semblent, en dépit de leur 
pacte avec l'expérience sensible, céder à je ne sais quel appel irré- 
sistible de l'au-delà, franchir par de vives intuitions la frontière inter- 
dite et porter leur pensée dans les régions où se cachent les causes 
inconnues. C'est un mouvement inverse de celui que je viens de 
décrire, mouvement très curieux aussi et qui prouve, par cette 
nouvelle et plus étonnante contradiction, combien le positivisme 
a de peine à se maintenir dans son ancien programme d'abstention 
complète, comme il lui est malaisé de rester indécis et sus- 
pendu entre l'affirmation et la négation sur les premières causes et 
par quelle logique inévitable il obéit à ce dilemme qui lui impose ou 
de fermer l'inconnu et de mettre l'infini dans la nature, ou de mon- 
trer aux limites de l'univers la réalité illimitée, la puissance infime 
et d'éveiller ainsi dans l'esprit humain des curiosités indomp- 
tables. 

Pour montrer les irrésistibles tentations de ce retour vers les 
domaines interdits par la science positive, nous n'avons qu'à rappe- 
ler l'exemple de M. Comte, dans la seconde période de sa vie philo- 
sophique, aboutissant à une sorte de mysticisme humanitaire. Après 
ces déclarations superbes contre toute théologie et toute métaphy- 
sique, il revient à une théologie, et à laquelle! Nous l'avons retrouvé 
à la fin de sa carrière croyant à des volontés, lui qui n'avait cru jus- 

(1) Revue de philosopliie positive, janvier 1880, p. 43. 



30 EETTE DES DEUX MONDES. 

qu'ici qn'à des lois, écrivant en style d'oracle ce vers qui est en 
contresens avec toute la philosophie positive : 



Pour OHopIi^er les lois, il faut de Tolontès, 

marqtîant dans ramonr la finalité universelle, fondant enfin la reli- 
gion de rhumaniié. Quelle éclatante démonstration de ce fait psy- 
cho-ogique si justement signalé par un penseur contemporain : 
c Telle est la venu des instincts métaphysiques que, si l'on chasse 
la métaphysique du domaine de la croyance par la porte de la 
science, elle revient bien vite par celle de la poésie et du mysti- 
cîsne! d 

M. liiiré lui-même, enfermé volontairement dans la sphère posi- 
tive et même inclinant, par une préférence sensible, da côté du 
mécanisme, semble parfois subir lattrait des régions mystérieuses. 
LiS'^QS cette page singulière qui, malgré la dureté laborieuse de 
style, reçoit de l'idée qu'elle exprime un reilei d'austère beauté : 
c Ce qui est au-deia des faits et des lois, soit, matériellement, le 
fond de l'espace sans borne, soit, intellectuellement, l'enchaîne- 
ment des causes sans terme, est absolument inaccessible à Fesprit 
fanmaia. Mais inaccessible ne veut p^is dire nul ou non existant. 
L'immensité, tant matérielle qu'intellectuelle, tient par im lien 
éntHt à nos connaissances et devient par cette alliance une idée 
poâtive et du même ordre: je veux dire que, en les touchant et en 
les battant, cette inmiensité apparaît sous son double caractère, 
la réalité et l'inaccessibilité. C'est un océan qui vient battre notre 
rive eî pour lequel nous n'avons ni barque ni voile, mais dont la 
claire vision est aussi salutaire que formidable (1). » Que de réflexions 
pourrait susciter en nous cène réalité affirmée d'un infini « qui 
touche et qui borde de tous les côtés nos connaissances » et aussi 
stir cette vision salutaire et formidable qui nous attire et nous écrase î 
M- Smart Mill, lui aussi, a eu cette vision. Il entrevoit « des tis- 
sures à ce mur qui nous enferme, ^ à travers lesquelles perce 
tm rayon de Cttte lumière qui éclaire tm dehors inconnu. 11 entre- 
jw^id même de montrer que, tout en s' appropriant la philosophie 
positive, on peut se figurer dans l'inconnaissable un dieu qui gou- 
verne le monde. ■ Quant à moi, dit M. Littré, je ne m'aventure pas 
si loin, j'accepte les graves leçons qui émanait de l'inconnaissable. 
Il s'of^Mïse directement à ces tendances téméraires, et il s'y oppose 
sans plus ample infonné, sans discussion et par sa seule présence. 

(l) AmgmsU CcmU et îa PhUotofkie pontktj p. ôOS. 



EMILE LITTBÉ. 34 

Il me suffit de le contempler sur le trône de sa sombre grandeur 
pour me dégager de tous les dogmatismes 1). » Cela ne peut suflSre 
à tout le moDcïe; en face de pareilles visions, se dégager complète- 
ment n'est pas facile. 

Personne, parmi les penseurs plus ou moins directement issus 
du positivisme, n'a plus vaillamment accepté la nécessité de cette 
conception de l'inconnaissable et des conséquences qu'elle implique, 
personne n'en a plus clairement et résolument dégagé le sens véri- 
table et la portée que ce vaste et puissant esprit, M. Herbert Spen- 
cer. Mais c'est en même temps la destruction logique du positi- 
visme. En voici l'exact résumé : Les argumens à l'aide desquels 
on démontre que l'absolu est inconnaissable expriment imparfai- 
tement la vérité; ils l'expriment uniquement sous le côté logique; 
sous le côté psychologique, c'est différent. Toutes les propositions 
de ce genre omettent ou plutôt excluent im fait de la plus haute 
importance. A côté de la conscience définie dont la logique formule 
les lois, il y a une conscience indéfinie qui ne peut être formulée. Il 
y a tout un ordre de pensées, réelles quoiqu'indéfmissables, qui sont 
des affections normales de l'intelligence. On dit que nous ne pouvons 
connaître l'absolu : mais dire que nous ne pouvons le connaître, c'est 
affirmer implicitement qu'il y en a un. Quand nous nions que nous 
avons le pouvoir de connaître l'essence de l'absolu, nous en admet- 
tons tacitement l'existence, et ce seul fait prouve que l'absolu a été 
présent à l'esprit, non pas entant que n'en, mais en tant que quelque 
chose... Un sentiment toujours présent d'existence réelle et subs- 
tantielle fait la base même de notre intelligence. Le relatif est inconce- 
vable s'il n'est pas en relation avec un absolu réel: autrement ce 
relatif deviendrait absolu lui-même et acculerait l'argument à tme 
contradiction... En examinant l'opération de la pensée dans ses con- 
ditions et dans ses lois, nous voyons également comment i! nous 
est impossible de nous défaire de la conscience d'une réalité cachée 
derrière les apparences et comment de cette impossibifité résulte 
notre indestructible croyance à cette réalité ^'2<. 

Dans ce ferme réalisme opposé à la philosophie dissolvante da 
phénoménisme universel, dans cette impossibilité de concevoir 
le relaiif sans relation avec un absolu réel, ne croirait-on pas 
entendre comme un écho lointain, mais puissant encore, de la 
célèbre théorie de Descartes sur le nécessaire que le contingent 
suppose, sur l'infini que réclame le fini comme dernier terme et 
comme suprême appui des existences, comme la réaUté suprême à 
laquelle sont suspendues la chaîne des idées et celle des mondes? 

(!> Berue de philosophie positive, janvier 18S0. p. 49. 
(3) Premiers Principes, chap. rr, p. 93-103. 



32 REVUE DES DEUX MONDES. 

Il est curieux que ce soit le philosophe le plus hardi de l'école expé- 
rimentale qui établisse si clairement cette double impossibilité, 
l'impossibilité logique du relatif tout seul, s'il n'est pas en relation 
avec un absolu réel, et l'impossibilité psychologique où nous sommes 
de nous défaire de l'idée de la substance et de la cause, du nou- 
mène de Kant, nommé partout comme antithèse du phénomène, 
pensé partout et nécessairement comme le principe de l'être et de 
la raison. Ce retour à la métaphysique était inévitable du moment 
qu'on laissait subsister, aux dernières limites du savoir positif, ce 
mystérieux au-delà, soit l'immensité vaguement montrée par M. Lit- 
tré, au bord de laquelle il s'efforce en vain de retenir l'esprit humain, 
soit cette région de l'inconnaissable où Stuart Mill et Herbert Spen- 
cer placent le principe anonyme des choses, la source inépuisable 
de la force. En vain on déclare ce principe à la fois réel et inacces- 
sible. Dès qu'on le proclame réel, c'est qu'on le connaît de quelque 
façon, et dès qu'on le conçoit, comment empêcher la pensée de 
s'élancer vers lui, dût-elle se briser contre « le mur infranchissable » 
que Stuart Mill nous a signalé, ou faire naufrage dans cet abîme 
que M. Littré nous interdit, soit le vide infini qui se creuse à la limite 
de toute science, soit « cet océan qui vient battre notre rive et pour 
lequel nous n'avons ni barque ni voile? » 

Il n'y a qu'une manière de supprimer ces tentations, ces trou- 
bles toujours renaissans de l'esprit et d'exorciser définitivement ce 
spectre de l'absolu qui vient nous hanter sans cesse, c'est de nier 
résolument. On ne peut vraiment interdire à la pensée la recherche 
des causes premières qu'en déclarant qu'il n'y en a pas. Mais c'est 
alors une autre sorte de métaphysique, une métaphysique renver- 
sée. Nier loute cause première, c'est encore un dogme, quoique 
négatif, et c'est ce que la philosophie de Comte et l'esprit primi- 
tif de son école ne voulaient pas admettre. Qu'arriva-t-il? Dès la 
seconde génération de cette école, un grand nombre de positivistes 
ont pris le parti de sortir d'un état de suspension chimérique et 
impossible pour se ranger à la négation pure et simple, et pour 
échapper définitivement à tout soupçon et à tout péril d'idéalisme, 
ils se sont placés sous les lois plus claires de Biichner et de Moles- 
chott. Il y a eu sur ce point-là une rencontre inévitable et une 
alhance entre le positivisme simplifié et le matérialisme scientifique; 
cette alliance dure encore et même semble se consolider. Les raffi- 
nés du positivisme suspensif se font plus rares de jour en jour. — 
Et qu'on ne s'imagine pas que nous ayons voulu nous donner sim- 
plement le plaisir puéril de mettre une école puissante en con- 
tradiction avec elle-même en montrant cette double et contraire 
tendance à laquelle obéissent simultanément ses représentans prin- 
cipaux, les uns remontant par l'essor de la pensée transcendante 



EMILE LITTRE. 33 

vers la source supérieure de toute substance et de toute force, 
les autres retournant vers l'immanence qui ferme cette source et 
enferme toutes les causes possibles dans le sein de la matière 
éternelle. Assurément non. Nous avons étalé le spectacle instructif 
de cette opposition de tendances issues de la même école pour mon- 
trer, par un éclatant exemple, que l'esprit humain est de telle 
nature qu'on ne peut l'empêcher, quoi qu'on fasse, de dogma- 
tiser sur l'essence des choses; que la philosophie positive pour- 
suivait une chimère quand elle posait son fameux principe « de 
l'absence indivisible d'affirmation et de négation ; » que pas un seul 
des représentans les plus connus de cette philosophie ne s'est mon- 
tré fidèle à ce programme ; que tous enfin ont affirmé ou nié quelque 
chose au-delà des faits sensibles et des lois, les uns en montrant les 
problèmes inaccessibles suspendus devant l'esprit et l'attirant de 
plus en plus, les autres en les supprimant et déclarant tout simple- 
ment que la croyance à ces problèmes était la dernière superstition 
de l'esprit humain. Dans les deux cas, il y a eu infraction évidente 
au programme primitif de l'école, et ce fait constant, où se révèle 
une loi de la pensée, méritait assurément d'être signalé, quelle que 
soit d'ailleurs la conclusion que l'on doive en tirer. 



III. 

Les formes du scepticisme varient selon les natures d'esprit et 
selon les temps. Ce n'est que pour de grandes âmes, rares à toutes 
les époques et ravagées par la pensée intérieure, qu'il peut être 
question d'un doute comme celui de Pascal, qui n'est que la 
recherche ardente des vérités supérieures et le désespoir de ne pou- 
voir leur donner l'évidence de la géométrie. Il ne peut s'agir non 
plus, sauf pour quelques dilettantes, du doute érudit, élégant, épi- 
curien à la façon de Montaigne, et pas davantage de la critique 
savante, hérissée d'abstractions et de formules, de Kant, sauf pour 
les philosophes de profession, les seuls qui puissent être sensibles 
aux troubles de l'idéalisme subjectif. Le positivisme s'offrait tout 
naturellement à un grand nombre d'intelligences de ce temps, les 
unes détestant et méprisant d'instinct la métaphysique qu'elles ne 
connaissent pas, les autres fatiguées des discussions éternelles et 
inutiles. Elles ont trouvé dans cette philosophie la forme prédes- 
tinée et populaire du scepticisme dans un temps comme le nôtre, 
témoin du progrès des sciences, de leurs fécondes applications, de 
la constance et de la régularité de leurs résultats. C'est un scep- 
ticisme limité. A vrai dire, il n'y a plus guère de scepticisme 

TOME LI. — 1882. 3 



34 REVUE DES DEUX MONDES. 

absolu possible: les expériences répétées, les vérifications toujours 
possibles, la précision du calcul empêchent, pratiquement aumoins, 
le doute dans l'ordre des faits physiques et sensibles. Ce nouveau 
scepticisme, conforme aux instincts scientifiques aussi bien qu'à 
certaines préventions de notre âge, n'est donc un scepticisme qu'à 
l'égard des objets métaphysiques; pour tout le reste c'est un 
dogmatisme étroit; il croit aux faits physiques et à la relation 
constante des faits; il croit aussi, sans nettement la définir, à la 
nature, à sa nécessité et à son éternité. 

A tous ces titres, une partie de cette génération a cru recon- 
naître son image dans la philosophie positive et lui a donné d'em- 
blée sa confiance. 

Une autre raison s'ajoute à celles que nous venons d'indiquer ; 
elle se tire des circonstances politiques et sociales où nous sommes 
engagés, et particulièrement de la lutte toujours plus -sive et plus 
aiguë entre l'état laïque et les croyances théologiques. M. Littré 
avait bien senti les avantages que cette polémique ardente devait 
donner à la doctrine qu'il représentait; il comprenait à merveille 
que la société laïque, obligée d'opposer un dogme à un autre, n'hé- 
siterait pas à prendre îa doctrine positive pour l'opposer soit aux 
théologies que cette doctrine détruit radicalement, soit aux diverses 
métaphysiques qui, en maintenant l'absolu, laissaient le retour 
ouvert aux conceptions religieuses et devaient être suspectes pour 
le gros du public, de connivence avec « l'emiemi commun. » Il n'a 
pas dû être surpris de la prédilection que certains partis et quelques 
hommes politiques devaient marquer, dans des occasions solennelles, 
en faveur d'Auguste Comte, et de la tendance qu'ils ont à faire de 
ce nom un symbole et un drapeau, oubliant que le célèbre chef de 
l'école n'était rien moins qu'un homme de liberté et qu'il n'avait 
aspiré toute sa \ie qu'à établir sous des formes diverses la dictature 
spirituelle dont il s'était investi lui-même dans un rêve ardent et 
tenace. — Nous avons va, dans un précédent article, avec quel senti- 
ment élevé de justice M. Littré repoussait, dans la lutte engagée, toute 
intervention de la loi préventive, tout appel à la nolence. Mais il 
n'en était pas moins fier des progrès « du moderne état laïque ; » il 
les opposait à la décroissance continue « de l'ancien état théolo- 
gique. » Il faudra, disait-il, dans une page qui est nn cri de 
triomphe, que nos adversaires soient bien habiles, plus habiles qu'ils 
n'ont été, pour retenir ou conquérir l'immense terrain qu'ils ont 
perdu, alors que toutes les positions étaient entre leurs mains. 
L'incrédulité qui a pénétré dans tous les rangs de la société, aussi 
bien en haut qu'en bas, et peut-être même, aujourd'hui du moins, 
plus en bas qu'en haut, a mis hors de l'église, et si je puis ainsi 
parler, sur le pave spirituel un grand nombre de personnes qui n'ont 



EMILE LITTRÉ. 35 

plus pour se diriger en morale et en politique que des idées révo- 
lutionnaires et métaphysiques. Gela ne suffit plus; il s'en faut beau- 
coup. La philosophie positive leur offre un refuge où ils sont à l'abri 
de tout retour offensif des doctrines théologiques, où ils acquièrent 
la foi scientifique, et où ils trouvent une ample caiTière à leur acti- 
vité sociale (1). 

C'est à ces influences combinées qu'il faut attribuer le triomphe 
apparent de la philosophie positive. Mais en adoptant le nom du 
positivisme comme un mot d'ordre, la plupart de ceux qui s'y ral- 
lient ont singulièrement simplifié la doctrine. Ils l'ont réduite à cette 
question qui me paraît être la suprême transformation qu'elle doit 
subir, et qui, sous cette forme renouvelée et plus saisissante pour 
la masse des esprits , pourrait bien être la question la plus grave 
dans la sphère des idées, la plus dramatique du xix® siècle : « La 
science (et par là il faut entendre, dans les habitudes du langage 
nouveau, la science positive) ne suffit-elle pas à donner à l'homme 
tout ce qui lui est nécessaire aussi bien dans l'ordre idéal que dans 
l'ordre industriel et physique? Qu'avons-nous besoin d'autre chose? 
Et à quoi bon nous troubler l'esprit de vains reflets et de lueurs 
trompeuses quand nous avons là sous la main et sous les yeux la 
source inépuisable des clartés qui ne trompent pas, l'expérience sen- 
sible, et le contrôle indiscutable dans la vérification des faits? Le 
principe de toute certitude et le critérium de toute évidence, tout 
est là. Que voulons-nous de plus? » 

Vraiment, cela suffit-il? Peut-on croire en effet que la science posi- 
tive satisfasse toutes les aspirations de cette noble ambitieuse, la pen- 
sée humaine? Quel domaine limité, étroitement mesuré, impossible 
à maintenir dans ses strictes limites, que celui de l'expérience posi- 
tive 1 A chaque instant, M. Littré laisse échapper de son cœur de 
savant comme un regret de ces lacunes et de ces insuffisances. Au 
terme de ses recherches sur les hypothèses de la cosmogonie, il 
avoue que la cosmogonie positive entend seulement exposer la liai- 
son de quelques phases d'évolution, mais qu'elle renonce délibéré- 
ment à rien expliquer au-delà; elle n'a même pas le droit d'ac- 
cepter, quoi qu'on en ait dit, des hypothèses comme celle du 
transformisme, (( bien qu'à ses yeux cette théorie demeure éminem- 
ment recommandable (2). » Il arrive qu'après avoir exposé tous les 
problèmes de la science de la nature, après avoir parcouru tous ces 
hauts sommets auxquels aspire le savoir humain, le savant s'écrie 
au moment où il s'arrête, fatigué et mécontent : « Ce n'est pas avec 
l'impression d'une orgueilleuse satisfaction que j'ai voulu laisser 

(1) Remarques, p. 312. 

(2) La Science au point de vue philosophique, p. 559 et préface. 



$6 REVTE DI5 DEUX M0SDE5. 

mon lecteur. J'ai eiposé les hypothèses relatives à liuiiTers, au 
monde, à h tore, aux espèces vivantes. Rien n'est plus propre à 
faire toucher à Fesprii humain les bornes qui le renferment. Dès 
qu'A tente de parvenir à ce qu'e^iiime le mot ambitieux de cosmo- 
gonie, il franchit les ims i^rès les autres maints degrés prodigieux; 
mais quelque vaste espace qu'il parcoure ainsi, qiieîque immensité 
qu'il traverse, d'autres immensités s'ouvrent à perte de vue, et il 
revient résigné à ignorer. ■ 

Ces grandes hypothèses elles-mêmes ne sont-elles pas en contra- 
dicdoQ avec la méthode de l'école, qui, dans sa rigueur, ne doit 
admettre cranme faits positifs que les faits vérifiés, et. par consé- 
quent, ne devrait rechercher que ceux qui sont vérifiables? Le mot 
d'hypoûùses positirrs «nployé par M. Littré est un mot peu ras- 
surant pour r<Hthodoxie de l'école, pitisque ces hypothèses peuvent 
gagner on perdre en consistance à mesure que se révèlent des 
faits nouveaux qui leur sont favorables ou contraires et que, dès 
lors, elles n'ont à aucuu degré le caractère de positivité. Qui ne voit 
ctMnlââi de problèmes, même dans Tordre physique et physiolo- 
gique, écfaapp0ont éternellement aux prises de cette doctrine, 
ccHome cetii qui ont pour objet la nature intime de la matière 
^ de la force, Forigine du mouvement, l'origine de la vie, l'ori- 
gine de la saisaiîon? M. Littré me répondra : « C'est là déjà que 
oammetKe le dœnaine des choses qiù ne peuvent pas être con- 
nues. Or, stir tout cela, je professe de ne rien nier et de ne rien 
affiim^; je ne connais pas l'incoimaissable , j'en constate seule- 
m^it l'existfâice; là est la philosophie suprême : aller plus loin est 
chimôique, aller moins loin est déserter notre destinée. » Mais 
alors il devrait être interdit même de chercher dans ces voies hasar- 
deuses et sublimes. Et qui ne voit potulant quelle diminution on 
fioait stibir à l'esprit htmiain [diminutio capitis] si on Itu imposait 
la loi de se borner à la sphère des faits vérifi^les et des lois démon- 
traUes? Il semble, dès lors, qu'il devrait renoncer à toutes ces con- 
jectures hardies et superbes qtii sont la plus haute expression et 
rbonn^ir de la pensée, aux limites de la science positive qu'elles 
dépassent de toutes parts et qu'elles agrandissent sans fin en lui 
ouvrant des horiztms illimités. 

Mais c'est stirtout dans les recherches qui concernent les phéno- 
mènes de l'esprit, l'écrit lui-même et ses lois, qu'éclate cène 
radicale impuissance. Je ne prendrai que deux exemples, me 
réduisant a de simples indications. Chacun de ces points réclame- 
rait une étude particulière, et cette étude irait à l'infini. La consti- 
tution de la psydiologie et l'établissement de la morale trouvent la 
sdence positive tout à fait au dépourvu. Par aucim expédient de logique 
OD ne peut obtenir d'elle rien qiti puisse notis aider à résoudre d'une 



ÉMUE LITTRÉ. 37 

manière satisfaisante ces deux problèmes. Si elle voulait être consé- 
quente avec elle-même, elle les écarterait tout simplement. M. Littré 
s'y est essayé plusieurs fois ; il y a complètement échoué. Certes, ce 
n'est pas lui que nous accusons, c'est l'instrument insuffisant qu'il 
emploie, c'est la méthode trop étroite dans laquelle il s'enfenne par 
svstème, avec une sorte d'obstination invincible et d'avance con- 
damnée à rester stérile. 

La psychologie d'abord. M. Littré avait autrefois admis le 
mot et même, comme nous l'avons montré ailleurs, il avait réclamé 
la chose daos son ouvrage sur Auguste Comte. Plus tard, il s'aper- 
çut facilement que, par suite des habitudes du langage, ce mot 
prêtait à une sone d'équivoque spiritualisie. Or, comme il récusait 
Fobservation par la conscience qui n'est pas comprise dans l'ordre 
des faits sensibles, il finit par répudier ce lerme en lui substituant 
la locmidn physiologie psychique ou, plus brièvement, /7.«3/''fto/?^y- 
siologie. indiquant par le terme psychique ce qui est relatif aux 
sentimens et aux idées, et, par physiologie, la formation et la com- 
binaison de ces sentimens et de ces idées en rapport avec la con- 
stitution et la foncùon du cerveau. Mais les termes qu'on change 
ne changent absolument rien à la réalité, et les choses peuvent 
répondre : < Qu'on nous appelle du nom que l'on voudra, cela ne 
nous empêchera pas d'être ce que nous sommes. » M. Littré a beau 
nous dire que la description des phénomènes psychiques, avec leur 
subordination et leur entraînement, est de la pure physiologie, 
l'étude d'une fonction et de ses efiFets; que les faits intellectuels et 
moraux appartiennent au tissu nerveux : que le cas humain n est 
qu'un anneau, le plus considérable, il est vrai, d'une chaîne sans 
limite bien tranchée, jusqu'aux derniers animaux il , il n'y a là 
qu'une série d'assertions ; celui qui les émet sans preuve ne nous 
convainc pas ; je dirai presque qu'il ne l'essaie pas dans les pages 
très brèves qu'il a écrites à côté plutôt qu'au sujet de cerie impor- 
tante question. Il n'a pas démontré, ce qui eût été essentiel, l'un- 
possibilité prétendue de la psychologie subjective, de l'observation 
de l esprit par lui-même une de ces objections qu'on renouvelle 
tous les quinze ou vingt ans pour le besoin de causes nouvelles 
et qui n'acquièrent pas plus de valeur ni de prix en vieiUissant}. 
Il ne démontre pas davantage qu'on puisse se passer, dans toutes 
les observations anatomiques ou physiologiques du cerveau, d'tme 
psychologie préalable, nécessaire à 1" interprétation de ces expé- 
riences et sans la<:juelle il parait impossible d'établir une distinc- 
tion quelconque de fonctions entre les divers organes du cerveau, 
et de rien comprendre à la différence des mouvemens qui se pro- 

(1) La Science au point de eue phUùstfphîque, p. SOS. 



38 REVUE DES DEUX MONDES. 

duisent dans le système nerveux ou dans la substance grise, tout cet 
ensemble de faits étant des signes absolument muets pour qui n'a 
pas déjà quelque notion de la chose signifiée. 

Avec quelle vigueur supérieure d'analyse Stuart Mill réfutait ces 
prétentions de la philosophie positive, dont il se séparait avec éclat 
sur ce point capital! Quand même, disait-il, il serait démontré (et 
dans l'état actuel, cela ne l'est pas) que tout état de conscience a pour 
antécédent invariable quelque état particulier du système nerveux, et 
spécialement dans sa partie centrale, le cerveau, il reste incontestable 
qu'on ignore en quoi consistent ces états nerveux dont on parle 
toujours comme si on les connaissait. Nous ne savons pas et nous 
n'avons aucun moyen de savoir en quoi l'un diffère de l'autre. iNous 
n'avons même d'autre manière d'étudier leurs lois de succession et 
leurs coexistences que d'observer les successions et les coexistences 
des états d'esprit dont on les suppose les générateurs, les causes. 
Au rebours des prétentions de la psychologie cérébrale, rien n'est 
mieux établi que l'impossibilité actuelle où nous sommes de déduire 
les phénomènes intellectuels ou moraux des lois physiologiques de 
l'organisation nerveuse. Toute connaissance réelle que nous en 
pouvons avoir ne peut se prendre que dans une étude directe par 
l'observation mentale. Il existe donc, bien certainement, une science 
de l'esprit distincte et séparée. « C'est une erreur très grande, très 
grave en pratique, conclut Stuart Mill, que le parti-pris de s'interdire 
les ressources de l'analyse psychologique et d'édifier la théorie de l'es- 
prit sur les seules données de la physiologie. Si imparfaite que soit 
la science de l'esprit, je n'hésite pas à affirmer qu'elle est beaucoup 
plus avancée que la partie correspondante de la physiologie, et aban- 
donner la première pour la seconde me semble une infraction aux 
véritables règles de la philosophie inductive (1). » Depuis M. Littré 
ou à côté de lui, bien des tentatives ont été faites en Allemagne, 
en Angleterre et en France, pour ramener toute la science de l'es- 
prit à la psychologie cérébrale. Il me paraît que dans cette voie 
on n'a guère avancé et qu'on en est toujours aux espérances illi- 
mitées en faveur de la nouvelle science, aux dédains injustifiés et 
aux épigrammes \ieillies , aux assertions sans preuve et aux pro- 
grammes infaillibles. On ne sort pas de là. 

Sur la constitution de la science morale, nous aurions à constater 
le même échec. M. Littré, avec ses instincts supérieurs, sa haute 
culture, ses mœurs austères, ses nobles habitudes, devait être et 
fut, en effet, un des penseurs les plus sincèrement préoccupés des 
conditions et du sort de la morale dans le monde transformé par le 
positivisme. Il lui eût été insupportable de voir compromettre ou 

(1) Stuart Mill, la Logique, chap. iv. 



EMILE LITTRÉ. 39 

diminuer le capital de ces idées dans le tableau qu'il se faisait de la 
société future, régie par des lois nouvelles. Et comme ces lois nou- 
velles se résumaient à ses yeux dans l'avènement de la science posi- 
tive, seule arbitre désormais et régulatrice infaillible de l'activité 
individuelle et de l'évolution sociale, il lui semblait nécessaire au 
point de vue de la science, obligatoire au point de vue de la con- 
science, de rétablir sur des bases universellement acceptées l'idée 
de justice et tout l'ordre moral qui en dépend. Il l'essaya plusieurs 
fois. Dans un premier travail (1), préoccupé de chercher ces bases 
dans la physiologie, il entreprit de démontrer que toute la morale 
est une dérivation de deux impulsions contraires, l'amour de soi et 
l'amour des autres, Xêgoîsme et Y altruisme (selon le vocabulaire de 
l'école), qui eux-mêmes proviennent, l'un de la nécessité de nutri- 
tion, qui est imposée à la substance organisée pour qu'elle subsiste 
comme individu, et l'autre de la nécessité d'aimer, qui lui est impo- 
sée par l'union des sexes pour qu'elle subsiste comme espèce. Mais 
en vain M. Littré s'efforce d'élever et d'ennoblir, en les généralisant, 
ces deux principes; en vain, sous ce terme d'égoïsme, il fait rentrer 
toutes les formes imaginables de l'amour de soi : au plus bas degré, 
la satisfaction des besoins indispensables sans lesquels la vie ne 
continuerait pas; au-dessus de ce degré élémentaire, l'emploi judi- 
cieux de l'égoïsme, tous les moyens d'atteindre la plus grande 
somme d'existence et de bonheur. En vain il nous prévient que, 
dans ce terme bizarre de l'altruisme (auquel il donne pour origine 
la sexualité), il faut comprendre toutes ces disposilions qui, pour 
faire durer l'espèce , déterminent tout un ensemble d'impulsions 
variées à l'infini, aboutissant à l'amour, à la famille, puis avec un 
caractère de généralité croissante, à la patrie et à l'humanité. Lui- 
même ne paraît ni satisfait de sa lâche ni assuré des résultats qu'il 
obtient. De pareils élômens ne peuvent donner naissance qu'à des 
conflits perpétuels entre l'égoïsme et la bienveillance, sans qu'aucune 
autorité puisse régler ces conflits. Quel principe supérieur s'impo- 
sera pour décider entre ces deux sortes d'instincts ou de passions? 
Voilà donc le monde livré à des luttes sans règle et sans terme. On 
a beau nous dire que la morale se dégagera de ces luttes et qu'elle 
accomplira son évolution nécessaire « à mesure que la notion de 
l'humanité resserrera l'égoïsme et dilatera l'altruisme. » Qui nous 
garantit cela ? Qui nous assure que c'est l'égoïsme qui succom- 
bera dans cette lutte et que, agité par les instincts inférieurs et les 
souvenirs obscurs de son origine, il n'aura pas de retours terribles 
d'atavisme, des explosions de férocité héréditaire, que l'animal 

(1) Revut de philosophie positive, janvier 1870. 



àO REVUE DES DEUX MONDES. 

enfin ne se réveillera pas un jour dans l'homme et n'emportera pas, 
dans le flot de ses fureurs déchaînées, le long travail des siècles, 
les résultats des civilisations humaines, les conquêtes de l'histoire, 
toutes les formes « de l'idéalisation individuelle et collective, » toutes 
les bases scientifiques du nouvel ordre social posées par la main 
du génie, consolidées par l'expérience et le temps? 

De deux faits physiologiques, l'un ne peut avoir aucune autorité 
sur l'autre, et, par conséquent, de quel droit espère-t-on qu'à la longue 
l'un dominera l'autre? M. Littré n'est pas sans avoir senti l'insuffi- 
sance de sa théorie. Il a essayé d'y suppléer, quelques années plus 
tard, en expliquant d'une manière assez inattendue l'idée de jus- 
tice (ï) et lui conférant par cette origine nouvelle le caractère d'au- 
torité dont ne pouvait rendre compte l'origine biologique des besoins. 
Tout d'un coup, il ramène cette idée, la génératrice de toute la mo- 
rale, à n'être plus « qu'un fait psychique irréductible, » la concep- 
tion de l'égalité de deux termes. « Elle n'est pas autre chose, nous 
dit-il, que la dérivation d'un fait purement intellectuel extrême- 
ment simple, celui qui fait que nous reconnaissons intuitivement 
la ressemblance ou la difî"érence de deux objets. A égale A ou A dif- 
fère de B, voilà le dernier terme auquel tous nos raisonnemens abou- 
tissent comme futur point de départ. Cette intuition est irréductible; 
on ne peut pas la dissoudre, l'analyser en d'autres élémens; c'est 
une des bases de notre système logique. » On pourrait arrêter là 
M. Littré et lui demander ce que signifient, en physiologie cérébrale, 
ces termes plusieurs fois répétés de fait intuitif et d'intuition, 
qui s'accordent difficilement avec les données de la science positive 
et ressemblent singulièrement à des lois innées et formelles de 
l'entendement, principes funestes de la métaphysique. On pour- 
rait aussi lui demander de quel droit il transporte une notion 
purement intellectuelle dans le domaine de l'action et par quelle 
transformation difficile à prévoir l'axiome de contradiction devient 
l'idée mère de toute la morale. M. Littré répond à cette objection 
d'une manière assez confuse : u Ce transport, dit-il, n'a rien que de 
naturel et de facile. On sait que, anatomiquement, les facultés intel- 
lectuelles et les facultés afiectives ont le même siège et que, par 
cette disposition, elles agissent les unes sur les autres, de quelque 
façon que l'on conçoive leur juxtaposition, soit que l'on imagine, 
suivant la doctrine de la spécialité, que les cellules intellectuelles 
sont distinctes des cellules afî'ectives, soit, au contraire, que, iden- 
tiques dans leur texture, le fonctionnement n'en difiére que suivant 
l'impression nerveuse, interne ou externe qu'elles reçoivent. » Je 

(1) La Science au point de vue philosophique, p. 331, 339 et 346. 



EMILE LITTRE. 



doute fort que cette explication satisfasse personne, je doute même 
qu'elle ait satisfait son auteur. 

Ce que nous appelons l'égalité morale de deux personnes diffère 
d'ailleurs complètement, soit de l'identité logique de deux termes, 
soit de l'égalité mathématique de deux grandeurs. A supposer le 
transfert de la même impression « des cellules intellectuelles aux 
cellules affectives, » cela n'expliquerait pas comment naît et se 
révèle l'élément de la moralité qui consiste dans le respect de la 
personnalité inviolable, dans l'obligation de l'observer soi-même, 
ce qui est le devoir, et de le faire observer aux autres, ce qui est 
le droit. Deux triangles sont égaux, la science positive le constate ; 
elle établit sans peine cette égalité par la mesure exacte des deux 
grandeurs, et dès lors ils sont identiques. Deux machines sorties de 
deux usines différentes produisent la même somme de travail, cela 
est rncore d'ordre positif, et l'estimation de deux sommes de tra- 
vail est aussi exacte que celle de deux quantités; ces deux machines 
équivalent ; soit. Mais qu'est-ce que cela signifie, transporté dans 
le domaine humain? L'histoire naturelle, à laquelle on ramène 
l'homme et le tout de l'homme, répugne par toutes ses conditions 
et par toutes ses lois à des égalités de ce genre. Lcà il n'est pas 
vrai que deux hommes soient égaux, comme peuvent l'être deux 
grandeurs. C'est une notion très compliquée et très tardive que 
celle de l'égalité morale de deux êtres humains, soumis à la même 
loi de justice et garantis par le même droit; c'est le produit ulté- 
rieur des civilisations réfléchies, loin d'être « un fait psychique 
irréductible et primordial. » La vérité, c'est que, si nous nous en 
tenons aux tristes clartés que la science de la nature projette sur 
cette question et que nous n'allions pas puiser plus haut, dans la 
conscience, un supplément de lumière et un enseignement plus 
pur, si la nature est notre seule maîtresse de morale, elle nous 
montre le spectacle de toutes ses lois en contradiction manifeste 
avec la morale imaginaire inventée par l'homme, l'inégalité origi- 
nelle des races, celle des organisations et des cerveaux, l'inégalité la 
plus monstrueuse des forces et des aptitudes mentales entre les^ 
individus de la même race, du même peuple, de la même famille, 
l'inégalité partout et toutes ses conséquences : la loi du plus fort 
régnant dans son horreur, à tous les degrés de l'échelle des êtres; 
la concurrence vitale s'étendant sur l'humanité naissante aussi bien 
que sur le reste des animaux ; l'extermination des plus faibles et 
des moins favorisés pour la bataille de la vie ; l'utilité spécifique 
dominant l'intérêt individuel; la prodigalité insensée des germes 
et des individus qui semblent indifférons à la force universelle, à 
l'aveugle créatrice qui ne les suscite à la lumière que pour les vouer 



112 REVUE DES DEUX MONDES. 

à la mort, après que ces obscures multitudes auront transmis à tra- 
vers les âges les types divers dont elles ont reçu le dépôt. 

Voilà l'unique moralité selon la science de la nature, celle que 
logiquement la société devrait imiter. Certes elle est aux antipodes 
de la moralité que conçoit M. Littré et que Auguste Comte avait rêvée. 
Mais il s'agit de savoir si M. Littré ne va pas chercher ailleurs que 
dans la science de la nature les élémens de cette culture esthétique 
et morale qu'il retrace devant nos yeux. Il nous dit dans un lan- 
gage ému dont nous recueillons avec plaisir l'écho : a Ce n'est pas 
en vain qu'en des hommes qui sont rentrés dans les ombres éter- 
nelles nous voyons des aïeux et des pères ; ce n'est pas en vain que 
dans les hommes qui jouissent avec nous de notre commun soleil, 
nous voyons des frères et des compagnons de labeur; ce n'est 
pas en vain que dans les hommes qui naissent et naîtront nous 
voyons nos enfans et la plus chère partie de nous-mêmes. Plus 
l'homme vit au dehors de son égoïsme, plus il se sent améhoré et 
heureux. Si la patrie a inspiré tant et de si touchans dévoûmens, 
que ne fera pas l'humanité, patrie universelle (1) ? » Nous applau- 
dissons à ces belles visions de l'avenir, à cette affirmation solen- 
nelle delà solidarité humaine. Mais nous voyons là, comme M. Littré 
lui-même nous en a montré tant d'exemples dans la vie de M. Comte, 
des effusions de sentiment, produisant une sorte de lyrisme, des 
dispositions subjectives dignes de tout notre respect. Il nous est 
impossible de voir par quelle logique secrète de pareils sentimens 
se rattachent à la conception positive du monde, c'est-à-dire à la 
condition stricte de n'accepter comme règles que les faits physiques 
et les relations démontrées de ces faits. Nous sommes ici sur les 
plus hauts sommets de la sphère humaine; or, quoi qu'en dise 
l'école positiviste, il y a opposition manifeste entre le travail de l'ac- 
tivité humaine et le travail de la nature. La nature physique ne 
donne que des leçons d' égoïsme. Elle ne connaît pas le droit indi- 
viduel ou elle le méprise; elle ne connaît ni la bienveillance ni la 
charité ; elle ne respecte et ne fait respecter dans sa dure évidence 
que la loi du plus fort. L'humanité, guidée par d'admirables 
instincts, travaille au rebours de la nature, elle n'exclut pas du 
droit de vivre les faibles et les déshérités ; au contraire, elle les res- 
pecte, elle les recueille, elle les aime; à la justice elle ajoute la 
charité, elle n'imite pas la nature, elle la réforme. C'est ce qu'a fait 
M. Littré ; il prend dans toute sa rigueur la science positive, il jure 
de lui obéir jusqu'au bout, et voici qu'au terme de sa tâche, il se 
trouve qu'il a transformé complètement les données ingrates et 

(1) Conservation, Révolution, Positivisme, 2^ édition, p. 395. 



EMILE LITTRÉ. 43 

inhumaines de cette science. C'est que, sans s'en douter et aux 
dépens de la logique, il y ajoute simplement son âme. C'est avec 
son âme toute seule qu'il a créé cette morale, aussi étrangère à 
l'impa-sible nature que la nature l'est. elle-même à nos passions et 
à nos douleurs. 

Il n'est pas douteux que M. Littré n'ait échoué dans la tentative 
qu'il a faite pour constituer scientifiquemeat la psychologie et la 
morale. Quant aux problèmes qui dépassent la sphère humaine, il 
les écarte simplement et se contente de railler les spiritualistes et 
leurs vaines prétentions de les résoudre. «On nous reproche, dit-il, 
de laisser de grandes lacunes qui empêcheront à jamais les doc- 
trines positives de prévaloir dans le gouvernement moral des socié- 
tés. On dit que nous ne satisfaisons aucunement aux besoins que 
l'âme humaine éprouve de s'élever au-delà des bornes de l'univers 
visible, de s'occuper des mystères de l'inconnaissable, et d'écou- 
ter l'instinct qui nous fait croire que notre vie se prolonge 
au-delà du tombeau. A cela notre réponse est facile, non qu'en effet 
nous satisfassions en rien cet ordre de désirs, mais parce que, 
aussi curieux que nos adversaires des secrets d'outre-monde et 
d'outre-tombe, notre curiosité n'a jamais obtenu de résultats. Il est 
pénible sans doute d'être ainsi renfermé dans le domaine du rela- 
tif; nous n'avons pu en sortir par nous-mêmes, et, résignés à dire 
avec le poète : 

Sors tua mortalis, non est mortale quod optas, 



nous attendons qu'on nous apporte des preuves meilleures que celles 
qui ont cours. » 

Certes je n'entreprendrai pas de proposer, au pied levé, à 
M. Littré, des preuves meilleures que celles qui ne l'ont pas satis- 
fait dans cet ordre de problèmes. C'est un tout autre objet que je 
poursuis en ce moment. Mais, peut-être, serions-nous en droit de 
demander à notre sévère critique d'être plus difficile pour les objec- 
tions qu'il présente dans les questions de ce genre. Voyez plutôt 
quel embarras se manifeste dans l'examen qu'il entreprend de l'idée 
de la finaUté, cette idée maîtresse de la métaphysique, complice et 
garant de l'hypothèse d'un plan et d'un dessein dans la nature. 
Qu'on relise la, Pré face d'un disciple (1), on se convaincra facilement 
de la perplexité de cet esprit à la fois systématique et honnête, qui 
craint de donner les mains à une concession redoutable pour 

(1) Principes de philosophie positive. - . 



hh REVUE DES DEUX MONDES. 

l'école, et aussi de se refuser injustement à une évidence qui s'im- 
pose dans certains cas indéniables. On aura beau nous opposer un 
grand nombre de cas où cette évidence se trouble et s'obscurcit. 
Là où Thypothèse est vérifiée ^comme M. Littré le reconnaît pour la 
constitution de l'œil et les cas analogues), comment refuser de recon- 
naître l'existence d'une cause quelconque qui a eu un plan et s'est 
proposé un but qu'elle a atteint ? M. Littré, trop consciencieux pour 
méconnaître le fait, s'interdit pourtant de l'expliquer ainsi et il se 
réfugie dans une explication qui n'en est pas une : « Il n'y a pas 
lieu de demander pourquoi la substance vivante se constitue en des 
formes où les appareils sont, avec plus ou moins d'exactitude, ajustés 
au but, à la fonction. S'ajuster aùisi est une des propriétés imma- 
7ientes de cette substance, comme se nourrir, se contracter, sentir, 
penser. » Que de prises une pareille explication donne sur celui qui 
l'a proposée! — « On s'étonne, dit très justement un de ces spiri- 
tualistes si malmenés (1\ de voir un esprit au?si familier que celui 
de M. Littré avec la méthode scientifique se payer aussi facilement 
de mots. Qui ne reconnaîtrait là une de ces qualités occultes dont 
vivait la scolastique et que la science moderne tend partout à élimi- 
ner? y> Et cela est si \Tai qu'un autre écrivain positiviste, M. Robin, 
abandonne M. Littré sur ce point, qui est bien gi'ave. — Il n'existe 
pas une sorte d'entité appelée matière organisée, qui serait douée 
on ne sait pourquoi ni comment, de la propriété d'atteindre à des 
fins, ou, si cette matière existe, comment pouvez-vous la connaître, 
puisque vous ne connaissez que des phénomènes et des lois? Parler 
de vertu accomtnodatrice dans la matière, c'est ressusciter les 
vertus dormitives et autres que Molière a tuées pour toujours. 
« Dans un autre écrit, M. Littré avait combattu avec une éloquente 
vivacité la venu médicatrice de l'école hippocratique. En quoi est-il 
plus absurde d'admettre dans la matière organisée la propriété de 
se guérir soi-même que la propriété de s'ajuster à des fins (2)? » 
Que de fois on pourrait saisir M. Littré, dans une sorte de fla- 
grant délit, non pas précisément de contradiction avec lui-même, 
mais de déchirement entre le système qui le tient captif et les 
clartés qui l'entraînent ! Il nous dit quelque part que rien ne 
l'émeut autant que le spectacle de cet univers sans limite qui se 
révè'e à nos yeux, à nos instrumens, à nos calculs, et de la faible 
mais pensante humanité jetée dans cette immensité. « Quand 
l'homme s'engagea dans la recherche laborieuse de la réalité des 
choses, il lui fut promis par un secret instinct que la réalité, la 



(1) Les Causes finales, par M. Paul Janet, 2« édition, p. 631. 

(2) Préface d'un disciple, p. 37. 



É-MILE UTTRÉ. ^5 

vérité ne laisserait ni sou imagination sans merveille, ni son cœur 
sans chaleur. La promesse a été tenue : le monde s'est ouvert avec 
une grandeur qui est une souveraine beauté (l). » Je sais bien qu'il 
serait injuste de presser trop rigoureusement des métaphores. 
Mais enfin qu'est-ce donc que cet instinct secret dont on nous parle 
magnifiquement? N'est-ce pas encore là une de ces causes finales 
proscrites, une conformation de l'esprit de l'homme en rapport avec 
la réalité et ses lois pressenties? N'y a-t-il pas là quelque chose 
qui dépasse l'étroite prison des phénomènes et je ne sais quel appel 
d'une voix mystérieuse qui semble dire à l'homme : « Toujours 
plus haut! toujours plus loin ! » Enfin, quand M. Littré nous montre 
avec une sorte d'enthousiasme religieux, l'humanité s'avancant à 
travers les siècles existence idéale à la fois et réelle, longtemps 
ignorée, puis se dégageant de ses nuages, partout fécondant la sur- 
face de la terre, gardienne jalouse des richesses intellectuelles et 
morales des générations, et nous améhorant tous, de race en race, 
sous sa discipline maternelle et sa bénigne influence ; quand il nous 
trace le tableau de « cet idéal réel qu'il faut connaître (^science et 
éducation), aimer (religion), embellir (beaux-arts), enrichir (indus- 
trie), et qui de la sorte tient toute notre existence, individuelle, 
domestique et sociale sous sa direction suprême (2), » nous sommes 
toujours tentés d'arrêter M. Littré et de lui demander comment, 
réduit aux phénomènes qu'il voit et qu'il constate scientifiquement, 
à l'aide de ces données strictement positives, il peut se forger de 
tels rêves de féUcité au milieu des misères et des luttes de l'heure 
présente, et se construire ces palais magiques où habite une huma- 
nité transfigurée, ces templa serena, œuvre d'un poète et d'un 
rêveur? M. Littré me répondrait qu'un des plus nobles attributs de 
l'intelligence humaine, c'est la puissance qu'elle a d'idéaliser. L'idéal 
est à la fois son rêve et son culte ; elle le poursuit et l'adore ; elle le 
modèle et se laisse modeler par lui (2). Soit; mais qu'est-ce donc 
que cette faculté d'idéahser, sinon la faculté de voir plus et mieux 
que le réel, d'échapper aux splendeurs glacées de l'immensité cos- 
mique en y jetant sa pensée, ou aux tristes spectacles des sociétés 
humaines en substituant son œu\Te à celle de la nature insensible 
et de l'histoire immorale, c'est-à-dire, sous les deux formes, au 
règne brutal des faits? Mais cette faculté même, qui peut tout 
idéahser, est-elle donc l'œuvre du pur mécanisme? Et ce travail 
perpétuel de l'homme qui tâche d'accomplir son rêve sur la terre 
par la science, par l'art, par la charité, et de recréer le monde à 



(i) Conservation} Révolution^ Positivisme, 2* édition, p. 409. 
(2) Ibid.. p. 395. 



(2) Ibid., p. 395, 



46 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'image de ses idées, n'est-il pas la plus éclatante protestation 
contre toute philosophie qui explique l'homme par les lois aveugles 
de la matière et du hasard et fait ainsi de la pensée et de la raison 
les phénomènes les plus incompréhensibles de cet univers que la 
pensée pénètre et que la raison comprend ? 

Nous avons exprimé nos dissentimens sur les graves problèmes 
où nous sommes séparés de M. Littré. Nous croyons que sa tenta- 
tive a été vaine pour constituer la philosophie nouvelle, et qu'il 
lui a donné une base trop éti'oite pour porter l'édifice de nos idées. 
Mais d'autres recommenceront cette œuvre manquée. Ils sont nom- 
breux, beaucoup sont savans, quelques- uns sont puissans; ce sont 
là des chances considérables dans la bataille delà vie. Déplus, le 
terrain des luttes futures est déblayé de tout ce qui l'obstruait ; les 
situations sont plus nettes; les combattans nouveaux ont rejeté les 
bagages inutiles. L'ancien positivisme est transformé ; il est mort 
sous la forme doctrinale que lui avait imposée M. Comte et qu'avait 
acceptée en partie M. Littré ; il est mort au moment même où il 
recevait la consécration des pouvoirs nouveaux et des partis qui 
semblent maîtres de l'avenir, à l'apogée de son triomphe officiel; 
mais s'il est mort comme système, nous devons reconnaître qu'il 
est plus vivant et plus puissant que jamais comme tendance. 11 a 
légué aux nouvelles générations ce problème, dans lequel est venu 
se résoudre tout le travail de Comte et de Littré. a La science posi- 
tive sera-t-elle l'institutrice unique de l'humanité future, l'unique 
juge de ses mœurs et de ses idées? Doit-elle remplacer défini- 
tivement dans l'avenir des sociétés humaines les croyances philo- 
sophiques et la foi religieuse, à tout jamais, sans partage et sans 
espoir d'une conciliation possible? Les exclura-t-elle et à quel prix? » 
Telle est la question que je n'ai pas craint d'appeler la question 
capitale du xrx^ siècle ; elle est grosse de conflits dans le présent et 
dans l'avenir, et la paix des âmes n'est pas plus assurée que celle 
des nations, en dépit des lois et des prévisions de la sociologie. 
Tout ce que nous demandons, c'est que la lutte à peine commencée 
et qui s'annonce plus vive que jamais ne descende pas dans la rue, 
qu'elle n'ait pour théâtre que la conscience, pour arbitre que la 
raison, pour arme que la discussion, et qu'aucun des partis enga- 
gés dans ce grand combat des idées ne se prévale de la force que 
les hasards de la politique peuvent mettre momentanément dans 
ses mains. La vérité doit faire seule son œuvre. C'était le vœu de 
M. Littré ; c'est aussi le nôtre. 



E. Caro. 



LA MARQUISE 



TROISIEME PARTIB (1). 



VIII. 

Heureusement, M. de Morère ne perdit pas la tête. Il courut à la 
cascade, remplit son chapeau d'eau fraîche, et retourna vite auprès 
de Diane, dont il mouilla le front et les tempes. Elle se senait habi- 
tuellement d'un flacon de sels ; il le chercha dans la poche de la jeune 
femme. En le respirant, elle poussa de nouveau un soupir faible. 
Les pommettes du visage rougirent, un frisson court l'agita, enfin 
elle reprit connaissance. D'abord, elle promena les yeux autour 
d'elle, des yeux sans regard et sans expression. Puis, le sentiment 
de la réalité lui revenant, elle se rappela la fatale découverte ; elle 
se jeta dans les bras de son beau-père en fondant en larmes. 

L'inquiétude de M. de Morère augmentait. Était-ce un commence- 
ment de maladie? Que ?ignifiait cet accès de désespoir après un éva- 
nouissement? Il saisit Diane entre ses bras et la transporta au châ- 
teau. Ensuite, appelant une femme de chambre, il lui ordonna de 
déshabiller la marquise et de la coucher. 

En quart d'heure après, Anne-Marie, prévenue, se hâtait de 
rejoindre son amie. 

— Grand Dieu! Qu'as-tu? s'écria M""" Kersaint, épouvantée par le 
visage décomposé de Diane. 

— Rien,., rien... 

(1) Voyei la Revue du 1" et du 15 ayril. 



48 REVUE DES DEUX MOXDES. 

Et tout en disant : « Rien... rien... » elle attachait sur Anne- 
Marie un regard qui contenait une terrible interrogation. 

— Je t'en supplie, ma chérie, continua M™® Kersaint, en baissant 
la voix, aie confiance en moi, ne me cache rien... Est-ce que je ne 
connais pas tous tes secrets? 

Mais Diane se taisait toujours. Elle balbutia : 

— Tu savais,., tu savais... 

Puis ce fut tout. Et elle ne détournait pas la tête, et elle continuait 
à la contempler avec ses yeux, agrandis par la fièvre, où luisait la 
flamme sombre d'un immense désespoir. 

— Tu savais,., tu savais,., murmura-t-elle encore. 

M™* Rersaint ne comprenait pas le doux et cruel reproche ren- 
fermé en ces deux mots. 

« Tu savais!.. Et tu ne m'as pas avertie, et tu m'as laissée accom- 
plir cette union infâme, et tu as brisé ma vie sans retour! Pourquoi 
n'ai-je pas tout entendu, naguère, dans le salon? Pourquoi M. de 
Morère n'a-t-il pas prononcé une phrase qui m'apprît la vérité? Je ne 
peux plus avoir que du dégoût pour ce misérable. Tu savais me 
vouer à un éternel veuvage, et pas un mot n'est sorti de ta bouche 
pour m'éclairer! Tu ne m'as pas montré le précipice où je courais 
en souriant! Tu savais l'ignominie de ce mariage, et le monde la 
savait avec toi, et nul n'a eu pitié de moi ! » 

Les yeux de Diane devenaient moins fixes à mesure que ces idées 
traversaient son cerveau, aiguës comme de fines lames rougies. Elle 
se soulevait à moitié pour se pencher vers Anne-Marie ; mais ses forces 
l'abandonnèrent, et sa jolie tête pâle retomba sur l'oreiller. Cependant 
M™* de Morère et le marquis, épouvantés, se décidèrent à paraître. 

— Votre femme est malade, dit M. de Morère à Fabien. Allez 
auprès d'elle. 

Il entra dans la chambre, mais en sortit bientôt : il partait pour 
Le Tréport afin de chercher un médecin. Catherine eut plus de cou- 
rage; elle ne pouvait alléguer aucune raison, elle, pour fuir la 
chambre à coucher de sa fille. Elle y pénétra, toute tremblante, 
se demandant avec terreur ce que Diane lui dirait quand elle serait 
face à face avec elle. La malheureuse dormait, ou plutôt elle subis- 
sait l'assoupissement lourd qui accompagne les grosses fièvres. Aux 
pommettes des joues la rougeur augmentait ; elle avait le soufïle 
rapide et court ; son pouls battait cent trente pulsations. Par 
momens, elle s'agitait dans son lit et remuait les mains avec angoisse 
comme pour chasser loin d'elle une épouvantable apparition. Le 
médecin l'examina sans qu'elle sortît de sa torpeur. 

— Je ne peux rien préciser encore, dit- il après un silence. Il faut 
attendre. La fièvre augmentera cette nuit ; probablement, il y aura 
plusieurs accès de délire. 



LA MARQUISE. 49 

De délire! Le marquis et Catherine furent terrifiés. La même 
pensée leur venait à tous les deux; pensée d'égoïsme féroce : 
ils ne songeaient pas à leur victime et ne se préoccupaient que 
d'eux-mêmes. Quels aveux Diane pourrait laisser échapper! M"^« de 
Morère déclara qu'elle n'abandonnerait pas sa fille, qu'elle ne con- 
fierait pas à une autre le soin de veiller la malade. M. de Morère, 
étonné de cet accès de sensibilité maternelle, se contenta de pro- 
noncer un : « Ah ! » philosophique. 11 considérait cette tendresse 
subite comme delanévrosité. Il fut plus difficile de persuader M"'^ Ker- 
saint. Elle insista vainement pour remplir l'office de garde-malade; 
Catherine allégua ses inquiétudes et son émotion qui la priveraient 
de sommeil. Mieux valait qu'elle ne quittât pas « cette chère 
enfant. » Anne-Marie céda ; d'ailleurs elle s'avouait avec effroi que 
Diane ne guérirait pas de sitôt ; elle serait là pour relayer M"^ de 
Morère. 

Fabien, lui, errait comme une âme en peine dans la maison. Il 
n'y avait pas l'étoffe d'un criminel chez cet homme vicieux. Le mal 
fait, il en éprouvait le remords. Il s'accusait maintenant, il se mau- 
dissait ; il comprenait bien que tout était à jamais fini entre sa 
femme et lui. Dix fois, il vint jusqu'à la chambre de la marquise, 
marchant doucement, sur la pointe des pieds, entr'ouvrant la porte, 
et disant à voix basse : 

— Comment est-elle ? 

Cette inquiétude, née de sentimens très complexes, aurait eu 
pour résultat de détourner les soupçons de M. de Morère s'il en 
avait eu. 11 ne soupçonnait rien malgré son mépris pour Catherine 
et le marquis. Les honnêtes gens croient toujours que les coquins 
ont des limites dans f infamie : c'est pour cela qu'il y a tant de 
dupes. Non ; à la maladie ou à l'indisposition de sa belle-fiUe, le 
savant ne voyait pas de cause appréciable ; à moins que ce ne fût 
le résultat de la chaleur excessive et de fatigues accumulées. 

Diane restait enfoncée en son assoupissement lourd. Suivant la 
recommandation du médecin, on ouvrait les fenêtres d'heure en 
heure. Quand l'air plus frais de la soirée parvenait jusqu'à la jeune 
femme, elle semblait sur le point de s'éveiller; elle remuait un peu 
et portait la main à son front par un mouvement doux et machinal, 
pour en chasser une douleur aiguë. Alors elle prononçait des mots 
sans suite, quelque chose comme un parler plaintif et enfantin. A 
partir de dix heures, on cessa d'ouvrir les fenêtres et de renouve- 
ler l'air. La fraîcheur de la nuit, succédant à la chaleur torride de 
la journée, aurait pu saisir Diane. D'ailleurs la potion ordonnée 
par le médecin produisait ^un bon effet et amenait un calme relatif. A 
minuit, elle ouvrit les yeux, se plaignit un peu, et s'assoupit encore, 

TOME LI. — 1882. 4 



50 REVCE DES DEUX MONDES. 

mais non plus dans l'engourdissement écrasant qui ressemble à une 
mort partielle. Elle dormait paisiblement, de ce sommeil sans rêve 
qui diminue la fièvre et rafraîchit le cerveau. 

La veilleuse suspendue au plafond éclairait la vaste chambre de 
sa lumière bleue; une vague lueur s'épandait à droite et à gauche. 
Elle jetait un reflet pâle sur les objets et les meubles, dessinant plus 
nettement le corps de Catherine, enfouie dans un large fauteuil. 
Jusqu'à ce moment, c'était elle qui faisait prendre à la malade la 
cuillerée de potion : Diane ne la reconnaissait pas. Elle acceptait 
le médicament avec la patience lassée et inconsciente des êtres 
souffrans. Soudain, au milieu de la nuit et parlant pour la première 
fois, elle dit d'une voix faible : 

— A boire!.. 

Catherine obéit au désir exprimé; elle remplit un gobelet d'ar- 
gent, s'approcha du lit et le tendit à Diane. Par un brusque mouve- 
ment, celle-ci se rejeta au fond de la couche. M"" de Morère crut 
d'abord à l'un de ces mouvemens causés par la fièvre; mais le 
regard de Diane s'attachait sur elle avec une fixité tenace. Alors elle 
comprit. Sa fille avait peur ; peur de se trouver seule, la nuit, avec 
elle; peur d'être face à face avec elle; peur d'être soignée par elle. 
Timidement, Catherine insista; toujours Diane écarta la main de sa 
mère d'un geste lent et régulier. Et en même temps son regard con- 
tinuait à s'attacher sur M'"'' de Morère avec une expression effrayante. 
Gênée, Catherine s'éloigna du lit et revint s'asseoir dans le fauteuil : 
les yeux de sa fille ne la quittaient pas. Et cette misérable devina 
toutes les pensées que roulait le cerveau surexcité de la malade. 

Jamais, jamais sa mère ne l'avait aimée ! Les autres enfans, aux 
heures de chagrin, ont un cœur où se réfugier. Aussi loin que son 
souvenir se reportait, Diane se voyait seule. Elle ignorait ces 
baisers plus doux que le miel, et qui caressent le visage de l'enfant, 
et qui lui donnent les nuits paisibles après les journées joyeuses; 
elle ignorait ces tendres inquiétudes qui pâlissent le visage des 
mères; elle ignorait jusqu'à ces attentions furtives qui sont comme 
les miettes de la tendresse et laissent au moins une moitié d'illusion. 
La pauvre petite avait grandi comme une paria, tantôt ici, tantôt 
là, ballottée selon le caprice du moment. Et le jour où elle rentrait 
sous le toit maternel, elle y trouvait une créature froide, insen- 
sible, qui la jetait dans les bras de son amant 1 Son regard ne quit- 
tait pas Catherine ; tous les efforts de son imagination tendaient 
vers ce but unique : mettre tant de choses dans ce regard qu'elle 
n'eût pas besoin de parler. La nuit s'écoula tout entière ainsi , 
muette, terrible, sans que M'"" de Morère osât bouger ou prononcer 
une parole. Elle écoutait l'anathème que sa fille mourante lançait 
sur elle du fond de sa souffrance! Quand le jour ?-eparut, Diane, 



LA MARQUISE. 5j^ 

blanche comme une statue, le souffle éteint, suivait toujours la cri- 
minelle de son œil fixe, hagard et doux... 

Une splendide matinée d'été : les oiseaux chantaient dans les 
arbres ; les chardonnerets , les fauvettes et les pinsons égrenaient 
leurs trilles perlés. Les parterres éveillés semaient des parfums déU- 
cieux, baignés de fraîcheurs, où l'odeur pénétrante des héliotropes 
se mêlait aux senteurs plus douces des roses. Le ciel bleu, plaqué 
çà et là de nuages blancs, riait avec toute la nature baignée dans 
les rayons de soleil. Partout la vie renaissait après ces quelques 
heures de repos hâtif : et sur son lit de souffrance, Diane agoni- 
sait, vaincue par le mal, se débattant contre la mort avec toute la 
vigueur de sa jeunesse. Quel cruel contraste entre cette malade et 
la robuste santé de la nature ! Le médecin trouva la marquise beau- 
coup plus mal que la veille. Il déclara qu'il reviendrait le soir, à six 
heures. Le soir, la fièvre avait encore augmenté; le délire ne ces- 
sait pas et les douleurs de tête s'aggravaient d'une manière inquié- 
tante. Il ne fut fixé que le lendemain : la marquise de Tandray était 
atteinte d'une fièvre cérébrale. Il ne pouvait pas répondre d'elle. 
Cependant il mit encore quelques formes à son arrêt tant qu'il fut 
au château. Mais comme il arrivait au Tréport, il fut abordé par 
un jeune homme très pâle qui le questionna d'une voix anxieuse. 

— Est-ce que vous êtes parent de M'^-^ de Tandray, monsieur? 
demanda-t-il prudemment. 

— Nullement, docteur; j'ai seulement l'honneur d'être son ami... 
Je suis M. Maximilien Danglars. 

— Alors je puis vous avouer à vous ce que je ne dirais ni à son 
mari, ni à sa mère. 

— Elle est clone très mal? 

— Elle est perdue. 

Et comme Max chancelait en balbutiant : — Perdue!., le médecin 
ajouta en hochant la tête : 

— A moins d'un miracle, elle ne passera pas la semaine. 

IX. 

W^^ Maublanc est la meilleure femme qui existe. A l'en croire, 
elle aime tout le monde. C'est peut-être pour cela qu'elle n'aime per- 
sonne. Petite, vive, alerte, elle court de celui-ci à celle-là avec des 
démonstrations de tendresse qui étourdissent. Elle ne parle jamais 
des gens sans accoler^à leur nom une épithète louangeuse. <t Cette 
excellente M-^^^X... » ou « ce ravissant M. Y... » Par exemple, si 
l'excellente M°^«X.., ou le ravissant Y.., disparaissent de son horizon 
pendant trois fois vingt-quatre heures, elle ne s'en occupe pas plus 
bue d'un chien errant. C'est elle qui disait très sincèrement : 



52 REVUE DES DEUX MONDES. 

— M. un tel? Ah ! oui, je l'ai beaucoup aimé il y a un mois ! 
Pour l'instant, elle aimait « follement » M""® Rochez. Une femme 

n'était jolie que si elle ressemblait à M™^ Rochez. Elle ne s'habillait 
bien que si elle s'habillait comme M'"® Rochez. Beaucoup de gens 
ont ainsi des sautes de vent extraordinaires. Ce sont les neutres 
de l'affection. En ce bas monde, il faut se décider à prendre parti : 
ne savent aimer que ceux-là qui savent haïr. 

Elle possédait au Tréport une propriété qui peignait bien son 
caractère par son architecture bizarre. On y retrouvait les goûts de 
tous ceux dont elle s'engouait tour à tour. Ici du moderne; un peu 
plus loin du Louis XVI ; la façade était de style renaissance, mais les 
tourelles, — les tourelles! — du pur moyen âge. Cette façon de 
château construite sur la hauteur appelée le Foyel, s'imposait à la 
vue du promeneur avec un entêtement particulier. On ne voulait pas 
le voir, et on le voyait tout de même. Par une disposition singulière 
de la colline, qu'on vînt de droite ou qu'on vînt de gauche, on aper- 
cevait fatalement devant soi l'œuvre du génie de M°^® Maublanc. 

Henriette était sûre de s'y plaire : elle régnait sur le cœur et la 
volonté de la brave dame. Installée dans le plus bel appartement, 
sur la mer, elle attendait les événemens. Toujours la même avec 
Maximilien, elle feignait de ne voir ni ses tristesses ni ses rêveries. 
Une après-midi, pourtant, il arriva si pâle qu'elle ne put s'empê- 
cher de l'interroger. 

— Je viens d'apprendre une mauvaise nouvelle, dit-il. Votre amie, 
j^me (Jq Tandray, est au plus mal. 

Henriette serra ses lèvres minces pour retenir le mot féroce 
qu'elles allaient prononcer. Elle eut un air très attendri, quelques 
larmes coulèrent sur ses joues, et d'un ton brisé : 

— Oh! mon Dieu! dit-elle, que me racontez-vous là? 

Max lui répéta ce qu'il savait et ce qu'affirmait le médecin. Diane 
était perdue. Henriette ferma les yeux. Son amant pourrait y voir 
flamber une lueur de joie. Dès lors, personne ne s'intéressa plus qu'elle 
à la santé de cette « chère enfant. » Deux fois par jour, le matin et le 
soir, elle envoyait au château de Vairs prendre des nouvelles. C'eût été 
inutile, d'ailleurs : elle pouvait suivre sur le visage de Maximilien la 
marche de la maladie. Le malheureux ne vivait plus. Il demeurait 
de longues heures immobile et silencieux, entre son grand-père et 
Gemma, les yeux fixés dans le vide. Il ne retrouvait donc sa petite 
amie d'autrefois que pour la perdre tout à coup! Chose effroyable 
que la mort! Une jeune femme, en plein épanouissement de vie et 
soudainement frappée à l'heure où tout lui souriait! Il ignorait 
quel drame détruisait tout cela; il ignorait que le coup dont mou- 
rait Diane la meurtrissait en plein cœur. 

M. Danglars ne disait rien à son petit-fils. Qii%iïd on a beaucoup 



LA MARQUISE. 53 

pleuré, on a le mépris delà consolation pour les autres. C'est presque 
insulter à certaines douleurs que de les vouloir apaiser, et les cœurs 
vraiment hauts se plaisent dans le silence. Ce dont Max souffrait le 
plus, c'était du vague de ses renseignemens. Le médecin disait-il 
bien toute la vérité? A présent, il affirmait espérer, après avoir 
désespéré d'abord. C'est un peu un devoir professionnel que d'en- 
dormir les inquiétudes. Quant à ces valets qu'il interrogeait anxieu- 
sement, leurs faces glacées et indifférentes exaspéraient le jeune 
homme. Enfin un jour il résolut de s'adresser directement à M. de 
Morère. Il hésitait jusque-là, craignant que le beau-père de Diane ne 
s'étonnât d'un intérêt si subitement éveillé. Mais bientôt les scru- 
pules de Max cédèrent devant son inquiétude, et dès lors, il eut au 
moins le cruel bonheur d'être certain qu'on ne le trompait pas. 

La marquise de Tandray fut en réel danger pendant trois semaines. 
La maladie semblait à son apogée, quand soudain la fièvre dimi- 
nua. La jeunesse et la santé sont bien puissantes : elles luttent vail- 
lamment contre la mort et mettent quelquefois en déroute leur ter- 
rible ennemie. En vingt-quatre heures un mieux sensible se déclara, 
et l'on put répondre de la jeune femme. Quand elle revint à la réa- 
hté des choses, quand elle sortit de cet engourdissement profond 
qui est le commencement de la fin pour la créature humaine, elle se 
retrouva convalescente entre Anne-Marie et son beau-père. 

Le même jour, Fabien prit à part M. de Morère. De grands inté- 
rêts, compromis par un gérant maladroit, exigeaient sa présence 
en Italie. Une partie de sa fortune en dépendait. Il montra des 
lettres, déjà anciennes, quelques dépêches pressantes. La maladie 
seule de la marquise le retenait jusque-là. Il croyait utile de partir, 
et il partit en effet. De son côté, Catherine se prétendit malade; 
malade de fatigue et d'émotion, et elle s'enferma dans son appar- 
tement. 

Et Diane se souvint de tout ! Elle renaissait à la vie, mais elle 
renaissait aussi à la pensée. M. de Morère n'attachait pas d'importance 
au départ subit de Fabien ; il ne comprenait rien aux larmes silen- 
cieuses de Diane. La jeune femme, couchée dans son grand lit blanc, 
demeurait des heures entières, toute pâle, l'œil perdu, enfoncée en 
des rêves sans fin. Une ride creusait son front blanc ; elle semblait 
suivre du regard une vision maudite qui la hantait. M. de Morère 
et M™® Kersaint, frappés de son mutisme, essayèrent de l'interro- 
ger : elle eut une réponse vague, disant qu'elle se sentait lasse. 
L'un et l'autre tentèrent vainement de la soustraire à cette idée fixe. 
Diane hochait tristement la tête en souriant; puis elle retombait 
dans ses longs silences, dans ses éternelles songeries. Cet état 
d'âme durait depuis huit jours, lorsqu'eut lieu la première entre- 
vue de la fille avec la mère. Malgré son peu d'intelligence, Gathe- 



SA REVUE DES DEUX MONDES. 

rine était fine par cela même qu'elle était femme. Son indisposition 
ne pouvait pas durer trop longtemps. C'eût été dangereux. Qu'ad- 
viendrait-il si son mari ouM"^®Kersaint réfléchissaient? S'ils remar- 
quaient que la guérison de Diane coïncidait avec le départ du mar- 
quis, avec sa claustration à elle ? 

Pendant la journée, la marquise, étendue maintenant sur une 
chaise longue, s'installait dans le grand salon du rez-de-chaussée. 
Depuis qu'elle pouvait quitter le lit pendant quelques heures, elle 
se plaisait dans cette vaste pièce. Ses yeux passaient des chefs- 
d'œuvre de l'art aux chefs-d'œuvre de la nature; sa rêverie s'en- 
dormait en une sorte d'hébétude morale qui la tenait de longues 
heures. Elle demeurait ainsi, dans son état morbide de pensée, 
quand, une après-midi, Diane vit entrer sa mère. Catherine guettait 
le moment où la malade serait seule : elle savait que chaque jour 
M. de Morère et M"^'' Kersaint s'accordaient deux heures de prome- 
nade . 

Diane eut un frisson quand elle aperçut sa mère qui s'avançait 
vers elle, craintive, embarrassée, avec cet air sournois du coupable 
regrettant, non d'avoir commis la faute, mais d'avoir été pris. La 
jeune femme ferma les yeux; le sang affluait à son cœur. Lors- 
qu'elle les rouvrit, M"^*^ de Morère était debout auprès de la chaise 
longue. Sa mère la regardait, et elle, la martyre, elle n'osait pas 
regarder sa mère. Il y eut un silence de quelques instans, mais 
ce silence ne pouvait durer longtemps; il pesait trop à l'une et à 
l'autre. 

— Vous avez été malade,., bien malade, ma fille, dit Catherine. 

— Très malade, ma mère. 

Catherine froissait de ses doigts nerveux la dentelle qui bordait 
sa robe de chambre. 

— Vous voilà convalescente, reprit-elle, balbutiant ses banalités 
les unes après les autres. Tous ceux qui vous aiment ont été bien 
inquiets. 

Cette fois Diane relevait les yeux. « Tous ceux qui l'aimaient ! » 
Quelle cruelle ironie dans ces cinq mots prononcés par cette femme ! 
Une légère rougeur colora les joues pâles delà marquise. Catherine 
se remettait lentement de son émotion première. Moins une créa- 
ture a de sens moral, plus elle a d'audace pour aborder, le front 
haut, les situations difficiles. 

— Et puisque je suis rassurée sur votre compte, continua M""'' de 
Morère, je vais pouvoir retourner à Paris. Approuvez-vous mon 
départ ? 

— Sans doute. 

— Je quitterai Yairs demain, 

— Demain! dit Diane. 



LA MARQCISE. 55 

Elle répondit avec un accent si particulier, que Catherine répli- 
qua, un peu étonnée : 

— Voyez-vous un inconvénient à ce que je parte demain ? 

— Oui. 

— Ah! et lequel? 

M""® de Tandray échangea de nouveau un long regard avec sa 
mère. Comme il contenait de choses, ce regard-là! Il signifiait : « Pre- 
nez garde ! Pour vous, sinon pour moi, il faut que nul ne soupçonne 
la vérité. Vous tombiez malade le jour où je guérissais, et vous par- 
tez le jour où je me relève! » M"'^ de Morère comprit. Elle com- 
prit d'autant mieux qu'elle éprouvait la même crainte. 

— En effet, je n'ai aucun motif pour m'en aller si vite, reprit- 
elle. Je resterai encore une semaine. Le temps est si beau!.. Voyez 
donc, le soleil entre à flots dans le salon. 

La tête de Diane retomba sur le coussin de la chaise longue ; 
elle redevenait toute pâle. Le calme de cette criminelle l'épou- 
vantait. A mesure qu'elle descendait dans la conscience de cette 
femme, elle s'épeurait, ainsi qu'un enfant qui descend dans un 
puits de mine. Elle cherchait une lueur qui éclairât ces ténèbres 
morales. Et rien ! rien ! pas un mot, pas un geste, pas un regard 
qui décelât une âme repentante. A l'air embarrassé de la première 
minute succédait une tranquillité, affectée ou réelle, qui lui faisait 
mal. Et elle était sa mère! Et elle ne trouvait que des banalités à 
lui dire, en ce terrible drame où elles étaient jetées tous les deux! 
Maintenant elle parlait du beau temps, du soleil qui entrait à flots, 
de ce clair été, rayonnant et splendide, qui illuminait toutes ces 
horreurs de ses clartés indifférentes! 

Cependant Catherine se rapprochait de la fenêtre ; elle soulevait 
le rideau et regardait au dehors. 

— Ah! M. Danglars, dit-elle. Je ne suis pas habillée, je me sauve. 
A ce soir, Diane. 

Diane se redressa. Dans la phrase de M""® de Morère, elle avait 
entendu seulement les deux mots qui annonçaient l'arrivée de Maxi- 
milien. Le valet de chambre entra presque aussitôt : elle n'eut 
pas le temps de réfléchir. Et cependant elle pensait souvent à lui 
depuis son retour à la vie. Mais à qui en eût-elle parlé? Elle n'osait 
plus se confier à M""*^ Kersaint, craignant les reproches tendi'es de 
son amie. 

— M. iMaximilien Danglars désirait avoir des nouvelles de W"^ la 
marquise, dit le valet de chambre. Quand il a su que M"^*^ la mar- 
quise était levée, il a demandé s'il pouvait être reçu. 

— Certainement, balbutia-t-elle. 

Dès le premier regard jeté sur Max, elle devina toutes ses souf- 



56 RETUE DES DEUX MONDES. 

frances. Elle le voyait triste et pâli : pourtant ses yeux rayonnaient 
de joie. 

— Comme vous êtes bon de venir ! dit-elle en tendant au jeune 
homme sa main effilée et amaigrie. 

— Gomme vous êtes bonne de vous être guérie ! répliqua-t-il en 
souriant. 

Il tenait la main de Diane doucement serrée dans la sienne ; il 
dévorait du regard ce \isage exsangue que la mort avait effleuré de 
son aile. Il abandonna la main de la marquise, le sourire s'effaça de 
ses lèvres et une larme brilla dans ses yeux. 

— Joliette est bien changée, n'est-ce pas? reprit-elle douce- 
ment. 

— Elle vit! s'écria Max, et je l'ai re\Tie, et je remercie Dieu de 
l'avoir sauvée ! Ahî madame, si vous saviez les cruelles heures que 
j'ai passées! D'abord je craignais qu'on ne me dît pas la vérité; je 
me représentais Joliette morte... Vous, morte! vous, la beauté et la 
bonté ! vous, ce que je sais de plus noble et de plus intelligent au 
monde! Je ne dormais plus; je rôdais autour du château pendant la 
soirée, et j'apercevais briller votre lumière à travers l'ombre. Et 
vous étiez là, dans votre chambre, vous débattant contre la fièvre, 
secouée par le mal... Une affreuse angoisse seiTait mon cœur. Revenu 
au Tréport, je me promenais sur la plage, et je demeurais là une 
heure, deux heures, me demandant si vous seriez vivante encore le 
lendemain. Vous avez bien souffert, madame, mais tous ceux qui 
aiment Joliette ont bien souffert aussi ! 

Il répétait presque la même phrase que M°^^ de Morère; à pré- 
sent, elle paraissait délicieuse à Diane. 

— JoHette est sûre que ses amis ne l'ont pas oubliée , et vous 
êtes des meilleurs, répliqua-t-elle avec un sourire. Vous ne pouviez 
pas m' avoir soudain retrouvée pour me reperdre aussitôt. Je crois 
assez que des liens invisibles unissent le passé au présent ; ces liens-là 
m'ont peut-être retenue à la vie sans que je m'en doutasse. J'ai pensé 
souvent à mon existence d'autrefois pendant mes longues heures 
d'insomnie; toujours elle se résumait en ces quelques années que 
nous avons vécues ensemble à La Birochère. Allez, je n'ai pas eu 
besoin de demander si vous étiez venu prendre de mes nouvelles; 
j'en étais sûre. 11 suffisait de m'interroger moi-même : je savais bien 
ce que j'aurais fait si c'est vous qui aviez été malade. 

Sa pâleur disparaissait de nouveau ; mais, celte fois , ce n'était 
plus la douleur qui amenait le sang à son visage. Elle se sentait 
heureuse, dans une plénitude de bien-être. Max la contemplait avec 
ravissement. Un changement se faisait encore en elle depuis son 
arrivée. Il semblait que la \ie rentrât lentement en ce pauvre être 



LA MARQUISE. 57 

miné par la maladie. La figure perdait peu à peu ces tons de cire 
qui effrayaient. 

— Vous n'avez guère travaillé, n'est-ce pas, pendant ce temps? 
continua Diane. Cependant nous sommes au milieu de septembre ; 
vous voici à la veille de votre départ. 

— Je ne pars plus! dit-il vivement. 

Il ajouta, après un silence, sur un ton plus calme : 

— Je partirai plus tard. 

Il y eut un silence. Ils ne se regardaient plus. Ce fut Max qui 
reprit le premier la parole. 

— Mais laissons là mon travail, madame. Vraiment tout cela me 
paraît bien peu de chose lorsque je pense au malheur qui a failli 
nous accabler tous. 

Elle ne répondit pas. Elle se troublait et elle sentait Max troublé 
comme elle. Une sorte de gêne pesait sur eux. De nouveau, ils se 
taisaient. Enfin elle dit : 

— Voulez- vous être assez bon pour ouvrir la fenêtre? 11 me semble 
qu'on étouffe ici. 

Et lorsque Max eut obéi : 

— Ah ! que c'est bon de -sivre ! reprit-elle. 

Elle était ranimé?, réchaulTée par les senteurs parfumées de la 
plaine, par ce gai soleil, par ces chants d'oiseaux, par toutes ces 
émanations de vie extérieure. Elle se sentait plus forte, plus vail- 
lante; la gêne qui la séparait de Max quelques mmutes auparavant 
disparaissait lentement. 

— Il faut vous remettre au travail maintenant que vous n'êtes 
plus inquiet. Vous ne vous appartenez pas , vous appartenez à 
l'œuvre que vous avez entreprise. 

— Me remettre au travail? Il faudra donc que je reparte, que je 
m'en aille là-bas, bien loin de la France 1 Ce me serait impossible 
aujourd'hui. Je laisserais le meilleur de mon être derrière moi. 
L'œu\Te que j'ai entreprise? Eh bien! un autre la continuera. Il s'est 
produit en moi un chaugeraenî si étrange I Ce que j'aimais, je ne 
l'aime plus, et les ambitions qui me possédaient me semblent mes- 
quines. Je ne veux plus de ces longs voyages qui m'entraîneraient 
loin de ceux que j'aime; je ne veux plus de cette solitude qui me 
charmait autrefois et qui me révolte aujourd'hui ! 

Diane fermait les yeux; il ne la troublait plus : un ravissement 
profond était en elle. Les paroles de Max renfermaient un aveu 
d'amour frémissant et contenu; et cet aveu, elle savait pourtant 
qu'il le tairait. Pourquoi donc y avait-il eu de la gêne entre eux aupa- 
ravant? Elle s'abandonnait inconsciemment à un charme ignoré. 
Gomme il devait l'aimer pour lui sacrifier ainsi tout son avenir et 
toute sa gloire 1 Elle admirait la noblesse de cet amour qui se laissait 



58 REVUE DES DEUX MONDES. 

seulement deviner, qui donnait tout et ne demandait rien. Avec 
cette intuition secrète qui est po ur les femmes comme la seconde 
vue du cœur, elle sentait à quel point elle possédait le cœur de ce 
jeune homme. Tout autre à sa placé eût attendu quelque chose de 
plus : à quoi bon? ils se comprenaient si bien! 

]^jme Kersaint rentrait avec M. de Morère. Diane les accueillit gaî- 
ment. 

— Eh bien! avez-vous fait une bonne promenaUe? dit-elle en sou- 
riant. Vous voyez que ma solitude n'a pas duré longtemps. 

Anne-Marie s'approcha d'elle pendant que M. de Morère serrait la 
main de MaximiUen. En vérité, M°^^ Kersaint demeurait stupéfaite 
du changement qu'elle voyait chez Diane. Elle avait laissé une 
femme convalescente, muette et triste; elle retrouvait une femme 
guérie, jaseuse et gaie. Les douces remontrances ne lui semblaient 
plus de mise maintenant. Que béni soit l'amour lorsqu'il redonne la 
vie au cœur et au corps! Pendant la demi-heure que M. Danglars 
demeura encore à Vairs, ils causèrent tous les quatre, joyeux et 
tranquilles. On eût dit que jamais un danger n'avait menacé la mar- 
quise; l'étranger qui serait entré dans ce salon n'aurait jamais soup- 
çonné les angoisses qui, la veille encore, serraient tous les cœurs. 
Bien plus, s'il avait vu Diane le matin, il ne l'eût pas reconnue. Ce 
n'était plus la même femme, mais deux femmes différentes qui ne 
se ressemblaient point. Il suffisait que l'amour touchât de son aile 
féerique cette créature meurtrie pour qu'elle se transformât subite- 
ment. C'est que, quelques heures auparavant, rien ne la rattachait 
plus à l'existence, et qu'à présent elle lui apparaissait pleine de 
joies inconnues. 

Quand Maximilien se retira, accompagné par M. de Morère, les 
deux amies eurent un moment de silence. Anne-Marie se rappro- 
cha de Diane, et prenant les deux mains de la marquise dans les 
siennes : 

— J'ai quitté une morte, je retrouve une vivante, dit-elle. 
Diane rougit ; sa tête charmante glissa sur l'épaule de son amie : 

— Si tu savais comme je l'aime! murmura-t-elle. 

— Pauvre enfant! si tu crois que c'est d'aujourd'hui! 

— Anne-Marie ! 

M""" Kersaint l'embrassa doucement comme elle eût fait pour une 
enfant : 

— Et lui, il t'a donc dit qu'il t'aimait? 

Diane rendit son baiser à Anne -Marie, et, baissant un peu la 
voix : 

— S'il me l'avait dit, je n'en serais pas si sûre... 



LA MARQUISE. 59 



X. 



Ce soir-là, Maximilien dînait chez W^^ Maublanc. En vérité, il 
se sentait gêné quand il pensait à Henriette, étant de cette classe 
d'hommes, très rares, auxquels il répugne de mentir à une femme. 
Il ne s'appartenait plus. A mesure qu'il marchait vers Le Tréport, la 
brise de mer rafraîchissait son front brûlant : il entrevoyait plus 
nettement la réalité des choses. Pour sortir de cette situation fausse 
sans démériter de sa propre estime, il fallait qu'il déclarât la vérité 
à Henriette. Non qu'il voulût lui confesser son amour pour Diane; 
mais du moins devait-il ne pas l'abuser plus longtemps sur ses sen- 
timens. 

il n'est pas toujours commodede dire à une femme qu'on l'aime: 
il est encore plus malaisé de lui dire qu'on ne l'aime plus. H y a 
dans cette franchise une brutaUté apparente, pénible toujours pour 
un galant homme. Et cependant l'honneur commandait à Max d'être 
sincère. Il ne pouvait pas rester l'amant d'Henriette, lorsque son 
cœur appartenait à une autre. Car il en revenait toujours là, cher- 
chant le moyen de rompre. Peut-être s'y refuserait-elle ; peut-être 
aussi, aidée par sa perspicacité jalouse, devinerait-elle le nom de sa 
rivale. Max en arrivait à composer avec lui-même. Il alléguerait 
son prochain départ. Ce serait mentir, mais du moins, par ce men- 
songe, il ménagerait l'orgueil de 11^^ Rochez. 

Lorsqu'il, entra chez M"^^ Maublanc, Henriette l'attendait sur la 
terrasse qui domine le Foyel. Elle n'eut pas besoin de l'observer beau- 
coup pour comprendre. Gomme Diane, Max ne savait pas déguiser 
ce qu'il éprouvait; comme elle aussi, il ne savait point cacher sa joie 
intérieure. Joie si visible qu'une lueur de rage froide traversa les 
yeux d'Henriette; elle fut sur le point de se trahir. Mais cette femme 
se possédait absolument. Elle accueillit son amant le sourire aux 
lèvres. Elle s'accouda à ses côtés sur le rebord de la terrasse, 
aimable, tendre, causant gracieusement , ayant pour lui le même 
regard amoureux. 

— C'est moi, ma toute belle, dit derrière eux M""^ Maublanc. Ne 
vous" dérangez pas. 

Elle vint s'accouder aussi, passant son bras autour de la taille 
d'Henriette; et toujours avec sa rage de complimens pour l'idole du 
jour : 

— Ma chérie, dit-elle, vous seule au Tréport êtes vraiment élé- 
gante. Je suis descendue sur la plage, tout à l'heure : les autres 
baigneuses ressemblent toutes à des singes habillés. Voyez donc 
notre amie, monsieur Danglars. Jamais elle n'a été aussi jolie que 
ce' soir. Elle damnerait un saint. 



60 REVUE DES DEUX MONDES. 

La colère sourde qui grondait en elle donnait au visage d'Hen- 
riette une animation singulière. Ses yeux brillaient d'un feu sombre 
qui l'illuminait ; le frémissement de ses lèvres trahissait une émo- 
tion contenue. Trois ou quatre personnes vinrent encore, et le dîner 
fut servi. Gomme on sortait de table, Henriette prit le bras deMaxi- 
milien. Elle dit, rapidement, en se penchant un peu vers lui : 

— Attendez-moi devant le Casino à dix heures. 

Elle se montra gaie, pendant le commencement de la soirée, mais 
d'une gaîté fébrile. Maximilien se serait douté de quelque chose 
s'il l'eût étudiée. Mais son cœur était trop loin de ce salon pour 
qu'il écoutât M'^^Rochez. Du reste, il partit de bonne heure, s' excu- 
sant auprès de W^^ Maublanc, alléguant un travail à finir. C'est 
qu'il voulait être seul avec lui-même , autant pour penser à Diane 
que pour se préparer à ce qu'il dirait à Henriette. Pourquoi remettre 
au lendemain une explication indispensable? 

Quand il fut sorti, M"'^ Rochez resta encore quelque temps ; mais 
elle fut silencieuse, maussade, ce qui n'étonna guère M"^^ Maublanc. 
La bonne dame connaissait, ou à peu près, le secret de sa « toute 
belle. » Aussi ne fut-elle pas non plus trop surprise, quand, à dix 
heures moins un quart, Henriette annonça l'intention d'aller se 
promener sur la plage. Deux ou trois de ces messieurs auraient 
volontiers accepté la succession de Maximilien; ils se proposèrent 
comme cavaliers. Elle refusa, et M""^ Maublanc secourut sa « toute 
charmante )> en affirmant qu'elle adorait la solitude. 

— Autant que moi, ajouta-t-elle en baissant les yeux : les âmes 
déhcates aiment à se replier sur elles-mêmes! 

Cependant Henriette descendait rapidement la côte du Foyel. La 
marche et l'air frais de la mer la calmaient un peu. Le plan qu'elle 
adoptait se dessinait plus nettement à son esprit. Quand elle arriva 
sur la plage, beaucoup de baigneurs s'y promenaient encore. A côté, 
au Casino, on dansait avec une animation folle; les sons criards 
des violons maigres troublaient seuls la sérénité de cette nuit char- 
mante. Les étoiles semblaient pleuvoir du ciel tant elles brillaient 
nombreuses et scintillantes. Une lueur argentée s'épandait sur les 
maisons et les arbres, éclairant par plaques inégales les galets ronds 
et noirs amoncelés sur la grève. La mer, presque unie, n'apportait 
à la rive que des vagues courtes, qui venaient paisiblement y mourir. 
Çà et là, des taches phosphorescentes jaillissaient de l'ombre, pen- 
dant qu'au loin passaient et repassaient d'autres lueurs plus jaunes, 
pareilles à des points d'or piquant l'immensité de la nuit. C'étaient 
les barques des marins qui s'eu allaient pêcher en pleine mer. 

Maximilien attendait à la place indiquée, tellement enfoncé dans 
ses réflexions qu'il n'entendit pas marcher Henriette. Elle lui mit la 
main sur l'épaule. 



LA MARQUISE. 61 

— Excusez-moi, dit-il, je ne vous voyais pas. 

— Vous êtes tout excusé, beau ténébreux. Maintenant donnez- 
moi votre bras : je vous emmène un peu plus loin. Ici il y a trop de 
monde ; on ne peut pas causer. 

— Vous avez donc des choses bien graves à me confier? demanda 
Maximilien en souriant. 

— Très graves. 

— Ah! 

— Ne vous effrayez pas. Là, nous sommes à peu près seuls 
maintenant. Asseyons-nous au bas de ce monticule : nous serons à 
merveille. 

Elle eut soin de se placer de telle sorte que le reflet de la lune 
éclairât en plein le visage de son amant; elle-même demeurait dans 
l'ombre. Il lui plaisait de pouvoir étudier la figure de Maximilien, 
mais il ne lui convenait nullement que Maximilien pût observer la 
sienne. Elle avait eu son idée en donnant ce rendez-vous sur la 
plage, au lieu d'attendre au lendemain. En plein jour, sous la lumière 
vive et indiscrète du soleil, on déguise malaisément ce qu'on pense : 
or, elle voulait que Max crût uniquement ce qu'il lui plairait de lui 
faire croire. 

— Mon ami, dit-elle après un court silence, ayez la bonté de 
répondre nettement à mes questions. Ai-je été jamais coquette avec 
vous? 

— Jamais, répliqua Maximilien un peu étonné. 

— Bien. Et depuis le commencement de notre liaison avez- vous 
quelque chose à me reprocher? 

— Rien, vraiment. Mais... 

— Ne m'interrompez pas, je vous en prie. Je vois que vous ne 
me comprenez pas encore. Un peu de patience : vous comprendrez 
tout à l'heure. 

— Vous êtes pleine de mystères comme un oracle sibyllin. 

— Les oracles sibyllins avaient du bon. Je -continue. Nous avons 
causé souvent de l'amour, vous et moi, et nous sommes tombés 
d'accord que c'est un sentiment irresponsable. Vous m'avez dit 
plusieurs fois qu'on pouvait souffrir en cessant d'être aimé, mais 
qu'on ne devait pas en vouloir à l'auteur de cette souffrance. 

— C'est parfaitement juste : à la condition toutefois qu'après 
avoir eu la franchise de l'aveu, on ait aussi la sincérité de la rup- 
ture. 

— Eh bien ! je serai sincère, comme j'ai été franche. Je ne vous 
aime plus. 

Maximilien s'attendait si peu à ces paroles qu'il ne sut ni compo- 
ser son visage ni réprimer un mouvement. Le mouvement ne tra- 
hit que de la surprise, mais le visage exprima de la joie. Henriette vit 



62 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'une et devina l'autre. Sa colère la saisit à nouveau ; le fiel qui 
gonflait son cœur montait à ses lèvres. Sûre que l'ombre la proté- 
geait, elle eut encore le soin, pourtant, d'abaisser la dentelle qui 
enveloppait sa tôte. 

— Vous ne m'aimez plus, Henriette? 

— Non. 

Elle savait ce qu'elle faisait et ce qu'elle disait. Tout chez elle 
procédait du calcul. Elle avait été tendre avant le dîner pour que 
son amant ne se doutât de rien ; elle lui disait brutalement qu'elle 
rompait avec lui, afin de lire dans ses yeux l'ellet produit par cet 
aveu. Elle ne l'ignorait plus maintenant : la rupture était pour Maxi- 
milien comme une délivrance. Elle souhaitait plus encore. Aussi 
mit-elle autant de douceur et de mélancolie que possible dans ses 
paroles; elle désirait pousser son amant à une confidence. 

— Si vous l'aviez voulu, Max, j'aurais été à vous pour toujours. 
Mais êtes-vous bien sûr de m'avoir aimée comme je méritais de 
l'être? Quoi ! vous me parlez toujours de ce voyage qui vous éloigne 
de nioi pour longtemps! J'ai réfléchi et j'ai songé que votre ten- 
dresse ne vous inspirait même pas le désir de me sacrifier votre 
gloire. 

Maximilien tressaillit; elle disait vrai. Quelques heures aupara- 
vant, ne sacrifiait -il pas cette même gloire à Diane ? Elle continua 
sur le même ton doux et triste : 

— J'ai une grande vertu : ma force de volonté. Quand je veux 
bien une chose, cette chose se fait. J'ai résolu de me guérir de 
vous, quoi qu'il m'en coûtât. Je me suis accoutumée à cette idée 
que vous partiriez et que je vous perdrais. Cette guérison m'a été 
d'autant plus aisée que je vous voyais tous les jours. Et tous les 
jours je me répétais qu'il fallait vous oublier ou me résigner à souf- 
frir beaucoup plus tard. Du moment que j'acceptais l'idée de vivre 
sans vous, la moitié du chemin était faite... Et cependant si vous 
consentiez à ne point partir, comme je serais heureuse de me don- 
ner pour toujours à vous,., à toi ! 

Non-seulement la voix sonnait faux dans ce petit discours, mais 
encore les idées un peu confuses manquaient de vérité. Qu'importait 
à Henriette? Elle suivait rigoureusement un plan arrêté. Elle obéis- 
sait à un calcul bien simple. Ou Maximilien répondrait : « Je 
reste, ne nous quittons pas. » Et alors elle l'emportait sur Diane; ou 
il répondrait : « C'est bien : quittons-nous. » Et alors la rupture venait 
d'elle, non de lui. Il y a beaucoup de femmes (et beaucoup d'hommes) 
qui se révoltent à l'idée seule d'être abandonnés. M"^*" Rochez spécu- 
lait aussi sur la vanité. Elle espérait piquer au vif celle de son amant 
en disant : « Je ne vous aime plus; adieu. » Peut-être Maximilien, 
blessé dans son amour-propre, voudrait-il la retenir ; peut-être accor- 



LA MARQUISE. 63 

derait-il certaines concessions auxquelles il se refusait jusque-là ; 
peut-être encore, trompé par les apparences doucereuses de sa 
maîtresse, tomberait-il dans le piège et avouerait-il naïvement sa 
passion pour Diane. Mais Maximilien avait de l'orgueil, non de 
l'amour-propre. Il trouvait tout simple qu'elle eût cessé de l'aimer, 
puisque lui ne l'aimait pas. Et comment eût-il confessé à Henriette 
sa passion pour Diane, quand à Diane elle-même il n'osait rien dire? 
Puis, ainsi qu'il lui arrivait souvent, M""' Rochez manquait de tact : 
comment supposer qu'un homme tel que Maximilien glisserait instan- 
tanément du rôle d'amant qui se réserve au rôle d'ami qui se confie? 

— Ma chère Henriette, dit-il à M""" Rochez, je ne vous reproche 
rien. Vous vous êtes donnée sans coquetterie et vous vous reprenez 
sans détours. Qu'il soit fait selon votre volonté. Vous ne m'aimez 
plus? C'est que je ne méritais pas l'honneur que vous m'accordiez 
en me distinguant. Vous m'avez aimé? C'en est assez pour que je 
sois votre féal à jamais. Vous serez mon amie la plus tendre, comme 
moi votre serviteur le plus dévoué. Que ce soit demain ou dans 
vingt ans, vous n'aurez qu'à m'appeler pour que mon dévoûment 
vous appartienne. 

Et voilà tout ce qu'il lui répondait ! Non-seulement il acceptait la 
rupture, mais encore il en prenait son parti! Elle ne pensait plus à 
l'ombre prudente qui la protégeait. Elle se leva toute droite, pendant 
que son pied nerveux creusait le sable mou de la grève. Maximilien 
vit alors son visage en pleine lueur : elle demeurait là, immobile, 
toute blanche, avec des yeux brillans de colère. Sa rage la po-sédait 
tout entière ; elle fit quelques pas rapides sur la plage, écartant de 
la main Maximilien qui voulait la suivre. Le jeune homme prit cette 
colère sourde pour de la douleur, le geste de la main pour un ordre 
de congé. Il se rapprocha d'Henriette. 

— Adieu donc, dit-il, puisque vous l'exigez. 

— Adieu, répliqua-t-elle très bas, craignant d'être trahie par le 
son de sa voix. 

Il la salua respectueusement et s'éloigna avec le vague remords 
de s'être mal conduit. Il craignait de méconnaître une tendresse 
sincère et de torturer une femme. C'est que l'humanité est faite de 
contrastes. Les plus intelligens sont quelquefois les plus naïfs, de 
même que les meilleurs sont souvent les plus féroces. 

Henriette restait à la même place, l'œil fixe, suivant du regard 
Maximilien, qui s'enfonçait dans la nuit. Un cri de rage s'échappa 
de ses lèvres minces ; tendant son poing fermé dans le vide, elle 
s'écria d'une voix farouche : 

— Comme je me vengerai ! 

L'être humain blessé dans son cœur souffre et se résigne; blessé 
dans son orgueil, il souffre et se révolte. Abandonner une femme 



64 RETTE DES DEUX MONDES. 

qai VOUS aime avec sa tendi-esse. c'est commettre une action craelle ; 
abandonner une femme qui vous aime avec sa vanité, c'est com- 
mettre une action dangereuse. La première de\iendra peut-èire 
une iodiflérente : la seconde deviendra sûrement une ennemie. 

Dès le lendemain maiin, Henriette annonçait à M-- Maublanc son 
départ immédiat. Celle-ci tombait de son haut. Ce furent des : <; Que 
me dites-vous li, ma toute bellr ! » des : a Mais c'est impossible, ma 
toute charmante ! a La toute belle et la toute charmante déclara sèche- 
ment que Le Tréport ne lui plaisait plus. 

La simple politesse commandait à M-- Rochez d'aller à Vairs avant 
de quitter le pays : elle n'en eut pas eu le courage. Elle redoutait 
peut-être aussi de ne pas être assez maîtresse d'elle-même. El'e 
éa-ivit purement et simplement à Diane, alléguant, pour s'excuser, 
une indisposition assez vive qui nécessitait un départ subit. 

Qu'imponait à la marquise? Elle ne pensait guère à Henriette, si, 
par contre, Henriette pensait beaucoup à elle. Elle planait dans le 
dei. La vie rentrait en elle avec le bonheur. Maintenant Maximilien 
venait au château tous les jours. Ce fut sur le bras de Maximilien 
que Diane s'appuya quand elle put marcher hors de la maison : dans 
la cour sablée d'abord, ensuite sons l'allée de platanes. Une déli- 
cieuse idylle, par ces derniers jours de septembre, où l'été qui 
abdique hésite encore avant de céder la place à l'automne. Dès que 
les forces s'accrureni, le médecin permit des promenades. Alors ils 
s'en allèrent en pleins champs tous les deux, ou sur la plage, pen- 
dant que la brise du large, souvent forte, fouettait le ^isage de la 
marquise. Sa vie renaissait, et elle souriait au bonheur, et elle se 
berçait de divines espérances. Ils n'avaient pas encore échangé un 
seul mot d'amour, mais ils savaient bien qu'ils s'aimaient. Lui, arrê- 
tait l'aveu sur ses lèvres, retenu par la chasteté confiante de cette 
jetme femme ; elle, elle devinait qu'un sentiment élevé r ouvait seul 
le forcer à se taire. Les semaines coulaient ainsi succédant aux 
semaines; octobre arrivait ramenant les journées moins tièdes et 
les soirées plus fraîches. 

Jamais on n'aurait cru que M-- de Tandray relevait de maladie. 
Cette existence au grand air colorait ses joues, et le sang courait 
plus vif dans ses veines. Sa beauté revêtait des tons éblouissans ; 
sa parole s'animait. Sa voix même, cette magnifique voix qui don- 
nait le fiissîn, vibrait d'accens nouveaux, de notes passionnées et 
chaudes qu'elle ne possédait pas naguère. 

Saisis tout entiers par l'ivresse lente qui les gagnait, ils ne s'aper- 
cevaient pas de ce qui se passait à côté d'eux. Catherine était ren- 
trée à Paris: Anne-Marie devait partir dans la première semaine 
d'octobre. Peu à peu, Maximilien prit l'habitude de venir deux fois 
par jour. Dans l'après-midi ils se promenaient, elle et lui ; le soir, 



LA MAXnuI5E. 65 

k jeune homme retournait au château de Yairs. Son grand-père et 

Gemma l'accompagnaient souvent. 

Poirqioi cette adorable vie n'eût-efle pas duré toujours? Un 
tourment cruel et délicieux agitait Diane. Le matin, die comptait 
les heures qui la séparaient du moment où elle reTerrait Maximiîien: 
le soir, rentrée dans sa chambre, elle rerivait par le souT«iir les 
heures passées ensemble. Cn jour, ils projetèrent (f aller tous les 
deux se promener à cheval. Le temps s'annonçait magnifique. De 
tièdes brises traversaient l'air comme des courans aériens réchauf- 
fant d'un coup d'aile le ciel d'automine. Les vieux arbres dépooiDés 
pleuraient leurs feuilles mortes qui rodaient par tcuii>îIIons. Ds par- 
tirait conomae des fous, lançant leurs chevaux au grand galop, à 
travers les allées jaunâtres, franchissant les monticules, riant aux 
éclats de cette course désordonnée. Ters dix heures, ils s'arrêtèrent 
devant un moulin, bâti sur la hauteur, et dont les ailes, semblables 
à des chauves- souris géantes, découpaient l'horizon. 

— Youle2-vous un bol de lait, Jolietie? 

— Yoloniiers, Max. Donnez-moi la main, je descends. 

Elle appela un garçonnet, qui, les cheveux en broussaille, les 
dévisageait sur le seuil du moulin : 

— Tiens nos chevaux une minute, dit-elle. Nous touIcmis entrer 
chez toi. 

Le petit Normand obéit vite; il entrevoyait une belle pièce blanche 
au bout de la besogne, et il n'eût pas été de son pays en n'essavant 
pas la gagner. La meunière les reçut avec un visage affable; elle 
voulut aller elle-même traire le lait. Elle l'apporta, au fond du jar- 
din, sous une tonnelle. Un délicieux coin de verdure; nul ne pouvait 
les voir; le jardin tournait sur lui-même, et derrière eux courait La 
muraille. Une douceur sereine les enveloppait. Le tic-tac mono- 
tone du moulin et les appels lointains des laboureurs trouUaient 
seuls ce grand calme : à peine, de temps à autre, le cri rauque 
des corneilles voletant autour des hêtres. 

— Ah! Jolieite, Joliette, murmura MaximiK^i, pourquoi des 
instâRS pareils ne durent-Us pas toujours I 

Leurs regards se rencontrèrent. Le jeune homme glissa son bras 
autour de la taille de Diane : elle laissa tomber sa tête sur la poitrine 
de son ami. 11 se penchait vers elle, en firémissant, vaincu par c^te 
langueur du corps qui brûle le sang des veines. Diane refenna les 
yeux ; elle était toute paie. 

— Je t'aime!., balbutia-t-il. 

Et il y eut un profond silence. Ce fut elle qui se dégagea la pre- 
mière. Une sorte de griserie la prenait: quand elle fiit debout, elle 
chancela ; il fut obligé de la soutenir un instant. Ds tiaYersèrent le 

TOHE U. — i^S2. & 



66 REYTE DES DEUX MONDES. 

jardin, lentement, sans se parler, lui, la contemplant, elle, les yeux 
immobiles, tenant son amazone rejetée sur son bras gauche. Ils 
remontèrent à cheval et reprirent le chemin du château. Que pou- 
vaient-ils se dire encore? Ils s'aimaient. 11 n'était pas son amant, 
mais ce long baiser les unissait pour toujours l'un à l'autre. En se 
donnant à Maximilien, Diane ne lui eût pas appartenu davantage. 

Ils se quittèrent au château. ^laximilien promit de venir dîner le 
soir avec Gemma, et d'arriver de bonne heure. Son grand-père ne 
l'accompagnerait pas : une attaque de goutte forçait M. Danglars à 
garder la chambre. 

Quand le jeune homme et l'Arabe se présentèrent à cinq heures, 
le crépuscule jetait son raantelet brun sur la plaine. Maximilien fut 
arrêté au passage par M. de Morère, qui voulait lui demander un 
conseil sur ses travaux; Gemma entra seule au salon, où rêvait la 
marquise. Diane aimait cette petite depuis sa naïve manifestation 
de tendresse. Et puis. Gemma, c'était quelque chose de Maximilien. 

— Viens m'embrasser, mon enfant, et mets-toi auprès de moi, 
dit-elle. 

Mais, au lieu d'embrasser la marquise, Gemma restait immobile, 
devant Diane, fixant sur elle ses yeux étranges, ces yeux profonds 
où luisaient des flammes. 

— Je te remercie, ma sœur, répliqua-t-elle de sa voix gutturale 
et chantante. Mon ami est heureux, et il ne souffre plus mainte- 
nant. 

Diane demeurait stupéfaite. Que signifiait cette phrase bizarre, et 
de quoi Gemma la remerciait-elle? Ella remarqua aussi que main- 
tenant l'Arabe la tutoyait et ne lui disait plus : « Vous, » comme 
auparavant. L'enfant reprit en souriant : 

— Mon ami ne m'a rien conté; mais je suis certaine qu'il a le 
ciel bleu dans le cœur. J'ai su qu'il t'aimait avant que tu l'aies su 
toi-même. 

Et, lentement, toujours de ce même ton calme et sans inflexions, 
un peu semblable à une mélopée, elle dit à Diane toutes les tortures 
de MaximUien pendant qu'elle se m.ouiait loin de lui; elle dit com- 
ment il rentrait tard, très tard, au milieu delà nuit; elle l'entendait 
marcher dans sa chambre et quelquefois gémir et souvent pleurer, 
dans le grand silence que troublait seul le grondement de la mer. 
Elle dit encore comment la joie lui revenait lentement; et qu'enfin, 
en le voyant, ce jour-là, les yeux rayonnans, agité d'une fièvre heu- 
reuse, elle avait compris qu'ils s'aimaient et se l'étaient avoué. Dans 
cette naïve confession se trahissait tout le caractère observateur et 
silencieux de l'Arabe. Gemma adorait Maximilien comme l'esclave 
adore son naître; elle épiait sa vie, elle surveillait son som- 
meil. Elle savait que le bonheur ne pouvait lui venir que de Diane, 



Lk MARQUISE, 67 

et elle remerciait celle-ci de le lui avoir donné. La marquise écou- 
tait avec ravissement. Il lui suffisait de rapprocher les dates pour 
comprendre que Maximilien l'aimait depuis le premier jour. 

Lorsque le jeune homme parut, Gemma le contempla quelques 
instans, puis elle sortit. Pourquoi se serait-elle expliquée? Diane 
et Max comprenaient. Gemma les laissait seuls, et elle allait veiller 
sur eux. Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre : pendant quel- 
ques minutes ils goûtèrent cette volupté sublime du désir inas- 
souvi. Un bruissement de pas les arracha à ce rêve divin. Gemma 
revenait, et à quelques pas derrière elle, marchait M. de Morère. 
Ce fut pour Max une adorable soirée. Jusqu'à minuit Diane resta au 
piano, chantant tout ce qu'il aimait, égrenant les perles de sa voix 
d'or. Quand elle le regardait, ses yeux voilés et humides contenaient 
tout un poème d'amour. Elle l'aimait, elle lui appartenait, elle serait 
à lui. Lorsqu'ils se séparèrent, l'union de ces deux âmes était com- 
plète. Ils se quittaient, et cependant jamais ils n'avaient été plus 
près l'un de l'autre. 

Maxinjilien n'eut pas le courage de rentrer. Il sentait le besoin 
de s'étourdir, de baigner son front brûlant dans l'air froid de la 
nuit. Il erra de longues heures sur la plage, ayant envie de crier 
son bonheur aux vagues écumantes, aux rochers muets, aux étoiles 
lumineuses. Quand il revint dans sa maison, les premières lueurs 
de l'aube blanchissaient déjà la mer à l'horizon. Il s'endormit bercé 
par des pensées exquises qui l'emportèrent vite dans l'infini. Au 
réveil, sa première idée fut pour Diane. Elle l'attendait au château, 
à une heure. Comment userait-il cette matinée qui le séparait de 
son bonheur? Elle lui parut éternelle. 

Enfin, l'heure tant déi^irée sonna. Max franchit rapidement le che- 
min qui menait au château. Elle était dans le boudoir japonais. Là, 
ils seraient seuls, et personne ne troublerait leur délicieux tête-à- 
tête. Ils se regardèrent une minute, silencieux, les mains dans les 
mains. Puis elle s'assit et il se mit à ses genoux : 

— Je vous aime, Joliette. Vous êtes belle, vous êtes bonne : je 
vous aime. Si vous lisiez dans mon cœur, vous n'y trouveriez pas 
une pensée qui ne fût pour vous. Vous êtes mon soleil et ma joie, 
mon bonheur et mon espérance. La vie sans vous me paraît vide et 
décolorée; avec vous, c'est le paradis et l'enchantement. Et nous 
avons vécu sans nous rencontrer! Et j'ai passé auprès de vous sans 
vous reconnaître ! Tout homme rêve une créature idéale qu'il pare 
de tous les charmes et de toutes les beautés pour en faire sa com- 
pagne immortelle... Vous êtes la réalité de ce rêve. Vous êtes belle, 
vous êtes bonne... Je vous aime, Joliette! 

Elle l'écoutait, muette, charmée, bercée par cet amour qui revê- 



6S REVUE DES DEUX MONDES. 

tait pour s'exprimer quelque chose d'éthéré et de musical. Elle dit, 
à son tour, doucement : 

— Je vous aime, Maximilien. Et moi aussi je vous ai chéri dès 
la première fois que je vous ai vu. Vous souvenez-vous, là-bas, dans 
ce gai parloir, tout ruisselant de soleil? L'émolion que j'emportais 
en moi, c'était de l'amour, et je l'ignorais encore. Même, je vous 
ai toujours aimé. Cette émotion n'était qu'un ressouvenir inconscient. 
Je vous chérissais depuis notre enfance , à La Birochère ; en vous 
revoyant, j'ai renoué seulement les liens d'une tendresse interrom- 
pue. Toute femme rêve aussi une créature idéale, un homme qu'elle 
pare de tous les dons pour en faire son immortel compagnon... Vous 
êtes la réalité de ce rêve. Je vous aime, Maximilien! 

Ils oubliaient tout, et le monde extérieur et la réalité des choses. 
Ils allaient devenir des amans. Un voile descendait sur leurs yeux 
troublés... 

— Je t'aime!., dit-il encore. 

— Je t'aime!., balbutia-t-elle. 

Diane s'abandonnait, quand soudain un éclair de réalité traversa 
son cerveau. Elle repoussa faiblement MaximiUen en murmurant : 

— Laisse-moi ! laisse-moi ! . . 

Et, comme emporté par ses transports, il se serrait plus près 
contre elle, elle dit encore d'une voix suppliante et pleine de san- 
glots : 

— Laisse-moi!., laisse-moi!.. 

Ce n'était pas la résistance suprême d'une pudeur à demi vaincue. 
Non. Dans cet appel désespéré , Max sentit une souffrance subite, 
quelque chose d'atrocement douloureux. Elle s'était levée et se tenait 
debout, maintenant, l'œil immobile et fixe, la main sur son front, 
suivant d'invisibles pensées qui flottaient dans le vide. Il y avait de 
tout dans cet égarement d'esprit qui la saisissait. Jusque-là, grisée 
par son rêve, dominée par sa passion, elle subissait sans réfléchir. 
Elle ne voyait que son amour, sans penser au lendemain. Et main- 
tenant elle voyait la faute. Elle voyait que, ne s'appartenant plus, 
elle n'avait pas le droit de se donner. Non pour son mari, qui était 
un misérable, mais pour elle, qui devait rester pure. 

Sa mère ! elle ne voulait pas être la fdle de sa mère! Elle ne vou- 
lait pas salir sa vie, elle aussi. Le monde ignorait que jamais femme 
n'eût été plus excusable. Le monde ne verrait qu'une chose : c'est 
que la mère avait eu des amans et que la fille en avait aussi. 

Toutes ces hideurs prenaient Diane à la gorge, tuant son désir, 
lui donnant un atroce besoin de pureté. Elle devait être deux fois 
immaculée : pour elle et pour celle dont elle était née ! Il fallait que 
la vie de l'une rachetât la vie de l'autre et que la chasteté de la 



LA jrARQUISE. 69 

fille eOTaçàt les souillures de la mère ! Max la contemplait, stupéfait 
du changement qu'il voyait en elle. II s'avança vers Diane. Elle le 
regarda avec des yeux pleins de larmes : 

— Je t'en supplie, mon bien-aimé, aie pitié de moi!.. Je ne suis 
pas une coquette qui se marchande... Ne m'accuse pas, ne me mau- 
dis pas si je te fais souffrir. . . 

Elle pleurait maintenant. Elle songeait que Max ne pouvait la 
comprendre. Elle vit une lueur d'indécision dans ses yeux : 

— Par grâce! reprit-elle avec passion, ne me condamne pas... 
Si tu savais! Mais je ne peux rien te dire... c'est afîreux ! Plutôt 
que d'être soupçonnée par toi d'une coquetterie infernale... Réponds- 
moi ! ne garde pas ce. silence qui me tue! 

Elle se rapprochait de lui, tendant ses mains vers l'homme à qui 
elle demandait merci : 

— Sois fort pour nous deux ! Il te suffirait d'ouvrir les bras pour 
que j'y tombasse. Crois-tu donc que je ne m'immole pas, moi aussi, 
et que le sacrifice soit pour toi seul? 

Et comme il restait, écrasé, cachant sa tête entre ses mains brû- 
lantes : 

— Ne m'accuse pas d'être fausse et menteuse, ne m'accuse pas 
d'avoir voulu allumer cet amour dans ton cœur pour qu'il te dévorât! 
Je te jure, au nom de notre enfance commune, au noui de ce passé 
qui nous unit, je te jure qu'un devoir sacré m'empêche seul de 
l'appartenir ! Là, tout à l'heure, lorsque je m'abandonnais à tes bai- 
sers, j'ai eu soudainement la cruelle vision de la vérité. Il faut que 
je sois deux fois pure : pour moi et pour une autre!.. Comprends si 
tu peux comprendre. Mais parle-moi, réponds-moi, et sache bien 
que si je te demande un pareil sacrifice, c'est que toi seul au monde 
es assez grand pour l'accepter! 

Il la contemplait, le visage pâle, les yeux supplians, les mains 
jointes. Un homme vulgaire aurait craint le ridicule en ne s'empa- 
rant pas <le cette femme qui l'adorait : Max, au contraire, sentit son 
cœur remuer fièrement. Diane était loyale; ses yeux ne pouvaient 
pas tromper, ses lèvres ne pouvaient pas mentir. Il devinait bien 
quelque chose de mystérieux dans ses paroles ; mais il comprenait 
surtout qu'elle lui demandait un sacrifice presque surhumain et il 
eut le noble orgueil d'y vouloir consentir. Il saisit les mains de Diane 
dans les siennes : 

— Adieu!., dit-il. 

— Adieu! tu veux partir! Me laisser seule, moi qui n'ai qu'une 
tendresse au monde dont je sois sûre : la tienne ! 

Ce cri bouleversa Maximilien : il y sentait l'appel suprême d'une 
désespérée : 

— Ce n'est pas seulement de m'épargner que je te demande, 



70 REVUE DES DEUX MONDES. 

mais encore de me défendre contre moi-même et contre toi! La 
plus dure des souffrances , c'est de vivre séparés et de ne jamais 
se voir. Si tu es là, près de moi, tu me donneras le douloureux 
courage de me sacrifier en te sacrifiant aussi ! 

— Ah! cruelle, qu'exiges-tu de moi? Ce n'est donc pas assez de 
te perdre! Il faut te voir, et te parler et t'entendre! Mais, si j'ou- 
blie ma promesse, si ma passiou et la tienne sont plus fortes que 
nos volontés ! 

Elle releva son front charmant, et avec une douceur pleine de 
fierté : 

— J'ai peur de ma faiblesse, mais je n'ai pas peur de la tienne! 
J'ai foi dans ta vaillance. Où je tomberais, tu me soutiendras; où 
je serais vaincue, tu seras vainqueur. Ce que je sollicite de toi est 
héroïque. Qui sait si je t'aurais aimé ressemblant aux autres 
hommes ? 

Max n'hésitait plus. Toutes les chevaleries de son âme plaidaient 
en faveur de Diane. Plus ce qu'elle attendait de lui était surhumain, 
plus il devait se montrer digne de son estime. Elle lui imposait une 
longue souffrance; non pas une douleur une fois acceptée, mais une 
épreuve de tous les jours et sans cesse renouvelée. Il lui faudrait 
lutter pour elle et pour lui; fuir ses lèvres si elle les tendait, et ne 
plus goûter l'ivresse infinie des baisers donnés et rendus. S'éloigner 
de la femme qu'on aime est cruel; vivre auprès de la femme qui vous 
aime sans la posséder est atroce. 11 accepta cependant. Seulement 
il lui expliqua qu'ils devaient éviter l'un et l'autre des tentations 
irrésistibles ; cette intimité de chaque jour serait bientôt au-dessus 
de leurs forces. Pourquoi ne retourneraient-ils pas à Paris? 

Dès le lendemain, un fait assez grave acheva de convaincre le jeune 
homme delà nécessité d'un prompt départ. Gemma restait toujours 
sur le pas de la porte lorsqu'il sortait ou qu'il rentrait. Or elle voyait 
depuis quelque temps une espèce de mendiant, accoté contre le mur 
du Casino. Il disparaissait aussitôt que Maximilien s'éloignait dans la 
direction de Yairs. Cet homme avait une apparence sordide ; ses 
haillons pendaient^ et un chapeau en loques couvrait à demi ses 
cheveux en broussailles. Gemma montra ce singulier pauvre à 
son ami. Pourquoi demeurait-il toujours à la même place? Maxi- 
milien s'arrêta près de lui sous prétexte d'aumône : il put donc 
l'examiner à son aise. L'expression étrange des yeux le frappa : des 
yeux vcrdâtres, à la fois inquiets et rusés. 

Le lendemain, plus de mendiant. Mais deux jours après. Gemma, 
toujours à l'affût, servie par le flair très fin de sa race, signalait à 
Maximilien un commis-voyageur dont les yeux ressemblaient éton- 
namment à ceux de l'autre. Cette fois, M. Danglars courut aux ren- 
seignemens. 11 apprit que ce commis-voyageur était arrivé la veille à 



LA MARQUISE. 71 

l'hôtel de ***. Sa venue coïncidait donc avec la disparition du vaga- 
bond. Il le rencontra deux ou trois fois sur son chemin, comme si 
cet individu mettait une sorte d'aiïectation à le suivre. Tout cela 
suffisait à éveiller ses craintes, non pour lui, mais pour Diane. La 
marquise ne lui avait rien confié, mais quelques paroles échappées 
à JP® de Tandray lui permettaient de tout deviner. D'ailleurs l'ab- 
sence de Catherine, le voyage prolongé de Fabien, autant de faits 
évidens. Évidemment, le marquis et sa femme s'étaient séparés à 
l'amiable. Une fois la chose admise, le reste allait de soi. Le mar- 
quis, de loin, surveillait Diane. On remarquait la fréquence de ses 
visites au château de Vairs, et l'espion notait chacune d'elles. 

Il n'avertit pas la marquise. A quoi bon l'inquiéter? Seulement il 
insista vivement pour qu'elle rentrât à Paris; si bien que Diane et 
M. de Morère quittèrent le château dans les derniers jours d'octobre. 
Ils ne partaient pas seuls: Gemma les accompagnait. Maximilien 
avait prié la marquise de l'emmener et de la garder quelques mois 
auprès d'elle. Ce fut une vraie joie pour Diane. Elle aurait une com- 
pagne à qui elle pourrait parler de Max. Elle crut qu'il la lui donnait 
dans cette intention: nullement. Gemma était chargée de veiller à 
Paris pendant qu'il veillerait au Tréport. Au premier visage suspect, 
l'enfant préviendrait son ami. 

Malgré les instances de Diane, Maximilien resta toute une semaine 
encore à la mer. Il ne pouvait invoquer son plaisir, car le temps 
devenait affreux ; les vagues déferlaient avec rage, poussées, heur- 
tées par le vent glacé du large. Il allégua le besoin de travailler, 
de finir un mémoire que la Société de géographie attendait. Il lui 
fallait cependant bien du courage pour la laisser partir seule. Mais 
il comptait que cette semaine-là ne serait point perdue. Ils échangè- 
rent un adieu plein d'étiquette, suffisamment froid et correct, dans 
la gare, au milieu de la cohue des baigneurs qui s'en allaient, 
leur saison achevée : mais leurs yeux contenaient un monde de ten- 
dresses, Max demeura pensif, sur le quai, suivant le train qui filait 
vers Abancourt... Sa vie entière s'envolait loin de lui... 

Le lendemain il se mettait à la besogne. Pendant trois jours, 
ardemment, il courut Le Tréport et les hôtels d'Eu, cherchant par- 
tout son espion. Il fouilla tous les garnis, aussi bien l'hôtel éléizant 
que le bouge où gîtent les rouliers. Il interrogea tous ceux qui pou- 
vaient le renseigner, depuis l'homme d'équipe de la gare jusqu'au 
garçon de bains remisant avec tristesse ses cabines inutiles. Partout 
il échoua; nul ne put le renseigner. Mendiant et commis-voyageur 
semblait avoir disparu en même temps que M™'' de Tandray. 

Ce fut pour Max un nouveau sujet d'inquiétude. Décidément, il 
ne se trompait pas. L'espion en voulait bien à la marquise. Il le 
guettait, lui, uniquement parce qu'il allait chez elle. Il résolut de 



72 REVUE DES DEUX MONDES. 

partir un ou deux jours plus tôt. La tendresse passionnée est plus 
rusée que tous les limiers du monde. Le jeune homme comprenait 
que, s'il existait un danger, ce danger menaçait Diane. Donc, il 
devait être auprès d'elle pour la défendre. 

Il s'en alla à son tour avec son aïeul par une froide matinée de 
novembre. De gros nuages gris couvraient le ciel pluvieux. Ces 
champs, ces prés, ces bois où jadis il se promenait avec elle, com- 
mençaient à revêtir leur manteau d'hiver. Max s'attristait. C'est 
qu'il laissait l'idylle derrière lui, et devant lui il sentait le drame 
qui s'approchait. 



XL 



M'^^Rochez habitait un bel appartement rue Prony. Les maris ser- 
vent toujours à quelque chose : sans eux il n'y aurait pas de jolies 
veuves! Même morts, ils ont leur utilité : quand ce ne serait que de 
faire enrager celui ou ceux qui leur succèdent ! Henriette jouait pro- 
prement du sien. Seulement elle le parait, suivant le cas, de vertus 
très opposées. Ainsi, dans le cours de la même journée, il était tour 
à tour plus sensuel que sentimental, et plus sentimental que sensuel; 
tantôt il était spirituel, tantôt il ne disait jamais rien. Et comme 
elle l'avait aimé! Elle jetait un regard éploré dans le vide en parlant 
de lui. Tout cela pour le simple plaisir de jouer la comédie. Elle 
haïssait la vérité. 

C'était « son jour. » Elle attendait des visites. Une après-midi 
triste et pluvieuse de décembre. Au dehors passaient de rares fiacres 
ramenant chez eux les habitans de ces quartiers lointains. La pluie 
amoncelait des tas de boue qui décourageaient les promeneurs. Jus- 
qu'à quatre heures, la jeune lemme eut peu de monde. Elle en pro- 
fita pour rêver, au fond du large salon sombre, vaguement éclairé 
par deux hautes lampes. Henriette aimait le luxe commode et pas 
cher. Chez elle on ne trouvait aucun de ces bibelots charmans qui 
annoncent un goût d'artiste; pas un tableau, pas une terre cuite, 
oas un bronze. 

— Il me semble que je vous surprends en pleines songeries, dit 
une voix gaie à l'entrée du salon. 

C'était la marquise de Tandray. Henriette se leva, et le sourire 
aux lèvres, elle vint, les mains tendues, vers cette femme qu'elle 
haïssait mortellement. Elle l'embrassa. Puis, quand elles furent 
assises l'une en face de l'autre, auprès de la cheminée où flambait 
un feu clair, la causerie commença. Henriette ne tarissait pas en 
éloges : comme sa chère Diane embellissait ! C'était vrai. Cette jeune 
femme, déjà si belle, devenait éblouissante. 



LA 3IARQUISE. 73 

— Votre fièvre cérébrale vous a réussi, lui disait-on quelquefois 
en riant. 

Elle rougissait alors et détournait la conversation. Comment 
aurait-on su que le bonheur iufmi de son âme faisait la beauté 
radieuse de son visage ? 

— Et le marquis, compte-t-il rester encore longtemps à Monte- 
Carlo? demanda tout à coup M"^" Rochez, en feignant de prononcer 
cette phrase avec la plus complète indifférence. 

— Il est revenu ce matin. 

Hennette eut un petit tressaillement que ne remarqua pas la 
marquise de Tandray; ou, si elle le remarqua, elle n'y attacha pas 
d'importance. Qu'importait vraiment à M™® Rochez? Diane changea 
de conversation. Elles parlèrent de la pluie et du beau temps, du 
ballet qu'on répétait à l'Opéra, de la pièce qu'on jouait au Gym- 
nase. Enfin, Diane se leva, et Henriette faccabla au départ des 
mêmes protestations de tendresse qu'à farrivée. 

— Et votre mère? dit-elle encore. J'oubliais de vous demander 
de ses nouvelles. 

— M""^ de Morère se porte fort bien, je vous remercie. 

— Pourquoi donc ne la voit-on plus nulle part? 

— Elle vit très retirée. Il faut que ses amis l'excusent : sa santé 
est mauvaise. A bientôt, n'est-ce pas, ma chère Henriette? 

Au moment où Diane se retirait, paraissait M™® Vernier, toujours 
en coup de vent, avec son joli visage à l'alTùt, quêtant des nouvelles 
et flairant des histoires. 

— Gomment! marquise, vous vous en allez quand j'arrive? s'écria- 
t-elle. Ce n'est pas aimable. Restez encore cinq minutes. 

— Non, impossible. Il faut que je sois rentrée à cinq heures. 

Et quand le soyeux frou-frou de sa robe s'éteignit, quand les 
portières du salon furent retombées, M"^^ Vernier éclata de rire en 
disant : 

— Il faut qu'elle soit rentrée tous les jours à cinq heures ! 

M™® Repp, Louis Maréchal, M. Fauré, nommé récemment procureur 
de la république à Paris, se présentèrent les uns après les autres. Et 
alors les bavardages commencèrent, pas méchans en général, mais 
envenimés de temps en temps par une observation d'Henriette. 
Décidément il y avait quelque chose entre Diane de Tandray et Maxi- 
milien Danglars. On les rencontrait souvent au bois, à cheval, le 
matin; bien plus, elle ne rentrait tous les soirs à cinq heures que 
pour le recevoir. }>V^^ Repp raconta que cela datait du Tréport. 
D'ailleurs tout le monde remarquait l'absence prolongée de Fabien. 
Gommant admettre qu'un nouveau marié, épris de sa lemme, habi- 
tât Monte-Carlo pour son plaisir? Il ne revenait que pour imposer 
silence aux mauvais bruits. Mais pourquoi cette brouille ? Ah ! là 



7 h REVUE DES DEUX MONDES. 

éclatait la merveilleuse imagination des Parisiens et des Pari- 
siennes. M"^* Vernier, trop spirituelle pour être bien méchante, l'at- 
tribuait à une simple incompatibilité d'humeur. Une phrase bien 
commode! ^I"^* Repp croyait plutôt que Diane avait découvert l'an- 
cienne liaison de sa mère avec le marquis. Mais cette explication 
honorait trop la marquise pour qu'Hem'iette n'inventât pas autre 
chose. Elle tenait de M^- Maublanc que le marquis jalousait Maxi- 
milien, A la suite d'ime scène assez orageuse entre sa femme et 
lui, il était subitement parti. Louis Maréchal obsena qu'avec le 
caractère qu'on lui connaissait, Fa.bien ne se serait pas contenté 
d'une luiie platonique. Et pendant une demi-heure, Diane et Maxi- 
miliea furent ainsi livrés en pâture à ces indilTérens et à ces blasés. 
Leur noble et pur amour fut le texte d'un tas de commérages qui 
déchiraient tous les voiles de leur chaste et adorable intimité. La 
marquise croyait se garder intacte en ne salissant pas sa pure ten- 
dresse d'un adultère. Non. On calomniait sa vie, on souillait sa 
pureté. Sa jeunesse confiante la trompait, là-bas, au château de 
Vairs, quand elle disait à Maximilien : 

— Nous nous verrons tous les jours, et l'on ne pourra rien dire, 
puisque nous ne serons pas coupables. 

Plus âgée, elle aurait compris, qu'au point de vue du monde 
mieux vaut coiumettre le mal en cachette que de prêter ouverte- 
ment à la médisance. 

Cependant, comme on se lasse de 'tout, même d'égratigncr son 
prochain. M-° Vernier se retira, suivie bientôt de celui-ci et de 
celle-là, M-^ Rochez se retrouva seule. Alors il y eut un changement 
en elle. La dureté de son visage s'accentua. Elle dit à voix basse, 
comme se parlant à elle-même : 

— Le marquis est à Paris... Pourquoi ne l'ai-je point vu? 
Elle jeta un regard sur la pendule : 

— SLx heures... Il peut venir encore. 
Elle s'approcha de la cheminée et sonna : 

— Je n'y suis pour personne, dit-elle au valet de chambre, 
excepté pour M. le marquis de Tandray si par hasard il se pré- 
sentait. 

Quand le valet de chambre fut sorti, elle se dirigea vers un petit 
meuble. Là elle pressa un bouton caché et prit dans un tiroir un 
carnet de maroquin qui fermait à clé. Elle l'ouvrit et lut avec atten- 
tion, feuilleiant discrètement les pages. Et à mesure qu'elle lisait, 
tm sourire plissait le coin de ses lèvres. Tout à coup, la porte du 
salon s'ouvrit et le valet de chambre aimonça : 

— M. le marq'iis de Tandray ! 

Elle faillit pousser un cri de joie; glissant le carnet dans la poche 
de sa robe, elle se retourna avec un de ces mouvemens félins si gra- 



LA MARQUISE. 75 

deux chez elle. Ensuite elle alla au marquis, qu'elle examina quel- 
ques secondes en silence. 

Il n'était pas changé, le beau Fabien. Peut-être ses cheyeux gri- 
sonnaient-ils un peu trop vers les tempes, peut-être aussi ses -veux 
avaient-ils une expression plus inquiète qu'autrefois : quelque chose 
comme une fièvre lente qu'on sentait en lui. 

— Asseyez- vous là, en face de moi, dit Henriette, et causons, 
si vous le voulez bien. Ne craignez rien. On ne nous dérangera 
pas. En prévision de votre visite, j'ai défendu ma porte tout à l'heure 
pour toute autre personne que pour vous. J'ai vu votre femme 
tantôt. 

Le marquis eut un léger tressaillement en entendant parler de 
Diane. Henriette feignit de ne pas s'en apercevoir; elle reprit dou- 
cement, posément, mais soulignant, çà et là, avec soin, les mots 
destinés à frapper Fabien : 

— Quand avez-vous reçu ma lettre? H y a une dizaine de jours, 
n'est-ce pas? Et vous n'êtes de retour que depuis ce matin? Savez- 
vous que vous ne mettez guère d'empressement à suivre mes con- 
seils ! Cette lettre ne manquait cependant ni de netteté ni de préci- 
sion. J'ai beaucoup d'amitié pour vous, mon cher marq"is : je crois 
vous l'avoir prouvé en cette circonstance. On remarquait votre 
absence prolongée; on commentait votre départ subit du château de 
Yairs; on colportait enfin certains détails, dont je n'ai pas cru un 
mot, je vous jure. Bref, j'ai pensé que pour... pour votre honneur, 
il valait mieux que vous revinssiez, et je vous l'ai écrit franchement. 
Est-ce bien, cela? et me suis-je conduite en amie sincère, oui ou 
non? 

— Merci mille fois, chère madame. Vous voyez que j'ai tenu 
compte de l'avertissement. Seriez-vous assez bonne pour me dire 
quelles sont ces remarques, ces commentaires que vous me signa- 
lez? 

l\ pâlit un peu en prononçant cette dernière phrase. Vraiment, 
il s'en doutait un peu : c'est pourquoi la lettre de M"^* Rochez 
le tourmentait sans le surprendre. Sans doute le drame du château 
de Yairs transpirait; on savait qu'à la suite de l'alfreuse décou- 
verte , Diane était tombée gravement malade. Il s'attendait à ce 
qu'Henriette parlât de Catherine. 11 fut bien détrompé : 

— Croyez-moi, reprit-elle, on s'étonne de la solitude oîi vous lais- 
sez votre femme. On vous disait fort épris d'elle. Et vous disparais- 
sez tout à coup sans dire à personne où vous allez! Tous avez com- 
mis la une grande faute, moucher marquis : elle me surprend d'un 
homme tel que vous, habitué à louvoyer depuis vingt ans entre les 
récifs de la vie parisienne. Yotre femme est trop jeune pour rester 
seule. On a sitôt fait d'inventer les choses qui n'existent pas ou de 



76 REVUE DES DEUX MONDES. 

découvrir... les choses qui sont. Paris est comme Cerbère, vous le 
savez bien : il faut toujours jeter le gâteau de miel à sa curiosité. 11 
suffit d'une rencontre... dans un bois aux environs du Tréport, par 
exemple, pour qu'on observe plus attentivement M. X... et M""" Y... 
Et quand on les observe, on est bien vite éclairé, allez ! 

Si Fabien avait été jaloux de sa femme, il aurait compris tout de 
suite que M"^*" Rochez parlait d'elle et d'un autre. Mais, persuadé 
que tout le monde jasait sur lui et sur M™^ de Morère, il ne voyait 
dans tout cela que des allusions à Catherine. 11 répliqua, toujours 
embarrassé : 

Mon Dieu! chère madame, j'ignore tout ce qu'on s'amuse à 

raconter sur moi. Il est certaines calomnies qu'on ne peut ni empê- 
cher ni prévoir. Je n'ai pas disparu sans dire à personne où j'allais : 
j'ai voyagé dans le Midi, voilà tout. 

Henriette s'impatientait; son pied remuait nerveusement. Elle 
se souciait bien, vraiment, de ce qu'on racontait sur le marquis! 
Décidément, elle ne précisait pas assez : 

— Vous savez combien j'aime Diane, reprit-elle. Ma tendresse 
pour elle est si vive que vous ne pouvez m'accuser de m'alarmer 
sans motifs : eh bien ! vraiment, cette chère enfant m'inquiète. 
Elle a des allures trop vives, des paroles compromettantes, des 
naïvetés... trop naïves. 

Le marquis ne comprenait toujours pas. Ces allures, ces paroles, 
ces naïvetés qu'Henriette prêtait à M°^® de Tandray s'appliquaient 
toujours, dans l'esprit de Fabien, à la terrible découverte. Diane 
avait-elle donc commis des indiscrétions? avait-elle eu la faiblesse 
de se confier à quelqu'un? 

— J'ignore ce que Diane peut dire, répliqua-t-il, mais... 
Henriette l'interrompit brusquement : 

— Eh ! mon cher, il ne s'agit pas de ce que dit votre femme, 
mais de ce qu'elle fait ! 

— De ce qu'elle fait? 

Il ne comprenait toujours pas. La colère venait à Henriette. Allait- 
elle donc se heurter à l'une de ces confiances stupides de maris qui 
ne voient rien et ne comprennent jamais? 

— J'imagine, continua-t-elle d'un ton sec, que vous et moi jouons 
aux propos interrompus. Puisque vous ne voulez pas m'entendte à 
demi-mot, parlons franc. Je vous ai écrit, mon cher marquis, parce 
j'ai pensé que votre retour devenait nécessaire. Diane se compromet. 
On la voit, au bois, le matin, avec M. Maximilien Danglars, comme 
on la rencontrait en pleins champs, avec lui, au Tréport. Vous voyez 
que je ne louvoie plus : je vous dis les faits et les noms. Et pen- 
dant ce temps, où êtes-vous, vous, le mari? Vous voyagez! Moment 
bien choisi, vous en conviendrez. Vous allez à Monte-Carlo et vous 



LA MARQUISE. 77 

essayez de battre la roulette. J'ai eu tort de vous rappeler: vous 
l'auriez fait sauter. Vous devez avoir la chance... maintenant! 

Le marquis se leva. Il comprenait. Non, il n'était pas encore 
jaloux. Ce que lui racontait Henriette n'excitait pas le soupçon chez 
lui. Il y voyait une calomnie, non une vérité. Malgré son abjection 
morale, il respectait la grandeur des autres. Diane coupable? De 
légèreté, peut-être, mais pas d'autre chose. 

— Je vous sais gré de votre nitention, dit-il froidement à lieu- 
riette. Mais jamais je ne croirai que la marquise ait pu mal faire. 
Que par son ignorance du monde, elle ait prêté à la médisance... 

M™® Rochez se mit à rire, de ce rire froid qui ressemblait au siffle- 
ment d'un reptile. 

— La médisance ! dit-elle. 

Puis, haussant les épaules, elle ajouta avec un dédain irritant : 

— Ces maris... tous les mêmes! 

— Mettons calomnie si le mot médisance vous déplaît, rijjostt^ 
sèchement le marquis. 

De nouveau Henriette haussa les épaules ; elle lit quelques pas à 
travers le salon. Revenant à Fabien, elle dit nettement, avec cette- 
tranquillité dans l'infamie que le sentiment de leur faiblesse inspire 
à certaines femmes : 

— M. Danglars est l'amant de Diane. 

— Madame!.. 

— Eh ! j'en suis sûre... puisqu'il était le mien! 

Et comme il reculait au cynisme de cet aveu, elle continua d'une 
voix brève, appuyant à peine sur les mots plus violens que sa colère 
froide ne savait plus calculer : 

— Jouons franc jeu! cela vaudra mieux pour vous et pour moi. 
Je suis lasse à la fin de cette diplomatie que je fais depuis un 
quart d'heure. J'aimais M. Danglars; il m'a abandonnée pour votre 
femme... Oui, mon cher, plantée la, comme un appartement dont 
on ne veut plus et dont on donne congé! Le niais! Vous vous 
imaginez que je parle par jalousie? Vous vous trompez, je n'ai pas 
de jalousie : seulement il ne faut pas me blesser dans mon orgueil. 
En ce moment je me venge, et j'ai raison. jSe crispez donc pas 
votre main sur le dossier de ce fauteuil. Vous allez avoir besoin de 
tout votre calme, et ce n'est guère l'instant de manquer de sang- 
froid. 

Il était livide en efiet, Il saisit la main d'Henriette et la serrant 
violemment : 

— Ce que vous dites est infâme. 

Elle eut une moue dédaigneuse, et répliqua seulement : 

— Pas de drame, je vous en prie. Lâchez ma mam, vous me 
faites mal. 



78 REVUE DES DEDl MO>DES. 

— Des preuves, allons, des preuves I reprit Fabien que la colère 
gagnait. Car vous supposez bien qu'il y a certaines accusations 
qu'on ne porte pas sans les prouver... même quand on est une 
femme. Un homme, on le soufflette et c'est fini. Mais une femme!.. 
Je veux des preuves. 

Elle recula de deux pas ; sans se troubler, elle dit : 

— Des preuves? vous en aurez : soyez tranquille. Quelques mots 
encore auparavant. Et puis ne restez pas debout, je vous en prie. 
Gela me fatigue et vous aussi. Nous avons encore à causer tous les 
deux : vous feriez bien mieux de vous asseoir. 

Fabien obéit. Ses jambes ne le soutenaient plus. Le c}Tiisme 
calme de cette créature le dominait. 

— Saviez-vous que M. Danglars et votre femme étaient des amis 
d'enfance? Oui, ils se sont connus naguère, dans une plage perdue 
au fond de la Bretagne. .Non? Vous ne le saviez pas? Cela ne 
m'étonne guère. Les maris sont toujours les derniers à savoir ces 
choses-là. Lue idylle champêtre... C'est touchant, n'est-ce pas? 
Yous comprenez leur joie quand ils se sont retrouvés. « Vous 
souvenez-vous, cher? — Si je me souviens, mon amie! » Je les ai 
entendus, au château... Les larmes m'en venaient aux yeux. Quel 
dommage que vous n'ayez pas été à côté de moi : nous aurions 
écouté ensemble! 

Ce persiflage insolent fouettait la colère grandissante de Fabien. Il 
voyait en face de lui une M°^^ Rochez qu'il ne connaissait pas : cette 
femme qui commettait sa lâcheté avec tant d'impudeur le stupéfiait. 
Il la contemplait avec des yeux fixes où brillait la colère. 

— Oui, je vous comprends : vous attendez mes preuves. Et 
cepenJant vous commencez à être convaincu. En effet, pourquoi 
votre femme... la pure Diane... vous a-t-elle caché que M. Dan- 
glars était son ami d'enfance? Et puis mon assurance vous gagne. 
Yous songez que je ne vous parlerais pas ainsi si je ne savais 
pas quelque chose. Vous serez satisfait. Vous êtes un ^'ieux Pari- 
sien, marquis. Vous avez reçu souvent une de ces circulaires 
impiimées où l'on peut lire : « Cabinet X***. — Célérité. — Dis- 
crétion. » Moi aussi j'en ai reçu, comme vous, comme tout le 
monde. Ces gens-là lancent leurs petits papiers au hasard. Us se 
disent que, dans le tas, ils en trouveront bien une centaine qui vou- 
dront en espionner d'autres. J'avais gardé l'adresse dans un coin : 
on ne sait jamais ce qui peut arriver. J'ai mandé un limier de 
Paris quand leurs amours ont commencé. Cela coûte très cher. 
Tenez, lisez. 

Et elle lui tendait ce petit carnet de maroquin qu'elle avait 
pris dans le meuble fermé. La serrure du carnet était ouverte. Un 
autre homma n'eût pas voulu peut-être pousser l'infamie jusqu'au 



LA MARQUISE. 79 

bout; mais la rage de savoir le possédait. Fabien lut. Le limier 
méritait des complimeDs. Toutes les visites de Maximilien au 
château de Vairs se trouvaient là, notées les unes à côté des 
autres. Fabien vit que, pendant son absence, M. Danglars venait 
tous les jours. Bientôt cela ne lui suQisait plus. 11 venait deux 
fois par jour; ensuite les longues promenades, les courses à droite 
et à gauche, dans les champs et dans les bois. Les indications 
étaient courtes, nettes et précises : « Eatré à telle heure... sorti à 
telle heure... » De même pour les promenades. Tantôt Maximilien 
passait l'après-midi entière au château ; tantôt il revenait pour le 
dîner. Alors on ne se séparait plus qu'à minuit passé. A partir du 
mois de novembre, l'espionnage recommençait à Paris. Là il deve- 
nait plus difficile. Paris est un peu comme la mer où tout va s'en- 
gloutir. Le limier connaissait bien quelques promenades à cheval, 
au bois, le Ujatin, mais il brillait surtout par rindication des visites 
du jeune homme chez la marquise. Et Fanien vit que l'intimité con- 
tinuait de même qu'à la campagne. Tous les jours, Maximilien arri- 
vait à cinq heures et restait jusqu'à sept. Le soir, sans doute, ils se 
rencontraient dans le monde ou au théâtre. 

Le marquis demeurait atterré. La netteté des renseignemens ne 
lui permettait pas de douter. Comment admettre que M""- Piochez 
eût risqué un mensonge de cette force? Une simple explication eatre 
Diane et Fabien l'aurait démasquée. Non, elle ne m-ntait pas. Il 
suffisait de voir son allure dédaiiueuse, son regard hautain. Elle 
savait frapper à coup sur. Elle ajouta ce^jondant : 

— Si vous n'êtes pas convaincu, ne vous gênez pas, mon cher. 
Prenez vos renseignemens. Maintenant, je ne vous retiens plus. Vous 
ne me remerciez pas de vous avoir rappelé? Non? Ingrat! 

M. delaniray traversa le salon et le boudoir, puis l'antichambre, 
et se trouva dans l'escalier de l'hôtel. Quand il arriva dans la rue, 
l'air vif du soir le frappa eu plein visage et l'étourdit. 11 prit la 
première avenue qui s'ouvrait devant lui, et marcha droit, sans 
savoir où il allait. Maximilien Danglars, l'amant de sa femme! Certes 
il s'était bien détaché d'elle, au château. Après la catastrophe, lors- 
qu'il s'enfuyait, il n'aimait plus Diane. Lue fois dans le Midi, res- 
saisi par ses habitudes de garçon, qui TeutraÎDaient à travers le 
monde mile de Nice et de Monte-Carlo, il ne pensait guère sou- 
vent à elle. Et voilà qu'en apprenant la vérité, une âpre jalousie 
le hantait. Une fois le premier mouvement de stupeur passé, il 
se laissait convaincre aisément. Rien de plus naturel. Le châti- 
ment de don Juan, c'est de ne plus croire aux femmes. 11 avait 
trompé tellement de maris! Il connaissait si bien les ruses qu'em- 
ployaient jadis ses maîtresses! G^ite Catherine tant aimée, il ne 
l'estimait guère. Diane était sa fiile, après tout. Et perdu dans ces 



80 REVUE DES DEUX MONDES. 

réflexions cruelles, il ne s'apercevait pas que les heures s'écou- 
laient. 

Tout à coup il déboucha sur les fortifications. A gauche et à 
droite, une sorte de promenade déserte avec des arbres maigres, 
éclairée çà et là par de rares réverbères. Devant lui, un poste de 
soldats gardé par un factionnaire au pas régulier, enveloppé dans sa 
houppelande grise. Gomment le marquis se trouvait-il là? Il s'arrêta 
étonné. Le son lointain d'une horloge, encastrée sans doute dans une 
petite chapelle des environs, apporta neuf coups espacés. Machina- 
lement Fabien regarda autour de lui pour chercher une voiture; 
mais elles ne se risquent guère, en décembre, dans ces quartiers 
perdus et à cette heure de la soirée. Il s'orienta tant bien que mal 
et reprit l'avenue de Yilliers, qu'il descendit à pied jusqu'à Saint- 
Augustin. Et à mesure qu'il marchait sur le pavé sonore, à mesure 
qu'il rentrait dans le cœur de la ville, où les passans se rencontraient 
plus nombreux, il évoquait une à une ses pensées anciennes. 

Diane avait un amant! Pas un instant il n'eut aux lèvres ce cri 
banal du mari trompé qui dit : « Je suis atteint dans mon hon- 
neur! » Fabien était l'homme de son temps : un sceptique doublé 
d'un indifférent. Au xvii" siècle, Molière se moquait des maris trom- 
pés. 11 y a trente ans l'école du bon sens les divinisait. Aujourd'hui 
on ne les raille pas et on ne les plaint plus. L'honneur serait chose 
bien fragile s'il dépendait d'un caprice de femme. 

Fabien ne souffrait pas à la pensée d'être ridicule : en quoi la 
femme ridiculise-t-elle le mari qu'elle trompe? Il souffrait d'autre 
chose, d'une douleur bien plus humaine, d'une jalousie bien plus 
sincère. Quoi! cette femme que ses baisers laissaient froide s'éveil- 
lait sous les caresses d'un autre ! Quoi ! ces yeux sans flammes lors- 
qu'ils se fixaient sur lui, s'emplissaient de clartés lorsqu'ils se fixaient 
sur un autre! Il était humilié dans sa vanité d'homme à bonnes for- 
tunes. 

Son parti fut vite pris. D'abord il rentrait chez lui, ensuite il sur- 
veillait, il épiait pour jeter son rival à la porte : au besoin il se bat- 
tait avec lui s'il le fallait. Il est rare qu'un homme secoué par une 
colère violente ne s'apaise pas rapidement lorsqu'il s'est arrêté à 
une décision. Le marquis était presque calme à présent. Lors de 
son mariage, il avait loué un appartement dans l'une de ces mai- 
sons somptueuses récemment construites le long de l'avenue de 
Messine. Le matin, à son arrivée, il s'y reconnaissait à peine, 
dans ce vaste logis, nouveau pour lui, où il n'avait passé que quel- 
ques heures après son départ de Vairs. Maintenant, il revoyait sa 
première entrevue avec Diane le matin, un peu avant le déjeuner, 
lorsqu'il apprenait son retour : quelques paroles vagues, banales, 



LA MARQUISE. 81 

beaucoup de froideur chez elle, beaucoup de respect chez lui. Du 
respect ! 

Il était dix heures quand il rentra. 

— Est-ce que M"'^ la marquise est sortie? demaada-t-il au valet 
de chambre. 

Le laquais répondit que M"^" la marquise était à l'Opéra avec 
M. de Morère et M"'' Gemma. 

— Je m'habille, dit-il. Qu'on attelle le coupé. 

Une demi-heure après le coupé roulait dans la direction de l'Opéra. 
Fabien agissait sans réflexion, sous le coup d'une violente émotion 
intérieure. Mais, au milieu de cette émotion, il avait des minutes de 
raisonnement. Alors cet homme, qui prenait la tenue pour de la 
morale et la sensualité pour de l'amour, ne s'expliquait pas les 
actes qu'il accomplissait. Après avoir erré à travers les rues comme 
un collégien que sa maîtresse a trompé, il courait maintenant après 
Diane sans savoir pourquoi, sans idée préconçue. Se présenterait-il 
dans sa loge? Non évidemment. Alors à quoi bon la poursuivre ainsi? 
Se contenterait-il donc de la voir de loin ? 

Un travail psychologique s'opérait dans le cerveau de ce sceptique. 
Son amour ancien lui revenait par bouffées chaudes... l'amour tel 
qu'il le comprenait ! 11 avait aimé Diane parce qu'il la désirait : ne la 
désirant plus, il avait cessé de l'aimer. Et ce n'était pas la satiété 
qui tuait son désir; non, mais l'idée que lui seul goûtait l'ivresse 
des baisers. Et son désir renaissait maintenant, sans qu'il comprît 
l'odieux de cette évolution cérébrale. Les natures comme celles-là 
subissent leurs sensations et ne les discutent jamais. 

Fabien se tenait à demi caché dans l'ombre du couloir qui con- 
duit aux fauteuils d'orchestre. Il regardait attentivement les loges. 
Tout à coup il tressaillit en découvrant celle qu'il cherchait. Diane 
était bien là, sur le devant, avec Gemma. On lorgnait beaucoup la 
petite Arabe. Elle se montrait pour la première fois en public, et 
sa beauté d'enfant maladive, étrange et saisissante, trouvait des 
enthousiastes. Le teint éblouissant de la marquise, à côté du visage 
bruni de Gemma, ressortait comme ces pâles têtes de femmes que 
Rembrandt plaquait sur un fond noir. Derrière les deux femmes, 
M. de Morère et Maximilien, debout au milieu de la loge. 

Fabien contemplait la marquise. Jamais elle ne lui avait apparu si 
belle. Il la dévorait des yeux, suivant du regard les ondulations de 
sa taille souple, les splendeurs nacrées de ses épaules. Soudain elle 
se retourna pour parler à Maximilien, et alors seulement M. de Tan- 
dray aperçut le jeune homme. Il eut un geste brusque, un geste de 
dépit mêlé décolère. Une minute, il eut envie de se retirer, estimant 
qu'il jouait un rôle ridicule, lui, le mari, pendant que sa femme 

TOMB LI. — 1882. 6 



82 REVUE DES DEUX MONDES. 

causait tranquillement îà-bas avec l'homme qu'elle aimait. Puis sa 
passion ravivée le retint. Il n'eut pas le courage de s'en aller. 

Quand la toile tomba sur le dernier acte de Faust, Fabien se hâta 
de sortir, craignant d'être accablé de questions. Encore ne put-il 
éviter dos : « De retour donc, mon bon? » et des : (c Votre femme 
est en beauté, ce soir. » Il lui fallait tout son tact d'homme du 
monde pour se contenir et ne pas répondre avec un mot bien sec à 
ces complimens qui l'agaçaient. 

Quand il fut hors du théâtre, il renvoya son coupé et se mit à 
marcher à grands pas sur le pavé. Décidément il ne supporterait 
pas plus longtemps une situation pareille. Diane était sa femme 
après tout. Il la forcerait de le suivre, de voyager avec lui. Mais si 
elle refusciit, cependant? Par quels moyens la contraindrait-il à lui 
obéir? Le scandale d'un procès eût rejailli sur lui. Le monde 
savait fort bien qu'il avait épousé la fille après avoir été pendant 
quinze ans l'amant de la mère. On rapprocherait les dates, on ferait 
coïncider son dépari brusque avec la brusque maladie de Diane, et 
son retour inattendu avec les assiduités de Maximilien. 

Non, il en revenait toujours à sa première idée. Mettre M. Dan- 
glars à la porte de chez lui. Sur ce terrain-là, il ne craignait pas 
un éclat, à supposer qu'il dût s'en produire un. Après tout, il 
tirait l'épée et le pistolet comme un maître : il tuerait l'amant de 
sa femme. C'est une manière comme une autre d'arranger les situa- 
tions difficiles ; elle a le mérite en outre d'être fort bi-ni vue de la 
société contemporaine. L'air de la nuit dissipait lentement la gri- 
serie qui lui tnontait au cerveau depuis sa visite à M"''' Rochez. 
Néanmoins il sentait le besoin de s'étourdir, de s'arracher à ses 
pensées. 

Il alla souper quelque part dans un restaurant de nuit; ensuite 
il monta dans un de ces tripots qui entourent l'Opéra et où il allait 
quelqutfois quand il était garçon. On l'y connaissait bien : le gar- 
çon de jeu apporta discrètement un las de liches devant lui. Et 
jusqu'au malin il resta là, vautré sur un tapis vert, au milieu de 
l'atmosphère lourde d'une grande pièce enfumée, jouant à l'aveu- 
glette, à peine mordu par la passion du hasard qui roulait devant 
lui des tas de louis d'or reluisant. Il ne cessa que lorsqu'il fut à peu 
près seul. Une fatii;ue pesait sur lui, nouant les idées de son cer- 
veau, cassant le ressort de ses jambes. Il espérait que la marche 
l'apaiserait; mais il se tramait: il fut o!)ligé de prendre un (lacre. 

Quand la voiture poussive s'arrêta, Paris s'éveillait dans la tor- 
peur froide d'une sale et grise matinée de décembre. Fabien eut 
à peine l'énergie de monter chez lui. Arrivé dans sa chambre, il 
se regarda une minute dans la haute glace. Il avait le visage livide 
avec des plaques rouges çà et là. Il arracha sa cravate; les mots 



LA. MARQCISE. 83 

s'étranglaient en sa gorge. Cet homme viendrait dans la journée; 
il le chasserait, il le soullletterait, il le tuerait. Mais les forces de 
Fabien s'en allaient. Il se traîna jusqu'à son lit, où il se laissa 
tomber tout habillé, écrasé dans un sommeil lourd. 



XII. 



Les rapports fournis à M"'^ Rochez par son espion ne mentaient 
pas. Maximilien et Diane recommençaient à Paris leur douce existence 
du Tréport. Jeanne Vernier devin dt juste. Ils se voyaient tous les 
jours, à cinq heures : et l'un et l'autre ne vivaient réellement que 
pendant ces instans trop rapides. Jamais plus, depuis la scène du 
château, dans le boudoir japonais, ils ne s'exposaient à l'irritante 
excitation de leurs baisers. Ces deux êtres possédaient une gran- 
deur particulière. Ils se grisaient de leur sacrifice comme s'ils eus- 
sent eu l'héroïsme de la souiïrance. Max arrivait à l'heure dite ei 
trouvait Diane dans un petit boudoir, où elle se réfugiait en l'atten- 
dant. Alors c'étaient des causeries charmantes, de longues intimi- 
tés mêlées de silences inquiétans. Ils se méfiaient de leur faiblesse. 
Tous les deux étaient sincères lorsqu'ils supposaient qu'un pareil étal 
de choses pouvait durer longtemps; mais tous les deux tremblaient. 
Elle avait peur de sa faiblesse à elle; il avait peur de sa faiblesse 
à lui. Ils ne se disaient pas que les situations extra-humaines sont 
possibles tant que dure l'exaltation cérébrale qui les a produites, 
mais qu'il arrive fatalement une heure où, cette exaltation tombée, 
l'humanité recouvre ses droits. 

Depuis deux mois qu'ils se revoyaient ainsi, Diane et Maximilien 
se mettaient en garde contre eux-mêmes pendant ces heures de 
leur intimité quotidienne. Ils ne revenaient jamais sur le passé; 
mais comme leurs yeux parlaient, si leurs lèvres restaient muettes ! 
Elle le questionnait sur ses travaux, sur ses lectures : pour mieux 
s'étourdir, le jeune homme se jetait dans un labeur acharné. Puis 
les silences reprenaient, coupant leur causerie. Alors, ils se regar- 
daient pendant des minutes, muets, et des flammes courtes lui- 
saient dans leurs yeux. Peut-être se sentaient-ils plus seuls, moins 
gênés, lorsque Gemma se trouvait entre eux ; ou bien quelquefois, 
le soir, lorsque M. de Morère et Maximilien dînaient chez Diane. 
Alors, ne craignant rien, il y avait plus d'abandon dans leurs paroles, 
moins de réserve dans leur causerie. Presque toujours, Diane s'as- 
seyait au piano ; et les mots d'amour dont elle rêvait tout bas, 
elle les disait tout haut avec la voix inspirée des maîtres. 

Cette après-midi-là, après plusieurs visites, Diane rentra chez elle, 



Si EIVCE DES BLUX iluXDES. 

à dnq heures, comme d'habitude. lla\i'miliea la précédair de quel- 
ques minutes. II vint à elle, et vivement : 

— Vous n'êtes pas soufirante, Jolietie? Vous étiez préocoupée. 
hier, à T Opéra? 

— Préoccupée? Nullement, mais... 

Ele s'arréia. Puis, après un court silence : 

— Qjelle salle mazniùque, reprii-eile sur un ton indifférent. 

— Ma5:niâque. . . 

— C'est vous qui p-irii;siez ennuyé hier, mon ami, quiHa je vous 
ai appris le retour de M. de Tandray. Pourquoi? 

— Parce que... Tenez, j'ai de mauvais presseniimeas : il me 
semble qu'un malheor nous menace, un malheur auquel nous ne 
pourrons pa^ échapper. C'est entaniin... peut-être. Je ne trouve 
jamais eufaniio,. cependant, ce qui nous concerne l'un et l'autre. Cest 
que je suis tellement heureux devons voir ainsi tous les jours I J'ai 
tant de bonheur... dans ce demi-bonheur ! 

— Et pourquoi ne continuerions pas à l'avenir comme par le 
passé? répliqua Diane avec sa douce fermeté. M. de Tandray est 
pour moi un peu moins qu'un étranger. Il n'a pas plus le droit de 
s'occuper de ma vie que je n'ai le désir de m'occuper de la sienne. 

U y eut encore un petit silence. Une sorte de gène pesait sur eus 
chaque fois qu'une allusion, même lointaine, effleurait M. de Tan- 
dray ou ii"^ de Morère. Diane sentait bien que Maximilien connais- 
sait ou soupçonnait la vérité : mais autant à cause de sa mère qu'à 
cause d'elle-même, elle laissait toujours dans l'ombre ce côté cruel 
de sa vie. Cependant, cette fois, elle comprit que sous la crainte 
vague du jeime homme se cac'nait une in.errogaiijn muette. Elle 
s'assit à côté de lui : 

— Écoulez, mon aaii, il est certaines choses dont udus ne devons 
jamais parl^. ^tie savez- vous de mon existence? Je l'ignore; de 
même, j'ignore aussi ce qu'on peut dire de moi devant vous. Mais, 
je l'aflârme, personne n'a le droit de se mettre entre nous. Tels nous 
somm^, tels nous resterons. J ^ ne dois compie de mes pensées et 
de mes actes qu'à vous et à ma conscience. 

Elle lui tenait la main ; il lisait dans ses yeux fiers toute l'énergie 
et la volonté de cette noble femme. Puisqu'elle le disait, cela étaiL 
vrai : rien, ni les choses, ni les honmies, ne pourrait les séparer. 
Ds s'absoii>aient tous les deux dans cette contemplation muette... 
Soudain un bruit de pas, légèrement étouffé par le tapis moelleux, 
vint les arracher à eux-mêmes. Cétait le marquis, blême, frémis- 
sant, essav ant de contenir la colère qui grondait en lui. Diane laissa 
glisser la main de MaximiHen; puis, froidement, elle se tourna vers 
son mari, le regardant avec tme hautaine tranquillité. 

— Je suis aise de vous rencontrer, monsieur, dit Fabien à Max ; 



LA lIA£r>CIfE. 85 

ju-stecûent je désirais vons parler. M'^^ de Tandray est présente : cela 
vaut mieux. II est peut-être mile qu'elle assiste à la courte explica- 
tion que je veui avoir l'honneur de vous demander. 

Maiimilie.j s'était levé: il ou\Tait les lèvres pour répondre, quand 
Diane, le prévenant : 

— >0D, pâs eDCore. mon ami, dit-elle. M. de Tandray souiii.e 
une explication. Eb bien ! qu'il parle. 

Et en même temps elle fixait sur Fabien ses yeux calmes remplis 
de ce mépris froid qui est la pire des insulies. Le marquis bondit 
sous l'aiguillon. 11 eut un geste de colère , et d'une voix presque 
violente : 

— J'ai à VGU5 demander compte de vos assiduités chez moi, mon- 
sieur, assiduités qui me déplaisent et que je vous prie d'interrompre. 
Je parle à un galant homme et assez nettement pour qu'il me com- 
prenne, je pense. 

Maxim i lien devenait fort pâle : la présence de Diane à cette scène 
le troublait profondément. 

— C'est à moi de répondre, Max. s'écria la marquise avec sa fière 
assurance. Jai assez souci de votre honneur pour deviner la provo- 
cation qui se cache sous ces paroles. En attendant, c'est une erpli- 
câiion que M. de Tandray sollicite; je la lui donnerai. 

Elle s'avan :a vers sod mari aussi tranquillement que si elle n'eût 
pas été jetée en plein drame : - 

— Vous voulez dire que M. Danglars es; venu souvent chez moi 
pendant votre absence? reprit-elle nettement : cela est vrai. Il vien- 
dra de même à l'avenir aussi souvent qu'il lui plaira. Et personne 
au monde n'a le droit d'agir sur ma volonté ou de peser sur la 
sienne. 

Elle le bravait ! Et devant Maximilien ! Certes Fabien s'atiendait 
à ce qu'une scène violente éclatât entre sa femme et lui. Mais il ne 
prévoyait ;»as qu'elle aurait la hautaine franchise de la provoquer 
devaiit ctlui qu elle aimait. Il la croyait trop timide pour une telle 
bravoure. Il la jugeaii sembla jle à ses maîtresses d'autrefois, tou- 
jours tremblâmes et pàHssanies quand leur mari survenait par 
hasard. Tant de courage le confondait. Cependant, par un dernier 
effon de volonté, il sut encore se contenir : il dit, ironiquement : 

— Vous avez tort, madame, d'empêcher M. Danglars de répondre. 
Lui et moi, je vous assure, nous nous serions entendus tout de 
suite 1 

— Je suis à vos ordres, monsieur, s'écria vivement Maximihen. 
désireux de retirer Diane de la querelle qu'il entrevoyait. 

— Restez 1 ordonna-i-elle en voyant le jeune homme se dirig» 
vers la pone. 

Et avec ime superbe assurance : 



86 REVUE DES DEDX MONDES. 

— Ea vérité, on croirait que nous sommes des coupables ! 

La colère du marquis l'emportait, à la fm. Le sang lui montait 
au visage : il ne songeait plus à se dompter. Il s'élança vers Maxi- 
milien ; et brutalement : 

— Vous êtes l'amant de ma femme : je veux vous tuer. 

— Voici le mot que j'attendais ! s'écria-t-elle. M. Danglars n'est 
pas mon amant. Ne croyez pas que je daigne me défendre ! Je l'aime 
et il m'aime ! Je ne suis pas sa maîtresse, mais c'est pom* moi qui 
veux rester pure, non pour vous que je méprise ! 

Le marquis jeta uu cri rauque. Il eut un geste si terrible que Max 
se jeta devant lui : 

— Vous menacez une femme, dit-il nettement. Vous êtes un 
lâche. 

— Allons donc ! vous en venez où je voulais, et vous ne refuse- 
rez pas de vous battre, je pense, après m'avoir insulté ! 

— Je ne refuse rien, monsieur. Je vous le répète, je suis à vos 
ordres. 

Diane courut à Maximilien, et avec un emportement passionné : 

— Te battre contre lui! je te le défends ! Un homme tel que toi 
ne se mesure pas avec un homme tel que lui ! Son épée n'est pas 
digne de croiser la tienne. Écoute, Max. Lui seul au monde n'avait 
pas le droit de m' aimer, et il a osé me parler de son amour ! Lui seul 
n'avait pas le droit de m'épouser, et il a osé me demander d'être sa 
femme! Que pouvais-je faire, moi? J'étais une enfant que personne 
n'aimait, que personne ne défendait. Je ne savais rien de la vie et 
des choses. J'ai consenti pour fuir une maison où l'on me haïssait. 
Et nul ne m'a avertie! J'ai été abandonnée, livrée, vendue à cet 
homme, si bien que le dégoût me monte aux lèvres quand je pense 
à tout cela! J'ai honte de son nom que je porte ; j'ai honte même de 
mon souvenir, car il est plein des baisers dont il m'a salie ! 

Elle était si splendidement belle dans cet éclat de colère venge- 
resse, que M. de Tandray recula, vaincu, épouvanté par les terri- 
bles paroles qu'elle prononçait. Diane l'écrasait. Le mépris vivait 
en elle, et elle en souflletait le misérable. Droite, les yeux pleins 
de flammes, toute blanche, elle reprit: 

— Enfin j'ignorais le passé ; j'étais sa femme... Si je ne l'aimais 
pas, je pouvais avoir du moins une vie paisible et honorée. Va, sans 
son ignominie, Max, j'aurais pu t'aimer,.. tu ne l'aurais jamais su! 
Il ne m'a même pas permis d'avoir ce qu'ont les autres femmes: un 
foyer, une famille où l'on trouve le calme, sinon le bonheur... Il 
m'a outragée dans le plus intime de mon être; il m'a avilie et dégra- 
dée, à ce point que j'ai failli en mourir de désespoir. Il a... 

Diane tremblait, se cabrant devant l'épouvantable aveu. Elle 
s'abattit sur les genoux, écrasée, comme si elle se demandait pardon 



LA MARQUISE. 87 

à elle-même d'avoir été sur le point de parler. Mais Max comprenait 
tout. Dans mie vision, il aperçut l'existence de cette martyre. Il 
souffrit par toutes ses souflrances à elle : il eut l'irrésistible besoin 
de ven^-er les tortures de Diane sur celui qui les lui infligeait. 11 s'élan- 
çait vers le marquis pour le souffleter : une main arrêta la sienne : 
celle de M. de Morère, que Gemma avait été chercher. 

Ceci est ma besogne, Max, dit-il. Moi seul ai le droit de châ- 
tier cet homme. 

Le marquis recula de nouveau. M. de Morère maintenant! Celui-ci 
restait immobile, au fond de la pièce, l'œil dur, avec ce léger trem- 
blement des mains qui annonce de violentes secousses intérieures. 
La marquise s'était relevée à la voix de son beau-père. 

Il alla vers elle et la baisa tendrement au front ; puis regardant 
le marquis avec une indicible noblesse : 

— Elle est ma fille, dit-il. Qui l'offense me touche et qui la me- 
nace m'insulte. Je ne vous tuerai pas... pour le mal que vous m'avez 
fait ; que m'importe, en vérité, ce que j'ai souffert? Je ne suis pas 
intéressant, moi. Je porte le poids d'une faute ancienne. Ma fai- 
blesse première a été plus nuisible que ne l'eût été la méchanceté 
d'un autre. Mais vous osez toucher à cette enfant! A cette enfant 
innocente! C'est bien : je vous tuerai. Oh! j'en suis certain, allez. 
Dieu est quelquefois juste. Écoutez-moi et n'oubliez pas que je vous 
ordonne de m' obéir. Vous vous rendrez à votre cercle; mes témoins 
vous y rejoindront dans une heure. Vous inventerez un prétexte à 
rencontre. Nous nous battrons demain à midi. Allez. 

M. de Morèie parlait nette;iient , froidement. Sa voix avait un 
accent dur, hnplacable, que Maximilien ne connaissait pas. Il avait 
vu jusqu'alors un homme hautain, réservé avec le monde, mais 
silencieux et calme. Et voilà que cette nature concentrée se révélait 
à lui toute nouvelle. Il assistait à cette même métamorphose que 
Diane, naguère, après son bal de contrat, quand elle entendait de 
loin une partie de la terrible scène. Quant au marquis, il sortait 
lentement de sa stupeur première. Se battre avec M. de Morère, 
c'était crier la vérité à tout Paris. Il balbutia : 

— Mais c'est impossible,,, impossible... 

Cette fois, M. de Morère ne fut plus maître de lui. Il bondit vers 
Fabien, et dans une colère farouche : 

— Impossible !.. 

Puis, se domptant de nouveau, il ajouta avec un calme puissant : 

— Voilà quinze ans que je dévore ma honte ! Allez-vous-en... Je 
vous écraserais. 

... Le marquis mxrchait alourdi cornais ua homme ivre. Il res- 



88 REVUE DES DEUX MONDES. 

tait encore sous l'impression de stupeur causée par l'apparition 
brusque de M. de Morère. A cette heure, dans le tumulte de ses 
idées, il entrevoyait nettement la réalité. Le scandale devenait irré- 
médiable. Il se rappelait ce mari si longtemps patient, dont il rail- 
lait souvent la sottise et qui maintenant se redressait avec une colère 
tragique. Que dirait-on en apprenant le duel de ces deux hommes? 
C'était bien là ce qui devait préoccuper ce Parisien sceptique. 11 ne 
songeait pas que lui, le marquis Fabien de Tandray, avait subi un 
outrage sans oser prononcer un mot. Non. Il pensait : — Que dira- 
t-on? Il connaissait assez le monde pour savoir que l'opinion serait 
contre lui. Le Parisien est pressé. Il n'a pas le temps de beau- 
coup réfléchir et se contente de juger hâtivement les choses. On 
savait la liaison du marquis et de Catherine. Soudain éclatait l'an- 
nonce de son mariage avec Diane. Et quelles plaisanteries alors sur 
ce pauvre M. de Morère! Puis tout à coup une succession d'inci- 
dens non expliqués, non explicables et dignes d'attirer l'attention 
des gens les plus inattentifs du monde! Diane tombait gravement 
malade et son mari profitait de la circonstance pour voyager. Cathe- 
rine, à son tour, s'enfuyait du château de Yairs et revenait à Paris, 
où elle s'enfonçait à nouveau dans une haute dévotion. Enfin, 
maintenant, ce duel inattendu entre le beau-père et le gendre et 
dont tout le monde parlerait. On rapprocherait les faits, on groupe- 
rait les vraisemblances. 

Fabien était brave cependant ; mais comme à beaucoup d'hommes 
vicieux il lui manquait le courage moral. Capable d'affronter en face 
un danger réel, il reculait devant le formidable tapage. C'est pour 
cela qu'il acceptait, la tête basse, les outrages de M, de Morère. De 
quelque côté qu'il se tournât, la situation se présentait fausse, am- 
biguë ; fatalementil jouait le vilain rôle. A côté de lui, M. de Morère 
paraissait presque un vieillard. Et cependant ce duel devenait iné- 
vitable : en le déclinant, il s'exposait à un affront public de son 
beau-père. 

Soit. Il se battrait. Le monde? Le monde jaserait pendant huit 
jours, pendant quinze , et puis il se tairait. Paris est aux auda- 
cieux et aux impudens. Si on le redoute, il crie : Haro! Il courbe 
la tête devant ceux qui le bravent. M. de Morère? Il aurait facile- 
ment raison de lui. Il le ménagerait, comme on dit; assez ostensi- 
blement pour que ses témoins s'en aperçussent et que tout le monde 
le sût. Il en serait quitte pour recevoir un coup d'épéc. 

Tout d'abord, il fallait prévenir l'opinion; il voulait lui jeter le 
premier la nouvelle avec l'assurance d'un homme fort que rien 
n'épouvante. Fabien, résolu à jouer ce rôle, n'hésita plus. Il entra 
dans un café et demanda un verre d'eau : il étouffait. En face de 



LA MABOnSE. 89 

lui se dressait une glace. Son visage l'effraya : il était livide. Ses 
lèvres se contractaient sous un effort nerveux. Cette tête prenait 
une expression farouche et saisissante. Il eut un geste de défi. Le 
front haut, résolu, sans remords, cet homme, un instant vaincu par 
un écrasement passager, monta droit à son cercle. 11 allait chercher 
des témoins. Dès le premier salon, il fut accueilli par une phrase 
qui failht le troubler : 

Oh! oh! mon cher, qu'avez-vous donc ce soir? 

Fabien sourit. Il répliqua d'une voix ferme qu'il se sentait un peu 
las. Puis il demanda si deux de ses amis se trouvaient là. Gomme 
il désignait des tireurs renommés, le bruit se répandit aussitôt que 
le marquis de Tandray se battait. N'ayant pas recommandé la discré- 
tion à ses témoins, ceux-ci parlèrent. Alors il y eut un certain silence. 
Un duel entre le marquis et M. de Morère! Entre le beau-père et le 
gendre! Yoilà qui devenait piquant. On se chuchotait des choses 
très curieuses. Quelquesjoueurs s'arrachèrent même aux séductions 
du baccarat pour contempler le héros du futur scandale. Un ancien 
conseiller d'état de l'empire, que rien de coutume ne distrayait de 
son whist, coupa deux cartes maîtresses à son partner : l'événement 
lui paraissait prodigieux. 

A minuit, on savait la nouvelle partout : M. de Morère et le mar- 
quis de Tandray se battaient à Tépée, le lendemain, aux environs de 
Paris. Le reporter d'un grand journal mondain, présent au cercle, se 
précipita comme un fou dans l'escalier. Il fallait arrêter le clichage, 
vite, vite! Il importait que, dès le lendemain, à son réveil, Paris 
connût la croustillante nouvelle, agrémentée de réflexions à double 
entente. Quant à Fabien, il reprenait lentement possession de son 
énergie au milieu de cette émotion générale. En face de lui-même 
il se démontait; en face des autres, il retrouvait son assurance pour 
leur imposer son audace de condottiere du boulevard. Il s'assit à une 
table de bouillotte et joua quelques heures; et, à minuit et demi, 
il se retira dans une de ces chambres que les grands cercles tien- 
nent toujours à la disposition de leurs membres. 

On arrive aisément à prendre au sérieux les allures convention- 
nelles qu'on se donne. Maintenant Fabien riait un peu de sa terreur 
première. Gomment s'effarait-il ainsi et croyait-il tout perdu parce 
qu'un scandale éclaterait? Paris n'en est pas à un scandale près! 
Est-ce que toutes les mains ne se tendaient pas vers lui? En ce bas 
monde, on ne refuse son estime qu'à ceux qui craignent de ne pas 
la mériter. Il dormit paisiblement jusqu'à neuf heures du matin. 
Ses témoins durent l'éveiller. 

Le duel avait lieu aux environs de Paris, àNogent-sur-Marne, dans 
une propriété particulière. Une heure de voiture : le temps ne 



90 REVUE DES DEUX MONDES. 

manquait pas. Le marquis et ses amis déjeunèrent donc à leur 
aise; et, avec une tranquillité de boulcvardiers accoutumés à de 
pareilles aventures, ils s'en allèrent gaîment, enveloppés dans leurs 
fourrures, le cigare aux lèvres. Fabien tenait à ce qu'on eût la 
preuve de sa parfaite sérénité d'esprit. Il s'efTorça d'être spirituel 
et réussit; il raconta assez drôlement une ou deux histoires de 
coulisses. Par contre, il afTccta de ne pas comprendre quand un de 
ses témoins essaya de connaître la cause réelle de la rencontre. 
M. de Tandray répéta la fable qu'il débitait : une discussion poli- 
tique. 11 en profita pour flétrir énergiquement la division des partis 
qui semait ainsi la haine dans les familles les mieux unies! Le 
témoin feignit d'être dupe, comme la veille, et parla d'autre chose; 
il se promettait bien que, tôt ou tard, il saurait la vérité. D'ailleurs 
ni lui ni son compagnon ne doutaient de l'issue de la rencontre. 
Le marquis tirait souvent dans des assauts publics : il était de pre- 
mière force. 

Cependant la voiture filait le long de la route de Vincennes. La 
propriété où l'on devait se battre s'étalait sur une hauteur, au 
milieu d'arbres dénudés, en face de la Seine. Depuis le matin le 
jardinier préparait un emplacement convenable. Ces messieurs le 
trouvèrent à leur goût. Ils arrivaient en avance d'une demi-heure. 
Fabien s'accouda contre le parapet d'une terrasse située au fond du 
jardin : de là on découvrait Paris tout entier, couché comme un 
lion au repos. Cet homme restait là immobile dans sa fourrure de 
loutre, insensible au froid vif, pendant que ses témoins se chauf- 
faient dans la maison du jardinier. H contemplait cette ville où il 
était né, où il avait vécu et grandi pour éblouir les uns et stupé- 
fier les autres. Dans un de ces retours de conscience, familiers 
même aux âmes les plus mauvaises, il regrettait que son existence 
eût ainsi tourné. Après tout, il valait mieux que ses actes. Il se 
demandait avec étonnement s'il ne touchait pas à l'heure où la créa- 
ture humaine paie les dettes morales de son passé. Mais cet affai- 
blissement nerveux ne dura pas longtemps. Chez Fabien la con- 
science manquait d'éloquence : 

— Bah ! murmura-t-il avec un geste d'indifférence. 

A ce moment, l'un de ses témoins vint l'avertir que son adver- 
saire arrivait. M. de Tandray le suivit. Son premier regerd fut pour 
son beau-père. M. de iMorère était pâle, mais calme. Son regard 
avait une expression d'implacable dureté. On tira au sort le choix 
des épées et des places et les deux hommes se mirent en tenue de 
combat. 

Albebt Delpit. 

(La dernière partie au irochain n°.' 



LES 



MUSÉES DE BERLIN 



III'. 

LA GALERIE DE TABLEAUX. 



T. 

Le musée de peinture est de création tout à fait récente. A part 
un certain nombre d'œuvres de l'école hollandaise, que le grand 
électeur avait héritées de la maison d'Orange, il faut aller jusqu'à 
Frédéric II pour rencontrer des acquisitions de quelque importance 
faites par les souverains de la Prusse. Encore Frédéric avait-il 
des goûts très particuliers et une prédilection assez exclusive pour 
Watteau et les autres maîtres élégans de l'école française, qu'il cher- 
chait à accaparer. Le moment eût été propice cependant, car c'est 
alors qu'Auguste III de Saxe faisait acheter en Italie et en Hollande 
les chefs-d'œuvre qui ornent aujourd'hui la galerie de Dresde. Plus 
tard, en 1815, on se décida à acquérir la collection du marquis Gius- 
tiniani, composée surtout de maîtres de l'école de Bologne; mais ce 
ne fut qu'en 1821 qu'une collection bien autrement remarquable, 
celle du banquier Solly, vint enrichir le musée de tableaux de premier 
ordre, parmi lesquels il faut, avant tout, citer les six panneaux des 
frères Yan Eyck, aujourd'hui encore la plus précieuse de toutes les 
œuvres qu'il possède. A la suite d'un premier triage opéré dans ces 
divers achats et dans le fonds qu'on avait tiré des châteaux royaux, 

(1) Voyez la Revue du 15 janvier et du 15 février 1882. 



92 îî-VUE DES DbUX MONDES. 

les peintures furent, en 1830, exposées dans les salles de l'ancien 
musée, et M. Waagen, nomrné directeur, se chargea de la rédaction 
du catalogue qui comprenait près de douze cents numéros. Depuis 
lors, grâce à son initiative, on s'appliqua d'une manière suivie à 
accroître le musée. Mais, comme le prix des œuvres d'art avait sin- 
gulièrement augmenté, après quelques tentatives infructueuses faites 
dans les ventes publiques, on jugea préférable de s'assurer, toutes 
les fois qu'on le pourrait, la possession de collections eniicres on trai- 
tant avec leurs propriétaires. C'est ainsi qu'en J875 et 1878, on a 
pu acquérir un assez grand nombre d'ouvrages italiens provenant 
des palais Patrizzi etStrozzi, et réaliser en \S7li un achat beaucoup 
plus important, celui de la collection de tableaux et de dessins for- 
mée par M. Suerraondt à Aix-la-Chapelle et qui lui fut payée 1 mil- 
lion de marks (1,250,000 francs). 

Loin de chercher désormais à grossir outre mesure le nombre des 
ouvrages exposés, la direction pense avec raison qu'il convient plu- 
tôt d'élever peu à peu le niveau de la galerie par des éliminations 
faites avec discernement. Attentive à combler les lacunes qne celle-ci 
peut offrir, elle s'applique d'autre part à ne point fatiguer inutilement 
l'attention du public. Cependant, même avec une façon de procéder 
aussi judicieuse, le nombre des tableaux s'était bientôt assez accru 
pour que le local qui leur avait été primitivement affecté devînt 
insuffisant. Les vices de construction cle l'édifice bâti par Schinkel 
s'accusaient, du reste, de plus en plus, et dans les remaniemens aux- 
quels il a bien fallu de résoudre, on a tâché, sans toujours y parvenir, 
de muliiplier les parois et de pourvoir d'une manière plus conve- 
nable au chauffage et à l'aération des salles. Malheureusement aussi, 
les dispositions mêmes du monument ne se sont pas prêtées à suivre 
pour le classement des tableaux l'ordre méthodique qu'on a observé 
dans l'arrangement des autres collections. Il y a, il faut le recon- 
naître, beaucoup de terrain perdu dans cet édifice, et son appropria- 
tion laisse fort à désirer. La rotonde, qui occupe une place excessive, 
n'a pu être utilisée que pour exposer au rez-de-chaussée quelques 
sculptures, et au premier étage une série de tapisseries anciennes 
exécutées d'après les cartons de Raphaël. L'orientation des salles 
n'a pas non plus permis d'y obtenir pour l'éclairage une égalité 
parfaite: dans les unes, la lumière fait un peu défaut, d'autres sont 
exposées au soleil pendant une partie du jour. Du moins ces salles, 
au nombre de vingt- sept, sont-elles de dimensions assez restreintes 
pour qu'on ait pu y grouper les tableaux dans l'ordre le plus conve- 
nable à les faire valoir mutuellement. Ce qui est plus essentiel 
encore, ces tableaux sont entretenus avec un soin qui fait honneur à 
l'habileté et à la prudence des restaurateurs chargés de ce service. 
Suivant un usage excellent et qui tend, du reste, à se généraliser 



LES MUSÉES DE BERLIN. 93 

de plus en plus dans tous les musées de l'Europe, chaque peinture 
porte sur un cartel, avec la désignation du sujet, celle de l'auteur, 
les dates de sa naissance et de sa mort, enfin le nom de l'école à 
laquelle il appartient. Ces renseignemens suffisent à la plupart des 
visiteurs ; ceux qui en désirent de plus étendus doivent recourir au 
catalogue provisoire rédigé par les deux directeurs, MM. J. Meyer 
et W. Bode, et dont la dernière édition remonte à 1878. 

En parcourant les salles consacrées à la galerie de peinture, un 
court examen suffit pour reconnaître que ni les grandes époques, ni 
les grands maîtres n'y sont représentés par des œuvres bien impor- 
tantes. A raison même de sa trop récente création, le musée de 
Berlin se trouvait dans un état d'infériorité dont, malgré les plus 
sérieux efforts, il n'a pu entièrement se relever. On s'est appliqué 
du moins à écarter de ce musée toutes les productions insigni- 
fiantes ou médiocres. Tel qu'il est aujourd'hui, il a sa physionomie 
propre, et comme la National Gallery de Londres, dont la formation 
date à peu près de la même époque, il contient les plus précieux 
élémens d'étude pour l'histoire des origines et du développement de 
la peinture, aussi bien dans les Flandres qu'en Italie. Les pan- 
neaux des Van Lyck sont, il est vrai, le seul ouvrage tout à fait 
hors ligne qu'on y puisse citer, mais la réunion des primitifs ita- 
liens, dts quattrocentisli, est peut-être la plus nombreuse et lapins 
remarquable qui existe. En signalant ici les œuvres capitales de 
la collection, nous nous arrêterons de préférence à celles qui se 
rapportent à cette période de jeunesse et de progrès. Il y a un inté- 
rêt d'une nature particulière à voir ainsi un art croître peu à peu, 
à sentir que tous les pas qu'on fait avec lui rapprochent de la per- 
fection. Dans ses timidités conmie dans ses audaces, les m.anilesta- 
tions de cet art ont un caractère de sincérité et de candeur dont sa 
maturité n'égalera pas toujours le charme. Il n'a pas encore eu le 
temps de se détacher de la société au milieu de laquelle il a pris 
naissance ; il reste intimement lié à sa vie, et quand il veut tra- 
duire ses aspirations, il leur prête une éloquence qui nous touche 
d'autant plus qu'elle s'exprime d'une manière plus simple et plus 
ingénue. 

II. 

Berlin devenant la capitale de l'empire germanique, il était natu- 
rel qu'on songeât à y réunir les meilleurs ouvrages de l'art alle- 
mand. Mais la fécondité de cet art n'a été ni bien grande, ni de 
bien longue durée, et après la part qu'avaient déjà prélevée les 
églises ou les collections de Cologne, de Nuremberg, d'Augsbourg, 
de Munich ou de Vienne, la réalisation d'un tel dessein devenait 



94 REVUE DES DEUX MONDES. 

fort difficile. Tout en glanant ce qu'on a pu, on n'est arrivé qu'à un 
médiocre résultat. L'école primitive de Cologne est à peu près 
absente du musée de Berlin. Quant à l'école de Nuremberg, Wohl- 
gemuth n'y figure pas, et Diirer, son illustre élève, n'y est repré- 
senté que par un petite Vierge, nouvellement acquise du marquis 
Gino Capponi, mais assez disgracieuse, et qui nous montre, une fois 
de plus, à quel point le sentiment de la beauté féminine était étran- 
ger au grand maître. Très altérée par de nombreux repeints, cette 
Vierge appartient, du reste, à ce mom.ent de la vie de Durer où, 
pressé par les commandes de l'empereur Maximilien, il a produit 
ses peintures les plus faibles. En revanche, les œuvres des imita- 
teurs ou des élèves de Diirer sont nombreuses; mais à part quel- 
ques timides essais de paysage par Altdorffer et des portraits assez 
remarquables d'Aldegrever et surtout de G. Pencz, elles ne méritent 
que peu d'attention. Leurs compositions nous offrent des spécimens 
déplaisans de ce style bizarre, surchargé de détails incohérens, où 
le gothique se mêle à la renaissance et qui semble un avant-goût 
de ce rococo dont deux siècles plus tard l'Allemagne sera infestée. 
Ce n'est pas de Cranach qu'on pouvait attendre une rénovation. 
Mêlé de près à la vie agitée de ce temps, il a dû sans doute à ses 
relations plus qu'à son talent la renomm.ée dont il a joui. Comme 
presque toutes les collections allemandes, le musée de Berlin pos- 
sède sa bonne part de ces portraits des premiers réformateurs sur 
lesquels le peintre a un peu trop prodigué le dragon ailé qui lui 
sert de signature. Ce monogramme, si souvent répété qu'il semble 
une marque de fabrique, n'est pas non plus une recommandation 
bien efficace pour les tableaux où, sous les noms d'Eve, de Diane 
ou de Vénus, nous retrouvons le type toujours pareil d'un modèle 
dont Cranach a beaucoup abusé et qui promène à travers la 
campagne la gaucherie minaudière d'une nudité qui n'a jamais la 
beauté pour excuse. Quant à Cranach le jeune, sa Fontaine de Jou- 
vence est tout à fait grotesque, et il n'était guère de sujet assuré- 
ment qui pût mieux lui permettre d'étaler le mauvais goût et la 
vulgarité qui le caractérisent. 

Un seul homme, à cette époque, eût été à même d'exercer sur 
l'art allemand une influence vraiment féconde, en le ramenant, par son 
propre exremple, à la simplicité. Mais au moment même où son talent 
aurait pu lui assurer cette influence, Holbein quittait l'Allemagne 
pour n'y plus revenir. Sans prétendre au rôle de novateur, sans 
avoir même des aspirations aussi variées, ni peut-être aussi hautes que 
le maîire de Nuremberg, Holbein, du moins, ne visa jamais qu'un 
but qu'il pouvait atteindre. Tandis que chez Durer une technique 
défectueuse a ruiné la plupart de ses tableaux dans lesquels d'ail- 
leurs la facture est sèche, la couleur insignifiante et le dessin lui- 



LES MUSÉES DE BERLIN. 95 

même inégal ou compromis par des fautes de goût, lîolbein a touché 
à la perfection dans un grand nombre d'œuvres irréprochables. 
Chez lui, les plus rares qualités du peintre se montrent avec un tel 
éclat et dans une si intime union qu'il est aussi impossible de décou- 
vrir entre elles une trace d'infériorité que de les supposer l'une 
sans l'autre. Dans le vaste programme qu'il s'était proposé, Durer 
s'efforçait trop souvent de concilier des préoccupations contradic- 
toires. Tour à tour dans sa vie, et quelquefois siiiiultanément dans 
une même composition, l'Allemagne et l'Italie, la renaissance et le 
gothique, l'iniitation stricte de la nature et les conceptions les plus 
idéales se disputaient ses préférences. Holbein ne s'embarrassait pas 
de visées si complexes ; il savait ce qu'il voulait, sa simplicité fai- 
sait sa force, et il suivait sa droite voie. Tout d'une pièce, sans 
défaillance, mettant dans ses œuvres cette puissante unité qui per- 
met de les distinguer entre toutes, il est à ce point égal à lui-même 
qu'en présence des trois portraits du musée de Berlin, il serait diffi- 
cile de motiver une préférence. Tous les trois, du reste, appartien- 
nent à l'époque de sa pleine maturité. Nous nous arrêterons au plus 
important, un vrai chef-d'œuvre, qui, après avoir fait partie de la 
galerie d'Orléans, est entré au musée avec la collection Solly. Aux 
qualités d'exécution que nous sommes habitués <à trouver chez le 
peintre d'Augsbourg se joint ici la beauté de la composition et de 
l'harmonie générale du tableau. Avec ses longs cheveux blonds, 
son teint pâle, son visage au contour un peu amaigri et ses petits 
yeux au regard profond, ce personnage, jeune encore, offre un type 
d'une distinction accomplie. Vêtu d'un riche costume, — barrette 
noire, manteau noir brodé de fourrures, chemisette blanche et pour- 
point à manches bouffantes d'un rouge écarlate, -7 il tient à la 
main une lettre qu'il s'apprête à décacheter et dont l'adresse, écrite 
dans le dialecte du midi de l'Allemagne, porte son nom : George 
Gyze. Cet élégant seigneur est un marchand de Londres, probable- 
ment un de ces négocians allemands avec lesquels Holbein était 
alors en relations et qui vivaient groupés dans le quartier qui leur 
servait de centre commercial, le Stalhoff. Sur les parois du cabinet 
de travail sont disposés divers objets à l'usage de ce jeune homme : 
des balances à peser l'or, des clés, des bagues servant de sceaux 
et des poinçons. Devant lui, une table recouverte d'un tapis d'Orient 
supporte également sa montre, son cachet, un encrier avec une 
plume et, à côté, un verre de Venise où des œillets et d'autres 
mignonnes fleurettes baignent dans une eau pure. lîolbein a répété 
plusieurs fois le nom du modèle, auquel il a ajouté l'indication 
de son âge, trente-quatre ans, et la date de cette œuvre, 1532. 
Gomme pour nous renseigner également sur la nature morale 
de ce jeune homme, au-dessous du nom de Gyze, il a écrit cette 



96 REVUE DES DEUX MONDES. 

devise : ISulla sine mœrore volujjtas. La présence de ces fleurs 
jusque dans ce réduit consacré au négoce, et le rappel de cette 
pensée mélancolique, en rapport d'ailleurs avec l'expression de 
ce visage intelligent et maladif, viennent ingénieusement com- 
pléter une individualité morale et la rendent particulièrement 
attachante. Intéressant par cette étude de la vie intime, le tableau, 
à distance, est d'une tenue superbe, et le ton vert du fond, — un 
beau vert, plein, égal et de valeur moyenne, — accompagne de la 
manière la plus heureuse les colorations du pourpoint et des chairs, 
dont il fait admirablement ressortir l'éclat et la fraîcheur. Tout 
cela produit un ensemble inoubliable, où l'on sent à la fois la 
pensée et la main d'un maître, et si l'on veut apprécier exactement 
la supériorité d'Holbein, il suffit de le comparer avec ceux des 
artistes ses contemporains, dont pourtant l'habileté était grande; 
avec Bruyn, le peintre de Cologne, par exemple, ou avec Amberger, 
dont le Portrait du cosmographe S. Munster est un des meilleurs 
ouvrages. Entre ce portrait, si excellent qu'il soit, et celui de George 
Gyze, il y a toute la distance qui sépare le talent du génie. 

Après Holbeinet l'école de Diirer, l'art allemand a fini de vivre. 
A peine peut-on trouver çà et là, en suivant le cours des temps, 
quelques noms d'artistes qui, nés en Allemagne, vont à l'étranger 
pour y chercher des enseignemens ou pour y vivre. Rottenhammer, 
bien que compatriote d'Holbein, pourrait être classé parmi les 
Vénitiens, et Elsheimer, né à Francfort, se fixe à Rome, où ses com- 
positions et ses petits paysages jouissent de la faveur publique et 
exercent une vive influence sur Lastman d'abord, puis sur Rem- 
brandt lui-même à ses débuts. Peu à peu cet art bien affaibli s'ap- 
pauvrit encore. C'est à l'extrême pénurie où l'on était réduit alors 
que Mengs a dû d'être considéré comme un grand peintre, non- 
seulement à Dresde, mais jusque dans la patrie de Raphaël et dans 
celle de Velasquez. Angélica Kauffmann, qui n'a guère été moins 
célèbre, nous montre la molle fadeur de son pinceau dans cette tête 
d'expression où elle s'est représentée elle-même en bacchante, 
décolletée, les cheveux au vent, pour le plus grand bonheur des 
copistes de profession. Enfin avec ses deux tableaux du Colin- 
Maillard et du Jeu du coq, froids et lourds pastiches de Watteau, 
Chodowiecki a tenu à nous prouver que les plus habiles graveurs 
peuvent être de très mauvais peintres. 

III. 

Si les maîtres allemands, Holbein excepté, ne sont représentés 
que d'une manière fort insuffisante au Musée de Berlin, on y trouve 
en revanche un ouvrage capital de l'ancienne école des Flandres. 



LES MUSEES DE BERLIN. 97 

Ce sont les panneaux de Y Adoration de V Agneau, peints par les 
frères Van Eyck pour la décoration d'une chapelle de l'église Saint- 
Jean, aujourd'hui Saint-Bavon, à Gand. Vendus à vil prix en 1816 
par les administrateurs de cette église, ils furent achetés en 1821, 
avec la collection Solly, par le roi de Prusse. 

L'ensemble primitif comprenait douze panneaux disposés sur 
deux rangs, sept en haut et cinq en bas, et sauf ceux du centre, 
peints sur leurs deux faces. Le Musée de Berlin possède six de 
ces volets, et il a de plus acquis en 1823 deux des excellentes 
copies faites en 1558 par Michel Goxie. L'ensemble se trouve donc 
restitué presque dans son intégrité, puisqu'il n'y manque plus que 
Y Adam et XÈve du Musée de Bruxelles et la Vierge et le Saint-Jean 
qui, ainsi que les deux talileaux copiés par Coxie, sont demeurés en 
la possession de l'église Saint-Bavon. Fermés, les volets portent sur 
leurs faces extérieures V Annonciation, et, départ et d'autre, outre 
les Saints, les Prophètes et les Sibylles qui ont prédit la venue du 
Christ, les portraits des deux donateurs agenouillés, Jodocus de 
Vydt et sa femme hahella Burbiut. Une inscription latine aujour- 
d'hui effacée en partie et qui a donné lieu à de nombreux commen- 
taires, nous fournit à la fois les noms des donateurs et ceux des 
artistes : les deux frères Van Eyck. Elle nous apprend, de plus, que 
l'œuvre commencée par Hubert (l'aîné des deux) a été finie par son 
frère Jean et mise en place le 6 mai l/i32. L'époque de la commande 
étant restée ignorée, la part qui revient à chacun des frères dans 
l'exécution demeure fort difficile à établir. Toutefois il est permis 
de penser qu'avant sa mort, dont la date est connue (18 septembre 
1426), Hubert avait dû exécuter une notable partie du travail et 
qu'il en avait, en tout cas, fourni la composition. On s'accorde aussi 
généralement, et pour des raisons qui semblent assez plausibles, à 
attribuer à Jean les panneaux du bas, dans lesquels les figures sont 
de moindres dimensions et dont la supériorité est manifeste. 

Suivant un parti souvent adopté à cette époque, la décoration exté- 
rieure des volets a été tenue dans une gamme claire et une tonalité 
effacée. Les figures des deux saints (saint Jean-Baptiste et saint Jean 
l'Évangéliste) sont peintes en grisaille et placées dans des niches 
comme des statues gothiques. Quant aux donateurs, leur ressem- 
blance, on peut l'affu-mer, devait être frappante. La femme, vêtue 
très modestement, — capeline blanche, robe d'un rouge passé, avec 
des paremens verts au col et aux manches, — n'est pas de mine fort 
avenante; sa physionomie, un peu vulgaire, a une expression de 
volonté et de décision qui contraste avec celle de son mari. Lui aussi 
est simplement vêtu d'une large houppelande rouge bordée de four- 
rures; une aumônière noire pend à sa ceinture. 11 n'y a plus beau- 

TOAiE Li. — 1882. 7 



98 REVUE DES DEUX MONDES. 

coup de vie dans son regard, et il ne semble pas que beaucoup 
d'idées se soient jamais agitées sous son crâne dépouillé, à la peau 
amincie, luisante et collée aux tempes. L'Annonciation complète la 
série des sujets représentés sur les volets extérieurs. Les Van Eyck 
n'en ont pas modifié les données habituelles. Enveloppé dans un 
grand manteau blanc richement brodé d'or et retenu par une agrafe 
de pierres précieuses, l'ange Gabriel s'avance vers la Vierge, et tenant 
d'une main une tige de lis blanc, de l'autre il salue Marie. Celle-ci, vue 
de face, agenouillée, est chastement drapée dans un long vêtement 
blanc dont les plis épais retombent autour d'elle. Les mains croisées 
sur sa poitrine et les yeux levés au ciel, elle manifeste son humble 
abandon à la volonté divine. Au-dessus, plane la colombe mystique. 
Au fond, à travers les colonnettes des deux fenêtres gothiques, on 
aperçoit les toits de maisons d'apparence modeste, peut-être l'habi- 
tation des donateurs, avec leurs pignons flamands qui se découpent 
sur un ciel pâle. L'aspect effacé des panneaux extérieurs contraste 
vivement avec la magnificence et l'éclat que présentent les peintures 
intérieures. Comme ces parfums subtils qui révèlent aussitôt leur 
puissance dès qu'on vient à ouvrir les vases qui les contiennent, 
ainsi la riche harmonie, l'animation, la variété des scènes et la 
splendeur du coloris se découvrent à vous tout d'un coup quand 
les volets sont déployés. Ce n'était, au dehors, que l'annonce et la 
préparation du mystère, vous en voyez maintenant l'accomplisse- 
ment et la glorification. Groupés autour des imposantes figures de 
Dieu le Père, de la Vierge et de saint Jean, des anges, presque de 
grandeur naturelle, apparaissent couverts de robes de brocart 
rouges, vertes, bleues, ornées des plus riches broderies. Les uns 
chantent, debout devant un lutrin, pendant que l'un d'eux marque 
le rythme ; d'autres, rangés à côté de sainte Cécile, assise à son 
orgue, jouent de divers instrumens. Sur leurs visages ronds et 
vermeils , aux types bien flamands , le peintre a naïvement 
exprimé l'ardeur qui anime tous les exécutans de ce céleste concert. 
Les sourcils froncés, les yeux demi-clos, ils font effort pour se tirer 
avec honneur du diflficile passage où ils sont engagés. Ces détails, 
d'un réalisme ingénu, peuvent sembler ici un peu puérils, mais tous 
les arts ont admis, à leur début, ces traits familiers , et les maîtres 
italiens, bien que leur goût soit réputé plus pur et leur style plus 
%vé, nous en ofl^riraient plus d'un exemple. Un tel naturalisme, il 
est vi'ai, devient moins supportable quand il s'attaque à la repré- 
sentation du corps humain dans sa nudité. Aussi ne pouvons-nous 
déplorer beaucoup l'absence, à Berlin, des deux panneaux d'Adam 
et Eve, qui, distraits de cet ensemble, étalent au musée de Bruxelles 
leur laideur farouche et un peu bestiale. 

En revanche, les quatre panneaux du bas, avec leurs figures de 



LES MUSEES DE BERLIN. 99 

dimensions plus restreintes, sont de purs chefs-d'œuvre et consti- 
tuent, à notre avis, la partie la plus remarquable de ce prodigieux 
travail. A gauche de \ Adoration de V Agneau (le tableau central, 
remplacé ici par la copie de Michel Coxie), les Défenseurs du Christ 
mènent leur brillante chevauchée. Magnifiquement parés, tout étin- 
celans de pierreries, les rois, les princes, les guerriers s'avancent, 
les étendards flottant au vent, l'épée au poing, résolus, pleins de 
courage et sûrs de vaincre. A côté d'eux, les Juges intègres, dans 
des costumes plus pacifiques, cheminent paisiblement sur leurs 
débonnaires montures. Parmi eux la tradition veut que les deux 
peintres se soient représentés : Hubert, au premier plan, monté sur 
un cheval blanc, emmitoufïlé dans une pelisse fourrée, un visage 
honnête, placide, avisé, et, un peu plus loin, Jean, de physionomie 
plus vive, l'air avenant, le regard observateur. Entre toute ces figu- 
res, dont pourtant l'individualité est si nettement accusée, il n'en 
est pas, en effet, qui semblent plus vivantes, ni mieux caractérisées 
que celles de ces deux cavaliers. A droite, faisant pendant aux 
juges et aux guerriers, les Ermites^ aux longues barbes blanches, 
sortent de leurs grottes ou de leurs retraites. Leurs attitudes sont 
graves, leurs visages austères et vénérables, et sur leurs robes de 
bure pendent les chapelets qui mesurent pour eux les longues 
heures de la vie solitaire. Madeleine et Marie l'Égyptienne sont 
confondues dans leurs rangs. Enfin, sur le dernier panneau, saint 
Christophe, un géant à la mine sauvage, marche à la tête de la 
troupe des Pèlerins et guide à travers le monde leur course 
aventureuse pour les amener aux pieds de V Agneau, le centre 
et l'objet de toutes les adorations de ces fidèles serviteurs. Derrière 
ce cortège où se trouvent réunies toutes les conditions de la 
société chrétienne, un admirable paysage ouvre ses vastes horizons. 
Des prairies émaillées de fleurs étendent leur tapis, et du miheu 
des sombres végétations qui couronnent les rochers, sortent çà 
et là les silhouettes d'arbres exotiques, des orangers chargés de 
fleurs et de fruits, des cyprès, des pins parasols et des palmiers. 
Sur les montagnes s'étagent des villes et des châteaux forts, et des 
volées d'oiseaux s'ébattent librement dans le ciel d'un bleu pro- 
fond, où flottent quelques nuages d'argent. 

Telle est cette œuvre grandiose et complexe qui défie toute des- 
cription. D'où venait donc cet. art qui, à peine né, apparaissait ainsi 
armé de toutes pièces et osait affronter de pareils sujets? Gomment 
s'était-il affranchi des lenteurs qui, d'ordinaire, accompagnent toute 
tentative humaine? Gomment, se posant, dès ses débuts, les plus 
difficiles problèmes, arrivait-il, du premier coup, aies résoudre tous? 
Parmi les causes qui peuvent exphquer sa subite apparition, les 
exemples des peintres de l'école rhénane ont tenu sans doute une 



100 REVUE DES DEUX MONDES. 

assez large place. Maître Wilhelm et ses prédécesseurs anonymes 
avaient ébauché, non sans grâce, le programme de cet art nou- 
veau, et vaguement ils en avaient pressenti les voies. Mais, sans 
parler des procédés qu'inauguraient les Van Eyck, il y a dans leurs 
compositions, dans leur dessin, dans leur coloris quelque chose de 
voulu, d'achevé, de parfait qui dépasse de bien loin ces timides 
tâtonnemens. Quelle qu'ait pu être l'influence de l'école rhénane, 
en Flandre même, un goût plus pur et un sentiment plus élevé de 
l'art s'étaient depuis longtemps manifestés dans la statuaire de bois 
ou de pierre, et surtout dans la peinture des miniaturistes. A la 
cour des ducs de Bourgogne, l'une et l'autre brillaient d'un vif 
éclat, et quand on cherche l'origine et le centre de ce mouvement 
de rénovation qui se produisit alors dans les lettres et dans les 
arts au nord de l'Europe, c'est toujours, on le voit, vers les princes 
de cette maison que l'on est ramené. Les « ymaigiers » qui tra- 
vaillaient pour eux étaient les plus renommés de ce temps , et la 
bibliothèque qu'ils avaient formée passait à bon droit pour « la plus 
riche et noble librairie du monde. » Le soin même que prenait 
Philippe le Bon d'attacher Jean Van Eyck à sa personne en qualité 
de « peintre et valet de chambre » témoigne autant en faveur du 
talent de l'artiste que du goût du prince. Celui-ci d'ailleurs n'avait 
eu qu'à s'applaudir de son choix. Dans cette condition d'une domes- 
ticité qui, à cette époque, n'avait rien d'humiliant. Van Eyck s'était 
montré fidèle serviteur et peintre habile. Chargé à plusieurs reprises 
de missions lointaines et délicates, il s'en était acquitté avec hon- 
neur. Au retour d'un voyage à Lisbonne, entrepris pour aller faire 
le portrait de la princesse Isabelle de Portugal, que Philippe avait 
eu un moment la pensée d'épouser, il avait reçu de nouvelles 
preuves de la bienveillance du duc, qui se plaisait à vanter « sa 
loyauté et prudhomie. )> Entouré de ces précieux encouragemens, 
le peintre, en se fixant successivement à Bruges et à Gand, ne pou- 
vait trouver pour le développement de son talent un milieu plus 
favorable que ces deux villes dont, à ce moment, la richesse et la 
culture intellectuelle étaient tout à fait remarquables. 

Si grande cependant qu'on suppose la part de ces secours exté- 
rieurs, le génie des Van Eyck peut seul expliquer des œuvres dont 
l'originalité et la perfection laissent à une telle distance tout ce qui 
s'était fait jusque-là. Quand, à la mort de son frère, Jean resta seul 
chargé de l'achèvement du travail commandé par Jodocus de Vydt, 
le double emploi de peintre et de valet de chambre était loin, 
paraît-il, d'absorber son activité, car de lh2Q à 1/132 il put le mener 
à fin. C'est certainement à cette époque qu'il convient , en effet , 
de rapporter l'exécution des panneaux du bas, dans lesquels les sou- 
venirs de la végétation du Midi ont trouvé place. Jean était alors 



LES MUSÉES DE BERLIN. 101 

dans sa pleine maturité. Aux dons les plus heureux il avait pu 
ajouter le bénéfice de l'intelligente direction qu'il avait reçue de 
son frère et celui d'une complète expérience de la vie. Gomme son 
esprit, son talent n'avait pas cessé de grandir, et il était prêt pour 
l'œuvre colossale à laquelle il devait se consacrer tout entier, une 
des plus vastes que jamais artiste ait pu rêver, une de celles qui, 
exigeant la réunion de toutes les qualités du penseur et du peintre, 
lui permettaient le mieux de montrer tout ce qu'il valait. 

D'autres viendront après Van Eyck qui se tailleront des tâches 
plus restreintes et des spécialités plus modestes. Il y aura des pein- 
tres de genre, de portraits, de paysage, d'architecture, de fleurs ou 
de nature morte : Van Eyck aura fait excellemment tout cela. Comme 
portraitiste, il vaut Holbein, et Breughel, à ses meilleurs jours, 
n'aurait pas su mieux peindre le beau lis blanc que l'ange Gabriel 
tient à la main. D'un bout à l'autre de cette immense épopée, l'exé- 
cution est merveilleuse. Le dessin, très personnel, pénétrant, incisif 
et rigoureusement exact, insiste sur les traits physionomiques avec 
un sens profond de la vie. S'il a plus de virilité que de grâce, s'il 
excelle surtout à reproduire avec force un mâle visage, les deux 
saintes femmes qui se mêlent au cortège des ermites nous montrent 
qu'à l'occasion il sait aussi exprimer le charme de la beauté fémi- 
nine. La couleur a le même caractère de puissance et de plénitude 
que le dessin. Bien que montée au plus haut degré d'intensité, elle 
arrive toujours à trouver des ressources et à les varier. Ses transpa- 
rences sont si veloutées, ses profondeurs si mystérieuses, son éclat 
si magnifique qu'on se demande quels principes subtils et quelles 
mixtions savantes ont pu produire ces bleus, ces verts, ces rouges 
dont la violence serait excessive s'ils ne se tempéraient entre eux. 
A distance, en effet, leur richesse est contenue, et l'aspect de l'en- 
semble reste plutôt grave que brillant. Quant à la touche, elle semble 
défier la nature, à force de souplesse. 11 n'est pas d'objet dont elle 
n'ait raison et qu'elle ne mette en quelque sorte sous vos yeux : 
carnations, étoffes, marbres, métaux, pierres précieuses, toute ma- 
tière est rendue dans sa forme, sa couleur, sa substance. Où que 
le regard se porte, il ne trouvera jamais en défaut ce pinceau 
posé, précis, scrupuleux, qui prend la quantité qu'il faut de cou- 
leur, avec sa nuance et son degré d'intensité, l'applique comme il 
convient et donne au travail la qualité et le fini qu'il doit avoir. 
Large et simple si on s'en tient à l'aspect d'ensemble, ce travail, 
observé en détail, ne découvre que des mérites nouveaux à l'examen 
le plus attentif. Aucun abandon d'ailleurs, pas de ces facilités char- 
mantes ni de ces sous-entendus que l'art connaîtra plus tard. Ne 
comptez pas sur pareilles surprises, ou plutôt n'en cherchez pas 
d'autre que celle d'une perfection toujours égale à elle-même. A k 



102 REVUE DES DEUX MONDES. 

voir, vous seriez tenté d'oublier que le procédé lui-même ici est 
nouveau, et que le peintre en est l'inventeur. Ces panneaux, ces 
huiles, ces couleurs, il a dû les préparer, et tous ces soins, dont 
depuis longtemps nos artistes se sont déchargés, ont été pris avec 
une telle vigilance, ils aboutissent à une pratique si excellente, tout 
cela est si indissolublement uni, si résistant qu'après plus de quatre 
siècles et demi l'œuvre semble faite d'hier. Elle est restée intacte 
et éclatante sous son émail, tandis qu'à peine terminées, et souvent 
Dieu sait comme! la plupart des peintures de notre temps se ternis- 
sent déjà ou s'en vont en lambeaux. 

Le musée de Berlin possède encore deux autres œuvres de Jean 
Van Eyck; l'une, signée et datée de 1Z|38, porte la modeste devise 
du peintre : « Als ichkann » (Du mieux que je peux). C'est une tête 
de Christ de grandeur naturelle vue de face et qui présente bien 
le même caractère que la figure de Dieu le Père dans V Adoration 
de V Agneau. L'autre est ce curieux portrait de V Homme à l'œillet, 
provenant de la collection Suermondt et que la belle gravure de 
M. Gaillard a fait connaître. Le travail des années est accusé d'une 
manière impitoyable sur le visage terne, parcheminé, sillonné de 
rides et de plis nombreux. Mais le regard de ce petit œil gris est 
resté clair, et l'expression de cette physionomie prudente et un peu 
soupçonneuse demeure encore singulièrement vivante. 

Ainsi que toujours on peut l'obseiver au début de l'histoire de 
l'art, à l'apparition de génies tels que les Van Eyck succède une 
période d'assimilation, de recueillement, de recherches partielles et 
ingrates. Les foules qui suivent ces hommes extraordinaires ne vont 
point du même pas. Embarrassées dans les difficultés de la route, 
il leur faut parfois bien des efforts pour qu'elles les rejoignent sur 
les sommets où seuls, du premier coup, ils sont parvenus. Comme 
en Italie après Giotto, en Flandre après les Van Eyck, ce temps d'ar- 
rêt sera long. Le talent n'est guère moindre cependant chez leurs 
successeurs, notamment chez Van der Weyden et Dyrk Bouts, dont 
le musée de Berlin possède d'importans ouvrages. Mais ce talent 
d'exécution très réel s'aUie à des étrangetés de style ou de composi- 
tion qui, dans l'école, deviendront de plus en plus déplaisantes. Après 
une éclosion si brillante, la peinture semble rétrograder et son habi- 
leté toute matérielle est impuissante à masquer les fautes de goût qui 
se voient dans la plupart de ses productions à cette époque. On est 
heureux quand, par hasard, le charme d'un sentiment plus person- 
nel arrive à s'y faire jour, comme dans cette Vierge de Memling 
qui, bien que fatiguée par le temps, montre la fleur de poésie et 
l'expression de suavité qui font l'originalité de ce maître. Après 
Memling d'ailleurs , la forte unité de l'école primitive est bientôt 
rompue et, parmi les œuvres assez nombreuses que compte ici cette 



J 



LES MUSÉES DE BERLIN. iOS 

période intermédiaire qui s'étend jusqu'à Rubens, il serait aisé de 
démêler celles qui, — comme V Annonciation et le Jugement der- 
nier de Petrus Gristus, le Christ sur la croix de Gérard David, et 
surtout la Vierge glorieuse de Quintin Massys, — attestent la per- 
sistance des anciennes traditions nationales, et celles où Yan Orley 
et Mabuse, par exemple, laissent voir une préoccupation assez malen- 
contreuse du style italien, qu'ils travestissent en croyant l'imiter. 

Entre ces fluctuations contraires l'art va s'amoindrissant peu à 
peu. Dans le portrait seulement, il parvient à se maintenir à un 
niveau supérieur. Ce n'est pas là du reste un fait isolé. L'influence 
décisive que le portrait a exercée sur les destinées de la peinture se 
manifeste clairement à travers son histoire. En essayant de repro- 
duire un visage humain avec la variété infinie des modifications que 
l'âge, le sexe, le tempérament et les habitudes apportent dans son 
aspect, l'artiste est aux prises avec les exigences à la fois les plus 
délicates et les plus précises. A d'aussi salutaires enseignemens se 
sont formées toutes les écoles, et après y avoir acquis leur indépen- 
dance, c'est grâce à eux encore qu'elles ont échappé à l'étroitesse 
des conventions qui pouvaient fausser leur développement. En face 
de son modèle, tout peintre digne de ce nom est tenu à une sincé- 
rité absolue. Tel qui dans ses compositions est affecté, peu naturel, 
esclave d'un maître ou systématiquement rivé à une doctrine, arrive, 
comme par une sorte de dédoublement de lui-même, à redevenir 
simple, naïf, à être même original quand il ne cherche plus qu'à 
exprimer la fidèle ressemblance de l'être humain qui pose devant 
lui. Le réalisme un peu gauche qui dépare les sujets mythologiques 
ou sacrés où s'égarent la plupart des peintres de la Flandre qui ont 
suivi les van Eyck, est presque une qualité dans les consciencieux 
portraits que quelques-uns d'entre eux nous ont laissés. Henri de 
Blés, dont la valeur comme paysagiste nous parait un peu surfaite, 
se révèle au musée de Berhn comme un excellent portraitiste. A 
côté de lui, Mabuse, Martin van Heemskerke, Ant. Moro avec ses 
Chanoines d'Utrecht, et même des artistes moins en vue, tels que 
Neuchâtel et les Fourbus, démontrent amplement aussi ce qu'était 
encore cet art du portrait quand déjà toute originalité avait à peu près 
disparu de l'école. Mais, le portrait excepté, la décadence s'accuse 
de plus en plus. Entre les représentans attardés d'un archaïsme qui 
n'a plus la naïveté pour excuse et les prétendus novateurs qui croient 
s'inspirer de l'Italie dans des œuvres bâtardes aussi dépourvues de 
style que de naturel, la peinture des Flandres semble, par un 
affaiblissement graduel, marcher vers un complet épuisement. Quand 
on voit la Minerve avec les Muses et toutes les fades allégories aux- 
quelles Otto van Veen a dû sa célébrité, rien ne fait présager qu'une 
rénovation soit prochaine, ni surtout que la gloire en soit réservée 



104 REVUE DES DEUX MONDES. 

à l'élève d'un tel maître. Mais le prodige éclatant qu'à l'origine le 
génie des Van Eyck avait réalisé, le génie de Rubens allait, dans 
des conditions tout aussi imprévues, en renouveler le miracle. 

Le musée de Berlin, bien qu'il porte le nom de Rubens inscrit 
quinze fois à son catalogue, ne possède cependant aucune de ces 
productions capitales telles qu'en ont la plupart des grandes gale- 
ries de l'Europe. Le désir très louable de combler cette lacune a sans 
doute contribué pour beaucoup à l'achat récent du grand tableau de 
Neptune et Amphitrite, qui, au printemps dernier, a été payé au 
comte de Schœnborn la somme respectable de 250,000 francs. Le 
prix élevé aussi bien que le mérite fort discutable de ceite toile ont 
soulevé entre la presse berlinoise et la direction des musées une 
polémique longue et acharnée. Pour nous, qui n'avons aucune rai- 
son de nous passionner en cette affaire, il nous paraît que l'œuvre 
dont il s'agit ne mérite ni les louanges ni les critiques excessives 
dont elle a été l'objet. Son attribution à Rubens, tour à tour niée et 
soutenue avec une grande abondance d'argumens, nous la trouvons 
possible, mais sans penser pour cela qu'elle fasse grand honneur 
au maître. Dans cette composition assez banale , une seule figure , 
celle d'Amphitrite, nous semble digne de lui, à cause de son exécu- 
tion facile et de la blonde et claire transparence de ses ombres. 
Quant aux autres personnages, ils sont d'une insignifiance parfaite; 
le coloris général est dépouillé et la facture froide et sans charme. 
Assez peu recommandable par son mérite, l'œuvre deviendrait inté- 
ressante par sa date, s'il fallait toutefois accepter celle de 1609, à 
laquelle conclut un des directeurs (1). La thèse nous paraît peu sou- 
tenable. En admettant que l'œuvre soit sortie de l'ateher de Rubens, 
c'est plus tôt ou plus tard, croyons-nous, qu'il conviendrait d'en 
placer la date : plus tôt, si on la suppose tout entière peinte de sa main 
encore inexpérimentée ; plus tard, si, pour expliquer les traces nom- 
breuses de timidité ou do défaillance, on consent à y reconnaître la 
collaboration des élèves, dont, quelques années après 1609, le maîti-e, 
désireux de battre monnaie, utilisait un peu trop largement le con- 
cours. Sans être un chef-d'œuvre, le SaiJit Sébastien du musée de 
Berlin, qu'on s'accorde à considérer comme ayant été peint vers 1 606, 
pendant le séjour de Rubens en Italie, nous montre une entente 
du tableau, une décision, des qualités de coloris et un entrain qui 
font par trop défaut à cette grande machine mythologique. 

Sans nous arrêter aux autres toiles plus ou moins suspectf^s, plus 
ou moins insignifiantes qui se réclament du nom de Rubens, nous 
trouverons une expression plus heureuse de son talent dans ses 

(1) Neptune et Amphilrite de Rubens, article de M. J. Meyer. Jalirbuch der Kœni- 
glichen Kunstsammlungen, 1881. 



LES MUSEES DE BERLIN. 105 

esquisses, les unes très sommaires et enlevées en quelques traits, 
comme la Prise de Tunis; les autres poussées jusqu'à cet état de 
demi -achèvement auquel, avec un tel maître, on ne voit pas ce 
qu'on pourrait ajouter. Tels sont, par exemple, le Christ mort, un 
petit tableau très pathétique et d'un sentiment tout moderne, et 
surtout le Persée et Andromède , une merveille où l'on retrouve 
Rubens tout entier avec ses meilleures qualités. Ce n'est pas que 
les deux personnages principaux soient des modèles de beauté et 
de noblesse académique. Epaisse et rebondie, la jeune fdle semble 
un peu trop faite pour tenter la férocité du monstre auquel elle 
vient d'échapper, et son libérateur, empanaché comme un héros de 
théâtre, n'offre pas non plus 'un type d'une bien haute distinction. 
Quant à la robuste monture de Persée, elle paraît plutôt taillée pour 
traîner les camions des brasseurs d'Anvers que pour voler dans les 
airs. Tout cela saute aux yeux, et pourtant on y songe à peine, ce 
qui manque sous le rapport du style étant ici compensé et bien 
au-delà, par la vie, le mouvement, l'à-propos, par les mille détails 
ingénieux et piquans de la composition elle-même. Quelle char- 
mante invention, entre autres, que ces petits Amours qui s'empres- 
sent autour du jeune couple, l'un se dressant sur ses pieds pour 
arriver à dénouer les liens qui retiennent Andromède, l'autre prenant 
par la bride le cheval qui hennit d'aise, les deux autres enfin, comme 
des gamins espiègles, s' aidant à escalader le paisible coursier pour 
s'installer sur sa large croupe ! Et que dire de l'exécution ? Com- 
ment donner idée de l'harmonie joyeuse et du doux éclat de ce 
chef-d'œuvre? Quel bouquet de gaîtés et quels heureux voisinages 
de couleurs présentent ces petits corps fermes et souples, avec 
leurs têtes blondes, leurs chairs roses, piquées, au bon endroit, d'un 
luisant qui en avive la fraîcheur, ce cheval gris avec ses grandes 
ailes d'un blanc nacré, ce ciel d'un bleu amorti et cette mer glauque, 
dont l'écume rejaillit en éclats blanchâtres! Et comme partout la 
facture est animée, plaisante à voir, éclose spontanément en quelque 
sorte ! Comme tout cela enfin respire la facilité et le bonheur de 
vivre et de s'épanouir sous vos yeux! 

Le plus célèbre des élèves de Rubens, Van Dyck, compte à Berlin 
plusieurs ouvrages de grande dimension et dans lesquels on le voit 
peu à peu se dégager de l'influence de son maiire. Ce sont comme 
autant d'étapes successives dans sa carrière de peintre d'histoire. 
Le Christ mort est une magnifique composition qui probablement 
a suivi de peu son retour d'Italie. On n'y trouve plus guère trace, 
en effet, de ses origines flamandes, et, avec quelque chose du goût 
d'André del Sarto pour le choix des formes et la distinction du des- 
sin, on reconnaît aussi dans le coloris une préoccupation positive 
des Vénitiens. Le Saint Jean est même une réminiscence formelle de 



106 REVUE DES DEUX MONDES. 

la belle figure du même saint dans la Mise au tombeau du Louvre, 
une des plus sublimes inspirations du Titien. Mais la disposition 
générale, l'harmonie expressive de la couleur et de l'exécution, l'élé- 
gance et l'abandon du corps du Christ, le désespoir touchant de Made- 
leine et de la Vierge, sont autant de traits qui appartiennent bien à 
Van Dyck. Comme tout artiste qui sent sa valeur, il n'a pas subi 
passivement l'action des maîtres avec lesquels il vient de vivre en 
Italie ; son admiration a été féconde, il a développé à leur contact 
les côtés délicats et tendres de son propre talent, et il s'est assimilé 
les enseignemens qui convenaient le mieux à sa nature. Un seul 
portrait, celui du Prince de Carignan, mérite d'être cité après ce 
Christ-^ encore n'a-t- il, malgré sa valeur, qu'une importance secon- 
daire dans l'œuvre de Van Dyck. 

Nous glisserons rapidement sur les autres élèves ou contempo- 
rains de Rubens, sur Snyders, Breughel et Teniers, qui, bien que 
très convenablement représentés au musée de Berlin, n'y ont pas 
cependant de révélations très neuves à nous faire. Brauwer nous 
réserve; au contraire, une vraie surprise en nous offrant ici un des 
rares spécimens de son talent de paysagiste. Ce Berger, signé de 
son monogramme, suffirait à justifier à nos yeux, et mieux encore 
qu'aucune autre de ses œuvres, la haute estime où le tenaient les 
deux plus grands artistes de son temps, Rubens et Rembrandt. Le 
motif est cependant des plus humbles- Au milieu d'une pauvre cam- 
pagne, assis sur un tertre de sable où croît une herbe sèche et clair- 
semée, un petit pâtre, entouré de quelques moutons, joue du chalu- 
meau près de son chien, qui, les yeux fixés sur lui, paraît goûter 
cette rustique distraction. Plus loin, on découvre une chaumière à 
demi cachée dans les arbres, et derrière des broussailles rabougries, 
s'étend une maigre prairie gagnée sur la dune qui ferme l'horizon. Au- 
dessus, un ciel léger, vif, argentin, avec un soupçon de bleu brouillé 
dans des nuages blancs. Ces élémens sont bien modestes, en vérité, 
mais la peinture est exquise. Merveilleuse de facilité et d'à-propos, 
sans appuyer jamais, sans paraître même y prendre garde, l'exécu- 
tion donne du prix à tout ce qu'elle touche. L'harmonie n'a pas 
été obtenue non plus par des moyens bien compliqués ; quelques 
tons passés, des verts neutres, des gris bleuâtres, des jaunes et des 
rouges amortis en font tous les frais. De ces couleurs, qui n'ont 
rien de rare, Brauwer a tiré les plus charmantes résonances et les 
accords les plus finement nuancés. C'est le propre des maîtres de 
beaucoup exprimer avec si peu d'effort et de trouver des richesses 
à côté desquelles bien d'autres avant eux sont passés. Il semble 
qu'échappé pour un moment aux taudis enfumés où il vit d'ordi- 
naire, Brauwer ce jour-là se soit enivré d'air et de lumière. Tout 
lui paraît radieux, limpide, enveloppé; formes et couleurs sont 



LES MUSÉES DE BERLIN. 107 

comme transfigurées devant lui, et il n'est pas jusqu'à ce petit 
paysan qui, avec sa toque et son pourpoint rougeâtres, ne prenne 
devant ses yeux je ne sais quelle grâce naturelle que, si amusans 
qu'ils soient, les balourds et les rustauds de ses tavernes ne nous 
feront jamais oublier. Une seule chose nous étonne, c'est qu'après 
avoir mené sa palette à pareille fête, Brauwer n'y soit pas retourné 
plus souvent, et qu'il n'ait qu'à de trop rares intervalles renouvelé les 
échappées buissonuières d'où il pouvait rapporter pareils chefs- 
d'œuvre. Et quel regret aussi qu'un tel bijou acheté à Paris en 
1878, pour un prix très modéré, nous a-t-on dit, ne soit pas entré 
au Louvre, où il eût tenu si dignement sa place, et montré quel fin 
paysagiste était ce peintre de cabarets ! 

Hais, le maître de Brauwer, n'a pas ici moins de onze portraits. 
Si vous ne trouvez pas dans cet ensemble une de ces œuvres hors 
ligne, telles qu'en possède le musée de Harlem, toutes du moins 
sont instructives, et miniatures ou portraits de grandeur naturelle 
tableaux posément peints ou simples pochades bâclées à la diable, 
fourniraient ample matière à l'étude de ce talent dont la souplesse 
égale l'entrain. Toujours expéditif et ne laissant point à ses modèles 
le temps de s'ennuyer; toujours large, même quand dans les pro- 
portions les plus minimes il se propose d'atteindre l'expression de la 
vie dans ce qu'elle a de de plus intime, Hais nous a laissé des images 
fidèles de personnages très divers. A côté d'une fillette de noble 
maison, voici un ménage d'honnêtes bourgeois, puis un élégant 
cavalier, et un prédicateur célèbre de ce temps, Jean Acroniiis; 
enfin Hille Bobbe, la vieille sorcière de Harlem, dont la face bes- 
tiale, enlaidie d'un vilain rire et brossée en quelques minutes par 
l'artiste, est désormais assurée d'arriver à la postérité tout aussi 
sûrement que le visage austère de notre Descartes. 

Comme Brauwer, Hais appartient presque aussi bien à la Hollande 
qu'à la Flandre, et en passant avec eux de l'une à l'autre école, la 
transition est à peine sensible. Jusqu'à cette date d'ailleurs, entre les 
deux les différences sont moins tranchées qu'on ne les a faites, et 
longtemps leurs limites restent indécises. On y remarque commodes 
pénétrations mutuelles, qu'expliquent assez une origine commune et 
des rapports de voisinage naturellement étroits. Certes, à les 
prendre à leur sommet, dans Rubens et Rembrandt, ces analogies 
ont cessé et les dissemblances s'accusent alors profondément; mais 
à côté de ces deux noms, combien d'autres pourraient prêter à des 
rapprochemens? Breughel, Teniers, Brauwer, ne paraissent-ils pas 
aussi hollandais que flamands? Avec eux, Comélis de Vos et 
G. Coques lui-même ne nous offriraient-ils pas à Berlin des por- 
traits qui semblent se rattacher à cette consciencieuse école de 
Mii'evelt, des Morelze, des Ravestejn et des J. G, Guyp, tous repré- 



108 REVUE DES DEUX MONDES • 

sentes aussi par des productions choisies ; école dont nous voyons 
van der Helst et un autre artiste bien moins connu, van Tempel, 
continuer et soutenir honorablement ici la tradition? 

Un des derniers et des meilleurs parmi cette forte génération qui 
a précédé Rembrandt, Th. de Keyser, tient dignement son rang avec 
un de ses plus remarquables ouvrages. Nous voulons parler des 
deux volets de ce retable de chaque côté duquel un père et son 
fils, une mère et sa fille, agenouillés et recueillis, se tiennent en 
prières. La peinture, très étudiée, est datée de 1628. Il faut donc 
renoncer à reconnaître chez de Keyser, ainsi que Burger inclinait 
un peu trop à le faire, l'influence de Rembrandt. A cette date, Rem- 
brandt était loin d'une telle perfection, et c'eût été bien plutôt à 
lui à profiter de pareils enseignemens. Ceux qu'il avait pu rece- 
voir étaient, en effet, des plus médiocres, et Lastman serait tout à 
fait inconnu aujourd'hui sans son illustre élève. Ses deux tableaux : 
la Fuite en EgyjJte et le Baptême de Veunuque, sont de la facture 
la plus gauche et du goût le plus grotesque. Quant à Rembrandt 
lui-même, s'il n'a pas ici un seul de ces chefs-d'œuvre, comme la 
Hollande, l'Ermitage, le Louvre et aussi la plupart des collections de 
l'Allemagne en possèdent, nulle part ailleurs, du moins, on ne peut 
mieux étudier les commencemens de son talent et en suivre les 
progrès. Dans le Peseur d'or, une peinture assez lourde, datée de 
1627, il est curieux de voir la place que tient déjà dans ses préoccu- 
pations ce problème des contrastes lumineux qu'il aborde pour la 
première fois. Bien souvent il y reviendra plus tard et il le retour- 
nera de mille manières avant de s'arrêter à une solution qui le 
satisfasse. Mais il reconnaît bientôt qu'il n'est pas encore mûr pour 
l'affronter, et dans les œuvres qui vont suivre, il s'appliquera à 
rendre avec la plus minutieuse exactitude les apparences réelles 
des choses. Ce caractère de précision extrême se retrouve, en effet, 
dans une petite figure de femme assise et dans une composition 
mythologique, le JRapt de Proserpine, qui datent l'une et l'autre de 
1632. N'était le titre porté au livret, vous auriez quelque peine à 
reconnaître le sujet de cette dernière scène, car, interprétées par 
Rembrandt, les poétiques légendes de l'antiquité deviennent assez 
méconnaissables. Il est vrai qu'une grande composition biblique : 
Samson menaçant son beau-père, n'est pas, non plus, d'une clarté 
bien évidente, puisque longtemps on a voulu y voir un trait de la 
vie du duc Adolphe de Gueldre. Le type du personnage principal, 
son costume et l'épaisse forêt de cheveux crépus qui couronne sa 
grosse tête sont mieux d'accord avec la désignation aujourd'hui 
admise. Rembrandt n'a pas manqué une si belle occasion de tirer 
de sa garde-robe orientale tout ce qu'elle contenait de plus magni- 
fique. Ainsi paré et armé à la turque, le géant brandit avec fureur 



LES MUSÉES DE BERLIN. 109 

son poing fermé vers son beau-père, un vieillard aux traits élé- 
gans et fins qui, en homme avisé, se tient derrière une porte bar- 
dée de fer, la main sur le loquet d'une lucarne entr'ouverte, hors 
des atteintes de ce terrible gendre et tout prêt à s'esquiver. L'ac- 
tion, on le voit, ne comporte pas grand intérêt, et la peinture, qui 
d'ailleurs a souffert, ne montre aucune de ces recherches de cou- 
leur, de lumière ou de sentiment, qui, par un admirable accord, se 
montrent parfois réunies dans certaines œuvres de Rembrandt, dans 
un soi-disant Portrait de Saskia, par exemple, qui à Berlin est son 
meilleur ouvrage. Commençons par dire cependant que nous ne 
pouvons y retrouver les traits bien connus de sa compagne, tels 
qu'il les a reproduits dans la consciencieuse image du Musée de 
Cassel. Elle est charmante, cette jeune femme au riche costume, 
avec son teint éblouissant, ses lèvres vermeilles et ce front pur sur 
lequel se jouent en gracieuses spirales quelques cheveux follets. 
Mais , toute vivante qu'elle est , elle semble bien une création du 
peintre plutôt qu'un portrait. Dans l'expression indéfinissable de son 
regard, dans la grâce attachante et mystérieuse de sa physionomie, 
il y a certainement quelque chose qui dépasse la simple représenta- 
tion de la nature et que seul le génie de Rembrandt pouvait y ajouter 
De beaux portraits de G. Flinck et de F. Bol, et celui d'un vieux 
savant à cheveux blancs attribué à N. Maes forment la meilleure 
part des œuvres des élèves de Rembrandt ; dans leurs compositions, 
au contraire, ils ont imité de trop près les procédés et jusqu'aux 
bizarreries du maître. Devant la sienne leur personnalité s'efface 
complètement. Mais si, comme eux, quelques-uns des contempo- 
rains de Rembrandt ont été à ce point dominés par son influence, 
l'école hollandaise, dans son ensemble, conserve en face de lui son 
originalité, et présente une très riche variété de talens ayant chacun 
sa valeur et son caractère propres. Terburg est l'un des plus exquis. 
A côté d'une Consultation datée de 1635, un de ses premiers ouvra- 
ges, voici plusieurs de ces petits portraits pour lesquels le peintre 
avait, de son temps, acquis une légitime réputation. Ce sont géné- 
ralement des gens graves, les amis ou les alliés de Terburg, car 
celui-ci, à l'encontre de quelques-uns de ses confrères d'alors, était 
aussi un personnage et il devait lui-même exercer pendant plusieurs 
années les fonctions de bourgmestre de la ville de Deventer. Ce 
magistrat correct était, à l'occasion, le peintre de toutes les élégan- 
ces. Son tableau de la Remontrance paternelle (bien qu'à certains 
égards inférieur à la répétition du Musée d'Amsterdam) suffirait à 
le prouver. La figure de la jeune fille vue de dos est d'une grâce 
extrême et la fameuse robe de satin blanc dont elle est vêtue est un 
prodige d'exécution. On connaît, au surplus, le tableau par la gra 
vure de Wille, qui le premier a imaginé cette ùéûgridliou, la Remon- 



110 REVUE DES DEUX MONDES. 

trance paternelle. Malgré l'invraisemblance de ce titre, qui ne 
s'accorde guère avec l'âge des personnages mis en présence, Goethe 
a cru devoir le confirmer par le commentaire qu'il a donné de la 
composition de Terburg dans les Affinités électives. Goethe cédait à 
une manie trop commune à cette époque et à laquelle Diderot, dans 
ses Salons, avait aussi largement sacrifié : celle de croire qu'une 
anecdote romanesque accolée à une œuvre d'art doit ajouter à son 
prix et la recommander à notre admiration. Sans rendre Terburg 
responsable de la dénomination infligée à son œuvre, nous préfé- 
rons, et de beaucoup, à celle-ci cette Famille du rémouleur^ sur 
laquelle il serait, croyons-nous, difficile de broder quelque histoire. 
On n'imagine pas sujet plus simple : un ouvrier occupé à aiguiser 
une faux ; un autre qui le regarde, pendant qu'assise auprès d'eux 
sur une chaise basse, une mère se livre à travers l'épaisse cheve- 
lure de sa petite fille à de minutieuses recherches. Il n'y a pas là, 
on en conviendra, matière à sentiment. Mais ces petits personnages 
sont d'un dessin si ferme, si juste, si net et d'une couleur si élé- 
gante, cette arrière-cour où tant de débris sans nom sont venus 
échouer dans un désordre si pittoresque, ces baraques d'équilibre 
hasardeux avec leurs murailles dont le crépi se désagrège, cette 
eau qui s'épanche sur la meule pour se perdre ensuite entre les 
pavés disjoints, tous ces mille détails, tous ces riens sont exprimés 
£^vec tant de goût et avec une telle habileté qu'il faudrait, en vérité, 
n'avoir aucune idée de ce que vaut la perfection pour ne pas trouver 
partout o\x le regard se pose l'occasion d'admirations nouvelles. Notez 
encore qu'avec des élémens si compliqués, l'aspect reste d'une 
simplicité extrême, et le même peintre qui, dans le Congrès de 
Munster^ ou dans des scènes intimes d'une observation si pénétrante, 
a su rendre la lumière étouffée des intérieurs hollandais, abordant 
ici, sous un jour clair et avec tous ces périls réunis, le redoutable 
problème du plein air, arrive à nous montrer chacun de ces détails 
à son plan, reflété, enveloppé, avec son importance relative et sa 
coloration exacte. 

Il y a bien du talent aussi chez Metsu. Venu après Terburg, il a 
profité à ce point de ses exemples qu'il est parfois permis d'hésiter 
entre eux deux. S'ils offrent bien des analogies, ils n'en ont pas 
moins leurs traits distinctifs, et en de tels rapprochemens on recon- 
naît une fois de plus de quelles nuances voisines est faite la per- 
fection, et en même temps, pour qui sait voir, quelles différences 
elle comporte. La Famille du négociant Gelfing est un des ouvrages 
les plus soignés de Metsu. Mais, au milieu de cet intérieur somp- 
tueux, ces bonnes gens, endimanchés et raides dans leurs vêtemens 
de gala, paraissent assez dépaysés. Tout ce luxe est de fraîche date, 
ils n'y sont pas encore faits et semblent en visite. L'aniste, pour les 



LES MUSEES DE BERLIN. lH 

contenter, n'a pourtant épargné ni son talent, ni sa peine, mais on 
voit qu'il n'a pas dû trouver grand plaisir à son œuvre, et son pin- 
ceau, plusindiscret qu'il n'aurait voulu, a trahi quelque chose de son 

ennui. Quel contraste avec l'intérieur hollandais de P. de Hooch 
comme il est manifeste que le peintre, cette fois, a choisi son sujet 
et avec quel amour il l'a traité! Ici, pas de richesse dont on songe 
à faire étalage. On n'a pas de temps à perdre dans ce modeste 
ménage. Le mari est absent, sans doute occupé à son travail, et la 
jeune mère, tout en achevant de lacer son corsage, envoie un regard 
de tendresse et un sourire d'adieu à un berceau d'osier dans lequel 
elle vient de replacer son enfant. Elle a maintenant un peu de 
loisir et va pouvoir reprendre sa tâche. Mais il ne faut pas réveiller 
ce marmot; et gauchement, avec précaution, la petite sœur s'éloi- 
gne, suivie du chien familier qui, délogé de sa place favorite, bien 
à regret se lève et s'étire paresseusement. Déjà l'ombre a gagné le 
tranquille réduit ; mais l'œil , en s'habituant à sa demi-obscurité 
peut encore découvrir tous les détails de l'humble mobilier, con- 
stater que tout y est en ordre, frotté, fourbi et entretenu avec 
amour. Et sachant où se poser parmi ces objets que tant de fois déjà 
elle a retrouvés en leur place accoutumée, la lumière elle-même se 
fait plus douce , plus transparente , plus affectueuse en quelque 
sorte, pour éclairer cette scène intime et relier entre eux dans un 
harmonieux accord tous les élémens de ce petit chef-d'œuvre où 
l'artiste a mis, avec son cœur, le meilleur de son talent. 

Van der Meer, ici, n'est point de qualité si haute, mais on trouve 
toujours à s'intéresser à ses recherches, bien que parfois elles 
déconcertent un peu par leur variété même. Tantôt, en effet, comme 
dans ses chefs-d'œuvre de Dresde et de la collection Six, il nous 
apparaît avec cette exécution forte et serrée et ces intensités d'in- 
tonation qui font de lui un coloriste tout à fait de premier ordre ; 
tantôt, au contraire, comme dans notre Dentellière et dans cette 
Jeune Femme à sa toilette, qui est au musée de Berlin son meilleur 
ouvrage, il se montre délicat, nuancé, fondu et il oppose des pâleurs 
grises et des tons amortis à quelques colorations plus franches, 
mais très discrètement réparties. On ne croirait pas avoir affaire 
au même peintre. Elle est charmante cette jeune dame, — avec sa 
robe gris perle et son caraco d'un jaune passé bordé d'hermine, — 
qui achève de s'ajuster en face de son miroir. La toilette va être ter- 
minée ; il ne reste plus qu'à nouer un colHer de perles autour de son 
joli cou, et la coquette, appliquée à cette grave occupation, semble 
tout heureuse de l'effet de sa parure. La douceur de la lumière, 
l'effacement des tons et de la facture donnent à ce gracieux tableau 

un aspect d'une distinction extrême, On se sent ici d'ailleurs en 



112 REVUE DES DEUX MONDES. 

honnête maison. Mais Yan der Meer n'est pas toujours si édifiant et 
il s'égare parfois en de singulières compagnies. 

Celles de J. Steen sont encore plus risquées. La pruderie n'est pas le 
fait de ce joyeux compère et il ne se prive ni des allusions égrillardes, 
ni des plaisanteries salées. Avec ce vieux libertin égaré dans un mau- 
vais lieu où des drôlesses de tout âge sont en train de le dévaliser, 
et cette Dispute au jeu qui tourne au tragique, voici un des bons 
ouvrages du peintre : le Jardin dC auberge. La société n'y est pas nom- 
breuse, et il n'est pas besoin non plus de vous dire qu'elle est assez 
mêlée. Quelques rares consommateurs s'espacent devant des tables 
peu garnies, et l'un d'eux, faute de mieux, lutine assez vivement la 
servante. Au premier plan, Steen s'est représenté lui-même assis 
à une des tables et réduit, pour ce jour-là, à bien maigre pitance. 
Il pèle un hareng dont son chien attend sa part. Le régal est 
mince, mais le peintre n'a pas pour cela perdu sa belle humeur. 
D'un air narquois, en regardant le spectateur, il rit à sa propre 
misère. Vous pouvez compter qu'il prendra sa revanche. Du moins 
la peinture a profité de cette détresse momentanée, car elle est cette 
fois plus étudiée, plus fine, menée plus loin. Elle est plus reflétée 
aussi et dénote des observations de plein air, évidemment prises ici 
sur nature, mais que Steen n'a pas eu souvent occasion de renou- 
veler. Avant de devenir le gendre de Van Goyen, Steen pourtant 
avait été son élève. Il n'y paraît guère dans son œuvre et la cam- 
pagne n'y tient pas une grande place. Avec ses quelques arbres 
rabougris, ce jardin d'auberge est, à notre connaissance, la seule 
excursion qu'y ait jamais faite ce bon vivant qui n'aimait pas à 
s'écarter de la ville et trouvait expédient de contenter tous ses goûts 
en tenant lui-même un cabaret. 

Nous pouvons heureusement rencontrer ici des interprétations 
plus autorisées de la nature hollandaise, et les paysagistes, nom- 
breux au musée de Berlin, y sont représentés par des exemplaires 
de choix. Nous ne parlerons donc que de ceux qui ont quelque révé- 
lation nouvelle à nous faire. A. Van der Venue est de ceux-là, et, 
l'un des premiers parmi ses confrères, il a cherché autour de lui 
ses inspirations. Elles ne devaient pas lui manquer, car c'était un 
esprit singulièrement actif et doué des aptitudes les plus diverses. 
Ce paysagiste devenait, à l'occasion, peintre de genre ou peintre de 
portrait, poète même à ses heures. Il est un des rares artistes chez 
lesquels on peut noter quelque trace des événemens pohtiques ou 
des passions religieuses qui agitaient alors la Hollande. Dans le 
grand tableau allégorique du musée d'Amsterdam, mettant en pré- 
sence catholiques et protestans, il nous a montré de quel côté étaient 
ses préférences, et une fête donnée à propos de la trêve de 1609 



LES MUSÉES DE BERLIN. 113 

nous a valu le chef-d'œuvre du Louvre, daté de 1616. Antérieurs de 
deux ans à ce dernier, les deux petits paysages de Berlin : VÉté et 
V Hiver, sont aussi des merveilles d'exécution. La facture y est 
d'une vivacité singulière, et les eaux, les végétations, ainsi que les 
nombreux petits personnages qui animent ces deux compositions, 
touchés avec une spirituelle précision, dénotent un très rare talent. 
Yan Goyen, qui a suivi de près Yan der Yenne, ne compte pas moins 
de sept tableaux à Berlin. Leurs dates, échelonnées de 1621 à 1650, 
nous révèlent pour cette longue période une pratique à peu près 
invariable, mais qui, en s'affinant, tend de plus en plus à simplifier 
les colorations et les lignes mêmes de ses paysages. La mystérieuse 
poésie de l'espace fait le principal intérêt de ses compositions, où les 
terrains se réduisent le plus souvent à une bande étroite, de part et 
d'autre de laquelle le ciel et l'eau étendent leurs profondeurs et leur 
immensité. C'est là d'ailleurs un des aspects les plus familiers de la 
Hollande, et si vous doutiez de la véracité de Yan Goyen, Simon Ylie- 
ger, Salomon Ruysdael, et même deux peintres moins connus, 
R. de Yries et F. de Hulst viendraient ici, avec des données pareillles, 
confirmer la véracité de ses témoignages. 

A côté de ces plages mélancoliques, les maîtres hollandais ont su 
trouver partout autour d'eux les inspirations les plus pittoresques. 
Sous les arbres mêmes du bois de La Haye, voici une multitude de 
cavaliers et d'animaux de toute espèce que P. Potter a réunis dans 
ee Départ pour la chasse qu'il a peint en 1652, deux ans avant sa 
mort. Malgré les petites dimensions des personnages et des bêtes, 
la vérité de leurs allures et jusqu'aux particularités de leurs physio- 
nomies sont rendues avec une finesse que bien rarement le peintre 
a dépassée. Malheureusement le paysage, traité avec la même minu- 
tieuse conscience, rapetisse la composition, et l'œil est offensé par 
la couleur de ses verdures, dont le ton bleuâtre est aujourd'hui aussi 
criard qu'invraisemblable. Au contraire, dans la Matinée d'été 
d'Ad. Yan der Yelde, la couleur est d'une harmonie délicieuse. Cette 
prairie, encore humide de rosée, ce tranquille horizon, ces eaux dont 
l'immobile miroir reflète un ciel pur, ce ciel lui-même au bas duquel 
des nuages commencent à se former et à s'arrondir comme au début 
d'une chaude journée, tout cela est exprimé avec une telle grâce 
dans le dessin et tant de Umpidité dans les colorations qu'on se sent 
pénétré peu à peu par le calme et la sérénité de cette nature. Avec 
une lumière plus ambrée, le Cours d'eau d'Alb. Cuyp présente la 
même impression de calme. C'est l'heure radieuse, si chère au 
peintre, où le soleil qui décline transforme les objets les plus vul- 
gaires en noyant leurs contours dans une vapeur dorée. 

Nous ne nous arrêterons pas longtemps devant cette Entrée -de 

TOME LI. — 1882. 8 



114 REVUE DES DEUX MONDES. 

foret où Hobbéma, sans doute en souvenir des beautés qu'il y avait 
goûtées lui-même, a placé un peintre occupé à dessiner. Le lieu a 
du charme et le regard aime à s'enfoncer sous ces ombrages, mais 
l'exécution montre les lourdeurs que trop souvent on rencontre chez 
Hobbéma. C'est un maître inégal, et non-seulement vous ne sauriez 
trouver à travers tous les musées de l'Allemagne une œuvre qui 
approche de notre Moulin à eau, mais parfois il y mettrait votre 
sympathie à d'assez fortes épreuves. 

Vous n'avez pas à craindre pareils mécomptes avec Ruysdael. 
Après l'avoir si souvent rencontré, ne pensez jamais qu'il n'ait plus 
rien à vous apprendre. Des onze toiles qu'il a au musée de Berlin, 
quelques-unes doivent être comptées au nombre de ses meilleures 
inspirations et parmi elles deux vues des environs de Harlem : les 
Dunes près d'Overveen. Cette campagne de Harlem était faite pour 
plaire à Ruysdael. Le bois séculaire qui touche aux portes de la 
ville, la longue chaîne des dunes qui le bordent et la plage à 
laquelle elles aboutissent présentent au paysagiste une succession 
de ressources pittoresques dont peu de contrées offrent l'équivalent. 
C'est au milieu de cette nature simple et abandonnée à elle-même 
qu'avait grandi le peintre, et à toutes ses beautés elle joignait pour 
lui le charme du pays natal. De bonne heure il en avait compris la 
poésie et il devait jusqu'au bout lui rester fidèle. Gomme pour ces 
êtres chers dont on aime à multiplier les images sans se lasser 
jamais, il en copiait tous les recoins. 

Deux marines du maître sont peut-être supérieures encore à ces 
paysages de Dunes, avec lesquels elles présentent d'ailleurs un con- 
traste frappant. La plus importante de ces marines et aussi la plus 
pathétique, est un des chefs-d'œuvre de Ruysdael et rappelle l'im- 
pression de notre Tempête du. Louvre. De gros nuages qui s'élèvent 
du bas de l'horizon, amoncelés en masses compactes, envahissent 
lourdement le ciel. Sur la mer l'agitation est plus grande encore. 
Un grain se prépare et déjà les vagues soulevées se dressent, se 
heurtent, se tordent en spirales limoneuses ou jaillissent en écumes 
blanchâtres. Entre cette double menace de la mer et du ciel, quel- 
ques barques courbées sous le vent essaient de regagner le port 
d'Amsterdam, qu'on aperçoit dans le lointain, et l'une d'elles, plus 
violemment secouée, assaillie par un paquet de lames, penche sur 
le flot sa voile goudronnée. Le ton roussâtre de cette voile s'oppose 
harmonieusement à une tache d'azur qui persiste encore au ciel, 
mais qui va bientôt disparaître. Ce sont là les seules colorations du 
tableau : autour tout est morne, sombre ou livide, et la mince traî- 
née de lumière blafarde qui raie l'horizon ajoute encore à la tris- 
tesse sinistre de l'aspect général. Telle est cette composition, plus 
éloquente dans sa simplicité que les tempêtes et les fracas emphati- 



LES MUSÉES DE BERLIN. 115 

ques de Backhuysen ou de Vernet. Ruysdael ne tombe point dans 
ces déclamations; jamais il n'est extrême; il s'arrête à temps. I 
sait bien que ces sortes d'accidens ne sont point rares dans la vie 
des marins de ces côtes, et loin de perdre son sang-froid, il montre 
à peine son émotion. Il reste grave, sérieux; il conserve en tout 
cette mesure, ce goût, cette horreur des banalités sentimentales 
qui est dans le caractère de son génie, et c'est par là qu'il a mérité 
d'être en même temps un si fidèle interprète de la nature hollan- 
daise et l'un des plus nobles représentans du tempérament de sa 
race, 

IV. 

Les maîtres de l'école française et de l'école espagnole, assez peu 
nombreux à Berlin, n'y font pas grande figure. Poussin, parmi les 
premiers, est un des mieux partagés. Son Jupiter nourri par la 
chèvre Amallhée nous montre ce mélange d'élévation et de naïveté 
famihère qu'il apportait dans l'interprétation de la mythologie. La 
nymphe assise à terre qui fait boire le jeune dieu et sa compagne 
qui pose délicatement sur un disque de bois le rayon de miel pris à 
une ruche voisine forment avec le satyre occupé à traire la chèvre 
un groupe charmant qui semble emprunté à un bas-relief antique. 
En y joignant une composition pleine de style. Saint Mathieu et 
l'Ange, qui provient de la galerie Sciarra, on aurait des spécimens 
excellens de son double talent de peintre d'histoire et de paysagiste. 
Quant au Saint Bruno en prière de Lesueur, ce n'est probablement 
qu'une copie ancienne de notre tableau du Louvre. Plus loin, un 
grand Portrait de famille par Lebrun, peinture correcte mais 
froide, n'a d'autre intérêt que de nous offrir les traits de Jabach, le 
célèbre financier auquel nos collections doivent une grande partie 
de leurs chefs-d'œuvre. La Marie de Mancini est, au contraire, un 
des meilleurs portraits de Mignard. 11 est vrai que le modèle prêtait, 
et vu ainsi presque de face, avec son teint éclatant et ses grands 
yeux vifs, ce visage, couronné par une forêt de cheveux noirs et 
bouclés, est d'une beauté vraiment royale, bien faite pour séduire 
Louis XIV. Deux joUs Watteau, une petite toile de de Troy et une 
Bergerie de Lancret, malgré leur mérite, paraissent d'une impor- 
tance fort secondaire en comparaison des œuvres nombreuses de 
ces artistes qui se trouvent encore aujourd'hui dans les châteaux de 
Potsdam. JNous aurons terminé cette rapide revue de nos peintres en 
signalant au passage une spirituelle esquisse de Boucher et une de 
ces jolies têtes de pécheresses dont Greuze a plus d'une fois repro- 
duit les visages roses et les airs langoureux. Le repentir de celle-ci 
nous semble suspect ; elle paraît un peu trop savoir que cette pose 



116 REVUE DES DEUX MONDES. 

convient à sa beauté. On avait alors les larmes faciles et, pour le 
naturel, les sentimentalités de Greuze peuvent aller de pair avec les 
bergeries de Lancret. 

Mêlées à ces frivoles images et dans les salles mêmes où elles sont 
exposées, il est piquant de rencontrer, — ils sont en petit nombre, 
— quelques ouvrages des maîtres espagnols. Voilà des gens qui ne 
plaisantent pas et dont la peinture ne se déride guère. Avec Zur- 
baran surtout le contraste est profond, et son Miracle du cruci- 
fix est le digne pendant de deux autres compositions que nous pos- 
sédons au Louvre et qui ont également trait à des épisodes de la 
vie de saint Pierre Nolasque. Même force dans le dessin, même 
sévérité d'aspect, même puissance d'expression. A voir les visages 
énergiques de ces moines, leurs yeux pleins de feu, leur pâleur 
que fait encore ressortir la couleur foncée de leurs robes de bure, 
on a comme la révélation d'un monde étrange et qui semble en 
dehors de l'humanité. Mieux qu'aucun de ses compatriotes, Zur- 
baran a su rendre la sombre exaltation de ces vies dépensées entre 
les quatre murs d'une cellule et consumées par les ardeurs d'une 
pensée toujours attachée au même objet. Lui-même, dit-on, se sen- 
tait attiré vers le cloître et on assure, sans que le fait soit bien 
prouvé, qu'il y était entré quand il peignit cette série de composi- 
tions. Dans son art, du moins, il avait fait vœu d'abstinence et de 
pauvreté et il imposait à sa palette d'impitoyables mortifications. 
Mais ce qu'il refuse à la matière, Zurbaran le donne à l'esprit. Il 
connaît d'ailleurs à fond son métier,- c'est un dessinateur irrépro- 
chable qui sait construire un tableau, mettre dans un geste toute la 
signification qu'il comporte, faire éclater sur un visage l'éloquence 
de sentimens qui dominent l'être tout entier, et sans se laisser 
jamais distraire de son but, il subordonne tout son travail à la claire 
expression de sa pensée. 

A côté d'une Sainte Agnès d'Alonzo Cano, figure habilement 
peinte, mais dont le type manque un peu d'élévation, nous ne pou- 
vons citer de Velasquez que des œuvres assez médiocres ou plutôt 
suspectes, car une seule, le Portrait du général del Borro, nous 
paraît mériter cette attribution. Encore ce personnage, vêtu de 
noir et campé dans une fière attitude, est-il d'une tournure presque 
grotesque avec sa corpulence énorme, son triple menton et ses joues 
bouffies à ne plus lui voir les yeux ; il eût été difficile, en vérité, de 
faire un chef-d'œuvre avec un semblable^modèle. Le Saint Antoine 
de Padoue est, en revanche, une des^toiles les plus remarquables 
de Murillo. Au milieu d'un essaim ^;d' anges répandus dans le ciel 
entr' ouvert, saint Antoine, agenouillé et tenant dans ses bras l'En- 
fant Jésus, approche avec amour ses lèvres de la joue de l'enfant. 
Celui-ci, heureux de l'affection que lui témoigne le saint, répond à 



LES MUSEES DE BERLIN, 117 

ses caresses et promène ingénument ses mains roses sur la figure 
brune et énergique de son adorateur. Ces effets de l'amour divin 
sur des âmes viriles ont plus d'une fois tenté Murillo, soit que, 
comme dans le célèbre tableau de la cathédrale de Séville, il ait repré- 
senté de nouveau fEnfant Jésus apparaissant à saint Antoine, soit 
que, dans une œuvre plus touchante encore, il nous montre le 
Christ qui, ayant détaché de la croix un de ses bras, s'incline vers 
saint François pour l'attirer à lui. Les moines de Zurbaran ne con- 
naissent point ces familiarités aimables. Leur piété est âpre et 
farouche ; elle juge condamnables, elle proscrit comme trop humaines 
ces libres expansions d'un cœur qui ose s'abandonner sans réserve. 
C'est dans de telles in=;pirations, au contraire, que triomphe le talent 
de Murillo. Mais quand il a voulu faire de ses vierges des créatures 
idéales, il n'a réussi qu'à peindre des jeunes filles mondaines, un 
peu coquettes, d'une suavité douceâtre et sans grand caractère. Il 
est tout à fait original et supérieur lorsque, prenant autour de lui 
ses modèles, il nous montre les mâles visages de ses compatriotes 
transfigurés par les extases de la foi. 

En regard de la pénurie des écoles de France et d'Espagne, celles 
d'Italie présentent au musée de Berlin un intérêt tout particulier, et 
la collection des Quattrocentisli qu'on y a réunie est, après celle 
de Florence, la plus complète qui existe. Mais quand, avec ces 
vaillans ouvriers de la première heure, on a suivi le chemin qui 
conduit aux sommets, il ne faut point s'attendre à y rencontrer les 
maîtres en qui se résument les plus hautes aspirations de la pein- 
ture. Ici les sommets sont déserts et les grands noms font à peu 
près défaut. Raphaël, au musée de Berlin, ne figure que par des 
ouvrages de sa jeunesse ; Michel-Ange, Léonard et Véronèse man- 
quent absolument, et Titien comme Gorrège sont à peine repré- 
sentés. En leur absence, profitons du moins des enseignemens que 
nous pouvons rencontrer sur notre route. 

C'est de la fin du xiir siècle qu'on a l'habitude de dater l'époque 
de la renaissance des arts en Italie. A ce moment, chez nous, 
l'architecture et la sculpture avaient déjà produit des chefs-d'œuvre. 
L'une et fautre d'ailleurs devaient aussi de l'autre côté des Alpes 
devancer, et de beaucoup, le développement de la peinture. Cet 
ordre_de succession, qui apparaît d'une manière à peu près cons- 
tante dans l'histoire, s'explique mieux encore pour l'itahe qui, 
malgré tant de dévastations et de ruines, avait conservé bien des 
monuments et des statues de l'antiquité. La peinture n'avait point 
le bénéfice de pareils exemples. Ce n'était point de renaissance qu'il 
s'agissait poi.r elle, car elle avait tout à inventer ; il lui fallait naître 
et les anciens ne lui avaient point tracé la voie. Les mosaïques de 
Rome et de Ravenne et les miniatures des artistes grecs ne consti- 



118 REVUE DES DEUX MONDES. 

tuaient, en effet, que des antécédents bien modestes et dans lesquels 
on peut tout aussi bien voir le dernier souffle d'un art épuisé 
que le premier éveil d'un art nouveau qui s'essaie à la vie. L'état 
d'infériorité où était restée la peinture permet seul d'expliquer 
l'enthousiasme avec lequel fut accueillie la Madone de Cimabuë. 
Pour qu'on pût voir là une révélation et un progrès, il fallait en 
vérité que l'abaissement fût bien complet. Et cependant en dehors 
de Florence, et même avant elle dans d'autres villes, à Pise, à 
Sienne et jusqu'à Vérone, bien des tentatives s'étaient produites 
pour lesquelles chacune de ces villes, en réclamant l'honneur 
d'avoir la première donné le signal, trouve à invoquer des noms et 
des dates à l'appui de ses prétentions. Mais comme M. Delaborde 
l'a remarqué ici même (1) et avec raison, ces tentatives que l'his- 
toire et l'archéologie doivent enregistrer ne comptent guère au 
point de vue de l'art. Pour être soutenues, ces sortes de réhabi- 
litations demanderaient des œuvres, et l'école florentine, la pre- 
mière, est en mesure de nous en montrer. Le nom de Giotto, qui lui 
appartient, marque réellement un progrès décisif et une révolution. 
Cette fois, c'est bien un art nouveau qui apparaît avec un programme 
et des œuvres, et qui, de Naples à Padoue, dans les sanctuaires les 
plus en vue, marque sa vitalité. A cette aurore éclatante succède 
presque aussitôt une période d'obscurité; à peine née, on dirait 
déjà que la peinture touche à son décHn. Gomme nous l'avons 
vu en Flandre pour les Van Eyck, il faut, après l'apparition de 
génies de cette taille, du temps et de longs efforts pour que leurs 
conquêtes soient assurées, pour que ceux qui les suivent compren- 
nent, en la parcourant eux-mêmes, l'étendue de la carrière qu'ils 
ont fournie. 

Ge n'est que plus d'un siècle après Giotto que nous retrouvons 
dans Angelico de Fiésole un artiste original. Deux précieux petits 
tableaux nous révèlent une fois de plus, avec ses mérites habituels, 
la bonté de son cœur aimant, tout plein d'une piété aussi sincère 
qu'élevée. Dans l'un d'eux, saint Dominique et saint François d'As- 
sise se rencontrant à la porte d'un couvent se serrent tendrement la 
main. L'expression d'une mutuelle alïection se voit sur leurs visa- 
ges, et au ciel , la Vierge intercédant pour le monde que le Ghi'ist 
allait châtier, désarme son fils en lui montrant les deux saints unis 
pour travailler au triomphe de la foi. Dans le choix de cette légende 
empruntée à la vie de saint Dominique, on sent le vœu d'une àme 
pure, émue de la rivalité entre deux ordres puissans qui troublait 
alors profondément l'Église. Le même sentiment a aussi inspiré 

(l) La Peinture en Italie d'après de nouveaux docuine.is, par M. Delaborde. Voyez 
la Revue du 15 septembre 1£66. 



LES MUSÉES DE BERLIN. 119 

l'autre tableau dans lequel une apparition de saint François au milieu 
des religieux de son ordre est naïvement accompagnée de l'ins- 
cription : Fax vobis. Témoins du miracle, les frères l'accueillent 
avec respect et semblent protester de leur déférence à la volonté du 
saint. Un seul d'entre eux, ayant peut-être quelque infraction plus 
grave à se reprocher, se détourne et cache son visagj entre ses 
mains, comme s'il ne pouvait soutenir la vue de la leçon qui le 
condamne. 

C'est ainsi qu'étranger par sa nature à tout sentiment de haine, 
le bon dominicain consacrait son talent à prêcher entre les servi- 
teurs de Dieu l'esprit de support et de concorde. L'église, de son 
côté, jalouse de justifier son influence par toutes les supériorités, 
encourageait en ce temps ces vocations d'artistes, qui, en moins d'un 
siècle, et dans le seul ordre de Saint-Dominique, comptent avec 
Angelico de Fiésole et frà Bartolommeo plusieurs autres peintres 
remarquables. Elle avait alors assez de vie pour ne pas craindre de 
l'épancher dans toutes les nobles directions de l'activité humaine. 
ÎJon contente de laisser des religieux s'adonner à la pratique des 
arts, elle leur accordait la plus large tolérance. Avec la hardiesse 
inconsciente d'une franchise qui ose tout dire, Angelico de Fiésole, 
peignant le Jugement dernier^ ne se privait pas de mettre parmi les 
réprouvés des moines, des évêques et même des papes, en attendant 
qu'un autre dominicain fît passer ces audaces dans ses prédications 
et payât de sa vie les courageuses invectives dont il poursuivait les 
vices et les désordres de la société de son temps. Mais l'originalité 
de frà Beato est toute personnelle ; c'est celle de son âme elle- 
même, et il ne faut pas moins que la force des sentimens dont elle 
est remplie pour se contenter des procédés élémentaires auxquels 
il a recours. La simplicité de sa pratique est, en effet, extrême. Loin 
de chercher à l'améliorer, il s'en tient aux traditions des miniatu- 
ristes et s'accommode pour l'expression de sa pensée de leurs 
couleurs transparentes et pures. La vérité des attitudes, l'ajuste- 
ment des draperies et surtout la noblesse des physionomies sont 
chez lui en progrès manifqste sur ce qui se faisait alors en Italie, 
mais qu'il y a loin de là cependant à la puissance des colorations, 
à l'énergie du dessin, à la riche variété des ressources techniques 
que, vers la même époque, les Yan Eyck venaient déjà d'introduire 
dans l'art ! 

Longtemps encore, d'ailleurs, la peinture en Italie allait rester dans 
un état d'infériorité marquée vis-à-vis de la sculpture. Il semble 
pourtant que celle-ci lui montrât clairement les voies qui l'avaient 
conduite à l'émancipation en lui recommandant cette étude atten- 
tive de la nature à laquelle elle devait déjà de nombreux chefs- 
d'œuvre. Mais c'était inutilement que jusque-là les peintres avaient 



120 REVUE DES DEUX MO^VDES. 

eu sous les yeux le réalisme expressif de Donatello ou cette grâce 
souveraine qui anime les figures de Ghiberti et que Raphaël lui- 
même, — qui s'en est tant inspiré, — ne devait point dépasser. Par 
une étrange anomalie, tandis que dans le Tabernacle d'Or San 
Michèle, par exemple, ou dans les Portes du Baptistère, les sculp- 
teurs abordaient les compositions les plus compliquées et les rem- 
plissaient de mouvement et de vie, la peinture, au contraire, reve- 
nant à l'archaïsme des premiers jours, alignait sur un même plan 
des personnages raides, immobiles, et régulièrement espacés. Il 
fallait que de nouveau un artiste de génie vînt rompre le cercle de 
ces étroites conventions. Cet honneur était réservé à Masaccio. Sa 
courte vie et les importans travaux décoratifs qui lui furent confiés 
expliquent la rareté de ses œuvres et rendent d'autant plus pré- 
cieux deux petits tableaux entrés récemment au Musée de Berlin et 
qui proviennent de l'église del Carminé de Pise. Dans l'un d'eux, 
l'Adoration des mages, la largeur et la beauté du dessin sont admi- 
rables. L'Enfant Jésus seul, un petit être chétif et mal tourné, fait 
exception; mais la représentation de l'enfance a toujours été l'écueil 
des écoles primitives. En revanche, les mages qui, descendus de 
leurs chevaux, offrent à la Vierge leurs présens, procèdent d'un 
art accompli. Il y a là entre autres deux personnages à chaperons 
noirs, drapés ix la mode florentine dans de grands manteaux gris 
foncé, deux portraits évidemment, dont les visages sont pleins de 
vie et de naturel. Jamais jusqu'alors on n'était entré si avant dans 
l'étude de la physionomie et de l'individualité humaines; jamais 
on n'en avait exprimé avec cette pénétration les traits caractéristi- 
ques. On sent, avec un amour sincère de la nature, un talent assez 
souple pour n'être arrêté par aucune difficulté et à côté des chevaux 
que Vasari vante à bon droit pour leur élégance, il convient de 
signaler ce fond de paysage qui accompagne si heureusement 
la scène et dont la simplicité et l'harmonie sont empreintes d'un 
sentiment tout moderne. Le pendant de cette Adoralion, bien 
que de même taille, est divisé en deux compartimens et les deux 
sujets qui y sont réunis : le Crucifiement de Saint-Pierre et la 
Décollation d'un autre saint, offrent les mêmes qualités d'exécution, 
Le modelé du corps du saint Pierre, l'effort du bourreau pour frap- 
per sûrement avec sa large épée les visages attristés des soldats 
témoins des deux supplices, la justesse des attitudes de toutes ces 
petites figures, les contrastes ou les nuances des sentiniens qu'elles 
font paraître, tout cela aussi est bien nouveau dans l'art, et après 
Masaccio il faudra près d'un demi-siècle pour rencontrer encore des 
dons aussi rares. 

Du moins, après des enseignemens et des exemples pareils, la 
peinture va désormais tendre d'un pas plus rapide et plus sûr vers 



LES MUSEES DE BERLIN. 121 

la perfection. Avec le xv* siècle commence, en effet, une période 
de fécondité et de travail qui, mieux connue aujourd'hui, a mis en 
lumière des noms qui méritent de vivre. A l'uniformité des pre- 
miers temps succède une riche variété de talens; chacun marche 
de son côté, mais par ses découvertes chacun concourt à l'avance- 
ment de l'œuvre commune. Presque tous ces peintres sont ici repré- 
sentés par d'importans ouvrages auxquels nous voudrions pouvoir 
nous arrêter plus longtemps. C'est Filippo Lippi qui, dans une 
Vierge en prières^ ajoute à la douceur d'expression d'Angelico de 
Fiésole un dessin plus ferme, plus d'éclat dans le coloris et le 
charme d'un paysage plein de fraîcheur; c'est Filippino, son fils, 
puis Lorenzo di Gredi avec une étrange figure de Sainte Marie 
l'Égyptienne-, après eux, Verrocchio et D. Ghirlandajo nous offri- 
raient des questions d'authenticité assez délicates à résoudre, le 
dernier surtout qu'on a peine à distinguer des nombreux collabo- 
rateurs qu'il avait formés, de F. Granacci et de B. Mainardi par 
exemple, dont le musée de Berlin possède des portraits intéressans. 
Comme beaucoup de ces artistes, comme son frère avec lequel 
on le confond souvent, P. Pollaiuolo commença par être orfèvre, 
et son Annonciation semble se ressentir de cette origine; elle a 
l'éclat et la dureté de l'émail. Botticelli, son contemporain, s'il est 
plus effacé dans ses harmonies, mêle bien des étrangetés à son amour 
de la nature. Mais son maniérisme est involontaire, et il montre 
autant de sincérité que d'ardeur dans ses recherches. Sept tableaux 
de lui nous révèlent des aspects fort divers de son talent. Avec le 
portrait de la Belle Simonetta nous retrouvons un type de jeune 
femme que, bien souvent, Botticelli a introduit dans ses composi- 
tions. Sa beauté pourtant n'a rien de rare, et ce teint blême, ce 
visage triste et allongé, ces cheveux d'un jaune fade ne forment 
pas un ensemble bien séduisant. A côté, une Vénus et un Saint 
Sébastien attestent la conscience qu'apportait le maître dans ces 
études de nu, qui étaient alors une nouveauté. Il y a loin de ces 
imitations ingénues, — dans lesquelles les particularités, les sin- 
gularités même que pouvait offrir chaque modèle ont été soigneu- 
sement reproduites, — à la largeur et au style que l'art italien 
apportera bientôt dans l'interprétation du corps humain. Mais ces 
scrupules, qui, chez les primitifs, ont du moins l'excuse et quel- 
quefois même le charme de la sincérité, étaient nécessaires pour 
aboutir à la simplicité du grand art. Chez Botticelli lui-même on 
peut suivre les progrès du goût, et dans cette Vénus dont l'altitude 
ne manque pas de grâce, la couleur comme le dessin ont déjà plus 
d'ampleur et de distinction (1). Le peintre a dû faire doublement 

(1) Cette Vénus est une étude faite pour le grand tableau du musée des Offices. 



122 REVUE DES DEUX MONDES. 

pénitence de cette nudité païenne, car, — et c'est encore là un des 
traits de cette nature originale et richement douée, — Botticelli s'est 
montré un des plus fervens adeptes de Savonarole. Il avait même 
poussé l'enthousiasme pour les prédications du réformateur jusqu'à 
vouloir se retirer dans un cloître , et les instances de Lorenzo de 
Médicis purent seules le décider à reprendre ses pinceaux. 

Une prodigieuse activité animait alors, on le voit, cette pléiade 
d'artistes dont le nombre et le talent croissaient de jour en jour. 
Un des plus grands parmi eux, le plus grand peut-être que l'Italie 
ait produit dans l'intervalle qui sépare Masaccio de Léonard, Luca 
Signorelli, nous montre au musée de Berlin deux ouvrages fort 
importans, mais tous deux d'un caractère bien différent. Dans les 
figures de saints peintes sur les volets qui décoraient autrefois un 
autel de l'église Saint- Augustin à Sienne, toute trace du faux goût 
et du maniérisme que nous avons observés chez Botticelli a dis- 
paru. On sent un art instruit par les plus fortes études et mûr 
désormais pour réaliser les plus hautes conceptions. Avec la beauté 
de l'exécution, la largeur du modelé et la science du clair-obscur, 
il y a là quelque chose de la grandeur de Michel-Ange, dont l'admi- 
ration pour Signorelli s'est d'ailleurs traduite par des emprunts for- 
mels. L'autre composition du maître de Cortone, quoique d'une 
conservation beaucoup moins satisfaisante, offre cependant encore 
plus d'intérêt. Le peintre a pu s'y livrer plus librement à son génie, 
et en abordant un sujet mythologique, il lui a donné une expres- 
sion à la fois originale et élevée. Assis sur un rocher qui domine 
un paysage sévère, Pan est entouré de bergers, de nymphes et de 
satyres dont les uns soufflent, comme lui, dans leurs flûtes de 
roseau , pendant que d'autres prêtent l'oreille à ce concert rus- 
tique. Des peaux de bêtes ou des guirlandes de pampre cachent 
seules leur nudité. Plus loin, deux nymphes se reposent sous un 
massif de grands arbres. Tout au fond, on aperçoit des cavaliers à 
côté d'un arc de triomphe et, sur la droite, l'entrée d'une caverne 
pratiquée dans des rochers. L'aspect austère de la composition ne 
répond guère aux idées qu'éveille le nom de Pan : mais le jeune 
dieu, loin de personnifier les ivresses de la vie sensuelle, repré- 
sente ici, au contraire, la poésie de la nature et ses harmonies ryth- 
mées par la musique. Pour symboliser ce double caractère, le 
peintre, en même temps qu'il donnait à Pan des jambes velues et 
des pieds de bouc, mettait dans le haut de son corps f élégance et 
la beauté d'un être supérieur. Avec les longues boucles de cheveux 
qui l'encadrent, son visage inspiré semble celui d'Apollon, Ses com- 
pagnons, beaux comme lui, dans des attitudes pleines de noblesse, 
étalent sous un ciel éclatant leur chaste nudité et s'agencent avec 
les lignes du paysage de la façon la plus naturelle et la plus harmo- 



LES MUSEES DE BERLIN. 123 

nieuse. L'impression assez inattendue da solennité et de tristesse 
qui se dégage de toute la scène frappe par son étrangeté, et il y a 
comme une lassitude de la vie dans cette image qui semblait, au 
contraire, devoir nous en promettre toutes les ardeurs et les exu- 
bérances. La physionomie rêveuse du dieu, la langueur de cette 
nymphe qui mollement approche de ses lèvres sa longue flûte, le 
satyre qui la contemple, le vieux berger qui gravement marque la 
mesure, la lenteur de ces mouvemens, le recueillement de ces per- 
sonnages, tout ici respire une mélancolie profonde, et la mélopée 
plaintive et grêle qui s'échappe de ces instrumens primitifs est 
comme le dernier chant d'un monde qui va finir. 

En vérité, quand on compare Signorelli à ses contemporains les 
plus illustres , il faut bien lui reconnaître une intelligence plus 
ouverte, plus haute que celle de Pérugin, un talent plus fort et plus 
souple, des inventions plus variées; il faut confesser encore qu'a- 
vec une puissance au moins égale, il n'a ni les sécheresses ni les 
étrangetés de Mantegna, avec lequel il montre d'ailleurs plus d'une 
analogie, et si on tient absolument k lui assigner une place, il con- 
vient d'aller jusqu'aux plus grands pour lui trouver une compagnie 
à sa taille, car il est de leur race et il montre déjà quelque chose 
de la fécondité et de la grandeur de leur génie. 

Un des compagnons de Signorelli à l'atelier de Piero délia Fran- 
cesca, Melozzo da Forli, nous apporte un nouveau témoignage du 
degré de culture auquel étaient alors parvenues les plus petites villes 
du centre de l'Italie. Dans une composition allégorique, apparte- 
nant à une série de peintures de ce maître qui décoraient autrefois 
le palais d'Urbin, il a représenté le duc Frédéric à genoux et rece- 
vant respectueusement le dépôt de la science humaine qu'une femme 
richement parée confie à sa garde. Les ouvrages de Melozzo, ceux de 
Piero délia Francesca et d'autres artistes italiens et même flamands, 
réunis dans la demeure des princes de cette petite cour d'Urbin, si 
brillante à cette époque, exercèrent sans doute sur le développe- 
ment de Raphaël une influence plus féconde que les œuvres de son 
père. Giovanni Santi est, en effet, un peintre plus que médiocre, et 
les deux tableaux de lui que possède le musée de Berlin suffiraient 
pour nous en convaincre. Ses figures de saints ou de saintes sont 
d'une vulgarité ou même d'une laideur accomplie et leur exécution 
dénote une gaucherie tout à fait rustique. Mais l'honnête Santi ne se 
faisait pas illusion sur son talent. Loin de se montrer jaloux des 
artistes plus en renom que les ducs avaient successivement attirés 
auprès d'eux, il s'était toujours empressé à leur prodiguer ses bons 
offices. Dans la chronique rimée où il a consigné sur l'art de son 
temps des indications que leur sincérité nous rend précieuses, il n'a 
pour ses confrères que des paroles de déférence ou d'admiration. 



124 REVUE DES DEUX MONDES. 

Aussi, à défaut des enseignemens paternels que la mort de Giovanni 
l'empêcha de recevoir, le jeune Raphaël devait du moins à son père, 
avec l'héritage d'honneur qui s'attachait à son nom, le bénéfice des 
conseils et de la sympathie qui l'assistèrent à ses débuts. Il est tou- 
chant d'étudier ici les premiers essais du grand Urbinate et de 
suivre ses rapides progrès dans le court intervalle d'environ six ans, 
pendant lequel ont été exécutées les quatre peintures du musée de 
Berlin. Leurs différences sont d'autant plus faciles à constater que 
toutes représentent le même sujet : la Vierge et l'Enfant Jésus. La 
première en date a été peinte vers 1501 dans l'atelier du Pérugin. 
C'est le travail d'un écoher docile, appliqué, respectueux, La Vierge 
avec ses petits yeux, sa bouche en cœur, ses joues pleines et ver- 
meilles, a bien le type consacré par le maître. D'une main, elle 
porte le livre dans lequel elle lit; de l'autre, elle tient le pied de 
l'enfant assis sur ses genoux. Celui-ci est évidemment copié d'après 
nature, et si l'expression de son visage ne manque pas de grâce, le 
bas de son corps, et surtout son ventre gonflé et rebondi, ont été un 
peu trop scrupuleusement empruntés au modèle. Cependant, à côté 
de cette inexpérience et de ces fautes de goût, Raphaël a déjà cette 
simplicité hardie, qui est le privilège des maîtres, et s'il rencontre 
dans la nature quelqu'un de ces traits familiers où se marque le 
sentiment de la vie, il sait aussitôt en tirer parti. C'est avec une 
vérité charmante qu'ici, par exemple, il est arrivé à exprimer le 
geste de cet Enfant Jésus qui, tenant à pleines mains un chardonne- 
ret, le serre avec la gaucherie de son âge entre ses petits doigts, 
paitagé qu'il est par la crainte de faire souffrir l'oiseau et celle de 
le laisser échapper. Peu à peu, les compositions de l'élève du Péru- 
gin acquerront plus de souplesse, les lignes plus de grâce, et les 
formes plus choisies montreront un plus intime accord entre l'ex- 
pression de la beauté et celle de la vie. Le paysage aussi aura un 
rôle plus important , et dans les fonds de cette Vierge du duc de 
Terra-Nova, qui est, avec la célèbre Madone du grand-dur, une des 
inspirations les plus élevées de sa jeunesse, on dirait que Raphaël 
a voulu reproduire les horizons de sa vallée natale, comme si de 
Florence , où il était fixé , il aimait encore à reporter sa pensée 
vers le pays où s'était passée son enfance. L'aspect harmonieux et 
l'éclat de cette composition semblent promettre un coloriste, et les 
vêtemens comme les chairs s'enlèvent avec une singulière puis- 
sance sur le ciel d'un bleu transparent et doux. Mais le sentiment 
de la couleur sera intermittent chez Raphaël, et dans maint tableau, 
même des plus admirés, on relèverait des partis-pris de carna- 
tions rougeâtres, des écarts ou des duretés d'intonations qui, bien 
loin d'être utiles à ses compositions, les déparent. Le peintre a pu 
avoir des défaillances; le dessinateur, au contraire, ira jusqu'à la fin 



■ 



LES MUSÉES DE BERLIN. 125 

en grandissant. Dans son état d'inachèvement, la dernière Madone, 
celle de la casa Colonna,qm probablement date de 1507, nous montre 
ces formes plas amples et cette exécution plus personnelle d'un 
maître en pleine possession de son talent. Si la grâce un peu mon- 
daine de la Vierge n'est pas exempte de quelque manière, le corps 
du petit Jésus est, au contraire, d'un dessin superbe et il porte sur 
son visage l'expression d'autorité qui se retrouvera plus tard dans 
la Vierge à la chaise et la Madone de Saint-Sixte. La composition 
a aussi plus d'unité et Marie, interrompant sa lecture pour contem- 
pler avec amour son enfant, semble, par un sentiment d'abnégation 
tout maternel, nous inviter nous-mêmes à reporter sur lui toute 
notre attention. C'est ainsi que, s'exerçant avec l'inépuisable fécon- 
dité de son génie sur un sujet aussi simple, Raphaël sait y décou- 
vrir incessamment de nouvelles ressources et, le reprenant aussi 
souvent sans se répéter jamais, il en imagine des expressions tou- 
jours nouvelles et toujours variées. 

Il nous faut malheureusement quitter Raphaël au moment oii il 
arrive à la maturité. Avec lui aussi se termine la période d'ascen- 
sion et de progrès dans l'histoire de la peinture. Désormais les 
grandes révélations ont été faites, et par une pente naturelle, la 
grâce et l'élégance vont tendre de plus en plus à y remplacer la 
force. Il y aura aussi plus de talent, sans doute, mais moins de 
vitalité et d'invention créatrice. André del Sarto est dans l'école flo- • 
rentine le dernier des maîtres vraiment grands. Contemporain de 
Raphaël, s'il n'a point la hauteur de son vol, ni la riche variété de 
ses aptitudes, avec bien des qualités pareilles il garde en face de 
lui sa physionomie. Une Vierge glorieuse^ datée de 1528, trois ans 
avant sa mort, nous le montre à l'apogée de son talent. Science de 
la composition, choix heureux des formes, variété des types, conve- 
nance des expressions, largeur et noblesse des ajustemens, toutes 
ces qualités du grand art que naguère encore chaque peintre devait 
isolément tâcher d'acqu'^ ir, à force de travail et à ses risques, 
paraissent ici réunies a^ jc une si naturelle aisance qu'il semblerait 
qu'André del Sarto n'a(t eu qu'à jouir de l'effort des générations 
précédentes. Sans doute à trouver la voie ainsi frayée, l'originalité 
s'est un peu amoindrie chez lui, et on sent que bien des influences, 
— celles de Léonard, de Michel-Ange, de frà Bartolommeo, — 
ont part dans son talent. Avec son tempérament tendre et passionné, 
André devait plus que personne être accessible à ces influences. 
Mais il a un goût instinctif qui les corrige l'une par l'autre. Il 
ne s'assimile donc que ce qui convient à son génie et en face de la 
nature qu'il ne se lasse pas de consulter, on voit au charme ému 
de ses dessins que sa sincérité est entière; de plus, comme il est 
admirablement servi par son talent, il excelle à rendre toutesles 



126 REVUE DES DEUX MONDES. 

beautés qu'il a découvertes dans la réalité. André, d'ailleurs, on 
le reconnaît même dans^ses dessins et c'est par là surtout qu'il se 
distingue dans l'école florentine, André est un coloriste. Avec ses 
intonations à la fois fortes et délicates, cette Vierge glorieuse en 
est une preuve suflisante; "par un accord heureux des plus rares 
qualités, elle justifie ce renom d'artiste irréprochable, senza errore, 
que de son temps déjà il avait mérité. 

Dans sa courte carrière, André del Sarto a beaucoup produit. Cette 
fécondité est encore un des traits de sa nature. Mais peut-être aussi 
les exigences d'une vie besogneuse et mal réglée lui ont-elles 
imposé ce travail sans merci, peut-être même ont-elles contribué à 
sa mort prématurée. Tout n'est pas fiction dans ce qui s'est dit de 
la funeste influence qui pesait sur lui. On le comprend quand on 
voit ici, peinte par lui-même, l'esquisse d'une tête de femme que 
bien souvent on retrouve dans ses dessins, dans ses compositions, 
et dont le musée du Prado possède aussi un portrait terminé, anté- 
rieur de quelques années. Avec l'âge, les traits de Lucrezia délia 
Fede se sont accentués, et l'aspect de cette beauté toute matérielle, 
avec sa large poitrine, sa robuste 'carrure, son étrange sourire et 
l'expression mal définie de ses petits yeux, n'a rien de rassurant. 
Tout en se défendant des préventions fâcheuses que le roman et la 
légende ont sans doute un peu trop complaisamment propagées au 
sujet de cette femme, lorsqu'on rencontre à quelques pas de là, — 
les musées offrent parfois de ces rapprochemens, — le beau portrait 
où le Pontormo, un élève d'André, l'a peint avec sa pâleur, ses 
yeux fiévreux, sa tête intelligente et pensive, on se dit qu'il y avait 
là une de ces unions mal assorties dont l'issue devait être fatale. 
André, en effet, mourait à peine âgé de quarante ans, tandis que 
Lucrezia, qu'il avait épousée déjà veuve, lui survécut près de qua- 
rante ans encore. 

Après lui, l'école va rapidement décroître; seule la peinture de 
portraits, qui à l'origine a si puissamment contribué à ses progrès, en 
retardera maintenant la décadence. Le musée de Berlin est particu- 
lièrement riche en productions de ce genre, et Sébastien del Piombo, 
Franciabigio et surtout le Bronzino y tiennent dignement leur 
place. Mn Portrait d'UgoUno Martelli par ce dernier peintre est 
peut-être son œuvre la plus remarquable. Il a grande tournure, ce 
jeune homme avec sa taille svelte, son visage pâle et allongé, son 
regard vif et profond et malgré la sévère simpHcité de son costume, 
il a bien l'air d'un patricien. C'est, en effet, le fils d'une illustre 
famille florentine, et ce palais d'apparence austère, cette cour au 
milieu de laquelle il est assis et qu'ornait alors le David de Dona- 
tello, tout, autour de lui, nous montre le luxe d'une noble race. 
Lui-même, le futur évêque de Glandèves, est un lettré : il tient d'une 



LES MUSÉES DE BERLIN. 127 

main un Homère dans lequel il lit; un Virgile est à côté et son autre 
main s'appuie sur un volume qui porte au clos le nom de Bembo, un 
des auteurs les plus en vogue à cette époque. Cette main, blanche, 
effilée, d'une finesse toute féminine, retombe avec une grâce non- 
chalante • elle ne serait plus en état de tenir une épée. 

Deux Saintes Familles, de F. Francia, qui ont bien le charme 
habituel de douceur et de pureté que ce peintre sait donner à ses 
vierges, représentent à Berhn la meilleure part de l'école de Bologne. 
Au moment de la riche expansion de l'art italien, il n'est guère de 
petite ville, d'ailleurs, qui n'ait eu alors son école locale, partagée le 
plus souvent par les influences qu'exercent sur elle les centres plus 
importans placés à proximité. Située entre Padoue et Bologne, Fer- 
rare a aussi ses peintres, qui, tour à tour, subissent l'action des 
écoles de ces deux villes. La Vierge glorieuse de Gosimo Tura, le 
plus important de ses tableaux, semble même, avec ses rudesses 
anguleuses et ses détails exubérans, une réminiscence du gothique 
allemand. Un autre Ferrarais, Lorenzo Costa, élève de Tura, après 
avoir imité la sécheresse de son maître, nous offre dans une grande 
composition signée et datée de 1502, la Présentation au temple^ un 
style plus assoupli, des formes plus correctes et une couleur moins 
brutale. Fixé de bonne heure à Bologne, Costa y est devenu lui- 
même le maître de Francia, qui, bientôt, l'a surpassé, et par une de 
ces influences à rebours dont l'histoire fournit plus d'un exemple, 
— celui de Pérugin et de Raphaël entre autres, — c'est le disciple 
qui, à la fin, a réagi sur le maître. 

Le plus souvent, du reste, les peintres de ces écoles secondaires 
n'ont pas une personnalité bien marquée. Ils flottent indécis entre 
les tendances auxquelles les inclinent l'enseignement qu'ils ont reçu, 
leurs relations et le milieu même où ils vivent. Mais il n'est cepen- 
dant si petit centre où un artiste bien doué, quand il s'applique à 
féconder par le travail les dons qui lui ont été départis, ne puisse 
atteindre une originalité supérieure. Corrège en est la meilleure 
preuve. Sortant de ses mains, sa Léda devait être un de ses 
ouvrages les plus charmans. La composition en est délicieuse, et 
ces jeunes filles, qui, à l'ombre de grands arbres, s'ébattent'au 
milieu de l'eau, animées, rieuses, un peu émues cependant de la 
poursuite de ces beaux cygnes contre lesquels elles ne se défendent 
que mollement, la grâce de leurs formes juvéniles, la richesse de la 
végétation et la poésie du paysage, tout cela fait un ensemble que 
GoiTège seul pouvait imaginer. En mêlant comme pour un innocent 
badinage ces oiseaux et ces fillettes, l'aimable peintre a su esquiver 
ce qu'un pareil sujet pouvait avoir d'un peu risqué. Ainsi comprise, 
la scène présente un caractère d'ingénuité joyeuse qui aurait dû, ce 
semble, préserver ce tableau des outrages, qui, malheureusement, 



128 REVUE DES DEUX MONDES. 

ne lui ont pas été épargnés. On croirait, au contraire, que la fata- 
lité s'est acharnée contre lui, et, par une bizarre coïncidence, c'est 
en France, au xviii° siècle, et par le fils même du régent, que lui ont 
été infligées les plus cruelles mutilations. Il est vrai que le coupable 
était ce duc d'Orléans, qui, sans doute pour expier les déportemens 
de son père, passait sa vie dans les pratiques de la piété la plus aus- 
tère. Par son ordre, la toile fut découpée en morceaux et la tête de 
Léda, jugée probablement trop expressive, fut même détruite. Pour 
comble de disgrâce, après que Gh. Goypel eut de son mieux recon- 
stitué l'œuvre dans son intégrité, des restaurations successives ont 
encore depuis ajouté leurs dommages à tant de dôiériorations, et 
c'est tout au plus si dans quelques figures un peu moins maltrai- 
tées on peut aujourd'hui retrouver la trace de l'excellence du tra- 
vail primitif. 

L'école lombarde, à laquelle Corrège a dû quelque chose de sa 
grâce, est à peine représentée. A défaut de Léonard, contentons- 
nous de signaler une Madone^ de Luini, malheureusement fort 
dégradée, et une Vierge glorieme , de Borgognone, qui ont le 
charme de douceur et de suavité particulier à ces deux artistes. En 
revanche, ce n'est ni par la grâce, ni par la recherche de la beauté 
féminine que brillent d'ordinaire les productions de l'école de 
Padoue. Squarcione, le vrai fondateur de cette école, est un des- 
sinateur d'une extrême rudesse et un de ses élèves, Marco Zoppo, 
Bolonais de naissance, a encore trouvé moyen de renchérir sur la 
laideur de ses types. Les saints grimaçans et farouches, dont il a 
entouré sa Vierge^ sont des personnages tout à fait grotesques. Un 
autre élève de Squarcione, et de beaucoup le plus grand artiste de 
cette école, M;integna, n'est pas non plus sans quelque sécheresse 
et quelque dureté. On reconnaît le graveur dans ce contour précis, 
incisif et rigide où il enferme ses figures : mais c'est un esprit mer- 
veilleusement actif, curieux, avide de s'instruire, et le peintre, chez 
lui, est doublé d'un savant. La perspective et le culte de l'antiquité 
ne le détournent cependant pas de l'étude de la nature, qu'il inter- 
prète avec un style puissant et sévère. Sans être de premier ordre, 
ses tableaux du musée de Berlin offrent de l'intérêt et dans sa Pré- 
sentation au temple, à côté d'un Saint Joseph de mine fort rébarba- 
tive, il convient d'admirer une figure de Vierge d'une expression 
charmante, assez rare chez Mantegna, dont le talent est plus capable 
de force que de grâce. 

L'éclat de ces écoles locales ne tient souvent, on le voit, qu'à un 
seul homme. Elles n'ont eu jusqu'à lui, ou elles n'auront après lui 
qu'une vie intermittente, un caractère incertain et une importance 
secondaire. Seule, l'école de Venise, par sa durée, son originalité, 
par le nombre et la valeur de ses artistes, peut soutenir la compa- 



LES MUSÉES DE BEELIN. 129 

raison avec celle de Florence. Ses maîtres de la grande époque font 
ici à peu près défaut, mais les primitifs abondent et quelques-uns 
même a\ec les ouvrages les plus considérables qu'ils aient pro- 
duits. Au sortir de ces travaux anonymes qu'on trouve à la nais- 
sance de la peinture vénitienne, les œuvres de l'école de Murano 
sont les premières qu'on puisse citer et à bien des litres : l'Adora- 
tion des mages, d'Antonio Yivarini, mérite un intérêt particulier. 
Toutes les ressources décoi-atives qu'autorisait un pareil sujet y 
ont été mises en jeu et la splendeur pittoresque d'une telle scène 
était bien laite pour plaire à des Vénitiens. Éiofft^s, armes, bijoux, 
carquois, riches présens, tout l'apparat du luxe le plus magnifique, 
non-seulement \ivarini l'a déployé avec une comjilaisante profu- 
sion, mais, à l'exemple des peintres primitifs de Cologne, pour 
ajouter à l'i'lusion, il a partout multiplié les dorures et accusé le 
relief de tous ces objets précieux par des gaufrures dans lesquelles 
çà et là sont même enchâssées des morceaux de verre ou des pierres 
de diverses couleurs; comme si, en invoquant une fui.s encore la 
collaboration du mosaïste et de l'orfèvre, il tenait à rappeler les ori- 
gines d'un art qui leur devait tant et à laisser ce dernier témoignage 
des anciennes traditions auxquelles il se rattachait. A côté de l'in- 
fluence qu'a exercée sur lui Genlile da Fabriano, qui, d'une manière 
pareille, a traité ce sujet de l'Adoration des mages (1), Yivarini a, 
d'ailleurs, son originalité marquée. Quelques-unes de sts figures 
sont d'une invention aussi heureuse que naïve, entre autres ce mage 
à barbe blanche qiii baise avec respect les pieds de l'Enfant Jésus et 
que nous retrouverons chez Véronèse lui-même dans un de ses chefs- 
d'œuvre du musée de Dresde. Une Marie-Madeleine, également 
peinte à la détrempe et qui porte la signature de Cailo Crivelli, 
nous ollre le même luxe de dorures et d'ornemens : sa robe avec 
les broderies des épauleites, son peigne et le vase de parfums qu'elle 
tient à la main simt aussi dorés et en relief. Comme Yivarini, Cri- 
velli a son style à lui, et dans cette jeune femme pâle, dédaigneuse, 
aux lèvres pincées, aux doigts allongés et légèrement relevés du 
bout, nous reconnaissons le type, d'une coquetterie un peu pré- 
cieuse, qu'il a plus d'une fois reproduit. Il y a moins d'originalité 
chez le second des frères Yivarini, Bartolommeo, et son naturalisme 
assez rude semble avoir cherché, par-delà Alanlegna, des inspirations 
et des modèles en dehors de l'Italie. La composition même de son 
Saint George et le paysage compliqué qui lui sert de fond parais- 
sent empruntés à l'école flamande primitive. Dès cette époque, en 
effet, les relations du nord de l'Italie avec l'Allemagne et les Flandres 

(1) Dans le tableau qui se trouve à l'Académie de Florence. 
TOMB Li. — 1882. 9 



120 REVUE DES DEUX MONDES. 

étaient fort suivies, et entre Bruges et Venise particulièrement, le 
trafic commercial amenait des échanges constans et réguliers. Les 
œuvres de Van Eyck, de Memling et d'autres encore arrivaient jus- 
qu'en Italie, et parmi les artistes eux-mêmes : Hugo van der Goës 
et Rogier van der Weyden inauguraient des migrations, qui, pen- 
dant longtemps, devaient se poursuivre, et, grâce à un prestige assez 
explicable, développer un courant de plus en plus marqué du Nord 
vers le Midi. 

Un des rares Italiens qui, remontant ce courant, ait poussé vers 
le Nord, Âritonello de Messine, est un artiste d'une valeur peu com- 
mune et les trois tableaux du musée de Berlin confirment la haute 
opinion qu'il convient d'avoir de son talent. Avec ses traits fins et 
distingués, son aimable physionomie et l'élégante simplicité de son 
costume, ce Portrait déjeune hoimne quise détache avec tant d'éclat 
sur un fond de ciel et de paysage d'une profondeur intense, est une 
merveille d'exécution. La science du dessinateur y égale la puissance 
du coloriste. Ce n'est pas seulement l'introduction des procédés de 
la peinture à l'huile qui nous révèle ici les enseignemens de Van 
Eyck, mais la facture elle-même offre avec celle du maître flamand 
des analogies formelles et on ne retrouverait dans la peinture ita- 
lienne aucun autre exemple du style de ces petits portraits d'An- 
tonello. Il eût été intéressant de connaître la date de ce précieux 
ouvrage, mais les deux derniers chiffres du millésime qui accom- 
pagne la signature du peintre, — absolument pareille d'ailleurs à 
celle de notre portrait du Louvre, — sont à peu près illisibles. Dans 
le Saint Sébastien^ un sujet qu'Antonello a souvent traité, l'influence 
de Van Eyck n'est plus sensible. Si la précision du dessin s'accuse 
toujours aussi scrupuleuse, les formes de ce corps nu sont plus 
choisies, les carnations ont plus d'éclat et l'exécution a gagné en 
largeur et en liberté. Le type aussi est bien italien et ce beau visage 
avec ses longs cheveux qui retombent sur les épaules aune expres- 
sion touchante de souffrance et d'angoisse. La conservation d'ailleurs 
est parfaite et montre l'excellence d'une pratique apprise en bon 
lieu. 

Dans Giovanni Bellini, il faut saluer le véritable fondateur de 
l'école vénitienne et le maître qui assura son émancipation. Son 
Christ mort et pleuré par sa mère et par saint Jean est un chef- 
d'œuvre dans lequel, sans recourir aux crispations exagérées en 
usage chez ses devanciers, Bellini a su peindre la douleur dans ce 
qu'elle a de plus poignant. La figure de la Vierge est vraiment 
sublime; elle ne peut se résoudre à accepter la certitude de son 
malheur et, dans son désespoir, elle entoure son fils de ses bras; 
comme si elle sortait d'un rêve, elle a besoin de le toucher pour 
s'assurer de l'horrible réalité. Quant au Christ, il a cette majesté et 



LES MUSÉES DE BERLIN. 131 

cette p;randeur que la mort imprime sur un noble visage. Même 
réduite à ces trois personnages, cette scène de dés,olation et d'amour 
en face d'un cadavre atteint dans sa simplicité à l'éloquence la plus 
pathétique. L'exécution aussi large que fine est très personnelle, et 
les colorations, bien que graves, aboutissent à la plus riche harmo- 
nie, parce qu'au lieu d'entrer en lutte et de se neutraliser par leur 
violence même, comme chez les primitifs, elles se font valoir et s'exal- 
tent mutuellement. C'est ainsi que, sans renier aucune des aspira- 
tions que nous avons vues poindre dans l'école, Bellini a su les 
acconmioder entre elles et trouver ces tempéramens et ces concilia- 
tions qui caractérisent la maturité d'un art. 

On comprend mieux la grandeur de Bellini quand on voit ses con- 
temporains et même plusieurs de ses élèves persister dans le style 
archaïque dont il avait su s'affranchir. Une Vierge glorieuse, l'ou- 
vrage le plus important qu'ait produit Alvise Vivarini, appartient 
aux derniers temps de sa vie. L'exécution en est cependant pèche 
et dure et le caractère assez farouche. xMais le Saint George couvert 
de son armure et surtout le Saint Sébastien, placés l'un et l'autre 
à chaque extrémité de la composition, sont deux figures pleines de 
force et d'une grande beauté de couleur. Ce dernier saint, élevant 
ses deux mains vers la Vierge dans un élan d'amour, soutient la 
comparaison avec celui qu'a peint Antonello, que d'ailleurs il rap- 
pelle. Enfin, malgré le mérite des œuvres qu'ils ont ici, M. Basaiti, 
V. Carpaccio et Cima da Conegliano se montrent très inférieurs à 
Bellini; avec eux l'école est restée stationnaire et parfois même a 
rétrogradé. Elle touche cependant à son apogée. Mais, nous l'avons 
dit, les chefs-d'œuvre où s'est manifestée son éclatante originalité, 
ce n'est pas au musée de Berlin qu'il faut les chercher. Giorgione en 
est absent, et Titien n'y est représenté que par quatre portraits, dont 
l'état de conservation laisse fort à désirer. L'un d'eux, une esquisse 
vivement enlevée, est une répétition à peine modifiée du tableau 
des Offices qui nous montre le peintre lui-même déjà dans sa vieil- 
lesse, mais encore plein de verdeur et de force. Un autre, à notre 
avis le meilleur, celui de l'Amiral Giovanni Moro, un personnage 
à large cou et à l'épaisse carrure, est superbe d'énergie et de déci- 
sion. Il y a quelque lourdeur, au contraire, dans l'exécution du 
Portrait de la fille de Roberto Strozzi, une enfant à la tête mi- 
gnonne, coiffée d'une forêt de cheveux courts et bouclés, mais dont 
la physionomie imuiobile paraît celle d'une petite vieille. Au lieu 
de ce travail un peu pénible et appuyé, on souhaiterait ici la légè- 
reté de pinceau et la fraîcheur d'intonations que certainement Velas- 
quez ou Van Dyck auraient su y mettre. La peinture d'ailleurs a 
beaucoup souffert. Quant au Por/rrtZ/cf^? Lavinia.Và fille du Titien, il 
est justement célèbre, et l'artiste avec quelques légers changemens 



132 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'a plusieurs fois répété. On connaît l'attitude élégante et le jet de 
cette figure qui, dans ses plus riches atours, le haut du corps rejeté 
en arrière, soutient de ses deux bras élevés en l'air une corbeille 
d'argent pleine de fleurs et de fruits, dans une atiiiude où se déploie 
sa superbe beauté. Malheureusement, comme pour les précédens 
ouvrages du Tiiien, la peinture est très fatiguée et le coloris des 
carna'ions deveim terne et opaque ne permet plus guère drf soup- 
çonner l'éclat que certainement il a dû avoir. Les formes d'ailleurs 
manquent un peu de décision et la main qui supporte la corbeille 
est d'un dessin très délectueux. 

C'est encore par des portraits que se recommandent à Berlin quel- 
ques-uns des pt-intres les plus connus de l'école vénitienne : l'aima 
Vecchio,J. de Calcar etTintoret lui-même qui, dans un tableau assez 
important, nous montre /^'s Trois Procurateurs agenouilles inix pieds 
de saint Marc et implorant l'assistance du patron de Venise pour l'ac- 
complissement des devoirs de leurcharge. Les trois personna;^es fran- 
chement posés se détachent très vigoureusement sur le ciel ou sur 
la mer qui borne l'horizon, mais leurs physionomies trop vaguement 
indiquées n'oflrent point ce caractère d'individualité où la vie intime 
se marque avec ses traits particuliers. Le travail aussi est un peu gros, 
un peu sommaire et la couleur paraît enfumée. Enfin, à défaut de 
Véronèse, voici, déjà sur le déclin de l'école, Tiepolo son imitateur, 
un décorateur d'une verve un peu banale, mais qui du moins sait 
son métier. Aussi ne se fait-il pasfaute del'exploiteret, qu'il s'agisse 
d'une Sortie du bain ou de la Vierge donnant le rosaire à saint 
Dominique , il ne demande guère aux données qu'il traite qu'une 
occasion de montrer son habileté. Il y a cependant un sentiment 
assez original de la couleur dans le Martyre de sainte Agathe, et, 
autour de la sainte, les draperies présentent un assemblage char- 
mant de tons bleus mêlés d'or et de rose passé, que rehaussent çà 
et là quelques taches d'un rouge plus vif. Ces gaîtés et toute cette 
joyeuse harmonie sont peu d'accord, il est vrai, avec un tel sujet; 
mais l'expression n'est point le fort de Tiepolo et, sans s'inquiéter 
beaucoup du précepte du poète, il ne s'avi-e pas que le meilleur 
moyen de nous attendrir serait d'être lui-même un peu ému. Bien 
qu'un y sente trop l'improvisation, il faut pourtant lui savoir gré de 
cet entrain, de ce goût d'arrangement, de cet instinct de décora- 
teur et de ces fa'iliiés d'exécution qui sont ses qualités naturelles. 
C'est là tout ce qui a subsisté des traditions des maîtres. Le temps 
est proche où, épuisé par une production sans trêve et trop souvent 
dégradé par ses derniers représentans, l'art italien lui-même va 
complètement disparaître. 

Emile Michel. 



à 



L'HYDROLOGIE 



L'AFRIQUE AUSTRALE 



HydroJogy of South Africa, by John Croumbie Brown, 1875. 

Depuis If s premiers voyages de Livingstone, le continent africain, 
jusqu'alors inabordable, a été attaqué sur tous les points à la fois. 
Par le nord et par le sud, par l'est et par l'ouest, de hardis explora- 
teurs l'ont pénétré ou traversé et lui ont en partie arraciié ses secrets. 
Les voyageurs ont payé leur tribut et accompli leur ta .lie en ouvrant 
la voie ; c'est à la science et à la civilisaiiun d'accomplir la leur en 
étudiant les problè nés qui s'offrent à nos investigations, en entraî- 
nant dans le courant général de la circulation les hommes et les 
terres qui paraissaient devoir en être à jamais écartées, en faisant 
concourir à l'accroissement de la richesse sociale les élémens de 
production ignoré»jusqu'ici. Aussi faut-il accueillir avec intérêt les 
travaux qui peuvent jeter un jour nouveau sur la situation des 
régions, même connues de longue date, et faire connaîire les condi- 
tions de leur prospérité. C'est à ce titre que l'ouvrage du révérend 
J.-G. Brown, sur l'Hydrologie de l'Afrique austn/le, me paraît 
digne d'être mentionné. Il l'est encore à un autre point de vue. 

M. Brown, après un premier séjour à la colonie du Cap, où il 
avait été envoyé en ISiih comme missionnaire, chef d'une congré- 
gation religieuse, y retourna en 1863 comme professeur de bota- 
nique au collège de l'Afrique australe et y resta jusque dans ces 



13Û KEVUE DES DEUX MONDES. 

dernières années. Il eut dans chacune de ces positions l'occasion de 
parcourir la colonie dans toutes les directions et de recueillir sur la 
géographie physique de celle-ci les renseignenicns les plus pré- 
cieux. M. ISrown, en partant pour le Cap, ne connaissait pas les ira- 
vaux qui avaient eu pour objet de constater eu Europe l'influence 
des forêts sur le climat, sur l'abondance des pluies et sur le régime 
des eaux; il n'avait futtndu parler ni de l'ouvrage de M. Surell sur 
les torrens des Alpes, ni de celui de M. Mathieu sur la météorologie 
forestière, ni de ceux de MM. Domontzey, Costa de Bastelica et 
tant d'autres sur les reboisemens; < t cependant, en étudiant person- 
nellement et sans parti-pris les conditions climatologiques de l'Afrique 
australe, il arriva à reconnaître que les perturbations siirvenues 
dans le régime des eaux depuis la période historique devaient en 
grande partie être attribuées au déboisement et à se rencontrer sur 
ce point avec les savans dont nous venons de citer les noms. Nous 
avons pensé qu'il n'était pas ï^ans intérêt d'exposer, d'après M. Brown, 
aux lecteurs de la Jiente un ensemble de phénomènes qui, pour se 
manifester sur un point déterminé, n'en sont pas moins dus h des 
causes générales dont les eifets peuvent se faire sentir partout oii 
l'on sera en présence des mêmes conditions. 



I. 



On attribue généralement la découverte du cap de Bonne-Espé- 
rance au navigateur portugais Barthélémy Diaz, qui lui donna le 
nom de cap des Tempêtes ; mais, d'après Hérodote, les Phénii iens 
avaient déjà effectué le périple de l'Afrique six cents ans avant l'ère 
chrétienne. Quatorze siècles plus tard, c'est-à-dire vers l'an 800, la 
côte orientale de l'Afrique était connue des Arabes jusqu'à la baie 
de Lagoa, située au 28^ degré de latitude sud. En 1A80, un Portu- 
gais venant d'Abyssinie, nommé Pierre Cavalliao, vis^ita Sofala sur 
la cote de Mozaujbique, et, en IhSli, un autre Portugais, Diego 
Cam, s'avança jusqu'au cap Padrone, au 22'^ degré sur la côte occi- 
dentale. En 1680, Barthélémy Diaz planta la croixsur la Sierra Parda, 
au 'Ik" degré, poussa jusqu'à la baie d'Algoa eu doublant le cap de 
Bonne- Espérance sans le voir, et ne le découvrit qu'à son retour. 
Vasco de Gama, qui vint ensuite, eut à lutter non-seulement contre 
les tempêtes qui l'assaillirent, mais aussi contre la révolte de son 
équipage; il parvint néanmoins à doubler le cap en 1497, décou- 
vrit le iNaial, et remonta la côte orientale jusqu'en Mozambique. 

A là suite de plusieurs autres expéditions, les Portugais, aussi 
bien que d'autres nations européennes, fondèrent sur divers points 
des établissemens plus ou moins éphémères; mais ce ne fut qu'en 



HYDROLOGIE DE L AFRIQUE. 135 

1652 que la compagnie hollandaise des Indes prit possession du cap 
et y fit construire un fort qui, cent cinquante ans plus tard, en 
1795, fut pi-is par les Anglais. Rendu en J801 au gouvernement 
hollandai-^, ce fort retomba, en 1806, au pouvoir de l'Angleterre, 
qui, depuis lors, non-seulement en resta maîtresse, mais étendit sa 
domination sur les pays voisins. Aujourd'hui la colonie du Cap pro- 
prement dite, sans compter les territoires plus ou moins disputés, 
s'étend jusqu'au fleuve Orange; elle aune superficie de 6^0,000 kilo- 
mètres carrés environ et une population de 720,000 âmes. 

Il y a trois quarts de siècle environ que l'Angleterre a pris pied 
sur ce point du globe, et cependant ce n'est que depuis quelques 
années qu'on a commencé à y faire des observations précises sur 
l'hydrographie et la météorologie ; mais si récentes qu'elles soient, 
ces observations n'en ont pas moins amené la constatation d'un fait 
important et d'une extrême gravité: c'est le dessèchement progres- 
sif de celte partie du continent africain. De jour on jour, les lacs 
diminuent de profondeur, les rivières se tarissent, les sources dis- 
paraissent, les habitans émic:rent avec leurs troupeaux. Nous 
allons suivre M. Brown dans l'exposition des faits pnr lesquels ce 
phénomène se manifeste et dans la recherche des causes auxquelles 
il l'attribue. 

Au point de vue météorologique, l'Afrique australe peut être 
divisée en trois zones : la zone orientale, comprenant le Zululand, 
Natal et la Gafrerie soumise ou indépendante ; la zone centrale, for- 
mée d'une partie du bassin central et traversée par plusieurs chaînes 
montagneuses; la zone occidentale, englobant le désert de Kalahari, 
les plaines arides du Namaqualand et du pays des Bushmen, ces 
dernières situées au sud du fleuve Orange. 

La première de ces zones, qu'on peut appeler zone des Cafres, est 
fertile; elle est couverte d'arbres et parfois de forêts étendues ; arro- 
sée par de nombreux cours d'eau qu'alimentent des pluies abon- 
dantes. La seconde, celle des Bechuana, consiste en plaines ondu- 
lées et en prairies arides. On n'y trouve que peu de sources, moins 
encore de rivières permanentes, et quelques lambeaux de forêts qui 
diminuent tous les jours et marchant vers une entière destruction. 
Les sécheresses y sont fréquentes, les pluies peu abondantes, et les 
irrigations nécessaires pour la culture des [)lantes européennes. La 
troisième zone, ou celle des Namaquas et des Bushmen, est nue et 
stérile; les orages seuls y amènent des pluies qui alors tombent en 
cataractes et s'écoulent par des rivières qui sont à sec le reste du 
temps. Ces pluies sont suffisantes cependant pour faire pousser un 
maigre gazon fjue broutent des moutons affamés et pour permettre 
à qu.^ques arbres et arbustes de végéter sur les bords des rivières 
desséc'^iées dont ils dessinent le cours. 



136 REVUE DES DEUX MONDES. 

Le vent dominant de cette région est cflui du nord-est qui, 
chargé de vapeurs, commence par arroser le Zululaiid et jNaial qu'il 
rencontre d'abord sur sa route; quand les nu.iges arrivent au-des- 
sus du liassin central et surtout dans la zone occideuiale, où ils 
sont exposés à la radiation d'un sol dénude, ils s'élèvent dans l'at- 
mosphère et se dissipent sans que l'humidiié qu'ils contiennent 
puisse se condenser. Ce n'est qu'accidentellement, lursque des 
courans contraires viennent les arrêter, qu'ils se résolvent en pluies 
torrentielles, après avoir donné naissance à des oiagps formidables. 
L'air devient alors étouiïant; un silence de mort pèse sur la nature, 
pas un souille ne se fait sentir. Très bas sur Thniizon, les nuages 
s'accumulent en masses noires et épaisses faisant entendre de sourds 
grond>-mens et sillonnés par de nombreux éclairs ; tout à coup un 
vent impétueux, chassant devant lui un tourbillon de poussière et 
balayant tout sur son passage, souffle avec fureur, et aussitôt après, 
des torrens d'eau et de grêle se précipitent aux éclats du tonnerre, 
à la lueur des éclairs incessans; en quelques minutes, tout le pays 
est inondé, les ruisseaux débordent et des ravins, depuis longtemps 
à sec, sont transformés en rivières d'un kilomètre de largeur. Au 
bout d'une heure, tout est fini et le ciel a repris, parfois pour plu- 
sieurs années, son implacable azur. 

Dans ces zones éloignées de la mer, où il ne tombe annuellement 
que quelques centimètres d'eau, la plus petite diminution dans la 
quantité de pluie devient beaucoup plus sensib'e que sur les points 
où il pleut davantage : on ne saurait, par conséquent, comparer 
les sécheresses dont nous nous plaignons parfois en Europe avec 
celles qui sévissent dans l'Af^rique australe, où elles durent plusieurs 
années, font périr des milliers de bestiaux et réduisent à la plus 
extrême misère les populations qui sont obligées d'émigrer pour se 
procurer leur subsisiance. 

M. Brown cite de nombreux exemples de ces sécheresses prolon- 
gées et de la triste condition des habitans qui les subissent. « En 
faisant, dit-il, en lSli7, le tour de la colonie, j'eus à traverser le 
Karroo, et les souvenirs de ce voyage sont toujours vivans ; il me 
semble voir encore les squelettes des bœufs que je tencontrai sur 
ma route, dans une région absolument dépourvue d'eau. En arri- 
vant, un samedi, à notre étape, nous npprîmes que, pour aller à 
Beaufort, où nous devions nous rendre, nous aurions Sh milles à 
faire avant de trouver de l'eau. Nous fîmes reposer nos chevaux le 
dimanche et partîmes le soir pour voyager la niiit et atteindre la 
source à la fin du jour suivant ; mais vers midi nos chevaux étaient 
si fatigués, si exténués, si altérés, que nous dûmes les envoyer en 
avant pour leur faire brouter l'herbe le long de la route et diminuer 
ainsi leur soif. Arrivés le soir à une ferme, nous fûmes cordiale- 



HYDROLOGIE DE l'aFRIQUE. 137 

ment reçus par le fermier, qui nous offrit du thé. Inconsidérément 
je demandai un peu de pain. — Du pain? me dit-il, voilà trois ans 
que je n'en ai vu. — Gomment cela? répliquai-je. — La sécheresse 
nous empêche da récoller du blé. — Alors, que cultivez-vous? — 
Rien; quand il survient accidentellement des ondées, nous spmons 
des fèves, mais il est rare qu'elles ne soient pas brûlées à leur tour. 
— Alors, que mangez-vous ? — Du mouton. — Et quoi avec votre 
mouton? — Du mouton. — Gomment l'entendez-vous? — Je l'en- 
tends comme je le dis : nous mangeons le gras avec le maigre et le 
maigre avec le gras, et nous faisons ainsi du mieux que nous pou- 
vons. 

« Quoique de semblables conditions d'existence soient assez rares, 
elles ne sont cependant pas inconnues sur d'autres points de la 
colonie. Un missionnaire wesleyen me raconta que pendant son 
séjour au Namaqualand, faute de pouvoir y cultiver du blé, il lui 
fallait faire un vovage de six semaines pour se pi-ocurer la farine 
nécessaire à sa famille. Il avait à traverser le fleuve Oi'angp, où il 
n'existe ni gué, ni bac, ce qui l'obligeait à mettre un bale;ui sur sa 
voilure, à démonter celle-ci sur la rive pour la faire passer dans le 
bateau et à la reconstruire de l'autre côté pour continuer le voyage. 
Au retour, c'éiaii à recommencer, avec les vivres qu'il apportait. 

« Dans les tournôas que j'ai faites pour étudier les productions 
naturelles de la colonie, j'ai eu souvent l'occasion d'entendre des 
plaintes sur la d;n-ée des sécheress3S, qui parfois sévissaient jusque 
dans la région des lacs de l'intériaur et transformaient les plaines 
en déserts de sable. J'ai vu le fleuve Orange si bas qu'il pouvait 
être traversé à gué par un enfant et montrait dans son lit desséché 
les débris d'une voiture surprise par une crue subiie: j'ai vu les 
bestiaux mourir par Jiiilliers, faute de nourriture, les choux se 
vendre un penny la feuille, et des bottes de foin que je pouvais tenir 
entre le pouce et l'index se payer une demi-couronne. I,es chevaux 
étaient réduits à manger les vieux chiffons et les feuilles de papier 
balayées dans la rue. Ges sécheresses prolongées se terminent tou- 
jours par des pluies diluviennes qui changent les roules en rivières 
et (jui grossissent les cours d'eau au point qu'il m'a fallu plusieurs 
fois, pour les traverser, faire usage d'une corbeille suspendue par 
une corde au-dessus du torrent. » 

Livingstoue nous a laissé la description d'une de ces sécheresses 
dont il a été témoin dans le territoire de Bakwain, à l'époque où, 
simple missionnaire, il n'avait pas encore entrepris les voy.iges qui 
ont illustré son nom. « La seconde année, dit-il, il ne tomba pas 
encore de pluie, il en fut de même pendant la troisième. La rivière 
de Kolobeng était à sec; les poissons étaient morts, et toutes les 
hyènes du pays étaient venues s'en repaître sans parvenir à nous 



138 REVUE DES DEUX MONDES. 

dt^barrasser de ces matières eu putréfaction, Uu vieil alligator fut 
trouvé dans la boue parmi les victimes. La quatrième année fut 
également calaniiiense, la pluie tombée étant insullisanle pour faii'e 
germer les graines. Nous creusions dans le lit de la rivière des trous 
de plus en plus profonds pour en tirer de l'eau et tâcher de conser- 
ver nos arbres fruitiers, mais inutilement. Des aiguilles laissées à 
l'air pendant des mois ne se rouillèrent pas, et un mélange d'eau 
et d'acide snlfurique, destiné à une batterie électrique, s'évapora 
sans la mouiller. Les feuilles des arbres indigènes se nétri>saient et 
se ridaient, mais sans mourir; celles des mimosas se fermaient en 
plein midi comme pendant la nuit. Un thermomètre dont la boule 
fut placée à trois pouces dans le sol marquait 132 à lùh'^ Falir. 
(de 55 à 57 centigrades). Certains insectes exposés au soleil expi- 
raient aussitôt, tandis que les fourmis blanches semblaient plus 
vives et plus actives que jamais. » 

M. llelmore, qui avait entrepris un voyage de mission, mourut de 
soif avec toute sa famille, après avoii' enduré des tortures dont la 
lettre ci-après, écrite par sa fennne à une sœur peu avant sa mort, 
peut donner une idée. « Je t'écris dans une jolie petite hutte en bois 
de palmiers, qui, bien que grossière à l'extérieur, otïre cependant 
un abri délicieux contre les rayons dévorans du soleil... Nous avons 
été cruel 'ement éprouvés par la chaleur avec 102° F. (39° centi- 
grades) à l'ombre, au point d'en avoir le vertige, ^\)us attendons la 
pluie avec l'impatience de ceux qui ont voyagé à travers un pays 
dénudé et sans eau. Nos pauvres bœufs sont restés quelquefois 
quatre ou cinq jours sans boire et faisaient peine à voir quand ils 
tournaient autour de la voiture ilairant les caisses d'eau et nous 
regardant comme pour nous supplier de leur en donner. Ncms souf- 
frions beaucoup nous-mêmes parce qu'il fallait ménager notre eau, 
ne sachant pas combien de temps nous resterions sans en rencon- 
trer... H fut décidé un jour que mon mari resterait en arrière avec 
un honnne et une voiture, pendant que moi-même je partirais avec 
les guides, les enfans et les bœufs dans l'espoir de trouver une source 
avant la nuit. Il nous en restait cinq bouteilles que nous nous par- 
tageâmes, et je me mis en route pouvant cà peine avancer, tant nous 
étions faibles et tant nous craignions que la marche n'augmentât 
notre soif. Les pauvres enfans demandaient continuellement à boire, 
et, tout en soutenant leur courage, je leur donnai de temps en temps 
une cuillerée [)Our humecter leur bouche. Ils faisaient des etforts 
pour ne pas se plaindre, mais je voyais leurs traits se tirer et leurjs 
lèvres noircir... » 

M. Baldwin, qui a passé plusieurs années dans la colonie pour y 
chasser l'éléphant et autres animaux sauvages, raconte, dans le livre 
qu'il a publié sous le tiu-e : du -Sdial au Zambèze, qu'il a été sou- 



HYDROLOGIE DE L AFRIQUE. 139 

mis plusieurs fois à des épreuves semblables et n'a été sauvé que 
par miracle. La soif est un supplice qu'on ne peut connaître en 
Europe. Cette soif qui vous colle la langue au palais, qui vous em- 
■ pêche d'articuler une parole, ceux-là seuls l'ont éprouvée qui, sous 
un roleil de plomb, ont traversé des déserts à perte de vue sans 
eau, sans arbres ni rochers et sans un seul être vivant, déserts qu'il 
suffit cependant de quelques jours de pluie pour couvrir parfois 
d'une végétation luxuriante. 

Malgré les chaleurs écrasantes du jour, il amve fréquemment 
que l'eau contenue dans des vases en plein air se coîigèle pendant 
la nuit, parce que la sécheresse de ralnios[)hère est telle que l'éva- 
poration se fait assez rapidement pour amener un abaissement con- 
sidérable de température. C'est un phénomène analogue à celui de 
la congélation de l'eau obtenue par le vide opéré sous une cloche 
pneumatique. Cette sécheresse toutefois n'est que relative, car l'at- 
mosphère contient encore en suspension une grande quantité d'hu- 
midiié, ainsi que le prouve l'accumulation de nuages que provoque 
instantanément un abaissement accidentel de température. Mais ces 
nuages se dissipent le plus souvent avec la cause qui les a produits, 
comme la vapeur qui s'échappe de la cheminée d'une locomotive, 
et le ciel reprend sa sérénité. Quand ils se résolvent en pluies, c'est 
par cataractes et en causant les plus grands ravages. C'est ainsi 
qu'en 1867, Pori-Élisabeth fut victime d'une inondation qui saj)a les 
fondemens des maisons et les fit écrouler; un cyclone avait, dans 
son mouvement giratoire, entraîné dans les régions élevées de 
l'atmosphère les va[)eurs qui, sous l'influence d'une température 
plus basse, se précipitèrent en pluie avec une telle violence que, 
dans l'espace de six heures, il en tomba une hauteur de 6 pouces 1/2 
avec accoiopagneiDcnt de tonnerre. Sur plusieurs rivières, les ponts 
furent emporiés, et, sur un grand nombre de points, les plaines 
furent couvertes d'eau. En 1869, la ville du Cap fut également 
inondée et éprouva de grands désastres; en 1871, ce fut le tour de 
la province Victoria; un déluge s'abattit sur un village, entraîna 
les bestiaux, détruisit les maisons et lit périr un grand nombre d'ha^- 
bitaiis; les années suivantes, d'autres localités furent atteintes. 

Toute cette eau qui tombe instantanément, souvent accompa- 
gnée de grêlons de la grosseur d'un œuf de poule (on en a même vu 
de la grosseur de la tête d'un enfant), est suspendue dans l'atmo- 
sphère avant même l'apparition d'un seul nuage et ne se précipite 
que par la lutte des courans opposés. Elle serait pour le pavs une 
véritable bénédiction si elle se répandait peu à p-u à divers inter- 
valles, tandis qu'elle n'est qu'une cause de désastres et de calamités 
en se déversant d'un seul coup précédée et suivie de longues séche- 
resses. 



iZlO REVUE DES DEUX MONDES. 

Tandis que les colonies anglaises de l'Afrique australe sont pen- 
dant la plus grande pai lie de l'année en pruie aux sécheresses, les 
régions plus au nord sont au contraire abondamment pourvues d'eau. 
Livingslono, Sianley, Cameron et ceux qui sont venus après eux, 
n'ont jamais eu à y soullVir de la soif et ont éprouvé plus de diffi- 
cultés pour franchir les marais et les fleuves que pour traverser des 
déserts. Ils nous dépeignent les contrées qu'ils ont paicourues 
comme couveites de bois, de lacs et de rivières, ce que faisaient 
d'ailleurs présumer l'étendue et la puissance des irois grands fleuves 
qui prennent naissance dans l'Afrique centrale, le rsil. lo Congo et 
le Zambèze. L'humidité de cette partie du continent doit être pro- 
digieuse pour pouvoir fournir de pareilles masses d'eau, puisque, 
sur certains points, le Congo a plus de 200 brasses de profondeur 
et que son courant est visible jusqu'à 300 milles dans l'Océan, où 
il déverse 870,000 mètres cubes par seconde. H semble que telle a 
été autrefois aussi la situation de l'Afrique austi-ale et que le chan- 
gement qui s'y est opéré date d'une époque relativement récente. 

Le docteur Moiyat, qui a habité la colonie pendant cinquante ans 
et qui, comme d'autres avant lui, a décrit les efléts des sécheresses, 
raconte qu'cà son anivée dans le Latakoo, en 1821, k'S indigènes lui 
parlaient sans cesse des cours d'eau qui autrefois sillonnaient le 
pays, des pluies qui activaient la végétation et tapissaient les rochers 
de verdure, des forêts de grands arbres qui couvraient les collines 
et les plaines voisines. Ils racontaient que dans le Kurinam et d'au- 
tres rivières se jouaient les hippopotames et que l'herbe des prai- 
ries était assez haute pour cacher ces animaux. Le docteur a lui- 
même pend.int son séjour assisté à cette modification progressive du 
climat et constaté que le pays était beaucoup plus aride au moment 
de son départ qu'à son arrivée. 

M. Cha.oman, dans le voyage qu'il fit de iXatal aux chutes du Zana- 
bèze par la route qui traverse la partie orientale du désert de Kala- 
hari, rencontra, avant d'atteindre la rivière de Boiletlié, de vastes 
plaines gazonnées au milieu desquelles se trouvent un grand nombre 
d'étangs desséchés, dont il ne reste pour en marquer la place que 
des masses de sel cristallisé. Des indigènes se souviennent avoir vu 
les étangs pleins d'eau et la plaine à l'état de marais en commu- 
nication avec le Botletlié. A mesure qu'elle se desséchait, les pois- 
sons mouraient et devenaient la proie des vautours. Un grand 
nombre de sources et de rivières qui coulaient jadis d'une façon 
permanente sont aujourd'hui taries. 

Les allluens du lac Ngami ont actuellement une section beaucoup 
trop grande pour leur débit, comme il arrive à des canaux d'irriga- 
tion dont les écluses sont à moitié fermées; leurs eaux sont évapo- 
rées par le soleil ou se perdent dans les sables. Le lac ISgami lui- 



HYDROLOGIE DE L AFBIQUE. j/jj 

même, qui est à une élévation de 1,200 mètres environ et qui a 
80 kilomètres de long sur 15 de large, diminue jouruellament de 
profondeur. Les rives en sont basses, presque inabordables et c'est 
avec dilliculté qu'on peut naviguer en bateau au milieu des bancs 
de sable; ce qui prouve que ce lac était autrefois plus étendu, ce 
sont les nombreux squelettes et défenses d'éléphans qu'on trouve 
enfouis dans le voisinage. Ce sont ceux d'animaux qui venaient boire 
dans le lac et qui ont été dévorés par des carnassiers, et dont la car- 
casse a été engloutie dans les vases aujourd'hui solidifiées. 

Le désert de Kalahaii, dont les plaines arides s'étendent comme 
on sait entre le Ueuve Orange et le Zamhèze, vers le 20^ degré de 
latitude, s'élargit tous les jours; il mord incessamment sur les terres 
qui l'entourent et remplace par des broussailles les cidtures qui les 
couvraient. Les sources s'y tarissent, les cou > d'eau disparaissent et 
les lacs s'y dessèchent en laissant une coucl.e de sel scintiller au 
soleil. Les habitans, hors d'état de se nourrir, émi.rent vers des 
régions moins déshéritées et cèdent la place aux animaux féioces, 
qui s'y muUi[)lient sans obstacle. 

Le même phénomène se manifeste sur d'autres points du conti- 
nent africain. Ainsi M. E. Reclus, dans sa Grofpvip/tie, fait remar- 
quer que, du temps des Romains, le désert du Sahara était moins 
étendu qu'aujourd'hui; qu'on y trouvait des palmiers en a' ondance, 
de nomlireuses oasis et des rivières dont il ne reste plus anjonrd'hui 
que les lits. Les chotls du sud de l'Algérie, qu'on a supposés à tort 
avoir jadis été en communication avec la mer, étaient sans doute 
des lacs qui, comme ceux de l'Afrique australe, se sont desséchés à 
une époque lelativement récente. 

Tous ces faits et des milliers d'autres dont il est fait mention dans 
les récits des voyageurs ou dans les mémoires adressés aux sociétés 
savantes prouvent d'une façon incontestable que, depuis les ttmps 
historiques, toute celle partie de l'Afrique s'est desséchée, et que ce 
dessèchement et l'aridité qui en est la conséquence se continuent 
sous nos yeux. 

A quelles causes faut-il attribuer ce phénomène d'oii dépend 
l'avenir de la colonie ? 



II. 



D'après M. Rrown, ces causes sont multiples. Il y en a de géné- 
rales qui résultent de la constitution géologique du sol, et de locales 
qui, dans une certaine mesure, dépendent de l'action de l'homme. 
Parmi les premières, la principale est le soulèvement graduel du 
continent africain, dont on trouve la preuve en examinant les 



152 REVUE DES DEUX MONDES. 

terrains des diverses chaînes de montagne. La montagne de la 
Table, notamment, qui domine l'entrée de la haie du (lap, à une 
hauteur de 1,000 mètres environ, présente du côté de celle-ci une 
section verticale qui permet de reconnaître les diverses couches dont 
elle est formée. A la base, se montre le granit qui, comme on sait, 
est une roche primitive, l'assise même de la croûte terrestre, dont 
il représente en quelque sorte le squelette. C'est lui, qui en se 
décomposant sous l'influence de la chaleur et de la pression des 
vapeurs chargées de carbone qui constituaient l'atmosphère des pre- 
miers âges, a fourni la plupart des élémens des autres formations. 
Au-dessus du granit sont des schistes ardoisiers, puis des couches 
stratifiées de boue et de sable solidifiés qui forment la masse de la 
montagne. Les premiers sont inclinés, et montrent par là qu'ils 
avaient été déposés en poussière impalpable avant le soulèvement 
du granit ; tandis que les boues qui se sont solidifiées par assises 
horizontales de 600 à 800 mètres d'épaisseur prouvent un dépôt 
postérieur à ce soulèvement. Les autres chaînes de montagnes ont 
une composition identique, et, comme celle de la Table, ont émergé 
du fond des eaux avec l'ensemble du continent. 

Ces dépôts, dont l'épaisseur peut donner une idée du temps qu'il 
a. fallu pour les former, ont été pendant des milliers d'années sou- 
mis à l'action des courans sous -marins qui tantôt en ont balayé les 
matières, tantôt ont creusé des vallées ou élevé des montagnes au 
milieu de la masse, modelant ainsi dans les profondeurs de l'Océan 
le relief que nous avons aujourd'hui sous les yeux. Les diverses 
chaînt'S de cette partie de l'Afrique sont parallèles entre elles et 
parallèles à la côte; elles sont séparées par des plateaux horizontaux 
qui s'étagent les uns derrière les autres. Les pentes vers la mer 
sont généralement abruptes; elles sont plus douces sur le versant 
opposé et se relient graduellement au terrain plat de l'intérieur, qui 
est plus élevé que sur les côtes. Il est probable qu'il y existait autre- 
fois un immense lac dont les eaux avaient leur issue par un des cols 
de la chaîne de montagnes qui lui servait de digue. Ces eaux, par 
leurs érosions incessantes, ont fini par détruire l'obstacle qui s'op- 
posait à leur écoulement et se sont échappées en desséchant le bas- 
sin supérieur. Aujourd'hui une seule rivière, le fleuve Orange, suflit 
pour drainer les pluies qui y tombent et qui ne sont plus retenues 
par aucune barrière. C'est ainsi que dans l'Amérique septentrionale 
le seuil qid sépare le lac Erié du lac Ontario, entre lesquels se trou- 
vent les chutes du Niagara, se rétrécit chaque année; un jour viendra 
où les eaux emporteront cet obstacle devenu impuissant et se pré- 
cipiteront vers la mer en laissant à sec les lacs supérieurs dans le 
bassin desquels le Saint-Laurent et ses allluens continueront à cou- 
ler. En Finlande, une quantité imiombrable de lacs, étages les uns 



HYDROLOGIE DE l' AFRIQUE. 143 

au-dessus des autres, se déversent par plusieurs chutes successives 
dont la dernière et la plus belle est celle d'itnatra, dans le lac 
Ladoga, véritable mer intérieure qui n'a pas moins de 10,000 kilo- 
mèlres carrés et dont la Neva entraîne le trop-plein dans le golfe 
de Finlande. Le jour où les érosions du fleuve auront détruit la 
barrière qui sépare le lac de la mer, une immense débâcle se pro- 
duira et toute la région se desséchera. 

L'étude de la géographie physique de l'Afrique australe nous 
apprend que celle-ci, d'abord entièrement recouverte par les eaux, 
a été soulevée de façon que quelques-unes de ses parties sont 
arrivées à la surface; que, submergée de nouveau, elle s'est soule- 
vée graduellement pour devenir d'abord, comme l'Amérique sep- 
tentrionale et la Finlande, une vaste région d'îles et de lacs avec 
leur pittoresque encadrement et que, le mouvement se coniinuant, 
elle a lini par être la contrée que nous avons sous les yeux et qui, 
de jour en jour, devient plus sèche et plus aride. 

Pour que les terrains qu'on reconnaît avoir été déposés dans les 
profondeurs de l'Océan formeat aujourd'hui des montagnes de plus 
de 1,000 mètres de hauteur, il faut ou que la mer se soit retirée 
ou que le sol se soit élevé. 11 paraît probable que ces deux phé- 
nomènes se sont produits simultanément à la suite d'une de ces 
oscillations de l'écorce terrestre qui ne cessent de se manifester et 
dont nous sonunes pour ainsi dire les témoins. Ces oscillations, qui 
modifient sans cesse le contour des rivages, se produisent tantôt 
brusrpiement à la suite de cataclysmes intérieurs, tantôt lentement 
connue ceux d'une masse qui cherche son équilibre. On en voit les 
effets sur tous les points du globe. C'est ainsi que l'Océan-lndien, 
du 15® degré nord au ib^ degré sud, paraît être un ancien continent, 
aujourd'hui submergé, tandis que la côte orientale de l' Afrique jus- 
qu'à la Méditerranée et une partie de l'Inde ont récemment émergé 
du fond des eaux. Les plus vieilles traditions constatent l'existence 
d'un continent appelé VAilatUide^ et situé entre l'Europe et l'Amé- 
rique. Il est probable qu'il s'est enfoncé dans les flots à l'époque 
oiî la région qui s'étend des Garpathes au plateau central de l'Asie 
et qui était couverte par l'Océan scythique, en est sortie ; il n'est 
pas non plus téméraire de supposer que les Ibériens, qui se trou- 
vent aujourd'hui concentrés dans le pays basque, sur les deux ver- 
sans des Pyrénées et qui, par leur physionomie, leur langage et leurs 
croyances, ne peuvent se rattacher à aucune autre race, ne soient 
les descendans des habitans de ce continent qui ont échappé à l'en- 
gloutissement. 

Le long des côtes de la Grande-Bretagne et de rirlaude, on 
remarque aujourd'hui une bande de largeur variable, formée de 



illtl REnJE DES DEUX MONDES. 

couches alternatives de sable et de gravier, mêlés de coquillages 
mariDS et sur laquelle sont bâties la plupart des villes mariiimes. 
Cette bande est adossée à un escarpement continu p'us ou moins 
élevé et qui, suivant qu'il est constitué par des roches plus ou 
moins dures, se présente soit sous la forme de collines arrondies 
couvertes de gazon, soit sous celles de falaises abruptes avec leurs 
cavernes et leurs sinuosités pittoresques. Il n'est pas nécessaire d'être 
géologue pour reconnaître au premier coup dVril que cet escarpe- 
ment a été autrefois battu par les flots et qu'il lon^^cait la mer. S'il 
s'en trouve aujourd'hui à une certaine distance, il faut ou que la 
mer se soit retirée par suite d'un abaissement de niveau ou que le 
sol se soit élevé d'une hauteur suffisante pour que les parties autre- 
fois submergées soient actuellement au jour. 

Un des exemples les plus frappans des mouvemens de l'écorce ter- 
restre est celui que nous offre la formation des récifs de corail, qui 
sur une étendue de plus de 7,000 kilomètres, encombrent l'Océan- 
Pacifique. Ces récifs, de forme circulaire, sont groupés de façon à 
entourer des espaces de 80 à 100 kilomètres de diamètre et s'élè- 
vent du fond des mers sur lequel ils reposent, souvent à une très 
grande profondeur, lis sont dus au travail incessant d'innombrables 
polypiers, qui, bien que vivant dans l'eau, ne subsistent que près 
de la surface. On ne peut donc s'expliquer ces constructions prodi- 
gieuses que par l'hypothèse d'un immense continent qui, en s'abî- 
mant dans l'océan, laissa d'abord émerger coujine autant d'îles les 
sommets des montagnes ; à mesure que ceux-ci disparurent sous les 
flots, ils furent envahis par ces animalcules et devinrent la base de 
leurs constructions sous-marines, constructions qui vont sans cesse 
en s'élevant à mesure que la base sur laquelle elles reposent va elle- 
même en s'enfonçatit davantage. Sur quelques poiuls, les coraux 
s'élèvent au-dessus de la mer, mais comme ils n'ont pu être créés 
que sous l'eau, il faut bien admettre qu'ils en soni sortis par le fait 
d'un soulèvement, soit lent, soit subit, dû à quehiue volcan. Les 
solitudes du Pacifique sont donc le théâtre de phénomènes qui con- 
statent d'une manière irrécusable les oscillations de la croule ter- 
restre. 11 n'est d'ailleurs pas un point du globe qui n'en fournisse 
des preuves aussi évidentes. 

Les stratilicaiions des diverses couches géologiques et les fossiles 
qu'elles renferment indiquent bien que les élémens dont elles sont 
composées ont clé déposés au fond des mers. Quand k une première 
couche en succède une autre d'une nature dilVérenie, il est clair que 
ce changement n'a pu s'opérer qu'après une période pendant laquelle 
la première s'est trouvée émergée; engloutie de nouveau, celle-ci a 
servi de base au dépôt de la seconde couche, qui, elle-même. 



HYDROLOGIE DE L AFRIQUE. 1Z|5 

remonte à la lumière avant la formation de la troisième, et ainsi 
de suite; il s'est donc produit dans toute la masse terrestre et il 
se produit encore aujourd'hui des mouvemens lents ou brusques 
qu'explique la nature plastique de la matière qui la compose et 
l'énorme pression à laquelle elle est soumise dans les prol'ondeurs 
insondables des océans. 

Les matières entraînées par les fleuves et les rivières modifient 
incessamment le contour des mers. Il n'est pas un ru'sseau, si petit 
qu'il soit, qui n'emmène avec lui des tenes enlevées aux monta- 
gnes d'oLi il sort et ne fournisse son contingent aux dépôts créés 
par les fleuves. Le Mississipi, dont la vallée a de 50 à 60 kilomètres 
de large, et l'embouchure environ 200 kilomètres, charrie des 
débris et des arbres déracinés en quantité suffisante pour couvrir 
une étendue de plusieurs milliers de kilomètres carrés. L'Amazone, 
avec les malières qu'il entraîne, trouble les eaux de lOcéan jus- 
qu'à une distance de 500 kilomètres de l'embouchure. Le Gange 
par ses dépôts a formé un delta de plus de 100,000 kilomètres 
carrés. Les eaux du Koang-Ho renferment 1/2 pour JO:) de matières 
en suspension qui pourraient, dans l'espace de trente jours, créer 
1 kilomètre carré de terrain solide. Le Pô et ses aflluens ont depuis 
deux mille ans atteni au nord de l'Adriatique une bande de terrain 
de 160 kilomètres de long sur une largeur qui varie de 2 à 30 kilo- 
mètres. 

Toutes ces matières enlevées des régions supérieures et entraînés 
dans les mers en élèvent le niveau et en modifie'iit les rivages; 
elles exercent sur le fond une pression énorme qui peut en changer 
l'assiette et contribuent ainsi à renouveler incessanjment la face de 
la terre. C'est k un [)hénomène de ce genre qu'est due l'apparition 
à la lumière non-seulement de l'Afrique australe, mais celle de 
l'Afrique tout eniiôre dont le relief général présente uns succession 
de chaînes de montagnes étagées les unes derrière les antres et 
séparées par des plaines ou des vallées de plus en plus élevées, à 
mesure qu'on pénètre plus avant. La partie centrale semble être un 
immense bassin dont les dépressions encore couvertes d'eau for- 
ment des lacs auxf[uels le Nil et le Congo servent de c.maux d'écou- 
lement, tandis que le Zambèze draine les eaux de tonte la région 
intermédiaire entre le fleuve Orange et le bassin central. Le continent 
africain dont la configuration est celle d'une gigantesque ampoule, 
n'a pu être le résultat d'un soulèvement brusque, mais a été au 
coniraiie celui d'un soulèvement lent, pendant lequel la matière 
en fusion a brisé par places la croûte terrestre (|ui l'eireignait. Les 
failles ainsi produites qui se montrent dans les diverses formations 
gôologi [ues, tantôt remplies des matières incandescentes de l'inté- 

TOME u. — 1882. 10 



ihe REVUE DES DEUX MONDES. 

rieur qui s'interposent comme un mur entre les parties d'une même, 
couche, tantôt interrompant seulement la coniinuité des stratifica- 
tions, sont des preuves évidentes de la dislocation de l'ôcorce du 
globe. 

C'est à une rupture de ce genre que sont dues les cTiutes du Zam- 
bèze, auxquelles Livingstone a donné le nom de Victoria Falh et 
qui ofl'rent le spectacle le plus grandiose et le plus imposant peut- 
être qui existe au monde. Le fleuve qui, à cet endroit, a plus de 
1 kilomètre de large, se précipite à une immense profondeur dans 
une crevasse étroite, ouverte dans la roche basaltique perpendicu- 
lairement à la direction primitive et qui, coupant brusquement le lit 
du fleuve, a dû en modifier le cours normal. Voici du reste la 
description que M. Baldwin donne de ces chutes (l). 

« J'ai atteint, dit-il, le Zambèze à 3 kilomètres environ au-dessous 
de la calai\acte. En cet endroit, il a plus de 3 kilomètres de large. 
Des îles nombreuses de toutes les dimensions, l'émaillent de ver- 
dure; la plus grande, qui doit avoir de 16 à 20 kilomètres de tour, 
est boisée jusqu'au bord de l'eau; c'est un bouquet de baobabs, dont 
quelques-uns ont 20 mètres de circonférence; on y voit aussi des 
palmiers de dillérentes espèces, entre autres des ^j«/>»î/;y/s et des 
dattiers sauvages. 

« Le Zambè/e est le plus beau fleuve que j'ai pu admirer, mais 
son lit est rocailleux et peu profond... Vous entendez rugir la cata- 
racte à une dislance de 16 kilomètres et bientôt vous apercevez 
d'immenses colonnes de vapeur dont la masse blanche est couronnée 
de l'arc-en-ciel. Le fleuve qui, au-dessus de la chute a 1,600 mètres 
de large, se verse tout entier dans une crevasse énorme, tellement 
profonde que j'ai compté jusqu'à dix-huit avant qu'une pierre d'au 
moins 9 kilos eût fmi de descendre; encore ne l'ai-je pas vue 
au fond de l'eau, mais seulement quand elle en a gagné la surface. 
J'étais vis-à-vis des cataractes à peu près au niveau d'où elles se 
précipitent, et j'aurais pu jeter un caillou de l'autre côté de l'abîme. 
A l'eudroit où les cataractes sont le plus volumineuses, l'œil ne 
peut les suivre au-delà de quelques mètres de profondeur, à cause 
du rejaillissement de l'eau qui poudroie, se vaporise et retonibe en 
pluie fine à 100 mètres à la ronde. C'est une chute perpendiculaire 
de plusieurs centaines de pieds par trente ou quarante nappes de 
dilTérentes largeurs. xVu fond de la gorge, ces divers couraiis se 
réjoignent, tuurbilloniaent, s'entre-choquent et se ruent avec furie 
au travers de la passe,.. Au-dessous des chutes, le fleuve tournoie 
dans une gorge profonde pressée, inaccessible, où il bondit violem- 

(1) Du Nalal au Zambèze, par M. Baldwin. 



HYDROLOGIE DE L AFRIQUE. i^J 

ment sur un lit de rocaille. J'ai suivi les détoni-s de ce défilé jusqu'à 
une certaine distance, et j'en reviens à penser qu'à partir des chutes, 
il n'a pas plus de 3 kilomètres. C'est une succession de ravins, de 
montagnes et de vallées. Au fond de cette gorge, le Zamhèze ne 
paraît pas plus large qu'un torrent gonflé des montagnes d'Ecosse. 
L'inconvénient de cette admirable scène est d'être masquée, préci- 
sément là où elle offrirait le plus de grandeur, par les nuages épais 
qui s'élèvent du fond et voilent les chutes principal» s. Ce sont les 
nappes les moins importantes qui seules peuvent être suivies du 
regard. » Dans la description qu'il fait du même spectacle, Livings- 
tone dit que les rayons du soleil communiquent aux panaches vapo- 
reux une teinte sulfureuse qui fait ressembler ce gouffre béant à la 
gueule de l'enfer. 

Le Shîre, un des affluens du Zambèze, a également des cata- 
ractes importantes. Sortant du lac Nyassa , dont il paraît être le 
prolongement, il est dans la partie supérieure à un niveau de 
400 mètres plus élevé que dans son coins inférieur, et il rachète 
cette différence par plusieurs chutes dont la plus importante tombe 
à une profondeur de 30 mètres sur une largeur de l'iO mètres envi- 
ron en projetant dans les airs d'innombrables parcelles de mica 
qui scimillent au soleil et qui sont dues à l'érosion de la roche 
par les eaux. Ici, comme au Niagara, le seuil de la cataracte recule 
chaque année et sa disparition n'est qu'une all'aire de temps. La 
plupart des cours d'eau de celte région sont dans le même cas. 
Le Nil et le Congo eux-mêmes ne peuvent passer du plateau élevé 
du centre de l'AI'rique dans les plaines qu'ils arrosent, que par des 
chutes successives, dont quelques-unes ont, comme celle du Zam- 
bèze, une imposante majesté. 

Pour en revenir au soulèvement de T Afrique, dont ces diverses 
cataractes sont une manifestation, nous en trouvons une nouvelle 
preuve dans l'inclinaison des couches ardoisièi-es qu'on remarque 
sur divers points de la colonie et notamment dans les rues mêmes 
du Cap. Les matières, suspendues dans l'eau, qui ont constitué ces 
eouches, n'ont pu être déposées qu'horizontalement; si donc elles 
sont aujourd'hui inclinées, c'est parce qu'elles ont été soulevées par 
une éruption de granit en fusion qui les a brisées et relevées sur 
leur base. Lorsque cette éruption n'a pas été assez forte pour 
vaincre la pression exercée par les eaux sur ces masses encore plas- 
tiques, celles-ci n'ont pas éprouvé de rupture et ont été simple- 
ment soulevées en forme d'ampoule. C'est du reste la forme qu'af- 
fecte le continent africain tout entier. Certaines chaîne- de nionlagne 
ont été soulevées par l'expansion du granit à travers les schistes 
ardoisiers avant le dépôt du terrain silurien et du vieux grès rouge 



illS RE\UE DES DEUX MONDES. 

qui recouvrent aujourd'hui ces derniers; mais la plupart provien- 
nent des érosions produites par les courans sous-marins dans les 
dépôts des niaiières accuuiulées dont elles attestent la puissance. 
A mesure que l'écorce terrestre se souleva, la mer diminua de pro- 
fondeur; en se retirant, elle creusa des vallées et laissa comme des 
témoins de sa présence des lacs qui remplirent les dépressions. Les 
vallées servirent de canaux d'écoulement aux eaux des pluies, 
et les crevasses qui se produisirent dans l'écorce terrestre ouvrirent 
à ces eaux de nouvelles issues. Le même phénomène s'est reproduit 
sur d'autres points du globe, car la plupart des continens doivent 
leur naissance à des souièvemens analogues tantôt brusques, tantôt 
lents. Quand le soulèvement a été brusque, les lacs ont des bords 
abrupts et déchirés ( omme en Suisse; quand il a été lent, ils sont 
nombreux et de forme arrondie comme en Finlande et en Afrique. 
Tous ces lacs se dessèchent peu à peu à mesure que le soulève- 
ment, en se prononçant davantage, force les eaux cà s'écouler vers 
les niveaux inférieurs; comblés d'autre part par les matières entraî- 
nées parles torrens,ils deviennent des plaines qu'une simple rivière 
suffit à drainer. 

Les pluies périodiques, qui, dans l'Afrique centrale, tombent sur 
une surface convexe à pentes peu prononcées, suivent d'abord une 
direction incertaine. Llles ne sont pas, comme dans le bassin de 
l'Amazone, qui est adossé à une immense chaîne de montagnes, 
entraînées immédiaiement par un fleuve impétueux à pente rapide 
et bien accentuée; elles forment d'abord une multitude de ruisseaux 
au cours indéci-, qui ne vont rejoindre les rivières principales 
qu'après des méandres et des circonvolutions sans nombre. C'est 
au point qu'un même lacalimente souvent des couis d'eau entraînés 
dans des directions opposées. 

Dans l'Afriqua australe, où le dessèchement est plus avancé, la 
plupart des rivières ont un caractère torrentiel; à sec, pendant une 
grande partie de l'année, elles s'endent subitement au moment des 
pluies ou des orages et passent en quelques minutes d'une profon- 
deur de quelques ceniiniètres à une profondeur de 10 ou ib mè- 
tres. La crue est si rapide qu'il n'est pas d'année oii des campe- 
mens, installés dans leur lit desséché, ne soient engloutis. Cenains 
cours d'eau s'évaporent et se perdent dans les sables; tel est le cas 
du Kuraman, qui sort d'un rocher en état de faire tourner un mou- 
lin et qui, après plusieurs disparitions, finit par se réduire à un 
mince fdet. Quelle que soit la situation des terrains sur lesquels 
elles tombent, les eaux des pluies s'écoulent toujours vers la mer, 
' lentement ou rapidement, superficiellement ou souterrainement ; 
mais plus ces terrains sont élevés, plus cet écoulement se fait vite, 



HVDROLOGIE DE L AFRIQUE. l/i9 

plus aussi la région devient aride. Tel est le cas de l'Afrique aus- 
trale, dont le soulèvement a amené, sur une grande partie de son 
étendue, le dessèchement progressif. 



III. 



Si le soulèvement du continent africain, en précipitant l'écoule- 
ment des eaux pluviales et en leur ouvrant de nouvelles issues, est 
la principale cause de l'aridité du sol, la rapidiié de l'èvaporation 
provoquée par la sécheresse de l'atmosphère en est une autre qui 
aégaleuiejit u^je grande importance. Si l'homme n'a aucune action 
sur la premièje, il n'en est pas de même de celle dernière, dont il 
peut, dans une certaine mesure, atténuer l'énergie. 

Les terres occupent sur la surface du globe environ 125 millions 
de kilomètres cariés, tan- lis que les mers en couvrent 380 millions, 
c'est-à-dire plus du triple. C'est l'eau qui s'évapore de celles-ci qui 
entretient Ihiimidiié de l'atmosphère, forme les nuages et alimente 
sous forme de p'uie, de neige, de grêle ou de rosée les sources, 
es torrens et les rivières qui tantôt embellissent er leriilisent les 
contrées qu'elles traversent, tantôt les dévastent et les ruinent. Cette 
évaporaiion est très considérable et doit être à peu près é^ale à la 
quantité d'eau que les fleuves restituent à la mer, puisque le niveau 
de celle-ci reste sensiblement le même; elle a été évaluée par Mct- 
calfe à 135 milliards de mèires cnbes par jour et par liUs'^e Reclus 
à 85 milliards, quantités qui dépassent tout (e que notre imagina- 
tion peut concevoir. L'èvaporation des lacs situés dans l'intérieur 
des terres est plus active encore que celle des me:"s et augmente à 
mesure que la profondeur des eaux diminue. C'est ainsi que, lors- 
qu'on souille sur un corps froid, la vapeur qu'on y dépose reste un 
moment siaiionnaire, puis disparaît près (ue subiiement et d'autant 
plus vite que la surface humectée se réduit davantage. C'est à cette 
cause qu'il faut attribuer le dessèchement graduel du lac Ngami, 
aujourd'hui encombré de bancs de sable, et celi.i des nombreux 
étangs dont parle Livingstone, qui n'ont laissé d'autre trace de leur 
présence qu'une croûte de sel sur l'emplacement qu'ils avaient 
occupé. 

L'air absorbe l'humidité jusqu'à ce qu'il soit saturé, mais la quan- 
tité d'eau nécessaire pour produire cette saturation varie avec la 
température; en d'autres termes, la puissance d'absorpiion de l'air 
est d'autant plus grande que la température est plus élevée. D'autre 
part, le sol tend, par ses aiïinités chimiques, à retenir l'humidité 
qu'il contient, et cette qualité, qu'on appelle l'hygroscopicité, est 



150 REVUE DES DEUX MONDES. 

plus OU moins prononcée suivant les élémens dont il est composé. 
La puissance d'absorption de l'air l'emporte d'autant plus sur la 
force de résistance du sol que l'atmosphère est plus sèche et plus 
éloignée de son point de saturation; elle s'accroît avec la tempéra- 
ture et avec la l'acilitè qu'ont les rayons solaires de pénétrer jus- 
qu'au sol. 

On sait que l'eau ne se laisse pas traverser par les rayons de cha- 
leur, mais qu'elle les réfléchit; c'est pour ce motif que, lorsqu'un 
nuage vient à s'interposer entre la terre et le soleil, la température 
baisse aussitôt; de même, lorsque pendant les froids de l'hiver, il 
survient du brouillard , la chaleur radiante de la terre ne pouvant 
se disséminer dans l'espace, la température tend à s'élever. Ainsi, 
plus l'atmosphère est humide, moins les rayons solaires ont de puis- 
sance calorifique, puisqu'une partie se trouve réfléchie; plus au con- 
traire l'atmosphère est sèche, plus les rayons de chaleur venant soit 
du soleil, soit de la terre, la traversent facilement et plus, par con- 
séquent, augmente la diflférence de température entre le jour et la 
nuit, entre l'été et l'hiver. Ainsi, la présence de l'humidiié dans 
l'atmosphère a pour elTet d'arrêter ou de réfléchir les rayons de 
chaleur, de diminuer par cela même l'évaporation et d'empêcher le 
dessèchement du sol. Or Yex érience prouve que la végétation pro- 
duit ce résultat au plus haut degré et que, lorsqu'elle disparaît, la 
sécheresse se manifeste aussitôt. 

La végétation est un phénomène naturel en ce sens que la terre 
est destinée à être tapissée de verdure et qu'elle n'est jamais dénu- 
dée que par le fait de l'homme. Partout où elle est abandonnée à 
elle-même, elle ne tarde pas à se couvrir d'abord de graminées, 
puis d'arbustes et enfm de forêts; les plantes ont raison des roches 
les plus dures; ce sont d'abord des lichens qui s'attachent à leurs 
parois, les désagrègent peu à peu et, en y maintenant une certaine 
humidité, en provoquent la décomposition; les poussières qu'ils 
arrêtent forment une couche de terre sur laquelle les végétaux 
d'un ordie supérieur trouvent une assiette suffisante, et bientôt cette 
couche devient assez forte pour que les graines des arbres puissent 
y germer. A peine poussés, ceux-ci deviennent de puissans agens 
de destruction: ils projettent dans toutes les directions, pour y cher- 
cher leur nourriture, leurs racines, qui pénètrent dans les moindres 
crevasses et qui émiettent la roche sous leurs étreintes, pend;int que 
leurs feuilles, en se décomposant, fournissent un humus abondant 
qui se transforme en terre végétale. Ce sont donc les forêts qui ont 
préparé le globe pour l'homme et l'ont pour ainsi dire rendu habi- 
table; grâce à elles, il a trouvé sa demeure prête et a pu s'y installer 
sans être voué à la mort. 



HYDROLOGIE DE L AFRIQUE. 151 

Les forêts protègent le sol et y maintiennent l'humidité. Par l'im- 
mus qu'elles fournissent, elle en augmentent l'hygroscopicité; par 
leurs racines, elles facilitent l'infiltration des eaux dans les couches 
inférieures et en empêchent les ravinemens; par le couvert que 
donne le feuillage, elles forment un obstacle à l'évaporation. Elles 
exercent également une action sur le climat et la distribution des 
pluies, ainsi que l'ont démontré les expériences entreprises par 
MM. Mathieu à Nancy et Fautrat à Senlis yi). En forêt, la tempéra- 
ture moyenne est toujours plus basse qu'en terrain découvert, mais 
la dilférence est moins sen^ible en hiver qu'en été; les tempéi-a- 
tures y sont moins extrêmes et plus égales du jour à la nuit, de 
saison à saison; le refroidissement et réchauffement se produisent 
plus lentement et n'y occasionnent pas de variations brusques; 
d'où l'on peut conclure que, si les forêts tendent à abaisser la tem- 
pérature générale d'un pays, par contre, elles en diminuent les 
écarts et en éloignent les météores dangereux. Par cela seul que la 
température y est plus basse, il doit pleuvoir davantage sur un sol 
boisé que sur un sol nu, et les expériences citées plus haut con- 
firment cette conclusion. La quantité de pluie qui, dans nos pays 
tempérés, ton be dans une région boisée est de 6 pour 100 supé- 
rieure à celle qui tombe dans une région dénudée; le feuillage de 
la forêt retient environ un dixième de cette eau; mais comme l'éva- 
poration est cinq fois moins considérable sous bois que hors bois, 
le sol de la forêt conserve encore sa fraîcheur après que les terres 
labourées ont depuis longtemps perdu la leur. Les chiiïres donnés 
par M. Mathieu ne sont applicables qu'à nos contrées; mais dans les 
régions tropicales, les différences qu'on constate entre les parties 
boisées et les parties dénudées sont bien plus sensibles. Ces expé- 
riences ont, en eifet, été répétées au Cap et ont démontré que l'éva- 
poration en terrain nu est bien plus considérable qu'en terrain cou- 
vert; M. Blore constata qu'en six jours, cette dilîérence était de 
i pouce dans des vases de 60 pieds de diamètre; or un pouce en 
six jours donne 17 pouces pour les cent deux jours que dure la 
sécheresse ou 384,000 gallons par acre (soit /i,3nO mètres cubes 
par hectare). Ainsi, pour chaque hectare de forêt détruit, il s'évapore 
en pure perte chaque année 4,300 mètres cubes d'eau. 

Dans les parties dépourvues de bois, les rayons solaires pénètrent 
sans obstacle jusqu'aux couches profondes qu'ils échauffent et pri- 
vent de leur humilité; ils décomposent l'humus que les vents n'ont 
pas emporté en brûlant le carbone et resthuant l'ammoniaque à l'at- 
mosphère et réduisent l'hygroscopicité du sol, qu'ils stérilisent en 

(1) Voir dans la Revue du 1" juin 1875 : Étude de météorologie forestière. 



152 REVUE DES DEUX MONDES. 

même temps qu'ils le dessèchent (1). L'absence di; forêts diminue la 
fréquence des plaies parce que la radiation du sol, en élevant la tem- 
pérature, dissipe les vapeurs amenées par les venis, qui ne se résol- 
vent en pluie que lorsqu'un vent contraire, venant à arrêter le courant 
primitif, en comprime les couches et en condense l'humidité. Cette 
condensation se fait alors subitement, en dégageant une grande 
quantité d'électricité et occasionnant des orages souvent désastreux 
et accompagnés de grêle. Celle-ci est due à l'évaporation très 
rapide que subit la pluie en traversant des couches dair sec et qui 
lui enlève une assez grande quantité de chaleur latente pour la 
congeler. Aussi l.i grêle est-elle beaucoup plus fréquente dans les 
régions dénudées que dans celles qui sont couvertes de bois. J'ai 
cité à ce sujet, dans l'étude mentionnée plus haut, un fait bien 
concluant qui m'a été raconté par M. Cantegril, conservateur des 
forêts à Carcassonne. Le 8 juin 187/i, un orage à grêle épouvan- 
table, march;mt du nord-ouest au sud-est, après avoir dévasté le 
département de 1 Âriège , qui est entièrement déboisé, arriva dans 
la partie sud du d^-partement de l'Aude, qui est couverte de sapi- 
nières; la grêle cessa aussitôt de tomber et ne reconmiença que 
dans le dépari ement des Pyrénées-Orientales, où le déboisement 
est presque complet et où elle ravagea les cinq ou six premières 
communes qui se trouvaient sur le passage du météore. Et cepen- 
dant, au-dessus des forêts, l'air était chargé d'électricité, puisque 
pendant le p.-issage de l'orage, huit sapins furent frappés de la 
foudre et ré luiis en morceaux. 

Puis'jue pendant certaines saisons la terre laisse échapper sa 
chaleur, tandis qu'elle en reçoit du soleil pendant d'autres, la dis- 
parition des lorêls, en supprimant un écran protecteur, rend le cli- 
mat plus extrême, c'est-à-dire plus froid en hiver, plus chaud en 
été. Les vents soufflent alors sans obstacle et ba'aient la neige qui 
abritait le sol et qui, accumulée dans les fonds, occasionne, au mo- 
ment du dégel, des inondations dans les vallées. La surface du 
globe, au beu d'absorber les eaux pluviales, devient un amas de 
poussières que celles-ci entraînent avec elles; les ruisseaux, à sec pen- 
dant l'été, sont des torrens furieux en automne et au printemps; les 
montagnes, en se désagrégeant, obstruent les lleuvesde leurs débris 
qui s'accumulent dans les estuaires et forment des bancs dange- 
reux pour la navigation ; la couche végétale enlevée laisse le roc à 

(1) L'eau dont la ville de Constaatinople est abreuvée provient de réservoirs qui 
sont alimentés pur des sources venant de la forêt de Belgrade. A la sui'C d'e.xploita- 
tionsqui y furent faites, les eaux diminuèrent au point qu'il fallut retirer les con- 
cessions pour laisser repousser le bois dont la présence rendit au.\ sources leur ancien 
débit. 



HYDROLOGIE DE l'aFRIQUE. 153 

nu, pendant qu'elle va elle-même transformer les lacs en marais 
pestiieniiHls. La terre devient ainsi de moins en moins productive, 
de moins en moins habitable. Comme la présence des forêts avait eu 
pour elTet de préparer le séjour de l'homme sur le globe, leur dis- 
parition a pour résultat de l'en chasser. 

Un coup d'dil jeié sur les différentes parties du monde confirme 
absolument les déductions théoriques qui précèdent. 

Tous les lieux habités ont été autrefois couverts de bois, et par- 
tout on en retrouve des traces. Le passage de la vie sauvage à la vie 
civilisée n'a pu se faire que par le défrichement d'une partie d'entre 
eux ; mais sur un grand nombre de points, les dèfrichemens ont 
dépassé la mesure. Dans les régions froides ou tempérées, comme 
le nord de l'Iùirope, le Canada, les états de l'E-t de l'Auièrique sep- 
tentrionale, ils ont diminué la rigueur du climat, qui est devenu plus 
sec, plus chaud et plus salubre; ils ont augmenté l'étendue des 
terres arables et procuré à l'homme de meilleures conditions d'exis- 
tence; mais il n'en a pas été de même dans le sud de l'Europe, en 
Afrique et en Asie. 

La Grècft et l' Asie-Mineure ne répondent plus aux descriptions 
qu'en faisaient les anciens. Les sources, les ruisseaux, les cascades 
ont cessé leurs murmures; les plaines, jadis couvertes de moissons, 
sont des déserts, et les coteaux ombragés de vignes et d'oliviers 
ne montrent plus qu3 le rocher nu. Le despotisme turc a couvert 
de ruines cjtie région où coulaient le miel et le lail.En Palestine, le 
déboisement date de plus loin et a dii se produire même avant la 
conquête des Juifs, car, tandis que l'Ancien-Testament fait souvent 
meniion de chênes, de pins et de cèdres, le JNouveau ne fait allusion 
aux bois que lorsqu'il parle de la poutre qu'on voit dans l'œil du 
voisin. C'est donc dans l'intervalle de l'apparition de ces deux livres 
que les forêts ont été détruites. En s'avançant vers l'est, nulle part 
les effets du déboisement n'ont été plus désastreux «pi'en Perse. 
Sous le gouvernement des shahs, toute cette contrée, autre- 
fois si fertile, si bien arrosée, irriguée avec tant de soin, couverte 
de jardins d'où s'exhalait l'odeur des roses, peuplée d'habitans indus- 
trieux et énergiques, est devenue un désert où le \oyageur ren- 
contre à chaque pas des canaux à sec, des vestiges de ponts sur 
des rivières di'^parues, des maisons en ruines, des n)urs écroulés, 
des églises cuisant au soleil, et nulle part un arbre pour s'abriter, 
une source pour étancher sa soif. Cet état, qui témoigne de l'irré- 
médiable décadence des pays mahométans, est relativement récent, 
puisque Tavernier raconte qu'au xvu^ siècle un noble Persan lui 
a déclaré que, pendant qu'il gouvernait une province, quatre cents 
sources s'y étaient taries. La race musulmane a également laissé 



15Ù REVCE DES DEUX MONDES. 

des traces de son passage dans le nord de l'Afrique, autrefois le gre- 
nier de Rome et aujourd'hui en proie aux sécheresses et aux sau- 
terelles. L'Algérie elle-même ne recouvrera son ancienne splen- 
deur que par le reboisement du tiers au moins de sa surface. Les 
slepj)es de l;i Tartarie sont sillonnées de rivières qui, aujourd'hui à 
sec, fertilisaient autrefois la contrée; celles de la Crimée ciaient, au 
temps de Miihridate, fertiles et peuplées, comme l'attestent les 
nombreux vestiges de villages, d'aqueducs, de tombeaux et de sou- 
ches d'arbres qu'on retrouve dans le sol. 

Sauf dans l'Inde, où existe un rudiment d'administration fores- 
tière, les forêts ne sont, dans les colonies anglaises, l'objet d'au- 
cune protection: elles ont disparu des Barbades, de la JauKi'ïque. de 
Maurice, et avec elles les pluies qui arrosaient et fertilisaient ces 
îles (1). L'Afrique australe a particulièrement souffert de cette 
incurie. Les forêts y étaient autrefois nombreuses, et aujourd'hui 
encore, dans la partie orientale et dans certaines régions monta- 
gneuses, on en trouve d'étendues couronnant les montagnes et 
envahissant les plaines; les arbres qui les composent appartiennent 
presque tous aux genres olivier et acacia et atteignent parfois de 
fortes dimension^. On y rencontre aussi des sumacs, des podo- 
carptfs, des cèdres du Gap, qui sont des arbres de grande valeur, 
et diverses autres essences. Parfois aussi, dans les plaines ou sur 
les bords d'anciens lacs, se montrent des bouquets de baobabs 
gigantesques qui doivent remonter à plusieurs milliers d'années et 
dont la présence, nécessairement postérieure au dessèchement du 
terrain qu'ils occupent, peut faire juger des progrès de la séche- 
resse. Cette partie de la colonie est la plus humide et la plus fer- 
tile, mais en se dirigeant vers l'ouest, vers le pays des Cafres, on 
voit le sol se dénuder de plus en plus et les pluies devenir de plus 
en plus rares. 

La destruction des forêts du sud de l'Afrique est antérieure à la 
présence des Européens, mais elle s'est continuée depuis lors; elle 
est due surtout à l'habitude que les indigènes ont d'incendier les 
herbes et les broussailles et qui a fait donner par les premiers navi- 



(1) Au commencement du xvi^ siècle, Sainte-Hélène était couverte de forêts de 
gommiers, d'ébéniers et de bois rouge, les premiers croissant près du rivage, les 
autres sur les collines de l'intérieur. Elle avait alors de Feau et était arrosée par des 
pluies fréquentes. Depuis, les colons ayant abattu les arbres que des troupeaux de 
chèvres empêchaient de repousser, l'île se dénuda et fut exposée à de fréquentes 
sjcheresses. Le mal était devenu tel qu'à la fin du siècle dernier, on dut y porter 
remède: on créa des pépinières d'arbres exotiques et cent trente-trois espèces nou- 
velles furent introduites. On fit des plantations sur une grande échelle, et depuis lors 
les sécheresses ont disparu au point qu'il y pleut autant qu'en Angleterre. 



I 



HYDROLOGIE DE L AFRIQUE. 155 

gateurs à cette terre le nom de terre de fumée. Le docteur Casilis, 
dans un livre intitulé les Bassouios, ou Vingt-Trois Ans dans le sud 
de l'Afrique, dit que l'herbe y atteint une telle hauteur qu'il faut 
la brûler chaque hiver et que c'est pour ce motif que les arbres 
ont disparu, sauf sur le bord des rivières et sur le sommet des mou- 
tao-nes. Ce fait est confirmé par Livingstone et par le docteur Mof- 
fat, qui attribuent à d'autres causes encore la destruction des forêts, 
notamment à l'insouciance des indigènes et des colons, qui abattent 
des arbres pour satisfaire leurs moindres besoins, sans aucune 
préoccupation de l'avenir. Les troncs épars et les racines qu'on 
rencontre au nord du fleuve Orange et même dans le désert de 
Kalahari prouvent que toute cette région était boisée. Au dire des 
babitans, il existait autrefois une vaste forêt composée surtout &\ica~ 
cias giraffea entre le Transvvaal et les chutes du Zanibèze ; aujour- 
d'hui, elle a disparu et la sécheresse a succédé aux pluies qui 
fécondaient la campagne. Il y a également chez les Uottentots une 
tradition d'après laquelle la vallée du Zonderende était autrefois 
ombragée par une forêt d'arbres magnifiques qui a été incendiée 
pendant la guerre entre les premiers colons et les indigènes. En 
suivant le cours de la rivière, on ti'ouve en effet sur les bords de 
nombreuses souches de /^ot/or/'/r/jM,*, de n^A7///?V/^ et d'autres essences 
qui portent encore des traces de feu ; des troncs énormes d'une 
belle couleur rouge gisent sur le sol et présentent un bois absolu- 
ment sain, bien que la destruction soit antérieure à la naissance 
d'aucun homme aujourd'hui vivant. 

Les colons ont pris aux indigènes l'habitude d'incendier les prai- 
ries, et sur ces parties autrefois couvertes d'une herbe luxuriante, 
on ne rencontre plus que le buisson du rhinocéros [elytropapsus 
rhinocerolis), dont les graines transportées par le vent germent sur 
le sol ])réparè par le feu; les forêts consumées sont remplacées par 
des broussailles. Aux environs du Cap, un propriétaire avait planté 
une forêt de pins piniers qui, au bout de quinze ans, lui rappoi tait 
300 livres; elle fut détruite par un incendie allumé par un voisin. 
Il en a été de même d'une magnifique forêt de pins maritimes 
{pinus pinaster) qu'on voyait, il y a quelques années, en face de la 
montagne de la Table. Les forêts de l'état, pour ainsi dire livrées 
au pillage, se dégradent journellement et donnent chaque année un 
revenu moins considérable, et des montagnes que Al. Brown dit avoir 
vu boisées lors de son premier séjour au Cap sont aujourd'hui abso- 
lument dénudées. Ces incendies, qui sont allumés dans les brous- 
sailles soit pour défricher le terrain, soit pour en faire sortir le 
gibier, ne peuvent être maîtrisés, et lorsqu'ils sont activés par le 
vent, ils s'étendent sur des surfaces considérables. En 1865, il y en 



156 REVUE DES DEUX MONDES. 

eut un dont la fumée fut entraînée à plus de 100 milles de distance 
et qui dévora toutes les forêts du Somerset. Les arbres furent abso- 
lument consumés et la belle vue dont on jouissait en descendant la 
vallée du Van-Slaien fut perdue à jamais. Laquaniilé de gibier 
détruite fut énorme; les ponts sur la rivière furent brûlés et des 
villages eux-mêmes furent la proie des flammes. En 18(>9, un autre 
incendie, activé par un fort vent du nord-est et des chaleurs excep- 
tionnelles, parcourut une étendue de ZiOO milles de longueur et de 
15 à 150 milles de largeur. Des forêts, des récoltes, des villages 
furent détruits; une grande quantité de bétail [)érit, et les habitans, 
pour échapper aux atteintes du feu, durent se réfuj^ier dans le lit 
desséché de la rivière. De magnifiques forêts renfermant des arbres 
de 10 mètres de circonférence furent anéanties en quelques heures. 
L'imprudence d'un bûcheron en allumant sa pipe réduisit à la 
misère de nombreux fermiers, qui perdirent leurs bestiaux, leurs 
récoltes et leurs richesses. 

Le déboisement de cette région a eu pour effet d'en augmenter la 
sécheresse. Dans la ville de Griqua, les fontaines qui fournissaient 
l'eau en grande abondance ont cessé de couler après la destruction 
d'un bois d'oliviers et des broussailles qui recouvraient les hau- 
teurs voisines, parce que les réservoirs intérieurs n'étaient plus ali- 
mentés par les pluies, La disparition des forêts a été plus rapide 
dans ces dernières années que précédemment, d'abord parce que 
la race cafre a des habitudes de dévastation que n'avait pas la race 
holtentote qui occupait autrefois le pays; ensuite parce que, le fer 
étant inconnu, lus indigènes n'avaient pas de haches pour couper 
les arbres. Commencée par l'homme, la destruction se continue par 
les animaux; des troupeaux de moulons broutent jusqu'à la racine 
les herbes et les broussailles et creusent par leur piétinement des 
sentiers par lesquels l'eau s'écoule sans pénétrer dans le sol. 

En présence de ces faits multipliés, il est nécessaire que le pou- 
voir prenne des mesures pour maintenir les montagnes boisées, pour 
empêcher le gaspillage et la dilapidation des forêts; pour arrêter les 
incendies et pour veiller à ce que la colonie ne se transforme pas 
en désert. Cette transformation ne sera sans doute pas absolument 
empêchée, puis']ue la principale cause du dessèchement est le sou- 
lèvement du continent, et contre cette cause la loi ne peut rien ; mais 
au moins peut-on faire en sorte que, par leur incurie, les habitans 
ne hâtent pas l'heure où cette partie de l'Afrique deviendra inhabi- 
table. L'homme ne viole jamais impunément les lois de la nature 
et il est toujours la première victime des fautes qu'il commet. 

J. Glavé. 



LA 



PASTORALE DANS ÏHÉOCEITE 



11^ 

LES LÉGENDES. 



Un des faits les plus intéressans à étudier dans l'histoire des 
littératures, c'est le travail de l'art s'appliquant à des élémens nés 
d'eux-mêmes et leur donnant une nouvelle et durable existence. En 
réalité, ce travail est une dos principales formes de l'invention lit- 
téraire. Chez les Grecs, qui ont beaucoup inventé, il se présente 
plus d'une fuis à noire observation; nous le rencontrons à l'origine 
même de la poésie, car il est au fond de ce que l'on appelle la 
question homérique. Les grands poèmes de V Iliade et de l Odyssée 
sont les résultats d'une élaboration de ce genre. On s'accorde aujour- 
d'hui à penser que de ce sol poétique de la (irècc est sortie d'abord 
comme une germination spontanée de petits chants sur les hommes 
et sur les dieux. Quelque opinion qu'on ait d'ailleurs sur la ma- 
nière dont ils vinrent se fondre en partie dans ces vastes ensembles, 
l'épopée apparaît à sa naissance comme une production natu- 
relle et anonyme de l'âge héroïque chez une race privilégiée. Elle 
sort des entrailles mêmes de la Grèce, offrant son immense et mobile 
matière à la féconde industrie de l'art, qui la faronne et la fixe en 
lui imposant des formes et un rythme déterminés. Sans faire de 
Théocriie un Homère, il est intéressant de voir comment, dans des 

(1) Voyez la Revue du 15 mars. 



158 REVUE DES DEUX MONDES. 

proportions plus humbles, il accomplit une œuvre analogue, et com- 
ment l'inveniion poétique procède de même aux deux extrémités 
de la longue période de création qu'a pu remplir le génie grec. Nous 
avons essayé de montrer dans la pastorale de Théocrite une iaiita- 
tion savante et libre du bucoliasme des bergers siciliens. Outre cer- 
tainrs formes et certaines idées particulières, les montagnes et les 
vallées de la Sicile lui fournirent aussi des légendes locales, que des 
poètes sans nom y avaient conservées et transmises pendant des 
siècles. 

La Grèce possédait ainsi un certain nombre de légendes, en rap- 
port avec les impressions de la campagne et de la nature sauvage, 
dont, longtemps avant Théocrite, une poésie plus ou moins origi- 
nale ou savante avait perpétué le souvenir. Laissons de côté les 
chants d'une origine exotique, comme le /)OrmosdesMaryandiniens, 
qui avait pour sujet la disparition d'un beau jeune homme parti pour 
aller chercher de l'eau à ses moissonneurs altérés. Laissons même 
le Lityerscs, d'origine phrygienne, mais qui, d'après le témoignage 
de Théocrite lui-même, s'était répandu jusqu'en Sicile, où il était 
devenu le nom général des chansons de moissonneurs. Rappelons 
de préférence un chant /?/'/.s/o/v//, — c'est ainsi qu'on le désignait, — 
que son caractère erotique et la légende romanesque qu'on y avait 
adaptée rattachent plus directement au genre qui lui avait donné 
son nom. « Les grands chênes, ô Ménalcas,.. » s'écriait, dans une 
plainte amoureuse dont nous n'avons que ces mots, une jeune 
fille, Eriphanis, que la passion avait rendue poète. Eperdument 
éprise du chasseur Ménalcas, elle errait sans trêve à travers les 
bois et les montagnes, et les bêtes sauvages étaient touchées de sa 
douleur. Ménalcas lui-même aimait avec passion la Cyrénéenne 
Évippé, et, ne pouvant survivre à ses dédains, il se précipitait du 
haut d'un rocher. Cette légende du chasseur Ménalcas semble avoir 
été une version ou une répétition eubéenne de la légende sicilienne 
de Daphnis. 

Avec elle on entre dans un ordre de sujets qui paraît s'être déve- 
loppé sous l'influence de Slésichore et qui fait ainsi remonter à une 
haute antiquité les premières origines du roman. Tel était celui qui 
servait de thème à un chant de jeunes filles appelé le chant d'Har- 
palycé. Amante désespérée d'iphiclos, Ilarpalycé se tuait de dou- 
leur. Telle était aussi la mort de Galycé, racontée par Slésichore 
lui-même dans une œuvre inspirée par une pensée plus délicate et 
chantée de môme par des femmes. Galycé était une Jeune fille 
tendre et chaste qui, ne pouvant devenir l'épouse d'Évathlos, se 
jetait dans la mer du haut du rocher de Leucade. On se demande 
ce que pouvaient être, traitées par ce puissant génie du lyrisme 
héroïque, ces délicatesses de fantaisie romanesque et amoureuse; 



LA PASTORALE DANS TIlÉOCRITE. 159 

mais nous savons que chez lui Ja souplesse et la grâ^-e égalaient 
l'expression pathétique et la force d'invention. Son poème de lîha- 
dina en était encore une preuve. Du reste, s'il laissa en ce genre 
un hérila^-e littéraire, ce ne fut pas à Théocrite, quoiqu'il eût avant 
lui emprunté une légende de Daphnis aux montagnes de leur patrie 
commune. Ses héritiers seraient plutôt les élégiaques de l'école 
d'Antimaque,les alexandrins comme Hermésianax et Callinmque,et, 
plus tard, les romanciers comme Héliodore ou Achille Tatius. 

Théocrite, lui, traha les légendes siciliennes dans un tout autre 
esprit. Sans parler de la manière toute personnelle dont il y adapta 
les formes bucoliques, son mérite propre est d'en marquer avec 
une expressive netteté le caractère prinn'tif et la poésie naturelle. Il 
a fait entrer dans ses idylles trois légendes : celles de Comatas, de 
Polyphême et de Daphnis. La légende du chevrier Comatas, nourri 
de miel par les muses dans le coffre où son maître l'avait enfermé 
pour le punir de leur sacrifier aux dépens du troupeau confié à ses 
soins, est une sorte de conte naïf dont le merveilleux prêtait peu 
au développement. Théocrite se contente de l'exposer sous l'orme 
indirecte dans quelques vers de la vii*" idylle, auxquels il s'étudie 
spirituellement à donner une saveur toute pastorale. Les légendes 
amoureuses de Polyphême et de Daphnis lui fournissaient une 
matière beaucoup plus riche. 11 en a tiré trois de ses plus belles 
pièces, dont l'étude est pleine d'intérêt. 

I. 

Qu'était-ce au temps de Théocrite que la légende sicilienne de 
Polyphême,» lecyclope de chez nous, » comme il dit lui-même? C'est 
ce qu'il faudrait savoir pour apprécier la manière dont il l'a traitée. 
Sans insister sur les obscures origines des croyances sur les cyclopes, 
dont assurément le poète ne s'était jamais inquiété, rappelons que 
les cyclopes siciliens appartenaient à la seconde des deux classes 
principales auxquelles on rapportait ces êtres monstrueux. La pre- 
mière se composait des trois cyclopes hésiodiques, puissances élé- 
mentaires du monde, divinités du ciel orageux, personnifications 
des phénomènes de la foudre : l'éclair (Stéropès), le grondement 
(Broutés), le coup éblouissant et rapide (Argès). Il semble que, par 
suite d'une assimilation fréquente entre les nuages du ciel et les 
vagues amoncelées de la mer, les cyclopes aient changé d'élément 
et que l'imagination des Grecs, qui avait vu parmi les sombres 
nuées se dessiner leur corps gigantesque et briller leur œil unique, 
ait cru reconnaître leurs formes au milieu des flots dans l'éblouis- 
sement de la tempête. Frères de tant de monstres enfantés par la 
mer, ils se dressaient près des écueils, dans le mouvement des 



160 REVUE DES DEUX MONDES. 

vagues bondissantes, qui, selon une conception mythologique issue 
de la langue, forinuient leurs immenses troupeaux de chèvres. 

Ainsi est née la seconde classe de cyclopes, les cycloj)cs homé- 
riques, qtie le poète de rOdyssce place aux extrémités du monde 
sur des rivages merveilleux. Polyphême, le premier d'entre eux et 
leur représ'ntaiit, est fils de Poséidon et de Tlioosa, la nymphe 
rapide, qui personnifie la course des vagues furieuses et, comme 
les Gorgones et les Grées, les vieilles dont la blanche chevelure 
apparaît dans les vngues écumantes, appartient à la monstrueuse et 
fantastique descendance de Phorcys, le frère et l'époux de Céto. Ce 
sont donc les (lots furieux qui ont jeté ces êtres immenses au milieu 
des rochers delà côie avec lesquels ils se confondent. Mais la terre, 
en prenant possession d'eux, les dépouille de leur nature marine. 
La Sicile, où leur mythe se localise, le pays des pâturages et de la 
vie pastorale, les transforme en bergers, bergers sauvages et cruels, 
il est vrai. Conservant toute la brutalité des forces physiques, étran- 
gers aux lois humaines et divines, à toute science et à toute indus- 
trie, ils errent solitaires dans les vallées et les montagnes, toujours 
en vue de la mer, leur élément primitif. 

Yoilà sur quelle conception le poète de fOdyss/^c a marqué son 
empreinte, et son Polyphhne s'est conservé pendant des siècles tel 
qu'il l'avait créé. C'est lui que nous reconnaissons encore dans le 
Cyclope d'Euripide. Mais vers l.i même temps la poésie dithyram- 
bique s'empare d'un développement sicilien de la légende. Le carac- 
tère pastoral de Polyphême se complète; il chante et il est amou- 
reux; l'objet de sa passion est la nymphe Galatée, et il cherche par 
ses chants à se consoler des dédains de sa maîtresse. Dès lors il 
appartient à la poésie bucolique, et il n'est pas surprenant que 
Théocrite l'ait pris pour sujet dans deux de ses plus belles idylles, 
la VI® et la xl^ 

Comme il était naturel, c'est le côté pastoral et purement sicilien 
qui domine chez lui. Les dithyrambiques Timothée et Philoxène, en 
traitant le sujet de Polyphême, s'étaient beaucoup moins déiachés 
d'Homère. I.e Cyclope du second, oïli nous savons qu'il introduisait 
Galatée, donnait, semble-t-il, sous une nouvelle forme, la scène 
d'ivresse de l'Odyssée, que le drame satirique d'Euripide avait 
déjà adaptée au théâtre. Celui-ci faisait chanter Polyphême et char- 
geait Silène de le transformer en buveur élégant. Philoxène, dans 
son dithyrambe imitatif, fit danser cet être lourd et informe, et la 
danse de Polyphême devint un thème habituel de danse mimique. 
Théocrite en parle dans la vif idylle, et le témoignage d'Horace 
nous montre qu'il avait été adopté à Rome par les pantomimes. Le 
caractère comi(pic y était encore marqué d'une autre manière, qui 
devait être plus piquante, s'il est vrai que le cyclope, avec sa lyre 



LA PASTORALE DANS THEOCRITE. !(}[ 

et son aspect inculte, était une image du tyran de Syracuse, Deny^ 
l'Ancien, également malheureux dans ses amours et dans ses tenta- 
tives poétiques. Y avait-il d'ailleurs dans le poème de Philoxène des 
pensées plus délicates, c'est ce dont on ne peut douter en retrouvant 
quelques expressions élégantes et passionnées dont Théocrite s'est 
souvenu. Sans doute celle composition singulière, dont les curieux 
doivent particulièrement regretter la perte, nous aurait beaucoiij) 
appris sur la variété de l'art grec et sur cette souplesse qui lui per> 
mettait d'unir les élémens les plus disparates. Ce dithyrambe ob tin 
chez les anciens une célébrité dont une parodie d'Aris.ophane est un 
premier témoignage. C'est de cet ouvrage que paraît dater Tint! o- 
duction des amours de Polyphême et de Galatée dans le monde de 
la poésie et de l'art. Ils y eurent désormais leur place. Aussi fig Li- 
raient-ils dans les galeries amoureuses des auteurs alexandrins, qui 
les transmirent à Ovide et à Lucien parmi les sujets les plus favo- 
l'ables au merveilleux galant. Mais auparavant Théocrite y imprima 
sa marque particulière. 

Ce qui me frappe d'abord en lui, c'est qu'il paraît seul avoir 
repris et traduit sous une forme gracieuse l'idée première de la 
légende sicilienne. Dans ce mythe marin, j'ai dit comment les 
cyclopes semblaient s'être séparés de leur élément originel pour se 
fixer parmi les rochers du rivage. La néréide Galatée est aussi une 
enfant et une personnification de la mer; mais ce qu'elle i-eprésente, 
ce n'est point, comme les cyclopes, le trouble furieux, c'est, aucon- 
tiaire, ainsi que l'exprime son nom, le calme, la douce et lumineuse 
sérénité des flots; et, loin de s'en séparer, elle y reste attachée 
comme un élément persistant de grâce et d'atlrait. Lors tlonc que 
Polyphême se sent attiré vers Galatée, c'est la mer, la mer qu'il a 
quittée pour n'y plus revenir, qui l'invite sous son plus séduisant 
aspect, et il ne peut détacher d'elle ni ses yeux ni ses désirs impuia- 
sans. Elle irrite sa passion et ne la satisfait jamais. Ainsi sur le 
rivage les vagues douces et brillantes s'avancent et se retirent 
régulièrement; et même, si je ne m'abuse, ce gracieux phénomène 
n'est point étranger à l'origine mythique des coquetteries de Galatée, 
qui s'approche de son amant et s'enfuit lorsqu'il veut la saisir. 

Sans aucun doute, Théocrite ne songeait pas à ces interprétations 
physiques du mythe de Polyphême et de Galatée; pas plus que les 
anciens poètes ou les artistes, il ne faisait d'exégèse mythologique. 
Voyez cependant comme àson insu il reproduit fidèlement ce qui fait 
le caractère primitif de ce mythe : « Tu viens aussitôt, chaque fois 
que me tient le doux sommeil; tu t'enfuis indiflérente, aussitôt que 
me quitte le doux sommeil. » Et la répétition des mêmes mots, avec 
le balancement symétrique des vers, rend l'effet encore plus sen- 

TOME LI. — 1882. 11 



162 REVUE DES DïfDX MONDES. 

sible. Ce trait appartient à la xi* idylle; c'est surtout dans la vi% 
dont nous avons déjà remarqué l'ingénieuse et dramatique compo- 
sition, qu'est rendue l'idée élémentaire. La mer est calme et lim- 
pide; quand, le long du rivage caressé par !« léger mouvement des 
flots, le chien du Gyclope court en aboyant, les yeux fixés sur la 
nymphe qui vient de lui lancer une pomme, l'eau réfléchit son 
image, et Galatée elle-même provoque son amant du sein des vagues 
transparentes. 

Théocrite s'en est tenu à la peinture dés coquetteries' de Galatée,. 
Déjàpeut-êti'e le'mythe, déviant de la pensée première, s'était déve- 
loppé dans un sens romanesque. La passion partagée d'Acis, la 
jalousie et la vengeance de Polyphême formaient un thème de légende 
amoureuse tout à fait dans le goût des élégiaques, depuis Anti- 
maqué. Et d'ailleurs la légende d'Acis était celle d'un fleuve sicilien. 
Les sources du récit d'Ovide peuvent dbnc remonter au moins jus- 
qu'au temps de ThéDcrite. Mais, que celui-ci connût ou non cette 
légende, il ne la fit pas entrer dans ses poèmes. De même, il laissa- 
de côté ou fit à peine entrevoir dans le lointain, par un seul trait, 
la cécité du Gyclope, prédite, selon la tradition homérique, par 
Têlémos. Son sujet, c'est uniquement la peinture de l'amour de 
Polyphême pour Galatée, et' la teinte dominante dont il la revêt 
n'a rien de commun avec ces tragiques aventures. 

Son Gyclope, en eflet, — et c'est sans doute une idée qui lui 
appartient, — est jeune et paré d'une certaine grâce pastorale. 11 
n'a pas seulement la confiante naïveté de la jeunesse, il en a l'éclat. 
On lui a dit qu'il n'était pas sans beauté, et il le croit;, car, un jour 
que la mer était calme et unie, il y a miré son image; et sa barbe, 
ses dents, blanches comme le marbre de Paros. même son unique 
prunelle, lui ont fait tant de plaisir à voir, que pour prévenir la fas- 
cination,!! a,, suivant le conseil de la vieille Gottytaris, craché trois 
fois dans sa poitrine. Ainsi, non-seulement le caractère monstrueux 
de la conception primitive, mais la rudesse même de cette figure se 
sont adoucis, pour entrer dans l'harmonie générale du tableau que 
le poète a voulu tracer. Les artistes grecs ont fait souvent demême^ 
peut-être à l'imitation de Théocrite. La peinture de la maison de Livie,, 
dont on peut voir une copie à' l'École des beaux-arts, nous montre 
un jeune géant dont les traits n'ont rien de repoussant et ne forment 
pas un violent contraste avec la gi-âce des nymphes qui se jouent 
dans la mer, non plus qu'avec l'aspect du paysage, clair et doux, 
malgi'é les formes abruptes des rivages et des rochers. Le peintre, 
s' adressant directement aU'Xi yeux, ne pouvait comme le poète laisser 
à Polyphême dans toute la réalité son trait caractéristique, celui qui 
est la définition des eyclopes : il lui donne deux yeux, pareils à ceux 
des figures humaines, et l'œil unique est seulement indiqué au- 



LA PASTORALE DANS THEOCRITE. ±Q^ 

dessus, tout près des cheveux, qui tombent sur le front. Sous la 
gracieuse influence de l'amour, Polyphême a perdu son aspect sau- 
vage ; il garde seulement de la lourdeur et de la gaucherie. Théo- 
crite, au contraire, qui ne parle qu'à l'imagination, peut insister 
sur leitrait essentiel, l'œil unique. C'est ce qu'il fait, avec un juste 
sentiment de l'art : autrement, son Cyclope n'aurait été qu'un ber- 
ger amoureux. ;I1 en a tout le langage. Aux manèges de sa maîtresse 
il oppose ses propres malices lilifeint d'aimer une autre femme; il 
excite et fait aboyer contre elle isoïii chien, qyi naguère l'accueillait 
pai* de doux jappemens et des caresses. Si on l'en croit, la néréide 
ne se borne pas à le regarder de la mer, mais quelquefois elle en 
est sofftie pour entrer dans isa grotte. Il se la figure consumée de 
jalousie. et suppliante à cette porte qu'il brûle de lui ouvrir. Théo- 
crite a donc cru nécessaire, pour ne pas rester sous l'impression de 
ces bergeries, qu'à la fm une im^ge ingénieusement amenée fît voir 
nettement le Cyclope avec sa figure traditionnelle. 

Telle. est la nuance qu'il a imaginée et rendue dans la vi« idylle. 
On peut se demander, en laJisant, siGalatéeest complètement insen- 
sible à l'amour de Polyphême ; elle s'occupe tant dt lui qu'on peut 
croire qu'il ne lui est pas indifférent. Dans la xi^ idylle, il n'y a pas 
lieu à une pareille question. Sans doute Théocrite y modifie aussi 
la légende dans le sens de la pastorale gracieuse. « Je t'aimai pour 
la première fois, ô jeune fille, quand tu vins avec ma mère cueillir 
des fleurs d'hyacinthe sur la montagne. Moi, je vous servais de 
guide. « Dans ces jolis vers, dont l'idée a été vulgarisée par l'imi- 
tation de Virgile, qui reconnaîtrait la néréide, et la terrible Thoosa, 
et le farouche Cyclope des mythes primitifs? Thoosa cueille des 
fleurs dans la montagne, et, si Polyphême se souvient de la .nature 
de sa mère, c'est pour lui reprocher de ne pas plaider sa cause 
auprès de Galatée dans leur élément commun où elle peut l'appro- 
cher. C'est la cause pour laquelle, dans son dépit, il la, menace de 
cette vengeance mignonne dont.s'égaie Fontenelle, et se promet de 
lui dire, non pas qu'il a mal à la tête et aux :pieds, comme traduit 
le critique français, mais que le sang lui bat à la tête et aux pieds, 
c'est-à-dire qu'il a la fièvre paj tout le corps : ainsi ,il,la fera souffrir 
comme lil souffre lui-même. Ce trait, de quelque façon que le juge 
un goût sévère., achève de montrer quelles sont les cojiditions d'âge 
et, par suite, de, complexioa morale choisies;par le.poôte : le Cyclope 
de la XI* idylle sort à peine de l'enfance et en garde encore la 
naïveté. Cependant l'idée dominante, c'est le fond môme de la 
légende sicilienne, l'amour malheureux de Polyphême ipour Galatée. 

U y aurait, au point de vue de l'art, une curieuse étude de détail 
à faire. Nous avons dit ique la xi® idylle peut être considérée comme 
une répétition de laI^^; .réipétition très mûdifiée,l)eaucQup plus riche 



16à REVUE DES DEUX MONDES. 

que l'original, d'une inspiration plus puissante et plus haute, mais 
qui reproduii le même thème bucolique. Dans la première idée, il 
ne s'agit que d'un jeune chevrier qui vient chanter à la porte de sa 
mattresse. C'est une charmante pièce de demi-caractère, qui offre 
le plus heureux mélange de vérité champêtre et d'élégance plus rele- 
vée. La jeune fille, que le berger s'efforce d'attendrir par la peinture 
de ses souffrances, se cache dansune grotte toute revêtue de lierre et de 
fougère; et après avoir essayé de la toucher par ses plaintes, comme 
dernier moyen de séduction, il lui dit une chanson sur des légendes 
amoureuses. La grâce des mœurs pastorales, le ton de la jeunesse, 
la naïveté du sentiment, des mouvemens de passion tendres et à 
demi incohérens, de modestes élans d'invagination : voilà ce que 
Théocrite avait rassemblé dans un ensemble plein de vie. Il reprit 
la plupart de ces élémens dans son second poème. Rien de plus inté- 
res'^ant que de retrouver ce travail intime d'un artiste supérieur, 
ocrupé d'une môme idée et la transformant sous l'impression diffé- 
rente d'un nouvel aspect. TN'est-ee pas, sinon pénétrer dans les 
mystères de l'inspiration, du moins arriver jusqu'au seuil et sou- 
lever un bord du voile? 

Tout d'abord, avec la netteté et l'expressive simplicité d'un grand 
poète, Théocrite rend la pensée principale du sujet et nous l'im- 
prime dans l'esprit et dans les yeux. En quelques vers, il nous 
montre toute la grandeur du paysage sicilien, le Gyclope dans son 
attitude consacrée, assis sur un rocher élevé et chantant, les yeux 
fixés sur la mer; et en même temps il nous fait sentir la profondeur 
du sentiment qui possède tout entière l'âme tendre du gigantesque 
berger : 

« Souvent ses brebis revinrent seules à l'étable, en quittant les 
verts pâturages ; et lui, chantant Galatée, là, près des algues du 
rivage, il se consumait depuis l'aurore, gardant au fond du cœur 
la cruelle blessure de la grande Gypris, qui avait enfoncé son trait 
jusqu'au foie. Mais il trouva un remède : assis sur un rocher élevé, 
regardant la mer, il chantait ainsi. » 

Ce chant de Polyphême, plein de grâces pastorales et d'élans de 
brûlante passion, s'envole vers la mer en couplets irréguliers. Des 
éditeurs et des critiques modernes ont voulu les ramener à une série 
de strophes pareilles ou symétriques. C'est une erreur, qui fausse le 
caractère du poème en substituant la régularité à une suite d'effu- 
sions inégales dont le développement n'est jamais considérable, mais 
qui s'abandonnent ou se resserrent en traits plus rapides, suivant les 
mouvemens de l'âme et ses impulsions spontanées. L'ensemble, plein 
et varié, est un chef-d'œuvre de naturel. 11 n'y a qu'un grand poète 
de l'antiquité pour produire avec cette aisance en peu de vers tant 
d'impressions nettes et diverses, et pour marquer avec autant de 



LA PASTORALE DANS THÉOCRITE. 165 

force dans cette diversité l'obsession constante de la passion : « Je 
joue de la syrinx comme pas un des Gyclopes, » dit-il pour se faire 
valoir ; et commel'idée de son talent est pour lui inséparable du seul 
emploi qu'il en puisse faire, il ajoute : « Te chantant, ô ma douce 
pomme, et aussi moi-même bien souvent jusque dans la nuit. » Et 
au milieu des peintures champêtres où il se plaît à étaler les dou- 
ceurs de son bien-être pastoral, il multiplie les plaintes et les appels 
passionnés : « Oh! viens avec moi... laisse la mer glauque se bri- 
ser contre le rivage!.. Puisses-tu sortir des flots, ô Galatée, et, une 
fois sortie, oublier comme j'oublie maintenant assis sur ce rocher, de 
retourner où tu habites ! Puisses-tu te plaire à paître avec moi les 
troupeaux!.. » 

La douleur amoureuse de Polypheme se soulage en s'exprimant, 
— c'est là ce bienfait des muses que Théocrite vante à son ami 
Nicias en lui envoyant son poème, — et les élans se calment en 
approchant de la fin. Il en vient à se dire à lui-même : « Ah ! Cyclope, 
Gyclope, où laisses-tu s'égarer ton esprit! » Tous ces traits sont vrais 
et touchans. Sans prétendre analyser ce qu'il suffît de lire, termi- 
nons par une remarque. Théocrite n'est pas seulement un grand 
poète, il est aussi singulièrement ingénieux, et cette seconde qualité 
se confond souvent chez lui bien heureusement avec la première. 
En voici un seul exemple. Un Grec ne pouvait oublier, à propos de 
Polypheme, le trait principal de la légende homérique : la perte de 
cet œil qui est comme son attribut, La vi'' idylle contenait une men- 
tion très claire que nous avons relevée. Ici l'allusion, très indirecte, 
se tourne en un mouvement passionné où se retrouve le souvenir 
du moyen employé par Ulysse pour punir son ennemi : 

« Si je te parais trop velu, j'ai chez moi du bois de chêne et 
du feu qui vit sous la cendre : je supporterais de me sentir brûler 
par ta main, même l'âmo, même cet œil unique, mon bien le plus 
doux. » 

Quelle intensité de passion dans ces derniers mots, pourtant d'une 
recherche si fine ! Voilà quelques-uns des traits par lesquels Théo- 
crite invente de nouveau la figure du Gyclope et crée cette image 
définitive que toute l'antiquité a consacrée de son adiDiration. 

Il faut avouer que le sujet prêtait beaucoup aux effets pitto- 
resques. Le tableau principal était déjà dans Philoxène, qui, sans 
doute, ne l'avait pas inventé. Son Polypheme chantait sur la lyre au 
bord de la mer; comme celui de Théocrite, il adressait à Galatée 
des apostrophes passionnées : '( Galatée au beau visage, aux boucles 
d'or, à la voix pleine de grâce, ô toi, beauté des amours!., ô toi, 
toute blanche, toute de lait!.. » Et il chargeait les dauphins d'aller 
dire à sa maîtresse que les muses le consolaient de ses mépris. 
Voilà le fond du sujet : le Gyclope chantant Galatée sur le rivage et 



160 REVUE Dj:S DEUX MONDES. 

demandant radoucissement de sa peine à la poésie et à la miT<5iq[ne. 
Aprt's Théocrite, on le retrouve encore chez Bion. 11 est à remar- 
quer que la laideur et le caractère sauvage de Polyphéme n'étaient 
pas atténués dans le dithyrambe comme ils le, furent dans l'idylle 
pastorale. C'est cette pvemièi'e conception, oi^ le contraste était plus 
marqué, que paraissent avoir adoptée la plupart des nombreux 
artistes qui furent tentés par un siyet si riche pour la peinture 
îdécoraiive. Dans une description de Philostrato, rt, ce qui, est plus 
décisif, dans un certain nombre de peintures d'Herculanum et de 
Pompéi, on voit, d'un côté, au premier plan, assis sur son rocher, 
le Cyclopc, gigantesque et afiVeux, couvert de la dépouille des bêtes 
sauvages, avec une houlette ou une IjTe grossière, et, .de l'autre, 
apparaît dans la mer, comme une brillante vision, la nymphe qui 
passe indifférente et siiperbe sur un da,uphin. Un voile éclatant se 
gonfle avec grâce au-dessus de sa, tête ou bion un Âinour la pro- 
tège avec une ombr^-lle. Quelquefois dt s Tritons avec leurs conques 
et d'autres habitans fantastiques de, 1a mer viennent enrichir cetf^ 
partie de la composition. Dans ,une peinture, c'est un A;p30,ur qui 
apparaît à Polyphéme sur un dauphin lui monlrautdes tablettes 
écrites : c'est sans doute la réponse, de .GaWée au message que lui 
adressait le Cyclope dePhiloxène. Ainçi l'oç-uvre des^ poètes se conti- 
nuait dans les légères fantaisies des artistes, et la légende primitive 
•qui rapprochait par des amours mythologiques les âpres rochers et 
nia douce mer de la Sicile venait se résoudre en une foule d'idées 
gracieuses, pour fournir à la libre et radieuse élégance des habita- 
tions campaniennes. 



11. 



Daphnis est le héros de la vie et de la poésie pastorale. C'est syr- 
tout à lui que l'on attribuait l'invention du chant bucolique. Le nom 
d'un autre inventeur sicilien ^^lebouvier Diomos), bien que mentionné 
par Épicharme, n'a point laissé de trace; et il n'y a pas de légende 
de Diomos. La légende de Paphnis, au coDt^ai^e^ née et conservée 
d'abord dans les montagnes delà Sicile, s'y était développée copime 
le principal sujet des chants pastoraux. Théocrite devait. donc lui 
réser\'er une place d'honneur dans ses compositions- C'est ce qu'il 
a fah, en montrant plus encore que pour la, légende de Polyphèjne 
cet art de choisir, ce tact poétique dans lequel réside une bo.pne 
■part de sa force et de son originalité. 

Le sujet, en elTetj soh par l'extension naturelle de l'idée primi- 
tive, soit par les additions de l'imagination populaire, avait pris de 
■bomie heure un développement assez complexe dont les, traits prin- 



LA PASTORALE DANS THÉOCRITE. 167 

cipaux paraissent résumés par Diodore. Dans la plus charmante vak 
lée des monts Héréens qui formaient la partie la plus douce et la 
plus fertile de l'Etna, au milieu des bois et des sources, était né, 
d'Herruès et d'une nymphe, Daphnis, ainsi nommé des lauriers 
{Dap/mé, en grec; qui remplissaient ces lieux de leurs fleurs odo- 
rantes et de leur fraîche végétation. Élevé par les nymphes auxquelles 
la vallée était consacrée, ou bien il y faisait paître ses riches trou- 
peaux de b'jeufs, ou bien, dans les solitudes sauvages, il suivait les 
chasses d'Artémis, charmant la déesse par les sons de sa syrinx et 
par ses chants. Sa merveilleuse beauté lui gagna l'amour d'une 
nymphe, qui lui prédit que, s'il la trahissait, il perdrait la vue. 
Malgré la pureté de ses intentions, il ne put échapper à celte des- 
tinée. La fille d'un roi l'enivra et triompha de sa constance. Puni 
de cette faute involontaire, il errait aveugle et désolé dans la mon- 
tagne. Une tradition, inconnue de Diodore ou négligée par lui, le 
fait même périr en tombant dans un précipice. 

A première Mie, cette légende paraît composée de deux élémens ; 
elle contient d'abord une m\nhologie gracieuse et nat jrelle qui s'est 
formée d'elle-mé-me d'après les impressions inhérentes à la concep- 
tion primitive d'un héros de la vie pastorale dans les montagnes de 
la Sicile. A ce fond semble être venu s'adapter un conte roma- 
nesque. L'amour jaloux de la nymphe, la fille du roi et sa ruse, la 
punition et le désespoir de Daphnis paraissent des additions posté- 
rieures, inventées pour satisfaire des besoins d'imagination d'un 
ordre différent. Et si l'on songe que Diodore écrivait deux siècles 
après Théocrite, on est tenté d'assigner une date assez moderne à 
la seconde moitié du récit. Ce serait une erreur. Non-seulement il 
est très possible que Id cécité de Daphnis, ses plaintes désespérées 
et même sa mort fassent partie des premiers développemens de la 
légende, mais on ne peut guère refuser une origine ancienne au 
petit roman d'amour qui amène ces malheurs, puisque d'un côté 
un témoignage le fait remonter jusqu'à Stésichore, et que, de l'autre, 
il était reproduit par un contemporain de Théocrite, l'historien' 
sicilien Timée. Nous avons remarqué qu'un goût de romanesque 
amoureux avait pam dès le temps de Stésichore, c'est-à-dire vers h 
fin du Tn^ siècle avant Jésus-Ghrist. C'est probablement alors que 
prit naissance pour les lettrés le roman de Daphnis , dont l'exis- 
tence était ainsi depuis longtemps consacrée à la date de Théocrite. 

11 s'était même développé dans des sens divers'. Un autre con- 
temporain de Théocrite, Sosithée de Syracuse, avait pris pour sujet 
d'un drame satirique une aventure qui mettait Daphnis en rapport 
avec le Phr^^gien Lityersès, le roi moissonneur qui contraignait__ses 
hôtes à lutter avec lui d'habileté dans ses vastes champs et leur cou- 
pait la tête après les avoir vaincus. Le berger sicilien, ■ cherchant 



168 REVUE DES DEUX MONDES. 

par toute la terre sa bien-aimée, la nymphe Pimpléa, qui avait été 
enlevée par des pirates, la retrouvait enfin parmi les esclaves de 
Lityersès. Menacé du sort qui attendait tous les étrangers, il était 
sauvé par l'intervention d'Hercule, qui sortait vainqueur de la lutte 
imposée, tuait le cruel roi d'un coup de faux, et réunissait les deax 
amans. Le sauveur de Daphnis mettait même le comble à ses bien- 
faits en lui donnant encore le trône. C'était, on le voit, un mélange 
de mythologie et d'aventures analogues à celles qui défraieront 
plus tard les romanciers grecs. Il est assez difficile de dire si ce rap- 
prochement quelque peu forcé d'une légende sicilienne et d'une 
légende phrygienne était une invention de Sosithée ou remontait 
plus haut. On admettrait plus volontiers l'ancienneté de certaines 
versions sur la^mort de Daphnis, dont on igno e la date. Ou bien il 
mourait de chagrin après avoir perdu l'amour de sa maîtresse; ou 
bien son amante, irritée, non contente de l'avoir privé de la vue, le 
changeait en rocher, légende née, disait-on, de l'existence d'un 
rocher à forme humaine dans le voisinage de la ville de Céphalœdis; 
ou bien enfin son père Mercure, prenant pitié de lui, l'enlevait dans 
le ciel et, à la place où il avait disparu , faisait jaillir une source 
qui prenait son nom et près de laquelle se célébraient des sacrifices 
annuels (1). 

;^ Voilà donc, une assez grande variété de légendes plus ou moins 
anciennes, d'une invention plus ou moins naturelle ou arbitraire, 
qui se forma au sujet du héros sicilien de la poésie pastorale. Théo- 
crite avait à choisir et était Ubre lui-même d'inventer. Qu'a-t-il fait? 
A-t-il adopté ou composé à son usage une histoire de Daphnis, arrê- 
tée dans le détail comme dans les 'ignés générales, thème invariable 
et fixe, toujours présent à son esprit dans les divers ouvrages où il 
traite le sujet? C'est ce que paraissent avoir pensé les commenta- 
teurs grecs, et plus d'un interprète moderne a suivi leur exemple. 
Ils se sont donc appliqués à établir une suite historique entre les 
différens"; passages et à les accorder entre eux. 11 faut avouer que le 
résultat de ces elTorts est plus singulier que satisfaisant. Il offre 
d'assez curieux exemples de la dépense d'esprit que peut faire en 
pure perte une érudition ingénieuse qui part d'un principe faux. 

Dans une pièce, la viii'' idylle, il est dit que Daphnis, dès sa pre- 
mière jeunesse, devint l'époux de la nymphe Maïs. C'est le nom 
qu'on retrouve comme celui de sa maîtresse dans l'An cViiimcr 
d'Ovide. Or des vers d'une autre idylle, la vu®, représentent Daph- 

(1) 11 n'y a aucun compte à tenir d'une lécrende inventée par Nonnus, le pocto des 
Dionijsiaqiies. Pour faire ressortir l'iasensibilité de la nj'mplie Écho, il dit qu'elle 
résiste même à Daphnis; elle se dérobe toujours, malgré la douceur des chants de son 
amant, qui l'appelle et la cherche en vain. C'est une traduction mythologique du phé- 
nomène de l'écho. 



LA PASTORALE DANS THEOCRITE. iQg 

nis se consumant d'amour pour une femme nommée Xénéa. Enfin 
dans lai % il est question d'une jeune fille qui l'aime et « le cherché 
auprès de toutes les fontaines et dans tous les bois. » Tels sont les 
trois passages qu'on veut concilier. Par une pensée naturelle, on se 
reporte, autant que possible, à la légende racontée^par Timée et par 
Diodore de Sicile, celle qui paraît dominer depuis Stésichore, dont 
la patrie, Himère, était voisine de la région où elle s'était localisée. 
Au sujet de Naïs, il n'y a pas de difficulté : c'est la nymphe qui, eri 
accordant son amour à Daphnis, lui a fait jurer fidélité. Mais 
qu'est-ce que Xénéa? Ne serait-ce point cette princesse dont l'amour 
peu scrupuleux a causé la faute et la perte de Daphnis ? Celte expli- 
cation semblerait très admissible; si Théocrite ne disait pas que 
c'est Daphnis qui aime Xônéa et qui erre éperdu dans la montagne. 
Et la jeune fille de la r^ idylle, qui erre aussi dans les solitudes 
sauvages? Un commentateur ancien l'identii'je avec Xénéa ; mais 
c'est au prix d'un contresens. Aussi des modernes^ Welcker, Dœder- 
lein, M. Adert, préfèrent-ils reconnaître sous cette Vîi^ue désigna- 
tion Naïs, l'épouse trahie. Mais, comme le fait remarquer avec rai- 
son K.-Fr. Hermann, un des derniers qui aient traité ces qut^stions, 
Vénus, dont la vengeance cause, dans la r^ idylle, la mort de Dtcoh- 
nis, deviendrait ainsi la gardienne de la fidéUlé conjugale; ce qui 
n'est nullement conforme à son caractère. Il en conclut donc qu'outre 
Naïs et Xénéa, il y a dans les amours de Daphnis de Théocrite une 
troisième femme. On est tenté de trouver que c'est beaucouj); mais 
cette troisième femme est indispensable au savant critique pour 
résoudre à son gré, en s' aidant de ses connaissances mythologiques 
et grammaticales, les questions de psychologie et de physiologie 
amoureuse dans lesquelles la f^ idylle a engagé ses interprèles. 

La plupart avaient pensé que dans cette lutte que Daphnis sou- 
tient contre Vénus et où, malgré sa mort, il n'est qu'à demi vaincu, 
sa demi-victoire consistait en ce qu'il ne laissait fléchir ni sa volonté 
ni sa vertu : la passion le domptait, il mourait d'amour, mais Vénus 
1 ne pouvait rien sur sa résolution ni sur sa fidélité. Cette distinc- 
|l tion paraît trop subtile à Hermann, et voici la simplification qu'il 
fii imagine. Vénus a inspiré à Daphnis une passion violente, sans issue, 
|i« mortelle, pour Xénéa, et en même temps elle le fait aimer par celte 
li jeune fille dont le nom n'est pas prononcé : que le chaste berger 
réponde à ce dernier sentiment qu'il ne partage pas, qu'il recon- 
naisse ainsi l'empire de Vénus, et la déesse de l'amour sera satis- 
faite ; elle le délivrera du mal qui l'obsède et qui le tue. 

Qu'est-ce, en effet, que Xénéa? C'est ici que la grammaire nous 
prête son concours. Xénéa n'est pas un nom propre; c'est, comme 
d'autres critiques l'ont également admis, une forme d'un adjectif 



170 REVUE DES DEUX MONDES. 

bien connu qui signifie étranger. Cette passion qui le possède tout 
entier, corps et âme, Daphnis la ressent pour une étrangère, pour 
un être qu'il ne peut atteindre, pour un fantôme. Et, en effet, 
parmi les différons noms qui nous ont été transmis sur la maîtresse 
de Daphnis, se rencontre celui de Chimœra, la Chimère. C'est donc 
une création fantastique, un être sans existence qui hante l'imagi- 
iiation de ce pauvre rêveur et trouble sa raison. Comme dit la 
langue française, qui ne s'attendait guère à figurer en ce débat, il 
est le jouet d'une chimère. 

Ce n'est pas tout. La science étymologique et la mythologie' réu- 
nies vont nous donner satisfaction au sujet de la première des trois 
femmes., l'épouse légitime, Naïs, qui; paraît bien négligée dans ce 
conflit des passions. S'il n'est plus question d'elle, cela tient à sa 
nature, clairement indiquée par son nom. Nais est le même mot que 
Naïade; il s'agit doncj de la nymphe d'une source. Or^ l'exemple 
de Thétis et ùe Pélèe l'a prouvé, les déesses des eaux, quand elles 
s'unissent à mKi, mortel, restent toujours attachées à leur élément et 
ne font que de rares visites à la demeure de leurs éipoux humains, 
des sorties de ménage restent donc assez froids. 

N^ soyons pas trop sévères pour l'érudit intelligent qui, s'est laissé' 
entraîner à ces bizarreries. La mythologie grecque est pleine de 
séductions et de mirages. C'est un composé de sensations naturelles, 
de rapports logiques, d'associations accidentelles, d'imaginations, qui 
provoque et déroute l'analyse ; et ceux-là seuls sont à l'abri des 
erreurs, qu'elle n'intéresse pas assez pour qu'ils éprouvent le besoin 
d'en pénétrer Le sens. Mais évidemment il ne faut pas, ajouter à. la 
difficulté du travail par des complications arbitraires et en confon- 
dant ce qui est distinct. Tel est le cas pour le Daphnis de Théocrite. 
Si l'on a tant de peine à concilier entre eux les divers passages du 
poète, c'est que, dans sa pensée, ils ne se concilient pas. C'est ce 
qui a été très nettement vu par M. Kreussler et par l'excellent édi- 
teur de Théocrite, M. Herm. Fritzsche. Les modernes ont été sou- 
vent dupes d'une illusion logique qui rattache à l'enchaînement 
exact et rigoureux d'une même légende les différentes œuvres d'un 
poète grec sur le même sujet. Ni pour les tragiques ni pour les 
lyriques comme Pindare, il n'en était ainsi. Telle était la liberté^ 
laissée par le complexe développement de la mythologie, que cha- 
cun pouvait choisir tantôt une version, tantôt une autre, ou même y 
introduire sa propre pensée. Ainsi chaque œuvre, composée sous 
l'impression exclusive d'une conception particulière, existait, pour 
ainsi dire, par elle-même; elle avait son sujet, sa nature, sa cou- 
leur à elle. Le poète y était indépendant des autres et de lui-même. 
Voilà ce qu'il ne faut pas oublier. C'est là le premier point pour ne 



LA PASTORALE DANS THEOGRITE. 171 

pàs fauss"errmtërprétalîoii de Tlïéocritte. Le Daphni^d'e la- yii^ idylle, 
malgré des rapports fondamentaux, n'est pas le même que le Daph- 
nis de la i'''. Il paraît dans deux versions différentes de sa légende, 
et, quelle que soit la valeur dé ce nom de Xônéa qui a semblé sus- 
pect à plus d'un éditeur, l'a femme qu'il désigne ne doit pas être 
transportée d'une pièce dans l'autre. En second lieu, — et c'est ici 
le plus important, car nous entrons dans le fond même' de la com- 
posiiion, — ce qu'il y a de remarquable chez Théocrite et ce qui 
montre bien la supériorité de son esprit, c'est qu'il puise aux vraies 
sources poétiques, c'est qu'il néglige fe roman pour s'attacher à 
l'idée suTiple et touchante qui est un des élémens constitutifs dé la 
légende. Dans l'une comme dans l'autre idylle, il peint la douleur de 
Daphnis partagéB'par la nature. 

La tif idylle ne contient qu'une esquisse en: quelrpies vers. Un 
chanteur bucolique, dans une fête dont l'imagination goûte' les jouis- 
sauces anticipées, doit dire u comment autrefois le bouvier Daphnis 
fut épris de Xénéa, et comme il errait agité dans la montagne, et 
comme l'es chênes qui croissent aux rives de l'Hlmère pleuraient 
sur lui, alors que son coeur se fondait ainsi que se fond la neige dans 
les vallées du grand Hémus ou de FAthos ou du lointain Caucase. » 
Ce ne sont que quelques traits, ou, pour mieux dire, il n'y a, dans 
cette rapide peinture, que deux objets représentés : l'amant se con- 
sumant dans une poursuite vaine, et la sympathie de la nature sau- 
vage. Qu'est-ce d'ailleurs que l'amante? Elle appartient sans doute 
à une variante connue de la légende, mais cela importe peu. Daph- 
nis amoureux souffre, et avec lui souffrent les chênes de l'Himère : 
voilà le thème pastoral. Il faut s'en tenir là et se garder de toute 
autre interprétation. 

Au contraire, dans la r® idylle, on ne peut pas se dispenser d'in- 
terpréter. Ge n'est plus, en effet une simple esquisse ; c'est une 
composition développée, c'est un taol'eau dont l'es traits sont déter- 
minas par un choix d'idées que le poète n' exprime pas directement, 
qull ne révèle que par' l'es effets visibles. Il faut donc essayer de- 
discerner cette pensée intime dont tout dépend, détails et ensemble. 
On reconnaîtra, si je ne me trompe, que cette œuvre, d'un art ingé- 
nieux et savant, vaut surtout par la grandeur relative d'une con- 
ception qui remonte franchement à f idée élémentaire de l'a légende. 

Cette idée élémentaire, quelle est-elle? Si l'on en croit les mytho- 
logues de l'école de M. Max Muller, qui à son exemple voient dans 
les diffërens mythes des races aryennes les formes diverses dont 
l'imagination des peuples a revêtu un fonds commun, les' phéno- 
mènes célestes' de la lumière et les vives impressions qu'il» ont pTimi- 
livemeïit produites , Daphnis est d'origine solaire comme d'autres 



172 REVUE DES DEUX MONDES. 

dieux ou héros pasteurs. C'est mytliologiquement un frère de Daphné, 
aimée du dieu de la lumière. Il a de merveilleux troupeaux comme 
le soleil; — on sait que les vacht s du soleil sont les nuages. — Parmi 
les noms divers que les traditions donnent à sa maîtresse, on ren- 
contre celui deLyké (la lumineuse) : il aime donc passionnément la 
lumière et il meurt quand elle le quitte. « Daphnis, dit M. Decharme, 
adoptant en partie les idées de M. Cox, c'est sans doute le beau 
soleil, qui chaque jour fait paître ses brillans troupeaux, qui au 
matin de sa vie aime l'Aurore et en est aimé, qui plus tard s'éloigne 
d'elle, qui pour prix de son infidélité est aveuglé par la nuit et dis- 
paraît bientôt derrière les hautes cimes. » Voilà une très ingénieuse 
explication de la légende tout entière, y compris la mort du berger 
aveugle et sa chute dans un précipice. Sans oser aller jusque-là et 
sans prétendre nier plus qu'alïirmer, car, en ces matières, l'un est 
presque aussi difficile que l'autre, remarquons que, dans cette inter- 
prétation, le moiuent pathétique, celui de la disparition de la lumière 
avec le sentiment de tristesse fju'elle amène, répond précisément au 
sujet choisi par Théocrite dans sa vu*" idylle : le désespoir de Daphnis 
cherchant sa bien-aimée. Seulement empressons-nous d'ajouter que 
cet ordre d'explications, antérieur à tout développement concret et 
vivant, peut donner le sens originaire des mythes, mais qu'il n'ex- 
plique pas la pensée personnelle des poètes. Il est absolument étran- 
ger à Théocrite. 

La même observation est également vraie d'une autre espèce 
d'exégèse mythologique, celle de K.-Fr. Hermann, qui, restant sur 
la terre, personnifie en Daphnis un phénomène tout différent, l'hi- 
ver et surtout la congélation de l'eau. Le poète nous dit que Daphnis 
se fond comme de la neige : ce sont les ardeurs de Vénus, déesse 
du printemps, qui fondent sa froideur. 11 dit aussi que les chênes 
pleurent: ce sont des gouttes de neige fondue qui tombent de leurs 
feuilles. Un commentateur ancien raconte que Daphnis aveugle se 
précipite d'un rocher : n'est-ce pas une image évidente de la chute 
d'un torrent gonflé au printemps par la fonte des neiges? Allons à 
la conclusion sans poursuivre l'énnmération des preuves : la mort 
de Daphnis, c'est le passage de l'hiver au printemps, de même que 
la mort d'Adonis est le passage de l'été à l'hiver. Le savant profes- 
seur de Goettingue l'affirme en toute confiance, bien qu'il se déclare 
très hostile aux témérités des explications symboliques : que serait-ce 
s'il les aimait? 

Nous nous abstenons de rappeler d'autres interprétations qui 
s'autorisent de noms recommandables comme ceux de Welcker, \i 
de Klausen, d'Hartung. A tout prendre, elles valent bien certaines tii 
explications moins hardies d'autrefois, comme celle d'Hardion, pour l^j 



LA PASTORALE DANS THEOCRITE. 173 

qui l'aveuglement de Daphnis est un aveuglement mciaphorique. 
Cela veut dire que, sous l'empire de Vénus, il est aveuglé par une 
passion furieuse. Et une fois engagé dans ce symbolisme moral, 
Hardion, qui reconstitue tiès sérieusement l'histoire du berger sici- 
lien, découvre que, dans Théocrite, les paroles de l^riape et la q-; - 
relie de Vénus et de Daphnis signifient qu'en réahté, celui-ci, « après 
avoir tenu dans sa première jeunesse une conduite sage et réglée 
se serait abandonné dans la suite à la violence de son tempérament, 
à une débauche excessive. » Et voilà comment les bonnes mœurs 
trouvent une sanction de plus dans l'exemple de Daphnis. Revenons 
à la poésie grecque. 

Ce qu'il faut dire, c'est que la mythologie de la nature est vrai- 
ment une de ses principales sources; iion-sei.lement au temps où, 
gous des influences orientales, la poésie contribue cà la célébration 
de certaines fêtes comme celle d'Adonis, mais dès son origine, dans 
son expansion la plus libre et la plus purement hellénique : Homère, 
est tout pénétré de cette mythologie de la nature. C'est le mérite 
de Théocrite de s'être mis, en composant le chant de I)a|ihnis, sous 
les impressions de mythologie agreste d'où paraît être sortie la 
figure du beau berger sicilien, personnification délicate et idéale 
de la vie pastorale. Voilà ce qu'on peut affirmer, croyous-nous, sans 
subtilité et sans esprit de système. 

On sait que les solitudes sauvages des montagnes de la Grèce, 
les bois, les rochers, les sources, ont été peu[!lés par l'imaginaiion 
d'êtres divins, qui en représentaient la nature et les aspects. Ces 
créations d'une religion toute poétique se répartissaient entre deux 
classes, qui répondaient à deux ordres d'impressions. D'un côté, 
l'énergie capricieuse de la végétation, les irrégularités violentes et 
heurtées des rochers et des torrens, les allures et l'ardente bestia- 
lité des animaux qui les fréquentaient, étaient exprimées par les 
satyres, à moitié hommes et à moitié boucs, bondissaris, farouches, 
luxurieux; de l'autre, la grâce, la fraîcheur, la pureté des vallées 
ombragées et solitaires, des eaux limpides, de l'air vivifiant, se 
retrouvaient dans les élégantes figures des nyin()hes, dans celle 
d'Artémis, la chaste et noble chasseresse, dont les fotêts étaient 
comme le sanctuaire. C'est à cette seconde sorte d'impressions phy- 
siques et morales que se rattache le mythe de Daphnis. Ce sont elles 
qui ont fourni les principaux traits de sa légende : sa naissance 
parmi les lauriers dans la plus gracieuse vallée de l'Etna, son édu- 
cation par les nymphes, sœurs de sa mère, sa beauié, son amour 
pour la nymphe Nais ou la nymphe Pimpléa, deux noms qui signi- 
fient l'eau courante ou l'abondance d'une source, sa vie solitaire au 
milieu de ses troupeaux et de cette nature sauvage qui lui inspire 



1 74 REVUE DES DELX MONDES. 

l'invention de la musique pastorale et subit le charme de ses chants, 
enfin ses rapports avec Artémis, qu'il accompagne dans ses chasses. 
Ce dernier trait contient peut-être la première idée de l'Ilippolyte 
d'Euripide, le pur et mystique amant de la déesse, à laquelle il offre, 
au lieu d'un grossier encens, les fleurs les plus fraîches, « écloses 
dans la sainte solitude de prairies où l'abeille seule ose pénétrer. » 
Bien entendu, il n'y a dans le mythe de Daphnis aucune trace de ce 
mysticisme ni de cette dévotion; mais, comme liippolyte, il meurt 
victime de Vénus. 

Ces conceptions élémentaires, y compris la dernière idée à laquelle 
Théocrite donne toute sa valeur (1), sont ce qui domine dans le chant 
de Daphnis. Déjà, dans la viii® idylle ^ un trait d'une grâce toute 
bucolique indiquait la pudique beauté de Daphnis enfant : 

« Hier, une jeune fille aux gracieux sourcils, me voyant de sa. 
grotte passer avec mes génisses', dit et répéta, qwe j'étais beau^et 
moi, je ne répondis rien, pour la punir, et, les yeux baissés, je con-^ 
tinuai mon chemin. » 

C'était' comme l'apparition de ce type élégant et pur, vu dans la 
réalité des mœurs pastorales. Dans la i'^ idylle, une peinture com- 
plètement idéale et merveilleuse de la mort de Daphnis ramène le 
sujet à- sa grandeur primitive et se rapproche en même temps du 
sens mythologique. Il suffit pour le prouver de rappeler les lignes 
principales de cette poétique complainte. 

Daphnis meurt dans une vallée de l'Etna. A ses pieds sont cou- 
chés ses vaches, et ses taureaux», et ses génisses, qui pleurent sur sa 
mort, et à leurs lamentations se mêlent les hurlemens des chacals, 
des loups, des lions dans leurs fourrésy tant il' est en étroite corn-- 
munion avec la nature animale et' sauvage! Les nymphes aussi 
devraient être près de lui : « Où étiez-vous, ô nymphas, où étiez- 
vous lorsque Daphnis languissait consuma? Était-ce dans les belles 
vallées du Pénée ou dans le Pinde?.. » C'est le début même du 
chant. Et, en effet, à qui plus qu'aux nymphes apparliendrait-il de 
soulager son mal ou d'adoucir sa mort? C'est leur absence qui la. 
rend le plus douloureuse. Du moins yiennent près de lui tous les 
bergers et des divinités pastorales, son père Hermès et Priape. Tous 
l'interrogent sur la nature de son funeste amour. Lui ne répond 
rien, noble et décidé à se laisser mourir. Il ne répond pas même à 
Priape, dont les attaques brutales Voudra-ient l'atteindre jusqu'au 
fond de ses sentimens. 

C'est Priape qui parle de cette jeun© fille éprise d& Daphnis qui 

(i) Fr. Jaco'is pense même que cette idée appartient à théocrite et que c'est cliex 
lai ufl souveni" de PHippolyte d'Euripide. 



LA PASTORALE DANS THEOGRITE. 175 

a tant occupé la critique. Ce dieu de l'amour physique, grossière 
personnification de l'énergie fécondante de la nature et qui ne figure 
dans le monde pastoral que comme favorisant la reproduction des 
moutons et des chèvres, paraît ici pour faire ressortir par le con- 
traste la nature délicate du héros sicilien. Quoi ! Daphnis est aimé 
passionnément d'une jeune fille et il se refuse à cette passion, lui 
qui de son côté meurt d'amour! Quel est ce mal étrange? Il faut 
qu'il soit la proie de quelque ?irdevir insensée. 

Ce secret que Priape ne saurait deviner et que Daphnis, dans sa 
fierté, veut garder au fond de son cœur, il se révèle enfin dans le 
dernier effort d'un combat qu'oQ ne soupçonnait pas : Daphnis meurt 
de sa lutte contre Yénus et contre l'Amour : 

(( Vint Gypris, gracieuse et souriante, — un gracieux sourire sur 
les lèvres, mais la cruauté dans le cœur, — et elle dit : « Tu te van- 
tais, Daphnis, de terrasser l'Amour : eh bien ! n'es-tu pas toi-même 
terru.isé par l'Amour, le rude lutteur? n 

A elle Daphn.is répond, mais poui* la braver et pour nier sa 
défaite : 

u Cruelle, indigne Cypris, Cypris odieuse aux mortels ! Désormais, 
penses-tu, nul soleil ne se lèvera pour nous? Daphnis, même chez 
Hadès, sera pour l'Amour un pénible tourment. » 

La victoire que Daphnis prétend remporter, c'est une victoire 
morale. L'Amour le tue, mais sans le fau'e céder, voilà quelle est 
l'idée principale. Quel est l'objet de cette passion assez violente pour 
briser sa vie? Sans doute tout simplement la jeune fille qui elle- 
même s'est éprise éperdument de lui. Le poète s'eu inquiète à 
peine; il ne la désigne même pas par son nom. Ce qu'il montre et 
met au premier plan, en pleine lumière, c'est la mort de Daphnis 
et sa lutte contre Vénus. Daphnis se ranime un instant pom* faire 
entendre à la déesse ses malédictions et ses railleries; puis, après 
avoir adressé ses adieux aux hôtes farouches des forêts de sa mon- 
tagne et légué à Pan sa flûte pastorale, il 'meurt en sentant que sa 
mort trouble toute la nature, en touchant de pitié même son enne- 
mie, celle qui était venue chercher le cruel plaisir de le voir abattu 
sous sa puissance. 

Ainsi Daphnis, arraché à la pure sérénité de sa vie sauvage, 
meurt de cette violence; sa noble et délicate nature, envahie par 
un de ces amours indomptables dont l'antiquité a représenté plus 
d'une fois la force effrayante, se brise sans s'avilir. Tel est le sens 
du sujet traité par Théocrite. Il s'est appliqué à en conserver le 
caractère. Son talent discret et fort néglige ou laisse dans l'ombre ce 
qui n'appartient sans doute qu'à des développemens postérieurs de 
la légende, et marque en tj:aits nets et expressifs ce qui en fait k 



1/6 REVUE DES DEUX MONDES. 

charme particulier et le fond propre : les intimes rapports de ce 
héros de la vie pastorale dans l'Etna avec la nature qui l'entoure, et 
sa pureté, qui éclate même dans sa passion. Le chant de Daphnis, 
si hardiment idéal sous sa forme aisée et touchante, est une des 
œuvres les plus vraiment grecques que nous possédions. 

Si vous passez de Théocrite à Virgile, déjà quelle différence! Il 
est vrai que le poète latin nous donne une composition beaucoup 
plus complexe, qui comprend, avec la mort de Daphnis, son apo- 
théose et une allégorie. 11 a le mérite de réunir ces divers èlémens 
par un art ingénieux et de réussir, sous l'inspiration du modèle 
grec renouvelé dans le détail, à y faire dominer la grâce pastorale. 
Mais Daphnis ne pouvait gagner à devenir un déguisement de Jules 
César. Quelque soin que l'on mette à con erver certains élémens de 
la légende primitive, quelques embellissemens qu'on y ajoute pour 
rendre le berger sicilien digne de sa nouvelle fortune, il intéresse 
moins que dans sa simplicité première. On a beau faire de lui presque 
un second Bacchus et le ranger, ou peu s'(-n faut, parmi ces héros 
conquérans et bienfaiteurs que l'adulation commençait à rapprocher 
de Jules César et de son fils adoptif; on a beau faire acclamer sa 
divinité par l'allégresse de toute la nature avide de paix et de bon- 
heur : l'image de cette brillante destinée, malgré la délicatesse ou 
l'éclat des traits qui la représentent ou l'indiquent, ne saurait effa- 
cer la touchante et profonde peinture du poète grec. Et c'est un 
sentiment qui se confiimera d'autant plus, que nous entrerons davan- 
tage dans l'étude des allusions de la v^ églogue et de ce curieux 
travail qui paraît avoir assimilé Jules César à Daphnis à cause d'une 
certaine parenté mythologique de celui-ci avec Apollon, le dieu des 
Jules (1). 

Pour conclure en quelques mots, Théocrite, ce poète étudié et 
délicat, est ici simple et grand auprès de Virgile. Que dire, après 
cela, de ses autres émules dans la pastorale? Lui seul a cette sève 
naturelle et toute grecque qui soutient et anime un art très ingé- 
nieux; et le mot de grand n'est poiv.t excessif appliqué à celui qui 
a chanté l'amour du Cyclope et la mort de Daphnis, car ces deux 
poèmes, sans s'élever au-dessus du ton bucolique, ont toute la 
grandeur que comportaient de pareils sujets. ■ 

Jules Girard. 



(1) Ceuï qui auraient la curiosité de voir ju->quà quel point la péncHration érudit* 
peut s'allier avec la fausseté du jUj.empnt, riourraient lire sur cette qucalijn les page» 
de Klausen dans son livre sur Énde et le» Péuate». 



à 



LA CORRESPONDANCE 



I 



DE 



CATHERINE DE MÉDICIS 



I. — Lettres de Catherine de Médicis, publiées par M. le comte Hector de la Fer- 
rière,t. i, 1880. — II. — La Jeunesse de Catherine de Médicis, par M. de Reumont, 
ouvrage traduit, aunoté et augmenté par M. Armand Baschet, 1876. 



Catherine de Médicis restera peut-être toujours une énigme. Elle 
est une énigme comme femme, une énigme comme catholique, une 
énigme comme Italienne. On a beau l'étudier, on ne peut arriver à 
la bien comprendre : les historiens construisent tous une Catherine 
de Médicis qui serve leurs haines, leurs passions, leurs préférences. 
En France, d'ailleurs, l'opinion populaire a toujours aimé à charger 
les étrangers et les étrangères, à les accabler de ses rigueurs, à les 
rendre responsables de tous les malheurs. 11 y a sans doute encore des 
personnes qui voient dans la reine Marie-Antoinette la cause princi- 
pale de la révolution française; il y a nombre de gens qui croient 
que Catherine de Médicis a déchaîné sur la France tous les maux de 
la guerre civile, au lieu qu'elle a cherché sans cesse à mettre la paix 
entre les catholiques et les protestans. D'autres, par crainte de tom- 
ber dans l'erreur populaire, vont au-delà de la vérité et se donnent 
un grand mal pour chercher dans la fille des Médicis, transportée 
en France, une bonne Française, uniquement animée de ce que l'on 
ne peut pas encore nommer l'amour de la patrie, mais de ce que 
l'on peut déjà appeler l'amour de l'état. La vérité n'est pas aussi 

TOHE u. — 1882. 12 



178 REVUE DES DEUX MONDES. 

unie, aussi simple; chez certaines âmes jetées au milieu de grands 
embarras, privées de lumières supérieures, il faut toujours moins 
chercher l'effort raisonné de l'intelligence, les longues prévisions, 
les combinaisons durables que le jeu simple des instincts les plus 
profonds et les plus impossibles è, déraciner. Catherine de Médicis 
a été surtout une mère; elle a été une mère couronnée, et ses enfans 
ont, comme elle, porté des couronnes, mais elle les a toujours trai- 
tés en petits plutôt qu'en rois; elle a été une mère ambitieuse, 
dominatrice, jalouse, injuste. A-t-elle aimé le pouvoir pour elle- 
même ou pour eux? Elle ne l'a jamais bien su. Leur force était sa 
force, leur cour était sa cour, leur ruine était sa raine. On peut la 
représenter comme une politique et une servante de la France ; 
mais, personne alors ne séparant les intérêts de la France des 
intérêts de la royauté, il est clair qu'en travaillant pour ses enfans 
elle travaillait du même coup pour le pays. Vouloir l'élever au rang 
des grands ministres ou des grands rois qui ont servi plus tard des 
desseins persistans, favorables à la grandeur de la France, c'est sans 
doute aller un peu loin. 

M. Guizot a écrit d'elle : « Si au point de vue moral on ne saurait 
juger Catherine de Médicis trop sévèrement, à travers tant de vices, 
elle eut des mérites; elle prit à cœur la royauté et la France ; elle 
défendit de son mieux contre les Guises et l'Espagne l'indépen- 
dance de l'une et de l'autre, ne voulant les livrer ni aux partis 
extrêmes ni à l'étranger. » M. le comte de La Ferrière , qui a 
recueilli toute la correspondance de Catherine de Médicis et qui 
en a commencé la publication, semble assez près de l'opinion de 
M. Guizot; il n'a donné encore que les lettres écrites de 1533 à 
1563 ; mais dans la longue introduction dont il les fait précéder, 
il s'attache à montrer l'épouse et la mère s'initiant par degrés aux 
affaires de l'état, et la reine enfin, non pas incertaine entre les par- 
tis, mais les contenant l'un par l'autre, ,en vue d'un dessein tou- 
jours patriotique, pour empêcher la Franee de se déchirer de ses 
propres mains et pour conserver ses forces intactes contre l'étran- 
ger. M. de Reumont s'est enthousiasmé pour une princesse dont il 
a très bien raconté les premières années ; il avait pour ainsi dire 
triomphé avec elle en la voyant de petite duchesse d'Urbin devenir 
duchesse d'Orléans, dauphine, reine, régente, reine-mère; il lui 
plaît de la grandir et de justifier tous ces coups du sort ; Allemand, 
il insiste pourtant sur « ce que la monarchie française lui a dû. » 
Quant aux Italiens qui ont été pour ainsi dire les témoins de Cathe- 
rine de Médicis en France, résidens vénitiens ou ambassadeurs 
de Florence, il n'est pas étonnant s'ils tiennent pour leur compa- 
tiiote. « Les Français, dit l'un d'eux, après sa mort, Jeromo Lip- 



LA CORRESPONDANCE DE CATHERINE DE MÉDICIS. 179 

pomano, n'ont pas voulu reconnaître plus tôt la prudence et la 
capacité de la reine mère, mais, au contraire, ils l'ont niée. x\.ujour- 
d'hui, ils doivent lui rendre pleine justice, car ils voient clairement 
que c'est elle qui fait tout et qui ordonne tout avec sagesse et pour 
le bien du royaume. Dans tous ces troubles, elle a été la médiatrice ; 
elle a toujours conseillé la paix. Elle est aussi infatigable de corps 
que d'esprit et ne perd jamais courage... » 

Que de portraits n'avons-nous pas de Catherine et que de traits 
épars dans Tavannes, Castelnau, Montluc, Villeroi, de Thou, l'Es- 
toile, la reine Marguerite! Le portrait le plus charmant, le plus 
flatté aussi est celui de Brantôme. La reine mère y est bien vivante, 
est dans son cadre naturel, au milieu de sa troupe de demoi- 
selles. Brantôme est aussi occupé de vanter sa « belle et riche 
taille, » son « cuir net, » sa main, a la plus belle main qui fut 
jamais veue, si crois-je, » qu'à la défendre contre les accusations 
de ses ennemis. Il parle en vrai courtisan qui aime les beaux habil-^ 
lemens, les « honnestes exercices, » les chasses ; il nous montre la 
reine à cheval, « ne sentant pour cela sa dame bornasse en forme et 
façon d'amazone bizarre, mais sa gente princesse, belle, bien 
agréable et douce. » Il se complaît avec elle dans ses belles mai-^ 
sons des Tuileries, Saint-Maur, Monceaux, Chenonceaux, dans la 
salle de bal au palais ou au Louvre. Il aime la reine artiste, ordon- 
nant des fêtes magnifiques, ingénieuses, voulant toujours que ses 
dames « comparussent en haut et superbe appareil, » et veuve, parais- 
sant pourtant toujours la souveraine par-dessus toutes, même avec 
ses « soies lugubres, » au milieu des princesses les plus « braves. » 
Il l'accompagne aux grandes processions des Rameaux, de la Fêtô- 
Dieu, de la Chandeleur. Ce portrait, à tout prendre, et avec ses 
touches si légères, est précieux: on y trouve une Catherine de 
Médicis très vraie, sans passions, calme, toujours maîtresse d'elle- 
même. L'Italienne se croyait supérieure à tout ce qui l'entourait, 
supérieure surtout par l'intelligence, par le goût des belles choses, 
par le mépris secret de tout ce qui remuait et égarait tout ce qui 
vivait à ses côtés • elle ne connut pas l'amour, elle ne se donna 
point tout entière, comme Anne d'Autriche, à un ministre. Eût-elle 
été capable de le faire? Toute notre histoire pouvait changer. Elle 
resta toujours vraiment solitaire, suivant avec des ruses infinies un 
simple dessein domestique, occupée de ses enfans, de ce royaume 
qui, à ses yeux, était simplement leur bien et leur héritage, rusant 
avec tout le monde, sans haines profondes, sans colères, catholique 
par habitude, par goût, par amour des gi'andes choses noblement 
ordonnées bien plus que par conviction, mais comprenant tout, et 
indulgente à l'hérésie sinon aux hérétiqueSj toujours un peu étrati- 



180 REVUE DES DEUX MuJXDES. 

gère dans sa propre cour et sentant d'autant plus le besoin de s'on- 
lourer sans cesse de fêtes, de jeux, de pompes et de bruit. Cette 
pleine possession de soi est peut-être le trait le plus caractéristique 
de son caractère ; non-seulement elle n'eut pas d'amans, mais elle 
n'eut pas de favoris. Elle eut à peine des amitiés, elle vécut entière- 
ment pour ses enfans et elle vit sa race rester stérile : ce fut sans 
doute le châtiment le plus cruel pour une mère qui voulait se sur- 
vivre dans plusieurs liguées roj aies ; rameau de la tige flétrie des 
Médicis, elle vit se dessécher entièrement la tige des Valois, sur 
laquelle, jeune, on l'avait greffée. 

I. 

Catherine de Médicis n'avait que quatorze ans lorsqu'elle quitta 
l'Italie pour venir épouser un prince français. Elle était née le 
13 avril 1519; quelle influence avaient pu avoir sur elle, à cet âge 
si tendre, les souvenirs et les leçons de sa famille, les guerres 
civiles dont le bruit avait étonné plus qu'effrayé son enfance, la 
paix du cloître florentin où elle avait longtemps trouvé asile, les 
splendeurs de Rome où l'un des siens portait la tiare? Qui pourrait 
le dire avec exactitude? Ni M. de Reumont, ni M. Armand Baschet, ni 
M. de La Ferrière n'ont pu retrouver une seule lettre de ses années 
de jeunesse. La filiation de Catherine nous donne quelques lueurs 
incertaines; elle n'était pas purement Italienne, sa mère était une 
Française, Madeleine de La Tour d'Auvergne, fille de Jean, comte de 
Boulogne, et de Catherine de Bourbon. Tout devait être tragique 
dans la vie de Catherine de Médicis; elle n'avait que 'singt-deux 
jours qu'elle était déjà orpheline. Sa mère mourut delà fièvre à la 
suite de ses couches, et, à peu de jours de distance, son père, le 
duc d'Urbin, succombait aux suites d'une maladie causée par la 
débauche, à l'âge de vingt -huit ans. Nous ne savons rien à peu 
près de Madeleine de La Tour d'Auvergne, sinon qu'elle avait charrié 
un instant Florence par sa grâce française. Laurent de Médicis, duc 
d'Urbin est bien connu; Raphaël fit son portrait; ses traits n'avaient 
aucune beauté; comme tous les Médicis, il avait les yeux gros et 
ronds, la bouche sensuelle, l'air astucieux. Le duc d'Urbin avait 
été un moment l'espérance de Léon X, mais le pape avait le cœur 
espagnol, et Laurent avait été rendu Français par l'amitié du roi 
François I" ; il se laissa persuader par ses intimes que la dignité 
de duc de Florence convenait seule à sa grandeur. Il tenta vaine- 
ment d'associer Léon X à ses projets. Revenu de Rome, il se livra à 
une débauche sans frein et tomba dans une noire mélancoHe. La 
fièvre intermittente le minait depuis longtemps. Son mariage le lira 



lA CORRESPONDAIS CE DE CATHERINE DE MÉDICIS. 181 

un moment de sa tristesse, mais la mort de sa jeune épouse pré- 
cipita sa fin et il suivit que de quelques jours dans la tombe. Cathe- 
rine rappelle assez mal ce prince taciturne et silencieux ; elle lui 
ressemble un peu physiquement, ayant comme lui l'œil rond et la 
gi'osse lèvre épaisse, le sourcil vigoureux; pour l'astuce, la patience 
politique, l'orgueil qui veut toujours agrandir sa place, il était diffi- 
cile qu'ils ne fussent point transmis avec le sang de Médicis. 

Nous ne raconterons point la jeunesse de Catherine et nous la 
prendrons seulement au moment où elle arrive en France et où 
commence la correspondance publiée par M. de La Perrière. Les 
premières lettres sont rares et des plus insignifiantes; elles sont 
adressées par Catherine à ses parens italiens; elle étudie, elle 
observe, elle ne se livre à personne. Sa position est des plus diffi- 
ciles. Cette fille, épousée « toute nue, » comme disait François I®*", 
n'a qu'une pensée, plaire au roi; son mari, sombre, taciturne, uni- 
quement occupé d'exercices du corps, la regarde comme un eulaut 
et la délaisse. Elle s'insinue dans les bonnes grâces du roi par sa 
douceur, son air de néant, son assiduité; elle courtise Marguerite 
d'Angoulême, lasœur aînée du tyrannique François P^ Seul, Charles- 
Quint semble deviner la future reine. « Mandez-moi, écrit-il à son 
ambassadeur en France, un an après le mariage, quel traitement se 
fait à la duchesse d'Orléans, quelles gens elle a avec elle. » Cathe- 
rine devint dauphine par la mort du fils aîné du roi. Elle restait 
malheureusement stérile ; le nouveau dauphin, une façon de Fran- 
çois 1" tout en chair et eu muscles, était entièrement sous le joug 
de Diane de Poitiers; Catherine semblait comme un enfant à côté de 
l'impérieuse duchesse de Valentinois; elle craignait le divorce 
et se réfugiait sous la protection de François P'',le suivant de maison 
en maison, chassant toujours auprès de lui. Il se disait tout bas à 
la cour que la dauphine n'était devenue femme que fort tard : enfin, 
elle se trouva grosse en 15/13, à vingt-quatre ans. « Mon compère, 
écrit-elle au connétable de Montmorency (qui éiait de son parti, 
comme ennemi de Diane de Poitiers), pour se que je say byen que 
vous desirez autant que moy de me voyr desenfans, je vous ay byen 
voulu escryre pour vous mander l'espérance que j'é d'estre grosse. » 
Elle accoucha d'un premier fils en iblili, à Fontainebleau; les gros- 
sesses dès lors se succèdent sans interruption; mais elle ne tenait 
le dauphin que parinstans: celui-ci ne vivait que pour Diane, qui 
seule le charmait et savait le distraire, qui tolérait ses fréquens 
écarts amoureux. 

Quelle haine ne devait point mordre le cœur de Catherine, 
quand elle reconnaissait que parfois c'était ta rivale elle-même 
qui envoyait complaisamment le dauphin auprès d'elle? Ce beau 



1S!2 RinE DtS DKti. MOXbÉS. 

dieu Mai-J que les dessins du temps iiioutreut si grand, si fort, 
si bien tait, t^ttut dèceui, discret et sileu^-eux; il traita loujoui's 
Catherine, là: mère de ses eilfa-ns, a\ec respect, et plus tard Cathe- 
rine écri\'aît à Henri IV pour lui reprocher ses manques d'égard 
envei*s Murguerite de Valois : u Vous n'êtes pas le premier mari 
jeune et non pas bien sage en (elles choses, iliâis je vous trouve le' 
premier et* le seul qd fasse après un tel fait avenu tenir tel lan*- 
gage à sa femme. J'ai eu cet honneur d'avoir épousé le roi monsei- 
gneur et votî-e sotiverahi et de qui vous avez* épousé la fille, mais de 
quoi il étoit le' phis mairi, c'étoit quand il savoit que ji? susse de ces 
nouvelles-là ; et quand M'-^^ de Flamin ^1) fut grosse, il trouva trè& 
bon quand on la rem-oya. »■ Le piquant de l'histoire, c'est que cette 
M**" de Flamin, au dire de Brantôme, avait été grosse du fait de 
Henri H, et que, si ell^ fuL renvoyée, ce ne fut pas à la demande 
de Catherine, mais à celle de la duchesse de Yaletitinois. On ne 
trouve jarùais le nom de Diane daiïs la correspondance dte Catherine ; 
mais oîi peut bien deNiner quels étaient ses sentimens pour la favo- 
rite, pour la reine d'Anet, plus reine qu'elle-même, arrogante, au cœur 
sec, déguisant à peine l'excès de sou empire demi conjugal et demi 
maternel, sa rivale éri toutes choses, cfoiîrtisée des poètes et des 
artistes, dispensatrice de toutes les grâces. Le roi initiait Diane à 
toutes les affaires de l'état, quand personne ne devinait encore en 
Catherine la femme poKtique : celle-ci n'était coasuhée sur rien. 
Il fallut bien îui aitribuer la régence quand Henri lï alla faire la 
campagne qui donna à la France les Trois -Evéchés : mais son auto- 
rité fut purement nominale. Elle se dévoila: pour lu première fois 
dans Une lettré adressée au cardinal de Bourbon; elTe s'y pîaiut des 
«prescheurs « qui soulèvent le peuple dé Paris à propos de la guerre; 
un cordeliel* a osé blâmer dans la chaire dé Notr^D^ame ralliauce 
laite par lé roi avec les princes allemands; un jacobin, à Saiftt-Paul, 
a critiqué l'impôt de guerre u de vmgt Tivres pour clocher sur les 
fabriques et joyaxix des églises. » Elle fevëndiqûé tes" droits de l'état, 
(V quant a\ix vingt livres pour clocher, chose que le droit permet au 
dit seigneui^ pour la conservation de ses païs et subjects, au nombre 
desquels sont les églises et les monastères d'iceut, ne pourroient 
être tels defiiers employés eti oeuvres plus pitoyables (fue pour évi- 
ter aux entreprises de ses ennemis, » et pour railliance avec les 
princes allemands, efllé prie le cardinal de faire entendre au clergé 
« que l'intention du dii seigneur à cet endroit est si bonne et bien 
fondée, que l'on pourra couuaytre cy-aprés, par ce qui en' pourra 
sucéder, que le tout ne (end qu'au bien, repos et union de 

(i: 5!»* Fleming, dame d': Sïaile Stiiarl. 



LA CORRESPONDANCE DE CATHERINE DE ilÉDICIS. 183 

l'église, milité et augmentation de notre religion. » On voit ici, 
exprimée avec la plus grande netteté, une pensée qui traverse pour 
ainsi dire toute l'iiistoire de la monarchie française, qui fut suivie 
avec une rare ténacité par les princes de l'église, qui, poursuivie par 
Henri IV, par Richelieu, par Mazarin, par Louis XIV, ne paiTint 
pourtant jamais à trouver son expression définitive et matérielle 
dans le tracé des frontières françaises. Henri II, un précurseur 
presque inconscient de la politique de ses successeurs, fut très heu- 
reux en somme dans ses entreprises ; il donna à la France les Trois- 
^vêchés, Toul, Verdun, Metz; il reprit Calais aux Anglais. Catherine, 
bien qu'Italienne, ne pouvait pas rester indiûérente à de tels événe- 
mens: elle comptait les fleurons de la couronne de ses enfans. 

Elle était à Châlons, au mois de mai 1552, et informait le cardi- 
nal de Bourbon des mouvemens du roi en Alsace. Henri II avait été 
tourner ses armes du côté du Ehin ; Catherine faisait métier de 
.(( munitionnaire » et s'en vantait dans ses lettres à (( son compère 
M. le connestable. » Elle n'a qu'une demi-confiance en ilaurice de 
Saxe. « Le duc Maurice a escrit au roy depuis son arrivée en son 
camp et suis bien de votre advis qu'il ne faut plus croire en paroles, 
mais en eflets qui ne scauroient estre, venant de ce personnage-là... 
Il faut que je vous dise, mon compère, que je ne veux plus penser à 
luy,mais seulement à la reine de Hongrie. » Maurice de Saxe avait 
été le protégé. _Elle correspond beaucoup à cette époque avec le con- 
nétable et avec la duchesse de Guise; elle est presque humble avec 
le connétable ; à la duchesse elle écrit en lui parlant de son mari : 
« Plust à Dieu que je fusse aussi byen avecques le mien 1 » Elle se 
montra véritablement reine au lendemain du terrible désastre de 
Saint-Quentin. Le roi était à Compiègne quand la délaite du conné- 
table de Montmorency jeta la terreur dans Paris. Seule, Catherine 
se rendit au parlement en grande pompe, et exposa le danger du 
royaume. Elle demanda un subside de 300,000 livres, qui fut immé- 
diatement voté. 

La guerre entre la France et Charles- Quint avait peu à peu dé\ié 
de son but primitif. Henri II avait commencé par prendre le titre 
de prolecteur des libertés de l'Allemagne ; les princes allemands 
s'étaient engagés par traité avec lui à « résister aux pratiques de 
l'empereur employées à faire tomber leur chère patrie en une bes- 
tiale, insupportable et perpétuelle servitude, comme il a été fait en 
Espagne. » En 1559, le traité de Cateau-Cambrésis donna une fille 
de Henri II au successeur de Charles-Quint, une autre au duc de 
Savoie. La France garda seulement les Trois-Évêchés et Calais. Le 
mariage d'Elisabeth de France avec le roi d'Espagne remplit de joie 
le cœur de Catherine : trois reines conduisirent la jeune princesse au 



184 REVUE DES DEUX MONDES. 

duc d'Albe, chargé de l'épouser par procuration. La reine mère avait 
à ses côtés la reine d'Ecosse et la reine de Navarre (22 juin 1559). 
C'est pendant les fêtes de ce double mariage que Henri II avait été 
blessé à mort; une de ses filles dut partir pour l'Espagne, l'autre 
pour la Savoie. 

Catherine de Médicis accorda des larmes sincères à son époux , 
au père de ses nombreux enfans; elle fit peut-être un peu trop éta- 
lage de sa douleur; suivant le goût du temps, elle s'entoura de 
devises, d'emblèmes, trophées, miroirs cassés, carquois brisés, 
chaînes rompues ; tous les meubles , les objets qui l'entouraient 
furent tenus de lui rappeler celui qui l'avait fait monter sur le pre- 
mier trône du monde. Elle pardonna tout à sa mémoire, sa douleur 
théâtrale devint un thème pour les poètes du temps; elle parut tout 
le reste de sa vie en deuil dans la cour la plus brillante de l'Europe. 
« Depuis la reine fit dissiper les arbres, jardins, allées et cabinets, 
et de plus les édifices de plaisir des Tournelles, celte place lui estant 
en exécration. » (D'Aubigné.) Elle se peint dans ses lettres comme 
« la plus malheureuse et misérable non royne, ne pryncèse, mais 
créature que Dieu aye jamais créaye. » Autant elle avait été humble 
et soumise , comme épouse , autant comme mère elle ^e montra 
tyrannique. Elle coniinue à traiter en enfant Elisabeth, la femme 
de Philippe II ; elle lui défend de jouer avec ses filles d'honneur. 
« Cela sied bien mal d'entretenir et faire cas, devant les gens, de 
vos filles. » Elle recevait des rapports continuels de M'^'' Claude de 
Vavigne, une des demoiselles qui avaient suivi Elisabeth, et de la 
gouvernante Louise de Bretagne. Brantôme dit que la reine d'Es- 
pagne « jamais n'a receu lettres de la royne sa mère, qu'elle ne trem- 
blast er ne fust en allar»ne qu'elle se courrouçast contre elle et lui 
dît quelque parole fascheuse. » 

Devenue maîtresse du royaume, Catherine se tourna d'abord vers 
les G'.'ises ; la favorite d'Henri II et le connétable tombèrent dans la 
disgrâce. Le roi fit dire à M"'® de Valenlinois « qu'en raison de sa 
mauvaise influence auprès du roi son père, elle mériteroit un grand 
châtiment; mais que dans sa clémence royale, il ne vouloit pas l'in- 
quiéter davantage, que néanmoins elle devroit lui restituer tous les 
joyaux que lui avait donnés le roi son père. » Lh connétable fut 
reçu de la reine, et demanda à se retirer à Chantilly. Caihirine l'ac- 
cueillit avec de bonnes paroles, lui promit de ne point retirer sa 
protection à sa famille, mais ne le découragea point dans son des- 
sein, se disant elle-même portée à vivre dans une grande retraite. 



LA. CORRESPONDANCE DE CATHERINE DE MÉDICIS. 185 



II. 

Quand mourut Henri II, Catherine n'avait jamais eu à se proi'aon- 
cer sur les graves questions qui commençaient à agiter la Fra.nce 
(1560). Elle promit d'abord au prince de Condé, à sa belle-mèue 
M"'« de Roye, à l'amiral, de faire cesser les persécutions contre les 
protestans. Yillemadon, un gentilhomme de la reine de Navarre^ 
lui rappelait à ce nîoment qu'elle avait goûté autrefois les psaumes 
de Marot, traduits en rimes françaises ; il lui recommandait de se 
fier aux princes du sang plutôt qu'aux Guises. Elle se plaignait à 
M™® de Montpensier, qu'elle savait être du parti des religionnaires, 
des exigences des Guises, de la froideur du connétable. Les protes- 
tans, trompés par ce langage, espéraient beaucoup d'elle. 

Le roi de Navarre arrivait, répandant les encouragemens sur son 
chemin parmi les églises ; il assista au sacre du roi à Reims, le 18 sep- 
tembre : les procédures contre Du Bourg n'en continuaient pas moins 
et l'église de Paris adressa à la reine mère une lettre des plus vives. 
Catherine fut offensée du ton âpre et dur de cette remontrance ; 
toutefois étant toujours sollicitée par Condé, par la dame de Roye 
et par l'amiral, u elle dit qu'elle n'entendait rien en cette doctrine ; 
et que ce qui l'avoit paravant esmeue à leur désirer bien estoit 
plustost une pitié et compassion naturelle qui accompagne volon- 
tiers les femmes, que pour estre autrement instruite et informée 
si leur doctrine estoit vraye ou fausse. Car quand elle considéroit 
ces propres gens estre ainsi cruellement meurtris, bruslés et tour- 
mentés, non pour larrecin, volerie ou brigandage, mais simplement 
pour maintenir leurs opinions, et pour icelles aller à la mort comme 
aux nopces, elle estoit esmeue à croire qu'il y avoit quelque chose 
qui outrepassoit la raison naturelle. » 

On ne négligea rien pour noircir les religionnaires aux yeux de 
la reine et pour les faire considérer comme des ennemis; le peuple 
les accusait de toutes sortes d'horreurs. Catherine ne partagea pas ces 
créances populaires; mais elle ne tarda pas à s'effrayer de l'audace 
des religionnaires : tout en s'alarmant des divisions du royaume, 
elle se promit d'en user pour affermir son autorité. On ne saurait 
espérer trouver même dans sa volumineuse correspondance tout le 
secret de ses desseins; 'car sitôt qu'elle eut dans ses mains les 
fils embrouillés du pouvoir, elle se plut à les emmêler davantage; 
elle ne se livra jamais entièrement à personne, elle vécut comme 
une déesse dans un nuage, sereine dans le bruit d'une cour tra- 
versée de mille projets, agitée de passions, de haine et d'ambitions 
sans merci. Ayant été si longtemps esclave, elle eut toujours peur d'un 



186 REVUE DES DEUX MONDES. 

maître et, sitôt que quelque chose s'éleva, elle se plut à l'abaisser. 
Aussi ne faut-il point chercher dans sa conduite la suite et l'unité 
qui soutiennent quelque grand dessein, mais seulement une sorte 
de constance d'égoïsme et de jalousie qui lui servait de per^)étuel 
ressort et lui inspirait tantôt des résolutions généreuses et tantôt 
des résolutions féroces. 

Tout d'abord, Catherine laissa les Guises exercer le pouvoir; après 
la conjuration d'Amboise, qui donna au duc de Guise une sorte de 
dictature catholique, c'est elle qui fut obligée d'attirer à la cour le 
jeune prince de Gondé (1). On sait que, lorsque celui-ci se rendit 
à Orléans avec son frère le roi de Navarre, son aiTestation était 
décidée. Les deux princes ne furent admis que parune porte basse 
dans le logis du roi : «■ Après quelques froides embrassades^ le Roy- 
ayant arriére soi ceux de Guise , qui n'avoient pas faist un pas, 
les mena eaila chambre de la Royne , sa mère, qui les receut en 
plorant. » Sices laniies étaient sincères, la reine mère ne fut pour 
rien dans les mesures de rigueur qui furent prises contre Coudé. 
Elle supportait déjà avec impatience le joug des Guises, elle écri- 
vait lettre sur lettre pour faire venir le connétable de Montmorency 
à Orléans; sur le procès même du prince de Condé, la correspon- 
dance est absolument muette; mais il est bien permis de croire que 
la reine mère ne ratifia point dans son cœur la condamnation à mort 
d'un prince du sang. La mort de son fils François II fut une déli- 
wance pour elle comme pour Condé : ses lettres à sa fille la duchesse 
de Savoie la montrent peu confiante dans le faible roi de Navarre; 
elle prend le pouvoir elle-même, oblige Condé et Guise à se récon- 
cilier en sa présence. On vit bien à la façon dont elle traita Marie 
Stuart combien elle se méfiait des princes lorrains. Elle fit tout au 
monde pour empêcher le mariage de cette belle princesse avec don 
Carlos, le fils de Pailippell. La détestait-elle comme femme? Redou- 
tait-elle de voir l'Ecosse donnée à l'Espagne? Voulait-elle, mère avide, 
assurer la main de don Carlos à sa seconde fille, Marguerite, qui 
n'avait encore que huit ans? Le fait est qu'elle fit peur à sa fille 
Elisabeth de la charmante reine d'Ecosse et lui montra en elle une 
rivale redoutable, au cas où Philippe II viendrait à mourir : « Vous 
seriez en danger d'estre la plus malheureuse du monde si vostre 
mai-y venoit à mourir, luy estant roy, s'il n'avoit épousé quelque 
femme qui ieust un vous-mesme comme vostre sœur. » Si alargue- 
rite est trouvée trop jeune, elle conseille Juana, la tante de don Car- 
los-; puis, celle-ci écartée à catise dfes répugnances de don Carlos, 

(1) Lettre de Catherine au roi de Xâvarre, 3 a%Til 1560. — Deuxième lettre du 
17 octobre' 1560, où elle se plaint qnc le roi do Na\an-e retarde son voyage. 



LA CORRESPOTVDANCE DE CATHERINE DE MÉDICIS. 187 

une petite-fille de l'empereur. Tout lui était bon plutôt que la nièce 
des Guises : elle se dépêcha de l'envoyer en Ecosse. 

L'avènement du roi Charles IX, ^gé seulement de.dix, ans, marque 
•ce qu'on ^pourrait nommer la phase huguenote dp gouvernement 
;de la reine mère. Les Guises l'ayaient forcée dliptervenir auprès du 
parlement de Paris en faveur des jésuites; maintenant, elle fla,ttait 
les protestais, elle parlait de concile national, elle donnait de vagues 
.espérances à Calvin, elle recevait Théodore de Bèze au Louvre, dans 
la chambre de Jeanne d'Albret; elle comblait celle-ci des marques 
de sa faveur et lui promettait son.^ppui contre l'Espagne. Elle se 
condamnait à l'ennui 4es conférences .théologiques; catholique à 
l'italienne et superstitieuse jusque croire à l'astrologie, elle n'aimait 
point ,au fond la doctrine protestante; elle cherclait seulement à 
endormir les,huguenots,pj\r une .bienyeiUq,nce parfois presque afiec- 
tueuse; elle voulait surtout gagner du tempg. « Dieu, écrivit-elle à 
sa fille, ,l?i, reine d'psp^gnq, xn'^ hAJilté vostre frèri^ que,j!ay aymé 
comme 'vqus i say es, iCt m'^.layssée avecque trois .en fans, petits ^et en 
heun reaume tout dyvysé, n'y ayant beun seul à qui je me puysede 
tout i"yer qui n'P-ye quelque pasipn pavticoulyèi'e. »> Cette fille ^isa- 
ibeth,, qu'elle essayait toujours de ,goviveifner ,de loin, lui échappait 
de plus , en, plus : Chantonnay, l'ambassadeur de Philippe, dénonçait 
l'indulgence de Catherine pour les calvinistes. ; Catherine n'aimait 
pa.sii-être admonestée ,p£vr ,les .ageps .de Philippe ; voici une lettre, 
dictée par, le roi d',Espa,gne à s^ femme : « Le Roy, Monseigneur, 
vous suppHe châtier Içs raéchans très4nstamment, et si vous avez 
,pe.iii.r,|PQur.estre.en trop grande quantité, que vojis, nous. employiez; 
car nous .vous baillerons tout nostre bien, nos gens et ce que nous 
.avons pour soustenir lia religion. Ou que si vous les punissez, vous 
iUe trouviez point imiany^iis que ceujx qui demanderont secours au 
.^ict Roy, mon sejigneui:, pour garder, la foy,iil leur donne; car il lui 
touche autant, qu'ià] personne, car estant France luthérienne, Flandres 
et Espagne n'en seront pas loin... A ceste heure,, vous -estes tout au 
.gouverneniçnt, je ne :peu?c plus trouver d'excuses. C'est une chose 
qui convient au service de Dieu,. du ,Roy mon frère, de la chré- 
tienté. Si vous teniporisçz, il y aura toujours plus de meschans. Du 
temps du;feu Roy, mon seigneur et père, que l'on les chastioit, il 
,n'ry en avoit point, et du, temps du feu Roy mon; frire, qu'on. com- 
mençoit à les chastier., il ne:S'en parloit plus (1). » Singulière lettre 
d'une fille à sa mère, d'une reine d'Espagne à, une reine de France ! 
Ainsi, Philippe annonçait hautement le dessein d'intervenir dans les 
discordes, civiles de notre pays,' de donner son, appui à un parti contre 

(1) Bibl. n?it. — . Lettre citée par -JI. Forneron, dans Bon Histoire de iPhiUfipe M. 



188 REVUE DES DEUX MONDES. 

un autre parti. Catherine s'irrita d'abord, puis se voyant entourée 
déjà de pièges, elle s'adoucit; elle n'échangeait avec Philippe que 
des lettres de pure courtoisie, mais elle écrivit à sa fille qu'elle n'eût 
point à s'inquiéter, que tout ce trouble de France dont on lui parlait 
ne venait « que pour la haine que tout ce royaume porte au cardi- 
nal de Lorraine et duc de Guise ; ils ne cherchent que leur gran- 
deur et leur profit. » Ainsi, elle écarte les ques'ions religieuses, 
elle ne répond pas, elle feint de ne pas comprendre ce que veut son 
gendre. 

Catherine se flatta un moment de réconcilier les catholiques et les 
protestans sur le terrain théologique. Le dogme toutefois lui impor- 
tait peu ; elle disait : « Qu'il était impossible de réduire, ni par les 
armes, ni par les lois, ceux qui sont séparés de l'église romaine, 
tant le nombre en est grand, tant il est puissant par les nobles et 
les magistrats qui ont eml^rassé ce parti. » A Poissy, elle trouva bon 
« que nos dictz prélats et évesques entrassent en quelque colloque 
gratieux avecq les ditz ministres sur les articles de leur dicte con- 
fession de foy. » Elle proteste avec énergie contre l'ingérence de 
Philippe dans les affaires du royaume. L'ambassadeur d'Espagne 
lui avait osé dire que Philippe « ne pouvoit, estant requis par 
aucuns de l'ancienne religion , de les assister à la manutention 
d'icelle, s'ils estoient contraincts, de s'eslever et prendre les armes 
pour cet efiect, de les secourir et employer ses forces et sa puissance 
en leur ayde. » Catherine trouve cette proposition fort« estrange »et 
prie sou ambassadeur de faire connaître à Philippe II qu'elle ne trouve 
pas bon que « ses ministres nous viennent brouiller nos subjectz. » 
Le colloque de Poissy tourna en vaines controverses, et la reine 
écrivit avec quelque tristesse à l'évêque de Rennes pour se plaindre 
que, du côté des ministres de l'église catholique, on n'avait rien 
obtenu « quant à ce qui touche leur grandeur et la pluralité de leurs 
bénéfices. » « Je ne nieray pas que je ne voie bien que en tout ce 
qu'ilz proposent il n'y a riens qui puisse pourvoir aux troubles que 
suscite en ce royaume la discencion et diversité de religion, qui est 
bien à mon grand regret ; et quand tout est dict contre l'espérance que 
aucuns d'eux m'en avoient donnée et ce que j'esperois de fruit d'une 
si notable et grande compaignie. » Sa correspondance la montre à 
ce moment de plus en plus effrayée d'une guerre avec l'Espagne 
et résolue à empêcher que ses sujets catholiques obtiennent des 
secours de Philippe II. Elle écrit elle-même au roi d'Espagne, et sur 
le ton le plus ferme, elle lui affirme qu'elle fera toujours grande dif- 
férence entre ceux qui tiennent « notre bonne religion » et les autres 
qui s'en départent; l'âge de son fils, les troubles du royaume, l'ont 
empêchée de faire connaître à tout le monde ce qu'elle a dans le 



LA CORRESPOND.. NCE DE CATHERINE DE MÉDICIS. 189 

cœur et l'ont contrainte de faire beaucoup de choses qu'en une autre 
saison elle n'eût point faites. Elle a soin de dire aussi : « La reli- 
gion ayst heune couverteure dont souvent l'on se sert pour cacher 
heune mauvaise volonté. » Elle prie donc Philippe , s'il veut être 
prince « sage, prudent et avisé » de ne point écouter les plaintes 
des catholiques français. Elle lui demande une entrevue , qu'( lie 
voudrait dans le comté de Perpignan, ne voyant pas meilleur 
remède pour rompre les mauvais desseins (lettres ^e janvier 1566). 
Peu de jours après fut rendu l'édit de janvier, qui donna aux réfor- 
més, sous certaines conditions, le libre exercice de leur culte et qui 
était analogue sur beaucoup de points au fameux édit de Nantes. 

En expliquant l'édit à M. de Rennes, elle lui dit qu'elle avait fait, 
avec l'approbation du légat, une conférence d'évêques et docteurs 
en théologie, pour aviser aux causes qui tenaient les réformés sépa- 
rés^de l'église catholique ; mais dans cette conférence on avait com- 
mencé à consumer quinze jours sur la simple question de l'usage 
des images. Elle a donc résolu de renvoyer toutes les questions 
théologiques à la décision des conciles, d'aller au plus pressé et de 
s'accommoder avec les huguenots, puisque la « mahce du temps et 
nécessité de l'affaire l'y contraint. » 

L'édit de tolérance précipita le cours des événemens : les catho- 
liques alarmés se préparèrent à la guerre, et le massacre de Yassy 
donna le signal de la guerre civile. Qu'allait Taire Catherine ? Il n'est 
pas douteux qu'elle songea à se mettre avec Gondé contre les Guises. 
Les Châtillon lui faisaient peur, l'incorruptible amiral ne lui inspi- 
rait que de la terreur et de la haine ; mais Condé était un prince du 
sang, elle connaissait ses faiblesses, elle pourrait toujours s'entendre 
avec lui. Elle écrivit quatre lettres coup sur coup à Gondé, après le 
massacre de Vassy ; plus tard elle prétendit qu'on les avait altérées, 
qu'elle n'avait rien voulu que faire sortir Gondé de Paris pour tout 
pacifier, Muntluc écrit dans ses Commentaires : « Je scay bien 
qu'elle a été accusée d'estre cause des premiers remuemens qui 
advinrent aux premiers troubles et monsieur le prince lui fist ce 
tort d'envoyer ces lettres en Allemaigne et les montrer et faire 
imprimer partout. » De ces lettres on n'a plus que des copies, avec 
des notes explicatives que la reine y fit ajouter. Les protestans ont 
toujours prétendu que la reine avait fait commandement à Gondé de 
prendre les armes pour sa défense. Gondé avait envoyé les origi- 
naux à sa belle-nièie, M""^ de Roye^ qui partait pour Strasbourg 
avec ses enfans, et de Rèze raconte que Spifame (AL de Passy, 
ministre de la parole de Dieu) exhiba ces lettres devant la cha ;,bre 
impériale, et requit que le sceau de la chancellerie de l'empire y 
iût apposé. 



190 REVUE DES DEUX MONDES. 

Si la reine eut envie un moment de se joindre à la fortune de 
Condé, elle ne tarda pas à être contrainte de suivre la fortune con- 
traire. En vain défendit- elle aux Guises d'entrer à Paris et les invita- 
t-elle à rejoindre la cour à Fontainebleau. Guise entra à Paris aux 
acclamations du peuple, et avant que Condé, avec les Châtillon, 
pût arriver à Fontainebleau, avait ramené le jeune roi à Paris, en 
signifiant à Catherine qu'elle pouvait aller où elle voudrait et jus- 
qu'en Italie. Catherine avait suivi son fils, moins en reine qu'en 
prisonnière. Dans ses lettres, elle proteste pourtant contre le dire 
de ceux qui représentent son fils comme prisonnier des Guises; 
elle fait appel à tous ceux qu'elle espère encore émouvoir, pour 
empêcher la totale ruine du royaume. « Vous pouvez penser, 
écrit-elle au cardinal de Chastillon, si c'est avec juste cause que je 
me deulx (désole) et que je suis faschée de voir que le nom yra par 
toute la chrestienté que moy, qui ay receu tant de honneur de cet 
royaume, en soit cause de la ruyne. » Elle se flatte de l'espoir que, 
livré à lui-même, Condé consentirait à désarmer; mais « tout le 
monde dit que monsieur l'amiral ayet son seul conseil. » Elle écrit 
au frère de l'amiral, au cardinal de Chastillon qui « a toujours faict 
profession de bon patriote. » Elle fait peur aux uns de l'Anglais, 
aux autres de l'Espagnol, fille redoute, et non sans raison, que Phi- 
lippe II ne veuille se faire le vrai tuteur de son fils <i qui seroit le 
comble de malheur et la ruyne totale et éversion de cet estât. » 

Par deux fois elle fait des voyages entre les deux armées et 9, 
des entrevues en pleine campagne, dans la Beauce, avec Condé, 
avec l'amiral et ses frères. Elle expose que l'édit de janvier, de 
l'avis de son conseil, ne saurait être observé, et leur demande de 
vivre paisibles dans leurs maisons. Les chefs protestans réclament 
l'exécution de l'édit et le licenciement de l'armée de Guise et du 
connétable. Des deux parts, on brûlait de s'escrimer, d'en venir aux 
mains, Catherine seule traitait de folie l'ardeur qui animait tout le 
monde et qui avait « tumultué les peuples. » Elle ne s'épargnait 
pas : elle allait à cheval, ou en litière, par de lourdes journées 
d'été, à travers les grandes plaines couvertes des moissons que U 
guerre devait bientôt détruire, accompagnée de ce roi de Navai're, 
qui avait déserté la cause de son fi-ère, que Philippe II amusait de 
loin par des menteuses promesses et qu'elle avait décoré du nom 
de lieutenant-général du royaume. Son éloquence persuasive, qui 
avait un moment ébranlé Condé, avait été perdue avec les Châtil- 
lon ; elle s'en retourna tristement au bois de Vincennes, cherchant 
les moyens d'empêcher les princes « de la Germanie » et la reine 
d'Angleterre d'envoyer des secours aux protestans, redoutant ses 
amis comme ses ennemis, et surtout son terrible gendie, dont la 



LA CORRESPONDANCE DE CATHERINE DE MÉDICIS. 191 

funeste amitié était si menaçante au « pauvre petit roy pupille. » 
Si le roi d'Espagn'^. veut la secourir, elle aime bien mieux son argent 
que ses lansquenets, car avec l'argent « nous en ferions une levée 
de Suisses qui sont bien catholiques et les aymerions beaucoup 
mieux que les lansquenets. » 

Pendant cette première guerre, la reine est dans « un abisme 
d'affaires; » elle écrit sans cesse, en tout pays, elle suit l'armée 
royale au siège de Bourges, elle vit dans les camps. Rendons-lui 
justice, elle est humaine, elle défend à Montluc de saccager les 
maisons des gentilshommes, elle ne veut désespérer aucuns de ses 
sujets, elle sauve Bourges du pillage ; elle assiste au siège de Rouen 
mais ne peut empêcher la ville d'être mise à sac. Elle ne rêve que 
la paix : elle ne pouvait oublier qu'elle avait été comme contrainte de 
suivre la fortune des Guises, qu'elle avait écouté un moment Condé, 
quand celui-ci voulait la mener à Orléans, que c'est lui qu'elle avait 
prié d'abord de « conserver la mère, et les enfans et le royaume; » 
qu'à Fontainebleau, elle l'avait attendu trois jours, luttant contre 
Guise, implorant, priant; qu'elle avait été conduite comme une 
prisonnière à Paris. Ce qui étonne quand on lit la correspondance, 
c'est qu'après le traitement qu'elle avait subi, elle ne se fût point 
enfermée dans le silence ; mais elle se retournait vite, elle ne vou- 
lait point lâcher le fil des affaires du royaume. Le duc de Guise, à 
ce moment, n'était pas seulement le maître de Paris, il était 
presque roi. 

Avant la bataille de Dreux, les chefs catholiques demandèrent par 
courtoisie à la reine mère l'ordre de livrer le combat; elle, se 
tournant vers la nourrice de Charles IX, en recevant leur message : 
« Nourrice, que vous en semble? le temps est venu que l'on demande 
aux femmes conseil de livrer bataille. » La reine, sur les rapports 
de quelques fuyards, crut d'abord la bataille perdue. On a beau- 
coup répété qu'aux premières nouvelles, la sceptique Florentine 
avait simplement dit : u Eh bien ! nous prierons Dieu en français. » 
Nous doutons fort que ce mot ait jamais été prononcé; ce qui est 
certain , c'est qlie Catherine montra le plus grand désir de traiter 
avec Condé. Ses lettres la montrent pénétrée de la pensée « qu'il 
y avoit plus de particulière passion et ambition en l'esprit de ceux 
qui possédoient son cousin de Condé que de zèle de religion (1). » 
Paris était si ardent contre ceux d'Orléans, que la reine se rendit 
à Chartres pour essayer d'entamer des négociations de paix ; elle 
y emmena Condé captif, puis le mena à Blois, à Amboise,et le tint 
à Onzain, pendant que la guerre continuait entre Guise et Coligny. 

(1) Lettre à l'évoque de Rennes, 23 décembre 1562. 



192 REVUE DES DEUX MONDES. 

Il n'est pas étonnant si elle désirait la paix ; sous prétexte de la 
complimenter sur la victoire de Dreux, Philippe II avait dépêché en 
France un envoyé extraordinaire pour s'opposer par tous les moyi-ns 
à un accommodement avec les protestans ; les ambassadeurs de la 
reine Elisabeth devenaient hardis jusqu'à l'insolence ; enfin il était 
venu à Blois un représentant de l'empereur, qui avait réclamé, au nom 
des nobles de l'empire, la restitution de Metz, de Toul et de Verdun. 
Catherine attendait impatiemment la nouvelle de la prise d'Or- 
léans : « Quant demayn nous auryon Orléans, je say byen que pour 
chasser les ayslranger y nous fault la pays que je désire, mes nous 
l'aurions bien à milleur condision tenant la ville. » Deux jours après, 
elle écrivait au cardinal de Guise : « Mon cousin, tout à ceste heure 
je viens d'être avertye, comme hier au soir environ six heures, 
retournant mon cousin le duc de Guise vostre frère des tranchées et 
ayant desjà repassé la petite rivière de Loyretpour se retirer en son 
logeis, à cent pas de là, luy estant seullement accompaigné du sieur 
de Rostaing, ung paillard estant derrière une haie, bien monté, luy 
donna un coup de pistolle au haut de l'espaulle du cousté droit, qui 
a passé tout à travers. » Veut-on connaître le plus profond du cœur 
de la reine? 11 faut sans doute le chercher dans sa correspondance 
de famille. Voici ce qu'elle écrivait (25 février 1563) à Marguerite de 
France, duchesse de Savoie, pour lui annoncer la mort du duc de 
Guise devant Orléans : « S'est heun méchant qui l'y a donné un 
coup de pistolet par daryère, et il an net mort en sine jours ; et 
ayant parlé à se malheureus qui feut preins, y m'a dist, san qu'il 
est aysié menasé, que l'amiral luy a donné sant ayceu pour fayre 
cet méchant coup et qu'i n'y volet pas venir, mais que Bèze et heun 
autre prédicant et Despina (un autre ministre) l'ont prêché et 
l'y sont aseuré que, si le fayset, qu'il yret au paradis. » Catherine 
ajoute que l'amiral aurait dépêché soixante hommes pour tuer le 
duc de Guise, le duc de Montpensier, Sipierre, le gouverneur de 
Charles IX, Sansac, elle-même enfin. Elle croit ou elle feint de croire 
la vie de ses enfaus menacée : a Velà, madame, corne cet homme 
de byen, qui dist qu'i ne fest ryen que pour la relygion, y nous 
veult dépécher. » Néanmoins elle se déclare disposée à faire une 
paix, car « je voy byen que, durant sesy, y me leuret à la fin 
mes enfans et nous destiteuré de tous lé jean de byen, car, y fault 
dire la vérité, nous avons fayst heune grande perte en set homme, 
car s'etezt le plus grand capitayne qui souyt en se royaume. » Voilà 
le cri de la nature; on sent éclater ici la haine profonde de l'amiral, 
haine qui devait un jour être si cruellement satisfaite; on y voit 
aussi l'admiration sincère pour le duc de Guise, qui se montre d'au- 
tant plus pleine qu'on ne redoute plus sa puissance. 



LA CORRESPONDANCE DE CATHERINE DE MÉDICIS. 193 

Guise mort, la guerre était de fait terminée : l'accord se fit 
promptement entre la reine mère et Condé ; l'édit d'Amboise (19 mars 
1563) accorda le libre exercice de la nouvelle religion dans les châ- 
teaux et dans les villes où cette liberté existait avant la guerre; une 
exception était faite pour la ville et la prévôté de Paris. La reine 
mère eut bien soin de s'en targuer auprès des Parisiens : elle écrit 
de sa main au camp devant Orléans, le 13 mars 1563 : « Monsieur 
Montmorency, je vous prie de le faire entendre à M. de Gounors et 
au premier président, et si vous pansé que, en le disant au provost 
dé marchant, que cela seit cause de leur fayre trover milleur la 
pays, car, si s'eust esté à ma volonté, je vous aseure et vous prie 
leur dire que pour seur y n'i an neut point heu en nul lyeu ; mes la 
nécésité du temps et le grand forse qui leur vyenet m' on contraynte.» 
Elle veut faire sortir les étrangers de France, et les concessions 
qu'elle fait partent moins d'un sentiment de tolérance que du 
désir de faire rentrer son fils « en toutes ses villes. » Elle dit 
à don François de Alava, l'ambassadeur d'Espagne, « que tout 
cela se rebilleroit et qu'il falloit reculer pour mieux sauter (1). » 
Elle était avertie que l'empereur des Romains, profitant des trou- 
bles du royaume, songeait à recouvrer Metz, Toul et Verdun ; elle 
connaissait les desseins des Anglais sur la basse Normandie; il fal- 
lait courir au plus pressé ; on négocia tout de suite avec Elisabeth au 
sujet du Havre : Catherine mena les négociations de manière à les 
faire échouer. Elle fit reprendre Le Havre de force par les catholi- 
ques et les protestans réunis, espérant, comme ils l'espéraient eux- 
mêmes alors, que les divisions récentes allaient être oubliées. Éli- 
sabeih n'en dut pas moins abandonner tous ses droits sur Calais, 
qu'elle avait ofiert un moment d'échanger contre la place du Havre. 

Pendant cette première guerre civile, il faut l'avouer, Catherine 
eut des vues assez justes, des instincts assez royaux. La fortune la 
servit ou trop bien ou trop mal; trop mal, en ne lui donnant pas 
une victoire complète; trop bien, en remettant toutes choses dans 
une fluctuation et une incertitude où se plaisait son génie. La bataille 
de Dreux ne décida rien; elle fut sanglante sans être féconde; elle 
n'anéantit aucun des partis en présence et ne fut ainsi que le pre- 
mier acte d'une longue et sombre tragédie qui dura pendant toute 
la fin du siècle. 

IlL 

La correspondance aujourd'hui publiée par M. de La Ferrière 
s'arrête après la première guerre civile. Combien ne sera-t-elle pas 

(1) Lettres de Catherine de Médicis, p. 534. 
TOME u. — 1882. <3 



194 REVUE DES DEUX MONDIiS. 

intéressante quand elle nous promènera dans le dédale des huit 
guerres civiles qui suivirent jusqu'à la mort do Catherine de Médi- 
cis? La guerre, on olTet, devint bien vite l'état normal de la France; 
les paix ne lurent plus que de courtes trêves, les épérs n'entrèrent 
que pour un instant an fourreau. Des deux parts, on s'habitua bien 
vite aux secours de l'étranger; la vengeance et la hnine entrèrent 
dans tous les cœurs et y étouiïèrent tout autre sentiment. Cathe- 
rine, si dégagée au début de toute passion violente, si maîtresse 
d'elle-mènie, si froide et par niomens plus humaine que tout ce qui 
l'entourait, se laissa entraîner par degrés aux desseins et aux réso- 
lutions les plus criminelles. Une haine terrible avait lentement grandi 
dans son cœur, la haine de Goligny; c'est lui qui ét.iit la cause de 
tous les malheurs de la France, lui qui avait entraîné le prince de 
Condé dans la rébellion et qui l'y avait rejeté quand il en voulait 
sortir, lui qui remplissait les églises de son orgueil et de son audace 
aristocratique, lui qui bravait le trône, lui qui ne craignait jamais 
d'appeler à son aide les princes protestans; il était l'âme, la tête 
du parti protestant; on ne pouvait rien contre sa dureté, sa vertu, 
son orgueil sans limites : il était l'ennemi de l'état. 

De bonne heure, on voit naître dans Catherine cette haine instinc- 
tive d'abord, puis raisonnée; elle a peur en même temps de l'ami- 
ral, elle n'en parle qu'avec des sous-entendus, à mots couverts : 
de temps en temps il se fait une échappée sur ses desseins. Quand 
Philippe II se ])laint des complaisances de la reine pour d'Andelot, 
pour Coligny, celle-ci lui écrit : « L'amiral de Culigny n'est pas près 
de nous; s'il vient, il sera ici comme s'il était mort, car, avec l'aide 
de Dieu, je ne me laisserai gouverner par personne. » 

Nous croyons que la haine de Coligny fut le germe d'où sortit 
plus tard ce ti-agi que événement, le massacre de la Saint-Barihélemy. 
On a prétendu quelquefois que Catherine se résolut à ce massacre 
immédiatement après la première guerre civile et qu'elle poursuivit 
pendant des années ce farouche dessein. Rien n'est moins probable; 
elle avait à ce moment dicté les termes de la paix à tout le monde. 
Nous la voyons donner à la veuve du héros catholique de grandes 
marques de sa faveur; elle attire à soi les lieutenans du grand capi- 
taine, elle forme avec dix enseignes de gens de pied une gai'de 
royale en trois régimens, sous Charry, colonel-général, qui lui est 
tout dévoué, et, plus tard, sous le vaillant Strozzi. File met tout en 
œuvre pour séduire Condè et pour l'arracher aux ministres; elle 
rétablit l'autorité royale dans les provinces, enfin elle n'a jamais été 
plus pleinement reine, et elle profite du repos du royaume pour 
demander une entrevue à Bayonne à Philippe II. Cette entrevue de 
Bayonne a beaucoup occupé les historiens. Ou a heureusement 



LA CORRESPONDANCE DE CATHERINE DE MEDICIS. 195 

aujourd'liui toutes les lettres adressées par le duc d'Âlbe à Phi- 
lippe 11 depuis l'arrivée à Saint-Jean-de-Luz jusqu'à la séparation à 
Saint-Sébastien. Catherine aurait Lien voulu pouvoir muutrer son 
gendre lui-niéine aux catholiques du Midi pour faire croire que ce 
gendre était bien son allié; elle espérait ainsi couper les fils de la 
conspiraiiun espagnole, dont elle se sentait partout saisie et enve- 
loppée. Mais le taciturne Philippe, soit qu'il redoutât sa belle-mère, 
soit qu'il aimât mieux conduire les affaires du monde de son cabi- 
net, &e conîeiita d'envoyer sa femme Elisabeth cà Dayonne. Celle-ci 
sortaitde maladie, elle avait échappé par miracle aux soins des mé- 
decins espagnols; elle était encore tout exsangue; le voyage fut 
une joie pour cette pauvre fille de France, étouffée dans l'éti- 
quette. Ëlisai)eth était une pauvre ambassadrice treuiblant devant 
son époux, tremblant devant sa mère; le véritable ambassadeur fat 
le duc d'Albe. 

Albc a raconté comment Montluc, Montpensier, se sont livrés à lui, 
comment il se mit tout le temps entre Catherine et sa fille ; il se 
plaint que la reine de France voulût accorder à ses sujets la liberté 
de conscience et se rebiilât contre les décrets du concile de Trente 
pendant quelesprotestans croyaient que Catherine les livrait à l'Espa- 
gnol. M. Forneron juge assez bien, ce semble, le rôle que se donnait 
la reine mère : u Depuis la mort du duc de Guise , la pensée de 
Catherine avait pu se développer à l'aise pendnnt cinq années; la 
régente posait bien les fortes bases de la poUti|ue de Henri IV et 
de liichelieu; soumettre tous ses sujets, huguenots ou princes; ne 
plus tolérer ni des meuaces ni des moyens de prononcer des me- 
naces, devenir maître chez soi, ensuite empêcher l'auiandissement 
de ses voisins, contrecarrer sans relâche les desseins de l'Espagne 
et de la maison d'Autriche. » Mais elle ne sut qu'ébaucher cette 
politique. Quand il juge les événemens du xvi* siècle, l'historien 
doit être doublé d'un moraliste; dans une âme comme celle de 
Catherine, les instincts avaient plus de place que la réilexion. Cathe- 
rine était dominée par ses instincts de mère : étrangèi'e, de petite 
maison, hissée au premier trône du monde, abreuvée dans sa jeu- 
nesse d'outreiges, elle voulait être reine, elle voulait des couronnes 
pour tous ses enfans, il lui plaisait d'inquiéter la fière reine d'An- 
gleterre, Philippe II, le pape luirmême. Française, elle ne l'était pas; 
patiiote, elle n'avait pas de patrie; elle voulait donjiner pnr la ruse, 
sinon par la force, dans la personne de ses fils, partout, toujours; 
elle portait les dernières tiges de la race des Valois; c'est eile qui 
leur donnait encore la sève; parmi les enchantemens des aits, les 
fêtes ingénieuses où elle avait apporté les grâces d'Italie, dans les 
-camps, dans les palais, elle suivait une seule pensée : défendre les 



196 RETTE DES DEUX MONDES. 

siens. Les Français lui semblaient des barbares ; elle habillait ses 
enfans comme les jeunes princes d'Italie ; avec eux, elle pouvait se 
croire à Florence, à Ferrare; elle en fit des artistes, amoureux de 
perles, de belles étolFes, des mignons ; elle les eflfémina pour mieux 
les garder; elle leur apprit l'astuce, la méfiance éternelle, le mépris 
des grands et des peuples i elle ne put leur apprendre l'empire sm* 
soi, la suprême indifférence, l'art de sonder les cœurs, la subtile 
délicatesse du Midi. 

II restait à Charles IX quelque chose de la rudesse d'Henri II ; sa 
mère le vit avec terreur pencher vers l'austère Coligny, écouter ses 
discours guerriers; le soldat se réveillait par instans dans le jeune 
roi maladif. Il est hors de doute que Catherine craignait très sérieu- 
sement que son fils ne lui échappât, et l'homme à qui il était sur le 
point de se donner était son ennemi le plus redoutable. Elle dut 
chercher les moyens de faire tomber cet ennemi dans un piège. On 
sait comment elle prépara le mariage de sa fille Marguerite avec le 
roi de Navarre, comment elle triompha des scrupules de Jeanne d'Al- 
bret, comment Charles IX s'engagea avec le prince d'Orange et son- 
gea à engager la lutte avec l'Espagne. 

L'ambassadeur d'Espagne n'avait que peu de lumières sur les des- 
seins de la cour; ils lui étaient masqués par la duplicité de la reine, 
par les caresses qu'elle faisait aux ennemis de son maître, enfin par 
ses propres préjugés. Personne n'a pourtant mieux peint la cour de 
France que don François de Alava; il montre Charles IX mélanco- 
lique, sombre, suivant le cerf à pied, sans bottes, sans chapeau, 
cinq ou six heures, restant deux ou trois nuits sans rentrer, sans 
cesse jurant. L'Espagnol trouve toute la cour hérétique : « La reine 
mère, je parle d'elle avec le respect qui lui est dû, est une princesse 
pleine de libéralité, qui se plaît aux banquets et aux fêtes. Elle a 
voulu faire un huguenot de son fils, le duc d'Anjou; il s'en est fallu de 
bien peu que la chose fût proclamée publiquement, et Tenfant criait 
partout : « Je suis le petit huguenot et bientôt je serai le grand. » Il 
peint la reine mère conduite par Morvilliers et par l'évêque de 
Limoges, le premier réservé, le second cynique et livré à tous les 
démons. « La reine mère ne cache pas sa haine pour le roi d'Es- 
pagne; elle est la créature la plus soupçonneuse que Dieu ait mise au 
monde; c'est merveille si elle tient ce qu'elle a promis... Lorsqu'on 
parle des intérêts de la religion, elle s'efforce de se remplir les yeux 
de larmes et s'écrie qu'elle serait la plus ingrate femme qui naquit 
jamais si elle n'avait un souci particulier du service de Dieu, et puis 
elle s'en tire avec des éclats de rire et des atthudes confiantes, et 
des mots : « Vous verrez comme les choses iront bien, peu à peu. » 
Rien ne lui donne plus de divertissement que d'entendre parler 



LA CORRESPONDANCE DE CATHERINE DE ilEDICIS. 197 

avec indifférer] ce des choses de notre sainte foi catholique. )> Pour 
le fils favori, le Benjamin, le duc d'Anjou, Alava le peint doucereux, 
féminin, entouré de femmes qui lui caressent la main, les oreilles (1). 

11 ne voit partout que des hérétiques, les maréchaux sont tous des 
u athées, » le cardinal de Lorraine est « l'ambition même, la convoi- 
tise incarnée: » tout ce qui est Français lui semble affreux. 

Après la paix de Saint-Germain, conclue en août 1570, paix sans 
sincérité et qui ne fut peut-être qu'une embûche, Coligny s'était 
retiré à La Rochelle. Le roi lui demanda de venir auprès de lui et, le 

12 septembre 1571, Coligny parut à Blois. D'Aubigné raconte que 
Charles IX l'y reçut fort bien : a Le roi à l'arrivée l'appela son père 
et, après trois embrassades, la dernière une joue collée à l'autre, il 
dit de bonne grâce en serrant la main du vieillard : a Nous vous 
tenons maintenant, vous ne nous eschapperez pas quand vous vou- 
drez. » La reine mère et Monsieur r'envièrent ces caresses de tout 
l'art en paroles et en contenances qu'ils avaient peu étudier. » L'am- 
bassadeur de Venise, Alvi-e Contarini, confirme ce récit : « Le roi 
se tenait dans la chambre de la reine sa mère, qui étoit au lit, un 
peu malade. Il y <ivoit aussi la jeune reine, Madame, sœur du roi, le 
cardinal de Bourbon et le duc de Montpensier. Avec l'amiral, il 
n'entra dans la chambre que le maréchal de Cossé, et l'amiral fit au 
roi deux révérences des plus humbles. On vit alors sur le visage du 
roi, comme sur le sien, un changement remarquable : ils avoient 
pâli tous deux. » L'ambassadeur observa que la reine reçut l'amiral 
de bonne grâce, « quoique sans lui donner le baiser d'usage. » La 
jeune reine, « devenue toute rouge, u ne voulut pas se laisser bai- 
ser la main ni même toucher, elle se recula quand l'amiral mit 
genou en terre devant elle. 

Il est clair que quelques-uns des acteurs de cette scène avaient 
le pressentiment du drame qui se préparait. Ce drame lui-même, 
l'entrée à Paris, les mariages, l'attentat contre l'amiral, l'exécution 
en masse des protestans, tout cela a été raconté mille fois. On a 
tout récemment écrit encore un livre curieux sur la question de la 
préméditation de la Saint-Barthélémy. Nous chercherons seule- 
ment, parmi tous les témoignages, ce qui concerne Catherine de 
Médicis. 

Faut-il demander aux ambassadeurs vénitiens, témoins générale- 
ment si impartiaux, le secret de la Saint-Barthélémy? M. Armand 
Baschet a fait connaître les témoignages de Sigismondo Cavalli,ram- 
bassadeur résident, et de Giovanni Micheli, alors ambassadeur 
extraordinaire. MicheU montre Coligny préparant le jeune roi à la 

(1) Arch. nat. Documînt cité par M. Forneron. Histoire d« Philippe II. 



198 REVUE DES DEUX MONDES. 

guerre contre l'Espagne, pendant que la reine mère était allée ren- 
contrer la duchesse de Lorraine ; il voit la reine à son retour, elle 
lui déclare que de cette guerre elle ne veut point elle-même ; outrée 
de l'influence qu'en si peu de temps le grave Coligny avait prise sur 
son fils, elle reprend sans peine son empire; la question de la guerre 
était agitée en conseil, le roi, la reine mère et le duc d'Anjou présens, 
Coligny exposa en vain ses desseins. Il annonça que, quanta lui, il 
avait promis son appui au prince d'Orange et qu'il le lui donnerait; 
puis, « se tournant vers la reine mère : Madame, dit-il, le roi 
renonce à entrer dans une guerre... Dieu veuille qu'il ne lui en sur- 
vienne une autre, à laquelle sans doute il ne lui sera pas facile de 
renoncer 1 » La reine put voir dans ces mots imprudens une 
menace de guerre civile ; elle tenait son ennemi dans Paris, où tout se 
préparait pour les noces du roi de Navarre. Guise était là, brûlant 
de haine pour l'ennemi de son père. On sait ce qui suivit et com- 
ment la tentative d'assassinat commise sur l'amiral fut le premier 
acte de la plus sauvage tragédie du xvr siècle. Micheli fait porter 
toutes les responsabilités par la reine. « On a, écrit-il, imputé le 
"oup d'arquebuse aux ordres de M. de Guise; il n'y a été pour rien. 
V archibusata a été concertée par M. d'Anjou et la reine. » Et 
ailleurs il écrit : « Que Votre Sérénité sache que toute celte action, 
du commencement à la fin, a été l'œuvre de la reine, œuvre com- 
binée, tramée et dirigée par elle, avec la seule participation de mon- 
seigneur d'Anjou son fils. Il y a déjcà longtemps que la reine avait 
conçu ce projet... » La reine mère, on le sait, alla repaître ses 
yeux de la vue du corps de l'amiral pendant au gibet de Montfau- 
con,et elle y mena son fils, sa fille Marguerite et son gendre. 

Après le funeste événement, la reine écrivant à M. du Ferrier, 
ambassadeur à Venise, le l"" octobre 1572, tenait le langage suivant: 
« J'ai veu ce que m'avez escript de l'opinyon que aucuns ont que ce 
qui a esté exécuté en la personne de ladmiral et de ses adherans a 
esté a linstigalion de moy et de mon filz le duc d'Anjou, avec toutz 
les discours quils vous ont faict la-dessus du tort que par ce moien 
a esté faict à mondit filz a l'endfoict des princes protestans qui 
avoyent tant deziré de le faire et eslire empereur et de ce que 
j'avois mieulx aymé risquer ce royaulme en me vengeant de ladmi- 
ral que de laugmenter et me ressentir du mal de celluy qui a faict 
mourir ma fille (Philippe II). » Elle ajoute qu'elle n'a rien conseillé 
ni permis que ce que « l'honneur de Dieu, le devoir et l'amilié qu'elle 
porte à ses enfans » lui ont commandé. Elle montre l'amiral trou- 
blant l'état depuis la mort de Henri II, travaillant à ôler la couronne 
à ses fils, rebelle, tenant et gardant des villes contre l'autoriié du 
roi, livrant des batailles et causant la mort d'un grand nombre de 



LA CORKESPONDANCE DE CATHERINE DE MEDICIS. 199 

ses sujets; elle l'assure que « l'admirai, estant sy fort et sy puissant 
en ce royaulme comme il estoit, ne povoyt estre aulircment puny 
de sa rébellion et désobéissance que par la voye que l'on a esté con- 
trainct d'exécuter tant en sa personne que ceulx qui tenoyent son 
party, aiœnt esté bien marry que sur l'esmoiion, plusieurs aullres 
personnes de leur religion ont esté tués par les calholicques qui se 
ressentoicnt d'infinys maulx, pilleryes, meurtres et auUres meschans 
actes que l'on avoyt exercés et commis contre eulx durant les trou- 
bles. » 

Rien ne saurait être plus clair : Catherine avoue le crime d'état, 
elle a l'ait tuer l'amiral et ceux de son parti, comme Henri 111 devait 
peu après faire tuerie duc de Guise, comme Louis Xlll laissa tuer 
Concini; elle revendique le droit de vie et de mort sur des sujets 
devenus un danger pour l'état; quant au massacre proprement dit, 
c'est l'elïet d'une émotion populaire, un de ces crimes anonymes 
comme on en trouve dans l'histoire de tous les peuples. La reine 
mère a frappé la tèle de la rébellion, d'autres ont fait la f^anglante 
curée. Que Coligny fût condamné dans sa pensée depuis longtemps, 
on ne pourrait guère en douter; il était trop grand, trop incorrup- 
tible; dès qu'elle pensait user envers lui d'un droit royal, on ne 
saurait trop lui reprocher une dissimulation nécessaire, La fin était 
odieuse, les moyens ne pouvaient pas ne pas être odieux. 

La reine dit à Cuniga : « La chose est-elle assez bien faite? Suis- 
je hérélique comme le disaient des Français? » — Cuniga, l'ambassa- 
deur d'Espagne, ne crut pas à la préméditation; il était nouvelle- 
ment arrivé en France et ses lettres sont pleines d'erreurs. Il faut 
pourtant noter son opinion. « Le massacre, écrivait-il, est un acte 
non pas prémédité, mais inopiné; ils ne voulaient la mort que de 
l'amiral, en faisant croire que le duc de Guise en était l'auteur; ils 
comptaient se disculper de ce meurtre près des principaux hugue- 
nots du royaume, de ceux d'Angleterre et des protestans d'Alle- 
magne. » Catherine se fit gloire du massacre auprès de son gendre 
le roi d'Espagne : « Monsieur mon fils, je ne fais nul doute que ne 
ressentiez comme nous mesme le heur que Dieu nous ha fayte de 
donner le moyen au roy mon fils de se défaire de ses sujets rebelles 
à Dieu et à luy. » 

Elle ne put s'empêcher de rire aux éclats, en se tournant vers les 
ambassadeurs, quand elle vit Henri de Navarre arriver aux vêpres 
dans la chapelle de l'ordre de Saint-Michel, s'incliner devant l'autel 
et saluer les dames. Le roi de France, non-seulement, dovna ordre 
de continuer l'extermination des hérétiques dans les provinces, il 
songea même aux protestans prisonniers du duc d'Albe; il donna 
ordre à Montdoucet, l'agent de la France, de les laisser exterminer 



200 REVUIS DES DEUX MONDES. 

par le duc d'Albe, avec Genlis, leur général. Catherine, chose 
horrible, alla assister avec Charles IX et Henri de Navarre, aux 
flambeaux, deux mois après la Saint-Barthélémy, à la pendaison de 
Briquemaut, jugé comme complice du crime de lèse-majeslé dont 
on chargeait la mémoire de Coligny, pour excuser son assassinat. 
Catherine avait en vain essayé, par toute sorte de promesses, de 
faire avouer à Briquemaut que Coligny conspirait contre le roi. Le 
vieux soldat ne se déshonora point par un mensonge ; la reiue lui 
avait promis de rendre la noblesse à ses enfans, il aima mieux leur 
laisser l'honneur. Catherine voulait continuer la politique de Coli- 
gny sans Coligny, s'appuyer des réformés étrangers contre l'Es- 
pagne. Mais ^qui pouvait avoir confiance en elle? ÉUsabeth d'An- 
gleterre s'en défiait désormais comme Philippe II. Les Guises 
insensiblement devenaient les maîtres ; la mort de Charles IX 
donnait à la reine mère un pouvoir qui n'était absolu qu'en 
apparence. Quand Henri III revint de Pologne en France, il trouva 
sa mère à Lyon, entourée des Guises. Ce fils préféré revenait après 
deux ans d'absence, comme une sorte d'aventurier couronné, jouet 
de deux favoris qui l'avaient suivi en Pologne et par eux séparé 
de tout le monde, de sa mère, de sa sœur Marguerite, de son beau- 
frère Henri de Navarre, occupé de folies, de fantaisies indignes d'un 
roi. Dépossédée du pouvoir par les mignons, la reine mère ne pou- 
vait plus qu'assister, impuissante, aux folies de son fils. Le voyant 
sans enfans, elle songeait à donner la couronne au marquis de Pont, 
le fils de sa fille. François de Valois, qui avait tenté de pousser sa 
fortune dans les Flandres, avait été atteint d'une maladie mysté- 
rieuse et était mort à peine âgé de trente ans (juin 1583). Henri III 
était le dernier rameau de la tige des Valois, et le duc de Guise 
devenait petit à petit, sous ses yeux, le roi de France. 

La paix de Nemours lui avait livré le royaume. En vain Henri de 
Navarre protesta contre un accord qui hvrait à la Ligue Metz, Dijon, 
Nantes, Saint-Malo, les villes de la Somme et des Alpes. Il faut 
passer rapidement sur ces tristes temps, et arriver au drame qui fut 
le châtiment final de Catherine de Médicis. Elle avait habitué ses fils 
à l'idée du crime ; elle avait prémédité la mort de Coligny : Henri III 
allait bientôt lui apprendre qu'il avait bien profité de ses leçons. 
Arrivons au moment où le Balafré, devenu, en face du vainqueur 
de Centras, le chef incontesté de la Ligue, quitte Nancy et arrive à 
Paris. Il y entre presque seul, mais un peuple en délire le porte 
pour ainsi dire au Louvre. C'est le nouveau Machabée, le juste qui 
arrive dans la cour d'Hérode; on baise ses vêtemens, on les touche 
avec des chapelets. Il arrive ainsi tête nue, au pas. Il entre seul au 
Louvre. Catherine, déjà malade, s'y était fait conduire. Henri III fut 



LA CORRESPONDANCE DE CATHERINE DE MÉDICIS. 201 

outré de fureur en apprenant l'arrivée de son rival, a Par la mort 
Dieu, il en mourra ! » Il avait avec lui le Corse Ornano. Tout près se 
tenaient les Gascons, choisis par Épernon, hommes de main et sur 
un signe prêts à tout. Catherine calma son fils, elle savait encore 
l'adoucir dans ses fureurs. Elle réussit à faire sortir Guise du Louvre, 
et ce jour-là, lui sauva la vie. 

Le lendemain, Guise revint avec quatre cents gentilshommes. 
Paris se couvrit de barricades ; les Suisses furent massacrés, et le 
roi se trouva captif dans le Louvre. Catherine alla le lendemain 
voirie vainqueur (13 mai 1588). Les barricades s'ouvrent devant 
elle : elle demeura avec le duc de Guise pendant plusieurs heures, 
lui rappela en vain tout ce qu'elle avait fait pour les siens et pour lui- 
même ; le trouvant intraitable, elle dit un mot dans l'oreille à 
Pinard, le secrétaire d'état qui l'avait accompagné. Celui-ci partit 
pour presser Henri III de prendre la fuite. Pour gagner du temps, 
elle resta encore deux heures avec le duc de Guise, discutant comme 
elle savait faire. Un gentilhomme entre, parle bas au duc : « Le 
roi s'est sauvé. » Catherine s'en alla, laissant le duc de Guise à sa 
fureur inutile. Henri III était sorti à pied par les Tuileries et les 
écuries. Hors de Paris, il redevenait le roi de France. Catherine, 
contente de le savoir sur la route de Chartres, resta au Louvre, 
pleine de mépris pour toutes les folies des Parisiens et jouissant 
secrètement de voir le duc de Guise céder aux fantaisies d'une vile 
populace. Elle travailla ensuite à réconcilier le roi avec le maître de 
Paris. Par crainte de d'Epernon et de Henri de Navarre, elle fit, dans 
le traité de Rouen, des concessions vraiment honteuses; le roi pro- 
mettait d'exterminer l'hérésie et livrait à Guise Metz, Angoulême,- 
Boulogne. Quand Guise vint retrouver le roi à Chartres, il dîna avec 
lui. « Mon cousin, dit Henri III, buvons à nos bons amis les hugue- 
nots. — C'est bien dit, sire. — Et à nos bons barricadeux de Paris, 
ajouta le roi, ne les oublions pas. » 

Déjà, sans doute, il méditait sa vengeance, et ces plaisanteries 
auraient dû mettre le duc de Guise en- garde. Les états-généraux se 
réunirent à Blois, le 16 octobre 1588. Catherine s'y trouvait, déjà 
délaissée, malade et ne voyant plus chance de laisser la couronne au 
marquis de Pont-à-Mousson, son petit-fils, n'étant déjà plus redoutée. 
On. sait comment le roi, tenant enfin le duc de Guise dans ses mains, 
le fit assassiner par le Corse Ornano et par ses quarante-cinq Gas- 
cons. Catherine ne fut pas dans le secret du ciime; le roi lui annonça 
lui-même l'événement ; elle en fut profondément troublée : elle 
demanda au roi de lui donner le prince de Joinville, fils aîné du 
Balafré, et le duc de Nemours, fils de la veuve du grand François 
de Guise. « Ils sont jeunes, dit-elle, ils vous feront un jour service. 



202 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Je le veulx bien, madame, dit le roi ; je vous donne les corps et 
en retiendi'ay les restes. » Quatre jours après, bien que fort malade, 
elle voulut aller visiter le cardinal de Bourbon, qui était prisonnier; 
elle pleura longuement avec lui. Rentrée dans sa chambre, elle ne 
put souper; le mercredi, veille des Kois, treize jours après la mort 
du duc de Guise, elle mourut (5 janvier 1580). Dans quelles pen- 
sées? On peut se le figurer ; elle laissait la France déc irée, divisée, 
menacée de plus de maux encore qu'elle n'en souffrait depuis trente 
ans, son fils exécré et maudit des deux partis, couvert du sang de 
ce Balafré qui était l'idole des catholiques. Elle avait prétendu dicter 
tous les actes de ce fils adoré, et voilà qu'il lui prouvait qu'il était 
bien libre en commettant un crime ! Elle lui avait appris à mentir 
et à dissimuler. Sa dissimulation cachait maintenant des gouffres 
où elle n'osait plus [)longer le regard. 

L'histoire a quelque peine à porter un jugement définitif sur des 
figures aussi ôniginatiques que celle de Caiherine de Médicis. 
Quand on a dit qu'elle aimait les arts, qu'elle apporta en France 
la giaiidô élégance italienne, qu'elle fut une reine laborieuse, péné- 
trée de ses devoirs, qu'elle apporta dans sa fonction du sérieux, de 
rajîplication et même une sorte de grandeur, on a dit à peu près 
tout ce qu'on peut dire à son éloge; car, épouse, elle avilii, si cela 
se pouvait dire, la fidélité conjugale- par de longues et basses com- 
plaisances; mère, elle déshonora l'amour maternel en corrompant 
ses enfans pour mieux les tenir dans sa dépendance jalouse ; reine 
enfin, elle plongea le royaume dans un abîme de maux par sa 
du[)liciié, ses retours, ses intiigues, ses faibles?^(^s , })ar sa haine 
native des gens de bien. Si ses fautes furent grandes et purent à la 
fin s'ai)|Kler des crimes, son châtiment fut exemplaire. Elle vit tom- 
ber autour d'elle, frappés comme d'une main céleste tous ce» fils à 
qui elle avait voulu donner des couronnes; coiuuie une nouvelle 
Kiob*^, elle les vit, l'un après l'autre, terrassés; elle mourut enfin 
avec l'horrible pensée (jue tout ce qu'elle avait fait était re.^té inutile 
et ave<-. la vue da son fils préféré couvert du sang d'un Guise assas- 
siné dans un lâche guel-apens. 



A. Laugel. 



LE 



VOYAGE D'UN MISSIONNAIRE ANGLAIS 



EN SIBERIE 



Certaines idées ne peuvent venir qu'à un Anglais, il est des entre- 
prises dont un fils d'Albion est seul capable. Celle qu'avait imaginée 
M. Henry Lansdell n'est assurément pas commune, et il peut être fier 
de l'avoir menée à bonne fin par son courage, par son indomptable 
persévérance, par son sublime entêtement. 11 avait jadis pour prin- 
cipe, c'est lui-même qui nous le dit, qu'il faut faire en sa vie une 
part au plaisir, une autre au travail. « Amusez-vous quand vous vous 
amusez, travaillez quand vous travaillez: Play whcn you play, and 
work whcn you ivorh, » telle était sa maxime. Mais il se ravisa; il 
s'aperçut qu'on n'est vraiment heureux que lorsqu'on se rend utile, et 
il résolut de consacrer désormais ses vacances d'été à l'étude compa- 
rée des prisons dans tout l'univers habitable. Il commença par l'An- 
gleterre, par Newgate, Port'and et Millbank, après quoi, son idée en 
tête, il parcourut à plusieurs reprises tout le continent, sans oublier 
la Suède, la Finlande, la Roumanie, la Russie d'Europe. Quoiqu'on 
n'entre pas dans une prison comme dans un moulin, il fut parlout 
bien accueilli, les portes les mieux fertnées s'ouvrirent devant lui. Il 
n'a pas seulement l'opiniâtreté britannique, il a beaucoup d'entregent, 
une merveilleuse dextérité, des grâces insinuantes et persuasives, le 
talent de se faire bien venir, l'art de toucher les hommes, d'apprivoi- 
ser les grilles et les verrous. 11 ne nous dit pas comment il s'y est 
pris, mais nous gagnerions peu à le savoir. Le magnétisme est un don 



20 Û REVUE DES DEUX MONDES. 

personnel; tant vaut le magnéiiseur, tant valent ses procédés et ses 
passes. 

Encouragé par son succès, M. Lansdell forma un projet plus vaste 
et plus hardi ; il résolut de visiter la Sibérie, ses effrayantes solitudes, 
ses redoutables mines d'or et d'argent, exploitées par des forçats. Ses 
amis lui firent plus d'une objection : « A quoi pensez-vous? lui disaient- 
ils. Vous caressez u:î chimérique espoir. Le gouvernement russe se 
gardera bien de vous octroyer les autorisations nécessaires; il ne peut 
lui convenir qu'un indiscret pénètre les sombres mystères de sa poli- 
tique pénale. On vous amusera par de belles paroles ou vous essuie- 
rez des refus ironiques et polis, car l'ironie russe est toujours polie. 
En fin de compte, vous serez éjonduit, ce qui est désagréable, et peut- 
être serez-vous ridicule, ce qui est plus désagréable encore. » La pre- 
mière condition du succès est de ne douter de rien. M. Lansdell ne 
se rendit point aux remontrances de ses amis; ce qu'il avait juré de 
faire, il l'a fait. 

Il a visité la Sibérie, il l'a traversée dans toute sa longueur, depuis 
l'Oural jusqu'aux rivages de la mer japonaise. Il a vu Tiumen, Tobolsk, 
Tomsk, Krasnoiarsk, Irkutsk, qui est trois fois plus près de Pékin que 
de Saint-Pétersbourg; il a passé l'Obi, l'Iéniséi, la Lena, et, chemin 
faisant, il a rencontré des Samoyèdes petits et laids, des Buriates à la 
large face carrée, des Tongouses, des Osliaks, des Mongols, des Chi- 
nois, des Gilii:ks, vêtus de peau de poisson. Après avoir franchi d'im- 
menses espaces en tarantass, il a descendu l'Amur, il est arrivé à 
Nikolaievsk, sur la mer d'Okhotsk; puis il s'est rendu à Vladivostok, où 
il s'est embarqué pour la Californie, 11 était parti de Londres un mer- 
credi matin, le 30 avril 1879; il y rentrait le 25 novembre, après 
avoir fait le tour du monde et accompli tout d'une haleine un voyage 
de plus de 10,000 lieues de poste. Voilà des vacances bien employées! 
Pour nous racon er tout ce qu'il a vu, ce n'était pas trop de huit cents 
pages et de deux volumes in-octavo, qu'on lira avec autant de profit 
que de plaisir (1). 11 y a un proverbe anglais qui dit : « Aime la vérité, 
mais invite quelquefois le mensonge à dîner : Love tru'h^ but invite the lie 
to dinner. » M. Lansdell n'invite jamais le mensonge à dîner. Sa bonne 
foi ne peut être mise en doute, et comme à l'ingénuité dans la fran- 
chise il joint le goût du détail exact et précis, la netteté de son témoi- 
gnage commande la confiance. 

M. Lansdell n'est pas seulement un philanthrope; ce voyageur, aussi 
entreprenant qu'infatigable, est par surcroît un missionnaire qui unit 
un peu d'optimisme au zèle inquiet du salut des âmes. 11 ne sort jamais 
de chez lui pour visiter une maison d'arrêt ou de détention sans avoir 

(1) Through Siberia, by Henry La.isdell, wiih illustrations and maps; Londres, 1882. 



VOYAGE d'un missionnaire ANGLAIS EN SIBERIE. 205 

ses poches bourrées de petits traités religieux. Lorsqu'il partit pour la 
Sibérie, il emportait avec lui une pacotille énorme de brochures, accom- 
pagnée de toute une cargaison de grands et de petits Évangiles. Il les 
répandait à pleines mains; dans la seule Sibérie occidentale, il a dis- 
tribué quatre mille Nouveaux-Testamens, neuf mille brochures édi- 
fiantes, qu'il avait eu la précaution de faire agréer par la censure. 
Il s'était mjni aussi « de papiers pour les murailles ; » c'étaient 
des gravures coloriées qui représentaient la parabole de l'enfant pro- 
digue avec le texte russe en regard. A peine arrivé à l'étape, s'armant 
d'un marteau et de broquettes, il choisissait son endroit et y clouait 
bien vite une de ces estampes, qui faisaient ouvrir de grands yeux aux 
maîtres de poste. L'évan,;jile renferme une page bien propre à décou- 
rager l'optimisme des missionnaires. 11 y est écrit qu'un semeur sortit 
un matin pour semer, qu'une partie du grain tomba le long de la 
roule, où les oiseaux le mangèrent, une aut e sur un sol caillouteux, 
où le soleil 1^ sécha, une autre encore parmi des épines qui l'étoulîè- 
rent. M. Lansdell ne se défie ni des oiseaux, ni du soleil, ni des épines. 
Peut-être se fait-il des illusions, mais elles sont trop respectables pour 
qu'on ait le cœur de les combattre. 

Au demeurant, il n'affirme rien; il ne répond pas de l'événement 
sur son salut. Il sème vaille que vaille, s'en remet à la grâce divine 
du soin d^ faire le reste en souhaitant qu'au jour du jugement der- 
nier, sa moisson se trouve avoir été abondante, et nous le souhaitons 
comme lui. Mais on ne saurait trop adinirer l'inconséquence des opi- 
nions humaines. A peine venait-il de débarquer à Irkutsk, lorsqiif 
éclata un terrible incendie qui consuma en quelques heures les trois 
quarts de cette malheureuse ville, bâtie en bois, comme cela se pra- 
tique dans toute la Sibérie. Une chapelle seule fut épargnée, et le clergé 
russe s'empressa de crier au miracle, en quoi il eut tort, remarque fori 
sagement M. Lansdell, attendu que cette chapelle était un des rares 
édifices de l'endroit qui fût construit en briques. Qu' Iques pages plus 
loin, ce même M. Lansdell nous fait observer que, si la veille un des 
chevaux attelés à sa tarantass ne se fût avisé de rompre son trait et de 
s'enfuir, l'obligeant à demeurer en plan au milieu des bois durant une 
demi-journée, il serait arrivé à Irkutsk quelques heures plus tôt, qu'il 
aurait eu le temps de déballer son bagage et que, selon toute appa- 
rence, ses malles eussent été brûlées. 11 en prend occasion pour rendre 
grâces à Dieu. C'est ainsi que popes russes ou missionnaires anglais, 
chacun a sa petite Providence particulière, dont il use et dont il abuse; 
on croit fermement à la sienne, on croit plus difficilement à celle des 
autres. 

Qu'on n'aille pas s'imaginer après cela que M. Lansdell soit un fana- 
tique, ni qu'il appartienne à la classe des missionnaires ascètes, uni- 



206 REVUE DES DEUX MONDES. 

quement occupés de leur œuvre, indiCférens à tout le reste et employant 
leurs loisirs à mortifier leur chair. 11 estime qu'une sage philanthropie 
et une piété sincère ne sont inconciliables ni avec la belle humeur ni 
avec ces honuêies petits flaisirs qui assaisonnent la vie et la rendent 
supportable. Certes il ne néglige jamais sa mission; il s'en occupe 
consciencieusement, sans distraction comme sans paresse. Mais, une 
fois quitte envers son devoir, il s'accorde sans scrupule un peu de 
relâche; qu'il découvre quelque occasion de se réjouir, il se croirait 
coupable devant Dieu s'il ne la mettait pas à prolit. Ajoutez qu'il est 
homme avisé, qu'il a beaucou;^ de savoir-faire. Il ne pouvait s'accou- 
tumer à sa taraiHass, aux cahotemens, aux déplorables soubresauts de 
ce maudit véhicule sans ressorts, traîné au triple galop de trois che- 
vaux fougueux qui dévorent l'espace, boivent le vent et se croiraient 
à jamais perdus de réputation s'ils trottaient pendant une demi-heurfr 
comme des chevaux raisonnables. Il imagina un beau jour de placer 
sous lui un rond, un coussin bien gonflé d'air et à côtes, a ribbi-d cir- 
cular air-aishion, «t il en ressentit les plus heureux effets. C'est, dit-il, 
un secret d'or, a golden secret, et il vous en fait part. Libre à vous d'en 
profiler lorsque vous vous promènerez en Sibérie; mais n'oub'iez pas 
de bénir l'inventeur. 

Au surplus, cet excellent voyageur fait toujours bonne mine à mau- 
vais jeu ; le triste dénûment des maisons de poste, qui servent d'hô- 
telleries dans tout l'empire ru-se, n'a jamais eu raison de sa philoso- 
phie naturelle. La salle destinée aux étrangers ne renferme qu'une 
table, une chaise, un chandelier, un lit ou plutôt un bat c qui n'est 
pas souvent rembourré, une sainte image, un miroir et quelques affi- 
ches plus ou moins bien encadrées, où est indiqué le tarif ex.tct d'une 
foule de mets et de boissons. Mais n'allez pas supposer un seul instant 
que, pour tout l'or du monde, vous réussiriez à vous les procurer. Le 
gouvernement enjoint à tout maître de poste de prendre une licence 
d'hôtelier et de faire savoir à quel prix il vendrait un verre de madère 
ou un plat d'ortolans s'il les avait-, le malheur est qu'il ne les a pas. 
De l'eau bouillante et du pain noir, voilà sur quoi vous pouvez comp- 
ter; si d'aventure on vous offre par-dessus le marché quelque maigre 
volaille ou de la viande un peu rance, tenez-vous pour un homme 
béni du ciel. Heureusement il n'en va pas de même dans les villes, et 
M. Lausdell y prenait sa revanche. II est surtout certains pâtés de sau- 
mon dont il se souvient avec plaisir, il leur rend un excellent témoi- 
gnage; il n'a pas l'ingratitude de l'estomac. Tout ce qui concerne l'éco- 
nomie politique, sociale et même culinaire l'intéresse be.iucoup plus 
que la botanique et la g-^ologie, et dans chacune des provinces qu'il a 
traversées, il a noté avec un soin religieux le prix de lout ce qui se 
laisse boire ou manger. Certains chapitres de son livre pourraient être 



VOYAGE d'un missionnaire ANGLAIS EN SIBÉRIE. 207 

intitulés : le Manuel de la parfaite ménagère en Sibérie. En le lisant, 
vous apprendrez par exemple qu'à Krasnoiarsk les dindons valent 
3 shillin^js la paire, qu'un veau de neuf mois n'en coûte que 3 ou 4, 
mais que, si jamais vous passez à Irkutsk, vous devrez débourser plus 
de 17 francs pour pouvoir sabler une bouteille de Champagne et que 
vous en donnerez plus de 3 pour vous procurer un citron. 

Ces détails ne sont pas à mépriser, ils font connaître un pays. Mais 
les renseignemens circonstanciés que nous fournit M. Lansdell tou- 
chant le sort des criminels et surtout des déportés poliiiques, condam- 
nés aux travaux forcés en Sibérie, nous intéressent beaucoup plus 
encore. Ce nom de Sibérie exerce sur les imaginations une sorte de 
charme sinistre et navrant, il éveille dans l'esprit l'idée d'une morne 
désolation, du plus affreux des tombeaux. Cette mystérieuse contrée, 
dont les steppes mesurent 2 millions de milles carrés de plus que 
l'Europe tout cntiàrc, dans laquelle tiendraient des empires, et qui du 
pied des monts Altaï descend par une pente faible jusqu'aux tristes 
toundras où le renne déterre le lichen sous la neige, et jusqu'aux 
banquises do rOcéan-Glacial, cette incommensurable province qui, cent 
fois plus gran le que l'Angleterre, n'a que la populalii)n de sept comtés 
anglais, ccst-à-dire 8 millions d'habitant, nous apparaît comme un 
enfer glacé, comme le royaume de l'élernelle solitude et de l'éternel 
silence. On sait à la vérité qu'elle possède d'immenses richesses miné- 
rales, des mines inépuisables d'or, d'argent et de houille, cent variétés 
de jaspi^s, l'émeraude, l'onyx, le grenat, le la[)is-lazii!i, l'opale, la 
tourmaline et l'alexandrlte, cette pierre étrange qui dans le jour est 
du plus beau cramoisi et qui la nuit senjble verte. Mais l'Iiomme ne 
vit pas d'émeraudes et d'onyx, ni môme d'alexandrite, et malgré ses 
trésors, la Sibérie passe pour un pays où tout est diflicile, sauf de 
mourir. 

La conviction très arrêtée de M. Lansdell est qu'on a calomnié la 
Sibérie. Sur les bords de l'iéniséi aussi bien que de l'Obi se trouvent 
de vastes districts de terre noire d'une remarquable fécondité, vrai 
terreau de jardin, où prospèrent à souhait le froment, l'avoine, l'orge, 
toutes les céréales. Plus au nord, de gras pâturages s'étendent jusqu'à 
la région boisée, dans laquelle pullulent les animaux à founure. Une 
gazette anglaise accusait naguère le gouvernement russe d3 faire ache- 
ter d.ms les abattoirs de Shellield des provisions cons'dérables de viande 
de cheval, qui arrivait pourrie et dont il nourrissait ses prisonniers 
politiques. Cette assertion paraît à M. Lansdell aussi plaisante que 
monstrueuse. Ce serait, remarque-t-il, porter à grands frais du char- 
bon à Ncwcaslle et vouloir se ruiner de gaîté de cœur, puisqu'il est 
facile de trouver à Irkutsk de la viande fraîche d'excellente qualité 
pour 2 pence ou k sous et qu'à Tobolsk on peut l'avoir à meilleur prix 



208 REVUE DES DEUX MONDES. 

encore. Cependant il n'engage pas ses compatriotes à venir tenter 
fortune sur les rives de l'Irtich ou du lac Baïkal ; un climat où le ther- 
momètre monte quelquefois à /jO degrés au-dessus de zéro et descend à 
kO au-dessous ne serait pas à leur convenance. Pour sa part, il n'a pas 
tàté des hivers de la Sibérie, mais ses étés lui ont semblé fort agréa- 
bles. Le 6 juin, il vit encore tomber de la neige, après quoi le soleil 
brilla sans intermittence jusqu'aux premiers jours de l'automne, et le 
temps fut tout simplement délicieux, simphj delighlfal. Malgré les lassi- 
tudes que lui causaient sa tarantass et grâce peut-être aux coussins 
à air, son rude voyage n'a point pris sur sa santé; quant à ces ter- 
ribles moustiques qui jouissent d'une si triste célébrité, il ne s'en 
plaint guère. Il avait découvert un autre « secret d'or » pour s'en 
débarrasser; il se frottait le visage et les mains avec de l'huile essen- 
tielle de clou de girofle. 

Si M. Lansdell estime qu'on a calomnié la Sibérie, il pense qu'on a 
été plus injuste encore envers le gouvernement russe et qu'on a sin- 
gulièrement exagéré les sévices qu'il exerce sur ses prisonniers. Les 
nombreux Anglais qui ont lu son livre ont été fort étonnés d'apprendre 
qu'il y a beaucoup à rabattre de tous les bruits qui ont couru à ce 
sujet, que les forçats russes sont bien nourris, que leur ordinaire est 
très mangeable et plus abondant que celui d'un convicl anglais, que les 
chaînes dont on les charge leur sont souvent épargnées, que le tra- 
vail qu'on leur impose n'excède jamais la mesure des forces humaines, 
qu'au contraire, dans maint endroit, ils ne trouvent pas à occuper sulli- 
samment leurs journées et leurs mains et que leur désœuvrement est 
leur plus cruel supplice, que les châtimens corporels sont réservés 
pour les cas d'infractions graves et de récidive, que les prisonniers 
politiques sont beaucoup moins nombreux qu'on ne se l'imagine, qu'ils 
obtiennent facilement par leur bonne conduite la faculté de vivre dans 
leur famille et dans une condition de demi-liberté, qu'au surplus les 
prisons sont aussi bien aménagées, aussi bien tenues que celles d'Eu- 
rope. « Les maisons de détention de Tobolsk, nous dit-il, m'ont rap- 
pelé celles que j'avais visitées à Vienne et à Cracovie, et à plusieurs 
égards la comparaison serait en leur faveur. » Et il ajoute : « Ma con- 
viciion est qu'un déporté russe, s'il se conduit bien, peut vivre en 
Sibérie mieux que dans beaucoup de prisons du monde et aussi bien 
que dans la plupart. » 

Lorsqu'il traversa le Pacifique, M. Lansdell lia connaissance avec un 
clcrgyman américain, qui lui représenta que l'auteur de l'Oncle Tom 
avait été prudemment inspiré en plaçant la scène de sa tragique fic- 
tion dans une localité fort lointaine, inconnue au plus grand nombre 
de ses lecteurs. Il remarque qu'on en pourrait dire autant de la plu- 
part des voyageurs et des journalistes qui ont parlé des déportes sibé- 



VOYAGE d'un missionnaire ANGLAIS EN SIBERIE. 209 

riens et des horribles souffrances qu'on leur inflige. Dès 186/j, un 
Anglais, né en Russie, lui avait conté que les plus dangereux des cri- 
minels russes étaient envoyés dans des mines de mercure, où ils res- 
piraient des vapeurs infectes et malsaines qui les tuaient en quelques 
semaines. Depuis, il avait lu dans plus d'un journal d'effroyables des- 
criptions de ces fameuses mines de mercure, plus d'une fois aussi on 
lui en parla pendant son voyage; mais personne ne put lui apprendre 
où elles étaient, et il en est venu à douter qu'il y ait dans toute la 
Sibérie uue seule mine de mercure en exploitation. Quant aux mines 
d'or et d'argent, il fut frappé de voir que les rapports des convicts qui 
avaient eu le malheur d'y travailler différaient sensiblement des récits 
ampoulés de ceux qui ne les connaissaient que par ouï-dire. On lui 
avait dit à Tobolsk : a Ne jugez pas du système pénal russe par la 
Sibérie occidentale, où les prisonniers sont traités avec quelque huma- 
nité. Si vous voulez savoir ce qu'il en est, franchissez la Lena, laissez 
derrière vous les eaux profondes du lac Baïkal et ses montagnes nei- 
geuses; là seulement commence le royaume des horreurs. » A mesure 
qu'il avançait, le royaume des horreurs semblait reculer devant lui. 
(c Allez plus loin, allez à Nertschinsk, » lui disait-on. Mais il ren- 
contra un Polonais qui avait été envoyé à Nertschinsk, quelques années 
auparavant, comme prisonnier politique et condamné aux travaux for- 
cés. Ce Polonais lui assura qu'il n'avait eu à se plaindre ni de ses geô- 
liers, qui ne le forçaient pas à travailler et lui permettaient d'écrire 
une lettre tous les trois mois, ni du régime de la prison, ni de son 
ordinaire, lequel consistait en trois livres de pain et une demi-livre de 
viande. Peu de temps après, son sort s'était amélioré, il était devenu 
commis dans une maison de poste, et il déclarait que si l'empereur lui 
faisait grâce et l'autorisait à revoir la Pologne, il partirait bien vite, 
mais qu'il se souciait peu de retourner en Russie, qu'il préférait rester 
où il était, la surveillance de la police étant moins tracassière en Sibé- 
rie que de l'autre côté de l'Oural. 

— N'allez pas juger de la Sibérie par ce que vous voyez à Nertschinsk, 
disait-on derechef à M. Lansdell. Poussez jusqu'à Kara, si vous en 
avez le courage; les horreurs que vous y découvrirez vous feront venir 
la chair de poule. — Et M. Lansdell poussa jusqu'à Kara. Au mois de 
septembre 1879, la Contemporanj Revieiu publia un article sur les mines 
sibériennes, que l'auteur, sur la foi d'un écrivain allemand, M. Robert 
Leuike, représentait comme de vrais sépulcres souterrains, où étaient 
ensevelis tout vivans des milliers d'infortunés hâves, livides, vêtus de 
haillons, quelques-uns nu-pieds; de hideuses cellules creusées dans le 
roc leur tenaient lieu de donoirs; ils y couchaient sur une paillasse 
humide, attachés parle cou comme des chiens enragés aune chaîne de 
fer rivée dans la muraille. Le 13 mai 1881, l'Echo renchérissait sur ces 

TOira Li. — 1882, i4 



210 REVUE DES DEUX MONDES. 

peintures et transformait les cellules en d'immenses cavernes., illumi- 
nées par des torches de pin, où vivaient pêle-mêle des hommes, des 
femmes, des enfans, condamnés à mourir sans avoir revu le soleik. 
Quoiqu'il n'eût pas encore lu ces articles de haute fantaisie, M. Lamsr- 
dell airivait à Kara le cœur plein de sinistres appréhensions, et il res- 
sentait les angoisses de Dante pénétrant dans un des cercles: do 
l'enfer. 

La nuit commençait à tomber, lorsqu'il s'engagea, accompagné du 
comm.andant de la colonie, le colonel Kononovich, dans une vallée sau- 
vage et déjà obscure, qui apparaissait à ses yeux troublés coinme un 
paysage d'outre-iombe. Les colliu' s étaient tapissées de broussailles, 
auxquelles se mêlaient des conifères; çà et là dans un gazon vigoureux 
et touffu se montraient quelques fleurs tardives et des lis orangés, 
hauts de deux pieds, qui avaient mi air étrange. Noire niishionaaire 
n'avançait qu'à regret; à chaque pas le cœur lui battait plus lort; il 
allait bientôt contempler face à face ce royaume des horreurs qu'on lui 
avait si souvent annoncé. Tout à coup, à l'un des détours du chemin, 
il se croisa avec quelques jiiurnaliers qui venaient de quitter l'ouvrage 
et qui le: saluèrent en passant. « Qui sont ces gens-là? demanda-t-il. 
— Ce sont des cofir/f/s,» lui répondit le colonel, qui lui npprit à sa vive 
surprise que près de la moitié des condamnés étaient dispensés d'habi- 
ter la prison et vivaient chez eux en famille. 

Dès le lendemain, M. Lan-dell poursuivit son enquête. 11 constata 
que, sur les Heux mille déportés qui vivaient à Kara, id- y avait huit 
cants meuririers, quatre cents voleurs, sept cents brodiaf/l, Oîi gens sans 
aveu, et quarante et un prisonniers politiques, à savoir ireiz-c Russes 
et vingt-huit Polonais. Il descendit dans la mine et il s'avisa que 
presque tout le travail se faisait à ciel découvert et qu'aucune femme 
n'y éiait jamais employée. La nuit venue, il vit lescoodamnés partir, 
les uns pour rcjiagner leur geôle, les autres pour rentrer chez eux, et 
il nous aHirine que personne ne couchait sous terre. On le conduisit à 
l'hôpiial, où ce qui l'étonna le plus fut une serre dans laquelle uiûris- 
sait un melon. Il visita l'école où les enfans des déponés apprenaient 
à lire, et il lui parut qu'ils étaient propres et bien soignés.. Il examina 
en détail la prison, il put s'introduire dans les cellules réservées aux 
condamnés dont on redoutait le plus l'évasion. L'une d'elles était habi- 
tée par un juif, prisonnier politique de haute volée, qui en été travail- 
lait de six heures du matin à sept heures du soir, mais qui en hiver 
n'avait le plus souvent qu'à se croiser les bras. S^a femme demeurait 
dans le voi-inage et pouvait le voir deux fois par semaine. Sa cellule, 
d'honuête di uension, était bien tenue, bien aérée, bien éclairée^ et 
dans le mobilier ligurait une petite bibliothèque. La fenêtre, qyii com- 
mandait la vue de toute la vakée, donnait sur un granJ chemin; le pri- 



TOYAGE d'un MISSIONNAIRE ANGLAIS EN SIBÉRIE. 211 

sonnier pouvait voir tout ce qui s'y passait. « Je dis la pure vérité, 
ajoute M. Lansdell par forme de conclusion, en affirmant que, si j'avais 
le malheur d être condamné à la prison pour la Vie et qu'on me per- 
mît d'opter entre Millbank à Londres ou la cellule du juif à Kara, je 
choisirais sans hésiter la cellule du juif. » 

En Angleterre comme partout ailleurs, il y a des hommes très entê- 
tés de leurs préventions, peu disposés à en démordre; ils croient for- 
tement tout ce qu'ils croient, et on les désoblige en les engageant à 
décroire. Ces amis des histoires reçues ont insinué que M. Lansdell 
s'était laissé séduire par les grâces dangereuses des colonels russes, 
qu'il était trop naïf pour avoir su deviner la main de fer sous le gant 
de velours. Il s'est déclaré prêt à disputer c; ntre tout venant, pourvu 
que ses adversaires lui opposassent des noms, des faits, des dates, 
sans se réfugier dans de vagues allégations. Son défi n'a pas été relevé. 
Il nous en coule peu, pour notre part, de lui donner raiton. Il ne faut 
pas croire trop faclement aux cruautés inutiles. Qu'un roitelet cafre 
fasse couper dix mille têtes pour le seul plaisir de les couper, qu'un 
Galigula noir s'amuse à torturer ses prisonniers pour le seul agrément 
de les voir souffrir, on peut tout attendre de leur imbécile férocité. 
Mais chez les peuples civilisés les Cali.ula sont rares, l'intérêt bien 
entendu tempère les instincts vindicatifs, haineux ou farouches. Que 
gagneraient les Russes à torturer leurs déportés en Sibérie, à hâter 
leur lin par des sévices, par des recherches de cruauté? Ne leur ser- 
vent-ils pas de colons ? Ne leur sont-ils pas nécessaires pour exploiter 
les richesses minérales de cette immense province qui manque d'ha- 
bitans? A moins dV'tre un idiot, on ménage ses outils. Tel charretier qui 
brutalise un clieval qui n'est pas à lui le traiterait avec plus d'égards 
s'il en devenait propriétaire. 

M. Lansdell ne prétend pas qu'il ait tout vu ni que les directeurs de 
colonies pénales soient tous des anges. Il nous peint le colonel Kono- 
novich comme ud homme fort intelligent, de mnurs douces, animé 
d'excellentes intentions, conciliant les sévérités de sa charge avec les 
lois de l'humanité. Mais il nous parle aussi d'un certain Rotsguildief, 
qui gouvernait jadis les convicts de Nertschinsk et ne les condamnait 
pas à recevoir tant de coups de fouet, mais à user sur leur dos dix ou 
quinze livres de verges. Il y a en Sibérie des Rotsguildief et des Kono-r 
novich, et sûrement on y trouve aussi des directeurs qui ne sont ni 
très humains ni très féroces, mais qui par bonheur sont corruptibles; 
la eorrupt'on est quelquefois une garantie. On raconte que le fouetteur 
public de Mnscou était si habile dans le maniement de son knout qu'il 
pouvait à volcnié d'nn seul coup de lanière couper en deux une ciga- 
rette posée contre une fenêtre, sans casser la vitre, ou briser une 
planche épaisse d'un pouce et, par conséquent, la colonne vertébrale 



212 REVUE DES DEUX MONDES. 

d'un homme. Quand sa fille se maria, il eut l'orgueilleuS plaisir de lui 
allouer uns dot de 60,000 roubles. 11 les avait gagnés en rançonnant 
ses victimes. Il leur administrait toujours le nombre de coups prescrits, 
mais sa main devenait miraculeusement légère à qui payait. Mieux vaut 
avoir affaire à un fouettenr moscovite qui se laisse corrompre qu'à tel 
rigide geôlier anglais, qui ne connaît que sa consigne et croirait pécher 
contre Dieu et contre l'honneur s'il lui arrivait jamais de fermer les 
yeux. Nous sommes persuadé que nulle part il n'y a autant d'arbitraire 
que dans les prisons russes, mais que, sauf les accidens fâcheux ou 
terribles, elles sont moins dures que beaucoup d'autres. 

Dans les monarchies absolues comme dans les pays constitutionnels, 
l'autorité subit à la longue l'empire de l'opinion publi lue, qui crée les 
mœurs, et M. Lansdell nous assure qu'aucune autre nation n'égale les 
Russes en bienveillance et en mansuétude envers les prisonniers. D'un 
bout de la Sibérie à l'autre, à Ekaterinbour-,% àTom-k, à Irkuisk, se sont 
formés des comités locaux, occupés d'adoucir le sort des déportés, de 
leur procurer quelque argent, quelques livris, quelques petites dou- 
ceurs, de vêtir et d'élever leurs enfans, de venir en aide à leurs femmes. 
Les populations s'associent à cette bonne œuvre. Des villages voisins 
de Tomsk arrivent fréquemment des envois de farine et de victuailles 
à destination des détenus; les aumônes qu'on leur fait sont recueillies 
dans des boîtes placées à la po; te des prisons, et on est si libéral à leur 
égard, le> jours de fête surtout, que dans beauc<iup d'endroits, aussi 
bien qu'à Saint-Pétersbourg, ils reçoivent plus d'œufs de Pâques qu'ils 
n'en peuvent manger. 

Mous admettons sans peine que le peuple russe est plus humain que 
beaucoup d'autres pour les prisonniers. La charitable bienveillance 
qu'il leur témoigne fait honneur à son caractère; mais elle tient aussi 
à ce que la Russie est peut-être le pays du monde où l'on ressent le 
moins d'horreur pour les criminels. Le Russe respecte infiniment son 
empereur, ce dieu sur terre, qu'il ne voit jamais; mais il voit souvent 
de trop près les demi-dieux chargés de le gouverner, et ils lui parais- 
sent beaucoup moins respectables. Leur conduite n'est pas toujours 
canonique, ils n'ont pas toujours les mains nettes, ils s'affranchissent 
volontiers des lois qui les gênent, et leurs méfaits mettent les con- 
sciences à l'aise. Les grands voleurs justifient les petits. 

Ajoutons que le Slave est de tous les hommes celui qui se possède 
le moins, celui qui est le plus gouverné par sa passion, qui obéit le 
plus à des fougues d'esprit, à de mystérieux entraînemens dont il n'a 
pas conscience. On peut plus ou moins jurer de ce qu'un Anglais est 
capable de faire ou de ne pas faire; on dirait plus difficilement de 
quoi un Russe est incapable. Il n'en faut pas conclure qu'il vaille moins 
que l'Anglais; mais, sans contredit, il est moins sûr de lui-même et de 



VOYAGE d'un missionnaire ANGLAIS EN SIBERIE. 21 3 

ses lendemains. 11 a souvent l'humeur glissante, le désir inûni et une 
imagination orientale, qui ne se refuse rien. M. Lansdell nous rap- 
porte, sur la foi d'un témoin oculaire, que quand le mineur russe qui 
n'est pas un forçat, mais qui s'est engagé librement au service d'une 
société ou d'un particulier, vient de toucher son salaire, montant à 40 
ou 50 livres sterling, il se livre à toute sorte d'extravagances. Celui-ci 
lie partie avec une fille publique, l'habille de velours et de satin-, au 
bout de huit jours, n'ayant plus rien, il lui arrache ses vêtemens de 
dessui le dos pour se procurer d:; quoi boire. Ua autre achète une dou- 
zaine de bouteilles de vin de Champagne, les range en file, s'amuse à 
les briser à oups de pierre. Un troisiè ne fait emplette d'une pièci de 
cotonnade, qu'il étale dans la boue du chemin et foule d'un pied superbe, 
tandis qu'un quatrième attelle à sa tèlèga ceux de ses compagnons 
qui ont vidé leur tire-lire et goûte le suprême bonheur de se faire traî- 
jaer par des êtres humains. Durant quelques h. ures on se croit tsar, 
sultan, calife, Haroun-al-lîaschid, après quoi on se réveille; mais le 
rêve était beau, c'est autant de pris sur les misères de la vie. 

Seulement il se trouve quelquefois que pendant qu'on rêvait, on a 
commis quelque action fâcheuse dont il faut rendre compte après avoir 
reprisses sens. C'est une histoire connue qu'un paysan russe, passant 
dans sa charrette sur une grande route, aperçut un voyageur, recru 
de fatigue , qui s'était assis dans le fossé. Par un mouvement d'obli- 
geante sympathie, il lui olTre une place, le lait monter. L'imprudent 
voyageur lui laisse voir son or, un désir sauvage s'allume dans le cœur 
du charitable moi////;; .• il tue l'homme, il le dépouille. Devant le tribunal, 
son avocat le défendit de son mieux; il l'interrompait en s'écriant : «J'ai 
tué, tuez-moi ! Je ne sais comment cela s'est fait. » Les hommes doués 
d'une imagination vive et sujets aux entraînemens commettent des 
crimes sans trop savoir ce qui leur arrive, cela s'appelle faire un mal- 
heur, et voilà pourquoi, en Russie, les innocens ont une indulgence 
naturelle pour les crimes des autres. Les tentations sont si fortes! la 
chair est si faible ! 

11 ressort de bien des faits rapportés par M. Lansdell que les crimi- 
nels jouissent en Russie de grâces d'état qui leur sont refusées ail- 
leurs; nous n'en voulons citer que deux. Dans la Sibérie orientale, 
aux environs des mines, le paysan dépose la nuit sur le rebord de sa 
fenêtre un peu de nourriture destinée aux forçats évadés qui vien- 
draient rôder autour de sa cabane, et, d'autre part, les directeurs des 
prisons ne méprisent pas assez les meurtriers et les larrons confiés à 
leurs soins pour leur interdire de se donner un gouvernement. Chaque 
chambrée de prisonniers élit ses slarostas , ou anciens, chargés de 
recueillir les aumônes, de payer et de corrompre les employés subal- 
ternes, d'en obtenir quelques menues faveurs. Ils sont les banquiers, 



214 REVUE DES DEUX MONDES. 

les pourvoyeurs, les factotums du petit corps qui les a nommés, et les 
officiers ds l'empereur reconnaissent cet arrangement, exemptent les 
starosla'i de tout travail, traitent avec eux presque de puissance à 
puissance. Ils savent que le peuple russe, comme on l'a dit, est le 
plus sociétaire de tous les peuples, ils autorisent les voleurs à se for- 
mer en société et ils prennent au sérieux leurs magistrats. Étrange 
pays, où, pour compenser le désordre qui se mAle trop souvent à 
Tordre, on met un peu d'ordre dans le désordre et où, si sévère que 
soit la loi, la charité pour le pécheur s'allie à beaucoup de tolérance 
tacite pour le péché. 

Les adversaires de M. Lansdell l'ont accusé d'être tombé amoureux 
de la Sibérie; c'est aller bien loin. Il confesse cependant que l'hospi- 
talité qu'on y exerce à l'égard des étrangers lui a laissé le meilleur 
souvenir, que, du jour où il eut franchi la frontière russe, il trouva 
partout l'accueil le plus empressé, le plus cordial, et qu'à Vladivostok, 
au moment de quitter un pays où il avait été si bien reçu, il se prit à 
pousser un demi -soupir de regret. En ferons -nous autant si nous 
voyons jamais la Sibérie? Il n'y a pas d'apparence, et nous persistons à 
plaindre de tout notre cœur tous ceux qui, n'étant ni assassins, ni bri- 
gands de profession, ni récidivistes endurcis, sont condamnés à y finir 
leur vie. Mais nous savons beauioup de gré à M. Lansdell d'avoir fait 
justice d'exagérations mensongères qui obtenaihut trop facilement 
créance. En débarquant dans le pays de Satin, Pantagruel aperçut un 
petit vieillard bossu, contrefait, monstrueux, aveugle, pnralyiique des 
jambes; il avait la tête couverte d'oreilles qui étaient énormes, la 
gueule fendue jusqu'aux oreilles et sept langues dans la gueule. On le 
nommait Ouï-dire. Près de lui se tenaient u beaucoup de modernes 
historiens cachés derrière une pièce de tapisserie, écrivant en tapi- 
nois de belies besognes et tout par ouï-dire. » Il devait y avoir dans le 
nombre plusieurs journalistes, dont quelques-uns étaient Anglais. 
Défions-nous des ouï-dire, des propos vagues, des décisions t.Mné- 
raires, ne calomnions personne, pas même la Sibérie, et reconnaissons 
qu'un missionnaire, qui a des bot tes de sept lieues et l'esprit critique, 
ne fait pas une œuvre inuiile en courant tout d'une haleine des monts 
Ouralsau Pacifique, quand le résultat de son voyag-^ est de réfuter des 
légendes auxquelles on est heureux de ne plus croire. 



G. Va.ib.^rt. 



REVUE DRAMATIQUE 



Odéon : Othello, le More de Venise, drame en 5 actes et 8 tableaux, traduction en vers 
de M. Louis de Gr imont. — Gymnase : les Débuts de IHurlielte, comcilie en 1 acte, 
de MM. P. Decourcelle et J. Hcdelspcrgcr. — Lu. Carie Çurcéc, comédie en 2 actes, 
do MM. II. Grémicux et M. Pernéty. — Porte- Saint- Miiitin : mitinée extraordi- 
naire : Diu'iiint. comàdie en 1 acte et en vers de M. Jean Aicard. — Cluny : 
1 lo, rue Pigalle, vaudeville en 3 actes, de M. A. Bisson. 

L'Odéon n'a que cent ans : il n'est pas bien conservé. J'entends par- 
ler de ce théâtre comme d'une personne morale, et non de l'édilice qui, 
tel quel, date de soixante-trois ans à peine : l'é lifice est en bon état, 
la persiniiie morale est décrépite. Qui paraît plus que son âge le déclare 
volontieis : ct^ntenaire depuis le 9 avril, l'Odéon s'e.-5t empressé de 
nous notifier la ninivelle le 2k. M. Poi'el a dit ce jour-là ua morceau 
de circonstance composé par un fin poète, M. Augusie Dorchain : 
VOdèoii et la Jeunesse, fable, — non, je me trompe, poésie; — mais, 
de bonne fui, ce litre : l'Odionel la Jeunesse, ne rappelle-t il pas celui-ci : 
le Vieillard et les Trois Jnine^ Hommes? 

Il est vrai que, si j'en cro's M. Dorchain, l'Odéon ne fut jamais plus 
jeune qu'aujourd'hui ; et, de fait, c'est une fd(;on de dire qin' ce vieux 
théâtre est retombé en enfanqe. P ur êire exact, il faut rappe'er que 
jamais il n'a prospéré solidement. C'est une justice à renth^e à M. de 
La Rounat, le directeur actuel : les faillites de ses prédécesseurs sont 
presque innombrables, — et si l'Odéon, dans sa longue carrière, a eu 
quelques répits de fortune, il faut compter parmi ceux-là l'intervalle 
des aimées 1856 et 1867, oi!i ]\I. de La Roun;it, justement, gouverna la 
maison. Mais, à lire l'histoire du Second-Théàtre-Fraiiçais, telle que 
MM. Por.d et Moaval l'écrivent (1), — et le morceau de M. Dorchain n'est 
guère qu'une version poétique de ce consciencieux ouvrage, — on croit 
parcourir les pièces jusiilicatives d'un « Manuel de l'art de faire faillite, » 
à l'usage des directeurs de théâtre, des com3Jie,iis en s.ociéLé, des adjni- 
nisîrateurs no.ninés par l'état et des gérans intéressés : car l'Odéon a 

(I) Leraerre, édit.; 2 vol. parus. 



216 REVUE DES DEUX MONDES. 

essayé tour à tour et plusieurs fois de chacun de ces rt^imes; tous ont 
péri, quelques-uns avec gloire, la plupart misérablement. 

Une telle suite de malheurs ne s'explique que par un vice propre à 
ce théâtre; il n'est pas malaisé de trouver ce vice. En 1796, les entre- 
preneurs auxquels le Directoire avait affermé l'Odéon pour trente ans 
achevaient ainsi le mémoire où ils exposaient leurs projets : « Ces 
vues de bien public plaisent surtout au faubourg Saint-Germain, dont 
VOdturii repeuplera les déserts. L'établissement de l'Odeum répandra 
dans ce quartier le mouvement, la vie; il donnera de la valeur aux 
propriétés nationales et particulières. » Un mois après, les recettes 
moyennes étant de 150 à 200 francs, les entrepreneurs fermaient 
l'Odéon; ils s'apercevaient que, pour qu'un théâtre puisse peupler des 
déserts, il faut que les habitans de ces déserts aient d'abord i empli ce 
théâtre, — ce qui est difficile. Deux ans après, le nouveau directeur, 
encore désireux de « raviver l'un des plus beaux quartiers de Paris, » 
joignit à ses comédiens la troupe tragique du théâtre Louvois, dirigée 
par M"*^ Raucourt; il adjura par une circulaire les notables du faubourg 
de souscrire des abonnemens, et, sauf les soirs où jouait M*'® Raucourt, 
la même troupe qui, place Louvois, faisait une recette moyenne de 
1,800 ou 2,000 francs, fit tomber dans la caisse de l'Odéon à peu près 
100 écus. Vingt-quatre ans plus tard, en 1822, un ancien colonel de 
dragons, M. de Gimel, nommé directeur du Second-Théâtre-Français, 
se fait moins d'illusion que ses devanciers sur la chance qu'il a de 
repeupler « un des plus beaux quartiers de Paris; » il a, ce colonel, 
l'expérience des garnisons; il fait inscrire au cahier des charges « la 
clause sine qua non qu'il peut ajouter du chant à son répertoire, allé- 
guant que l'Odéon, par son éloignement, doit être assimilé à un théâtre 
de province, et que les théâtres de province sont à la fois lyriques et 
dramatiques, » 

En 1828, un autre administrateur, M. Leméthéyer, annonce que des 
omnibus transporteront à toute heure les voyageurs de l'Odéon à la 
rive droite. Mais sans doute les voyageurs manquent de la rive droite 
à l'Odéon, car, l'année suivante, les comédiens adressent aux journaux 
une lettre qui débute ainsi : « Pour la troisième fois depuis deux ans, 
l'infâme banqueroute est aux portes du Théâtre-Royal... » En 1837, un 
arrêté ministériel accorde à la société de la Comédie-Française le droit 
d'exploiter l'Odéon pendant deux ans. Après sept mois, la Comédie- 
Française y renonce; elle a donné sur cette scène cent qu;itre-vingts 
représentations; résultat net : un déficit d'environ 40,000 francs. En 
1845, après trois années de lutte, faillite de Lireux, le plus habile 
directeur que l'Odéon eût connu d- puis Picard : il avait découvert 
Emile Augier et Ponsard; il avait joué Balzac, MM. Meurice et Vacque- 
rie, M. Camille Doucet; il avait donné Lucrèce et la Cigué, les Res- 
sources de Quinola, Falstaff, Antigone, le Baron de La/leur : le tout pour 



REVUE DRAMATIQUE. 217 

aboutir à un déficit de 58,000 francs. Un homme se trouva pour suc- 
céder à Lireux; mais aussi quel homme! un héros, un demi-dieu! 
C'était Bocage, le grand Bocage, le Didier de Marion Delormc, l'Antony, 
leBuridan, le fovelace acclamé parla race chevelue des romantiques. 
Théophile Gautier sonna le ban de son avènement, et la proclamation 
du poète s'achevait en menace prophétique : « Si cette fois l'essai ne 
réussit pas, il faudra raser l'Odéon et semer du chanvre à la place ! » 
L'essai ne réussit guère : Bocage ouvrit le théâtre le 17 novembre; le 
!"■ mars, il cédait son privilège à M. Vizentini; celui-ci, un an après, 
donna la Fille d'EscItyle : immense succès! Malheureusement la seconde 
représentation ne fit que 150 francs de recette et la troisième 160, — 
avec lesquels le directeur partit pour la Belgique. Cependant on ne 
rasa pas l'Odéon, et, deux ans après, quand Bocage se présenta de 
nouveau pour l'administrer, il ne trouva pas de chanvre semé à la place. 
Aujourd'liui , j'imagine qu'on ferait un meilleur emploi du ter- 
rain. Après les directions diversement heureuses et critiquées, — les 
plus heureuses n'ont pas toujours été les moins critiquées , — de 
MM. Altaroche, Alphonse Royer, de La Rounat, de Chilly et Duques- 
nel, si l'on décidait que le second essai de M. de La Rounat doit être 
en effet le dernier, les entrepreneurs ne manqueraient pas pour bâtir 
là des maisons de rapport ou peut-être quelque « Banque de la rive 
gauche et du quartier Latin. » J'entends bien que cette hypothèse sou- 
lève des protestations. Priver la rive gauche et le quartier Latin de 
leur théâtre ! Le 10 germinal an m, les treize sections du « faubourg 
Germain » réclamaient de la convention le retour des comédiens dans 
leur quartier, « centre de l'instruction publique. » Sous l'empire, après 
un décret et un règlement qui interdisaient la tragédie au théâtre de 
l'Impératrice (Odéon), « considéré comme une annexe du Théâtre-Fran- 
çais pour la tragédie seulement, » le tragédien Larive déplorait cet exil 
de Melpomène, et il écrivait : « Le faubourg Saint-Germain, son ancien 
domaine, était le quartier qui lui convenait le mieux : l'université lui 
fournissait ses amans fidèles; depuis qu'elle les a perdus, elle n'en a 
plus que d'inconstans. » Sous la monarchie de juillet, le rapporteur de 
la commission du budget, pour obtenir que la subvention de l'Odéon 
fût portée de 60,000 francs à 100,000, insistait sur la nécessité « d'in- 
spirer à la jeunesse des écoles le goût des lettres, qui est la plus utile 
des distractions. » Ainsi l'argument n'est pas neuf : le malheur est que, 
faible à l'origine, il est allé depuis s'affaiblissant toujours. Nous avons 
vu qu'en 1796 (an iv) on destinait l'Odéon à « repeupler les déserts » 
de ce faubourg Germain, « centre de l'instruction publique » en 1795. 
En 1822, nous avons vu le directeur demander qu'on assimilât son théâtre 
à une scène de province. Toujours l'Odéon, par une destinée paradoxale, 
fut chargé de faire vivre un quartier qui le laissait mourir : c'est comme 
une gare bâtie dans une solitude pour attirer les voyageurs. Et cette 



218 r.EVUE DES DEUX MONDES. 

solitude s'est faite d'année en année plus solitaire. Les historiens de 
rOdéon, énumérant les causes de Tinsucccs de la Comédie-Française 
danscette salle, ei 1835, alors que la Comédiecomplait parmi ses socié- 
taires ou ses pensionnaires M'"' Mars et Firmin, Moniose. Menjaud, Sam- 
son, Joanny, Liis'ier, Beauvallet, Geffroy, Pégnier, ^l'"''* Paradol, Mante, 
Brohanet Plessy, — énumérant, dis-je,lescauses de ce surprenant insuc- 
cès, 1rs liistoriens de J'Odéon mettent au premier rang : « la multipli- 
cité des théâtres depuis 1830, la dispersion du public et le d 'placement 
du mouvement littéraire... » En 1835... ! Eh bien ! et depuis...? 

Depuis, je ne sache pas que le nombre des théâtres ait décru, ni 
que le public se soit rassemblé vers l'Odéon, ni que !e « mouvement 
littéraire » se suit reporté vers ce quartier; aussi bien ni littéraire ni 
aucun autre : interrogez là-dessus les propriétaires de la plaine Mon- 
ceaux et ceux de ces terrains de Chaillot où l'on semait du chanvre, 
en effet, a'ors que Gautier trompettait l'avènement de Bocage. Le 
panorama de la rue de Bcrry, oîi MM. Détaille et de Neuville exposent 
leur bataille de Champigny, sera bientôt plus central que le second 
Théâtre-Français. Tel chansonnier devenu ministre, et môme ancien 
ministre, ne reconnaît plus aujourd'hui « son vieux quartier Latin. » 
Même les héros de Mïirger ont émigré. Acclimatée si longtemps à 
l'Odéon, la Vie de boh'cmc a repassé Teau; dépaysée au Vaudeville, elle 
s'essaie maintenant à l'Ambigu. Tout de ses persoimagos y paraît 
démodé : leurgaîié, leurs sentimens et l'innocence de leur misère. 
Le 1^' janvier 1838, dans cette Revue, George Sand tersi inaii, la Der- 
nière Aldini p r ce cri : « Vive la bohème! » Le 15 juillet 1871, à cette 
même place, M. Caro, en psychologue avisé des choses prose: tes, don- 
nait pour titre à un article : /a Fm de la bohème... Quelle mélanco'ique 
étude M. de La Rounat pourrait nous offrir sur la fin de la jeunesse des 
écoles, en tant « qu'odéonienne! » S'il reste le soir des étudians sur la 
rive gauche, i s ne se croient pas engagés d'honneur à soutenir la for- 
tune de rOdéon. Veu'ent-ils aller au spectacle? Plutôt que de payer 
6 francs un fauteuil dans ce temple, ils préfèrent se rendre au théâtre 
Cluny, si misérablement dirigé qu'il soit : et quand par hasard, entre 
deux vaudevilles de banlieue, ils tombent sur une pièce amu ante 
comme celle de M. Bisson, i /5, rue Pigalle, ils rient toute la soirée sans 
remords et sans donner mie pensée à l'Odéon expirant. 

Sous le second empire, M. Camille Doucet, surintendant des théâ- 
tres, avait conçu le projet d'élever un Second-Théàtre-François à côté 
du premier: les deux, pour mieux dire, n'en eussent formé qu'un seul, 
avec deux troupes disiinctes dont l'une eût joué dans la « salle Molière » 
et l'autre dans la a salle Corneille. » Il y a quelques annies, alors 
que le Théâire-Ualien était à vendre, M. Perrin faillit l'acheter pour 
que la Comédie-Française s'en fît une succursale. Bientôt sans doute, 
à la suite d'un accommodement, cette succursale fût devenue, de nom 



KETUE DRAMATIQUE. 219 

comme de fait, le Second-Thcâtre-Français, » et la rive droite aurait 
eu rOJéoii régénéré. Enfin, récemment, un memhrede la commission 
des auteurs parlait de mettre l'Odéon auprès du Conservatoire : oîi 
qu'on le mette, il y sera mieux que dans ce désert où on le laisse. 

En attendant celte solution peut-être un peu hardie, faut-il refaire 
l'expérience faite sans bonheur en 183/j, 35 et 37 ? Faut-il réunir le 
Théâtre-Français etTOdéon sous un même directeur? Dernièrement on 
assurait que le ministre des beaux-arts y pensait : par malheur, il n'a fait 
qu'y penser et p;sser. II aurait recopié sans doute l'arrêté du 1" sep- 
tembre 1837 signé Montalivet; il n'a pu que le lire. Plusieurs critiques, 
s'étaient élevés contre ce projet, attendu que, d'après eux, un Second- 
Théàtre-Français, ainsi annexé au premier, au lieu d'en être le séminaire, 
pour le granl bien des lettres, n'en serait proprement que la succursale, 
pour le profit des sociétaires. Nous pensions qu'on ne risqu'dit que peu 
de choseà exécuter ce dessein; nous préférions aux certitudes présentes 
les incertitudes de Favenir. Si le nouveau gouvernement de l'Odéon 
eût mal usé de ses pouvoirs, on en eût été quitte pour ne pas les 
renouveler ou même en abréger la durée ; en admettant qu'un autre 
état lui pire que l'actuel, il eût toujours été temps de revenir à celui ci; 
l'éprcuYe, à notre avis, ne pouvait guère être plus funeste que le statu 
quo prolongé. Cependant on a quitté ce projet. Que va-t-on faire? 
Entre nous, je suppose qu'on ne fera rien. Sans dire de la chambre 
tout le mal que M. Ganibetta pense d'elle, il est permis d'insinuer 
qu'elle n'a pas Fcsprit tourné aux beaux-arts. C'est doiumage, car si 
l'on ne veut ni transporter l'Odéon sur la rive droite, ni le réunir à la 
Comédie-Française, il conviendrait du moins d'augmenter sa subven- 
tion et de modifier son cahier des charges, de façon qu'un directeur 
intelligent, actif ot consciencieux pût y rendre quelque service à la 
littérature et aux jeunes gens. Ici, M. de La Rounat, qui a le droit de 
se croire ce directeur-là, — car il se souvient de l'avoir été jusju'en 
18G7, — M. de La Rounat cligne des yeux et commence à être de notre 
avis. Dans ces conditions, il se flatte de redevenir ce qu'il fut: nous 
lui souhiiitons au moins d'être mis^ au défi. 

Comparez, en effet, la situation de l'Odéon à celle des autres théâtres. 
Combien ceux-ci, mieux placés dans Paris et plus libres, sont pfcs 
heureux ! La salle de la Gaîté, après divers désastres et un long aban- 
don, est rouverte depuis huit mois à peine. Les directeurs, après quel- 
ques essais, ont trouvé ce^ titre : Çiiatrevirtgt-treizc, et ce nom : Victor 
Hugo, pour attirer le public. Quand la vertu de ce titre et de ce nom 
s''est épiùsée, qu'ont-ils fait? Ils ne se sont pas mis en grands frais 
d'imagimilion ; ils ont repris ce vieux mcio : l Closcrie des genêts; ils 
l'ont repris simplement avec de vieux acteurs, et même avec une jeune 
actrice, que no is avions vue l'an dernier, nous critiques, à l'Odéon : avec 
MM.Dumaine et Clément Just, avec M"« Marcelle JuUien; ils ont renforcé 



220 REVUE DES DEUX MONDES. 

ce gros de transfuges de M. Talien, — un odéonien d'autrefois, — de 
M. Romain, un beau jeune premier, et de M"" Largilière, une jeune 
première pathétique, mais qui n'auraient ni l'un ni l'autre, je suppose, 
la prétention de faire passer les ponts aux promeneurs du boulevard. 
Eh bien ! ces promeneurs sont accourus, et la Closerie des genêts, mal- 
gré le suranné du style et de certaines parties de l'intrigue, a fait cou- 
ler plus de larmes qu'à la Porte-Saint-Martin Je Donjon des élanrjs, un 
drame pseudo historique de M. Ferdinand Dugué, n'a excité d'éclats 
de rire. C'est que la Gaîté est sise dans un quartier habité : s'il pré- 
tend subsister avec les ressources qu'il a, M. de La Rounat devrait 
s'adresser à une agence d'immigration pour repeupler « l'Odéonie. » 

Voyez le Gymnase : après la cimpagne malheureuse de l'an dernier, 
après les Braves Gens, le Mariarje d'Olympe, Miss Fanfare et Monte-Carlo, 
M. Koning a rencontré enfin avec Serge Panine le succès que méritaient 
son courage et son industrie. Serge Panine a besoin de repos; plusieurs 
nouveautés importantes, sur lesquelles comptait M. Koning, viennent à 
lui manquer par la malchance ou par la paresse des auteurs. Est-il 
pris au dépourvu? Nullement. Il monte un spectacle coupé : les Débuts 
de Pluchette, un vaudeville de MM. Pierre Decourcelle et Redelspergir, 
sans prétentions mais non sans gaîté, joué gentiment par M'^" Raynard, 
etlaCarte forcée, une comédie romanesque de MM. CrémieuxetPernéty, 
dont l'intrigue pourrait être plus neuve, mais dont le dialogue est 
agréable et que jouent avec adresse M"^" Marie Mag ier et M. Lagrange, 
M"V Pasca et Lemercier. Ce spectacle est lesté parune bouffonnerie de 
M. Busnach, la Chambre nuptiale, où M. Saint-Germain est doublé par 
M. Corbin. Et vogue la galère! M. Koning attendra sans peine jusqu'à 
la reprise de Madame Caverlet, la belle comédie d'Augier. Comment? 
C'est que le Gymnase est situé sur le boulevard. Beaucoup de gens 
passent devant : quelques-uns s'y arrêtent. Ils s'arrêteraient peut-être, 
ceux-là, sur la place de l'Odéon : par malheur, ils n'y passent pas. Je 
reviens à mon idée, j'y insiste : Monsieur de La Rounat, faites venir des 
Chinois ! 

Un vieux mélodrame remplit la Gaîté, un spectacle coupé fait sub- 
sister le Gymnase; ni l'un ni l'autre expédient ne vaudrait rien à 
l'Odéon. Ici, pour attirer l'attention de la foule, il faut maintenant 
frapper de grands coups; et le directeur est à peu près dans la situa- 
tion d'un homme abandonné sur un îlot et tenu de tirer le canon 
chaque jour pour qu'on lui apporte des vivres : seulement cet homme 
n'a qu'une charge de poudre, qui doit durer toute l'année. M. de La 
Ronnat le sait bien ; il vient de tirer le canon : il a commandé une 
traduction en vers de VOlhello de Shakspeare à un jeune poète, M. Louis 
de Gramont, et il a représenté son ouvrage. L'effort de M. de La Rounat 
est louable et son zèle méritoire. 11 faut, en effet, si l'on prétend que 
ce théâtre dure beaucoup au-delà de son centenaire, risquer de ces entre- 



REVUE DRA3IATIQUE. 221 

prises guipassent le vulgaire courage. Un diplomate qui, sous l'empire, 
représentait la France à Washington, m'a raconté que, pendant son 
séjour dans cette ville, un homme y mourut âgé de cent vingt ans; 
depuis quatre vingts ans il fumait de l'opium : les médecins déclarèrent 
que ce vice avait abrégé ses jours. Si l'Odéon veut vivre seulement 
jusqu'à cet âge-là, c'est-à-dire vingt années encore, il est temps qu'il 
renonce à l'opium littéraire, à ce genre spécial de théâtre qui facit dor- 
mire; il n'en a que trop abusé, à diverses reprises, pendant un siècle. 
Or rien ne paraît plus propre à le réveiller de sa léthargie qu'une 
pièce de Shakspeare, — et quelle pièce ! — Othello, « le monstre lui- 
même, » dont le cri, semble-t-il, doit faire dresser tout Paris ! 

M. de I.a Rounat s'est donc mis en frais. Depuis quelques années, 
le Conservatoire, cet édifice où l'on tolère, sous l'administration d'un 
musicien et parmi de nombreux professeurs de solfège, d'harmonie et 
de chant, de violon, de violoncelle, de contrebasse, d'orgue et d'impro- 
visation, de composition, de flùté, de hautbois, de clarinette, de cor, de 
cor chromatique, de basson, de trompette et de trombone, — cet édifice 
où l'on tolère, dis-je, parmi tous ces professeurs de musique, entre un 
professeur de maintien et un professeur d'escrime, quelques professeurs 
de déclamation , — le Conservatoire, depuisquelquesannées, n'a produit, 
je ne sais pourquoi, qu'un petit nombre de tragédiens et de comédiens 
sortables. Encore ces jeunes gens, s'ils ne préfèrent, par un esprit de 
vertige qui leur fait oublier leurs engagemens, s'avilir dans un théâtre 
de genre où ils trouvent le succès et la fortune, sont-ils happés au 
passage par la Comédie-Française, qui les retient dans ses oubliettes. 
Ainsi, pendant que M. Guitry se fait connaître et vit grassement au 
Gymnase, M. Garnier, pour ne citer que ce prix de tragéJie de l'an 
passé, languit et se dessèche au Théâtre-Français : en douze mois il 
a débuté dans le Svpplice d'une femme et dans Britannicus ; c'est assez, 
c'est même trop, car il excite l'envie de ses camarades, et, d'autre 
part, le public du Théâtre-Français l'a trouvé bien raide et peu formé 
pour cette illustre scène. Donc, M. de La Rounat, directeur de l'Odéon 
où doivent se façonner les jeunes artistes pour la Comédie-Française, 
M. de La Rounat a engagé spécialement pour le rôle d'Othello M. Tail- 
lade, qui n'a que cinquante-six ans, s'il paraît davantage. Quand je 
disais que M. de la Rounat s'était mis en frais!.. 11 a, par surcroît, fait 
tailler des costumes et peindre des décors dont plusieurs sont beaux 
et quelques-uns exacts. Vous voyez s'il mérite que son coup de canon 
soit entendu ! 

Le sera-t-il pourtant? Je n'ose croire à ce juste succès; Othello 
n'aura pas une longue fortune à l'Odéon. Est-ce la faute des acteurs? 
M. Taillade, sans doute, n'est pas l'homme de son rôle. 11 n'a pas cette 
prestance, cet air de force et de gloire, cette carrure d'épaules et cette 
majesté d'allures qu'on prête au guerrier venu des pays du soleil pour 



222 REVUE DES DEUX MONDES. 

commander les armées de la république de Venise. Si Othello n'a pas 
celte ampleur de poitrine, de voix et de geste, cetie magnificence de 
toute la perso me qui doit être sa beauté, (Jtliello n'e&t plus Othello et 
Desdémone ne peut l'aimer. En amour comme en guerre, la nob'esse 
triomphale de ce nègre pouvait imposer aux âmes; mais, je vous prie, 
est-ce pour ce général du génie, pour ce vieux quarteron maigri dam 
les travaux mathématiques, que la douce fille de Brabantio quittera le 
palais de son père ? Lorsqu'Othello bondit sur sa proie, il faut que ses 
jarrets aient la détente des jarrets du tigre. Mais que dire si de sa 
tunique passent les jambes grêles d'un vieux travesti? Je suis bien que 
Frederick -Lemaître a représenté Othello etNapoléon, et que Déjazet,.à 
la même époque, a joué Napoléon, elle aussi; mais veyez-vous Othello 
figuré par Déjazet? A des-ein, pour me l'aire comprendre, j'exagère 
mon impression; le certain est que M. Taillade est trop étriqué pour 
ce rôle. Ajoutez que sa voix est sourde et sa diction ôdentée : ce n'est 
pas là le rugissement du fauve ni la menace de ses crocs. Enfin toutes 
ces roueries de comédien blanchi dans le mélodrame ne valent pas la 
simpliciié magistrale que réclame Shakspeare. Cependant M. Taillade 
a du talent, de l'expérience, une manière d'autorité. En quelques pas- 
sages, ce vieux loup du boulevard pousse très bien son grognement; 
il atteint à l'elfet dramatique et semble presque un grand artiste : s'il 
ne suffit pas à décider le succès, il ne paraît pas y nuire. 

M. Clielles, qui joue lago, y contribue de toutes ses forces. Non qu'il 
soit, lui non plus, le personnage de Shakspeare; assurément ce n'est 
pas là ce vieil oflicier subalterne, tanné par tous les vents d'uiio vie ora- 
geuse, durci par tous les heurts d'une destinée de routier, jauni par 
l'envie et recuit dans son fiel : c'est un soliide gaillard à la moustache 
en croc, qui sert sans scrupule son ambition féroce et assommerait 
d'un coup de poing son ennemi, s'il n'avait l'occason de lui couper le 
jarret par derrière. C'e-t un autre lago; n'importe : c'en est un cepei> 
dant, qui ne manque pas de consistance et, tel quel, nous intéresse. 
De même. M'""' Tessandier n'a pas la fraîcheur crinsénui:é, la mutine- 
rie enfantine, la grâce fragile de Desdémone; pourtant elle joue avec 
intelligence et simplicité, elle sait maintenant dire le vers, et ce n'est 
pas elle qui perdrait la partie. Les autres rôles d'ailleurs .«^wit tenus 
convenablement. Si je n'ose prédire la victoire, j'entends la victoire 
fructueuse et de résultats durables, ce n'est pas l'inlerprétalion qui 
me défend d'y compter. 

Est-ce donc que la traduction de M. de Gramont n'est pas bonne? Nul- 
lement, elle est aussi bonne et, en cei tains points, mcillcute qu'une 
autre. Elle semble exacte et pourtant se recommande par un bel air 
de fa' iliié. Que restc-t-il, et ne dirait-on point que je me n;oque ? Il 
reste ceci, qu'une traduction iVOihcllo en vers frauc^ais ne saurait avoir, 
selon moi, aucune fortune solide, et que c'est une entreprise propr&- 



REVUE DRAMATIQUE. 223 

œent chimérique si le traducteur a la prétention de faire une œuvre 
définitive. C'est pour lui un exercice de style et de prosodie drama- 
tiques; pour nous, c'est i'occasàon d'une épreuve où nous voyons de 
combien, depuis la dernière traduction, le public français s'est rap- 
proché de l'intelligence de Shakspeare. Si le poète ou le directeur 
qui raccueille attendait d'autres fruits de cette expérience, il se 
tromperait lourdement. 

Nous avons, à l'heure qu'il est, trois tTaductions en vers d'Othello, 
signées : Alfred de Vigny, Jean Aicard, Loaiis de Cramont. L'ouvrage 
d'Alfied de Vigny fuit joué au Théâtre- Françr,is en 18i9 et repris au 
Thcàtre-IIistorique en 18G2. Celui de M. Jean Aicard fut accepté, ea 1878, 
par M. Perrin ; on en donna maJadroilemcnt des morceaux détachés, 
cette année-là, dans la représentation de retraite de Dressant; puis le 
twi fut ajourné de «aison en saison jusqu'au jour funeste où laXuite 
de M"" Sarah Bcrnhardt, qui devait jouer Desdcmi.ne, renversa la der- 
nière espérance du poète: cet hiver, M. Aicard s'est décidé à imprimer 
son diarae (1). — Notons en passant qu'on a donné, cette semaine, 
dans une matinée exceptionnelle, au théâtre de la Porie-Saint-Martin, 
le Davenant de ce même M. Aicard, — oeilte comédie, composée pour les 
représentations de nos sociétaires à Londres, et dont un preniier caprice 
de M"" Sarah Bernhardt compromit le succès. Cette petite pièce est 
mieux qu'un morceau de circonstance : habilemei t imaginée, fort tou- 
chante par endroits ( t toute écrite en jolis vers, elle a beaucoup plu. 
M"*Du(llay, avec son zèle ordinaire, y donnait la réplique à i\L Got : 
rarement le dojen de la Comédie-Française monti'a un talent plus sûr 
dans un rôle plus scabreux. 

Mais revenous à OtluUo: nous avons trois traductions en vers : fune, 
datée de 1829; ks deux autres, — si les brochures font foi, — de 1882.; 
c'est la piincipale différence ^que j'aperçois -entre elles, ou du moins cet 
écart des temps explique les différences principales de la première 
aux deux autres, qui sont un peu cousines. Ces dissemb'ances, à regar- 
der de près les choses, sont toutes dans l'exécution : l'esprit de Vigny 
est le même que celui de ses cadets. Il s'agissait pour lui, outre un 
exercice de st^ie et une expérience qui profiterait à d'autres ouvrages, 
— il le dit dans une lettre : « Je n'ai fait, cette fois, qu'une œuvre de 
forme, » — il s'agissait de donner à la France une traduction fidèlie 
qui remplacerait la pitoyable imitation de Ducis. Pour MM. Aicard et 
de (^iramont, il s'est agi de recommencer l'entreprise de Vigny, selon 
ses inientions justement, avec des moyens nouveaux. Cette lettre de 
Vigny à lord *** « sur la soirée du 2,4 octobre 1829 et sur un système 
dradnatique » s'accorde parfaitement avec la préface que M. Aicard a 
mise en tète de son ouvrage. Les théories de Vigny sur le vocabulaire 

(1) Charpentier, éditeur. 



22Ù REVUE DES DEUX MONDES. 

et sur la prosodie d'une traduction française deShakspearesont exac- 
tement celles de son successeur: il tient pour le mot simple et le vers 
désarticulé. 11 demande qu'on réserve l'alexandrin épique, dans l'inté- 
grité de sa forme et la majesté de son rythme, pour ces passages impor- 
tans qui sont comme le « chant » du drame; qu'on le « détende, » au 
contraire jusqu'à la négligence, et qu'on le brise familièrement pour ces 
parties accessoires qui no sont que « récitatifs. » M. Aicard souscrit à 
ces docirines, au moins implicitement, et ce n'est pas M. de Gramont 
qui veut y contredire. Mais Vigny, malgré qu'il en eût, avait l'habi- 
tude de ce vers épique qui est proprement celui de la tragédie française; 
il était encore trop voisin de l'âge classique pour pousser en effet jus- 
qu'au bout son système; son Othello garde l'aspect d'une tragédie 
plus simple, mais encore d'une tragédie. Au contraire, MM. Aicard et 
de Gramont usent de toutes les licences de la poétique la plus récente. 
Nul n'est plus expert ni plus ingénieux que M. Aicard à déguiser le vers 
en prose; nul n'y met plus d'aisance que M. de Gramont : même l'ai- 
sance me paraît sa vertu principale, et si M. Aicard a un vice, c'est 
qu'il est trop ingénieux. Leur poésie, à tous les deux, se « détend » 
jusqu'à la ténuité; au besoin même, si j'ose dire, jusqu'à la platitude. 
Elle y gagne un air d'exactitude parfaite, qui flatte l'illusion de cer- 
taines gens. D'ailleurs, à l'occasion M. Aicard embouche le porte-voix 
aux beaux vers, et M. de Gramont sait frapper, aussi bien que per- 
sonne, de francs alexandrins. 

Cependant qui dit traduction fidèle ne dit pas toujours transcription 
littérale, et, sur ce point encore, les trois poètes sont d'accord : « Si 
le traducteur, dit Vigny, n'était interprète, il serait inutile... J'ai donc 
cherché à rendre l'esprit, non la lettre. » M. Aicard s'explique là-des- 
sus avec p'us de franchise encore. Il distingue « entre la traduction 
savante et la vivante : l'une destinée à donner une idée la plus exacte 
possible du texte étranger; l'autre destinée à produire l'impression 
même du texte original en le faisant oublier. Celle-ci est évidem- 
ment la traduction dramatique, n et c'est celle que M. Aicard a pré- 
tendu faire. Il compare sa tâche à celle d'un acteur de la commedia 
delV arte, qui se laisse guider par l'auteur et doit cependant inventer. 
Même, par un paradoxe un peu ambitieux peut-être, il établit « qu'i- 
déalement ce travail demanderait les qualités maîtresses du poète, du 
trouveur original ; » il ne voit « ni comment ni pourquoi on retrouve- 
rait l'esprit et l'expression de Shakspeare si l'on est incapable de tra- 
duire la nature. » Pour M, de Gramont, je ne pense pas qu'il se pique 
déplus d'exactitude, sinon je serais obligé de lui reprocher des contre- 
sens et, plus encore, des libertés contraires à la théorie du mot simple 
et de la traduction «vivante. » Où Shakspeare a mis : 

She wish'd 
That heaven had made her such a man, — 



REVUE DilAAtATlQUE. 225 

c'est-à-dire : a Elle souhaitait que le ciel eût fait d'elle un tel homme, » 
et ce que M. Aicard traduit : 

Elle eût aussi voulu que le ciel l'eût fait naître i 

A ma place, 

M. de Gramont écrit : 

. . . Elle ressentait une douleur mortelle 
Qu'un tel homme n'eût pas été créé pour elle! 

Cassio, après la tempête, dit en parlant d'Othello : « Je l'ai perdu sur 
une mer dangereuse : on a dangerous sea; » M. de Gramont ne craint 
pas de traduire (le dernier mot est à la rime) : « Sur un terrible élé- 
ment, » Lorsqu'Othello retrouve Desdémone à Chypre, il lui met sur 
chaque joue un baiser sonore et s'écrie : « Que nos cœurs n'aient 
jamais de plus grands désaccords! » Et lago murmure : « Oh! main- 
tenant vous avez bien le ton ! Mais j'arracherai les chevilles qui règlent 
cette musique. » M. Aicard traduit assez fidèlement : 

Doux baisers qu'on m'accorde, 
Vous serez à jamais nos seuls bruits de discorde I 
Iago, à part. — Bon, bon ! je changerai cotte musique-là! 

M. de Gramont s'avise de transposer la réplique dans le ton noble, 
ou plutôt dans le banal, et d'écrire : 

Puisse toujours régner le même accord > 

Entre nos cœurs ! * 

— Ils sont en bonne intelligence... j 
Tu les désuniras, n'est-ce pas, ma vengeance? 

Plus loin, ce charmant couplet, où Desdémone avec l'insistance fami- 
lière d'une enfant gâtée, prie Othello de Oxer le jour où Cassio recevra 
sa grdce : « Demain soir, ou mardi matin, ou mardi après midi ou le 
soir, ou mercredi matin; je t'en prie, dis-moi le temps : qu'il ne passe 
pas trois jours, » — ce couplet que devient-il? Ceci tout simplement: 

Demain dans la soirée 
Alors? accorde-lui cette grâce espérée, ' 

Je t'en conjure, avant trois jours. 

Enfin, pour revenir à un passage plus fameux encore, ces deux vers 
d'une beauté si simple, d'une cadence si digne et purement délicieuse : 

Shc laved me for the dangers I had pass'd, 
And I loved her that she did pity thera, — 
lOMB Li. — 1882. 45 



226 REVUE DES DEUX MONDES. 

M. de Gramont ne va-t-il pas les alanguir en trois vers, et dont le der- 
nier est proprement de romance : 

C'était pour mes dangers, mes exploits, mes malheurs, 
Qu'elle m'aimait, et moi je l'aimais pour les pleurs 
Qu'ils avaient fait jaillir de son àme attendrie!.. 

Je préférais de beaucoup la version de M. Aicard, malgré la faiblesse 
de trois mots ajoutés à la fin pour la rime : 

Elle m'aima pour les périls que j'ai courus, 

Et moi pour la pitié qu'elle en eut, — pour ses larmes. 

Aussi bien nos traducteurs font sagement d'aononcer qu'ils veulent 
suivre, non la lettre, mais l'esprit, — heureux s'ils le suivent tou- 
jours 1 — et qu'ils veulent a franciser » Sliakspeare. Ils seraient bien 
empêchés à faire autrement. Traduire Shakspeare en vers français, 
que le traducteur le prétende ou non, ce n'est pas seulement le tra- 
duire en français, mais bien le franciser. Notre alexandrin, si désarti- 
culé qu'il soit, — de façon à perdre ses beautés propres sans acquérir 
celles du vers shakspearien, qui a le rythme de ses cinq ïambes, — 
notre alexandrin, si changé qu'il soit de physionomie et d'allures, garde 
encore assez de sa constitution première, non-seulement pour rendre 
une traduction littérale impossible, mais pour communiquer à une 
traduction quelconque un air de nationalité française. Ce n'est presque 
plus l'alexandrin, mais ce n'est aucun autre vers : d'ailleurs çà et là 
encore une rime naufragée paraît dans le désarroi des hémistiches, ou 
bien c'est une césure demeurée par hasard juste au milieu du vers : et 
cela suCBt à faire reconnaître la vieille ordonnance française des mots, 
partant des idées. Or c'est là justement le mensonge essentiel de ces 
ouvrages, leur vice intime et ce qui fait qu'une traduction ô.'Othello en 
vers français ne peut avoir une valeur absolue ni un succès définitif. 
Le traducteur prête un aspect français à des sentimens qui ne le sont 
pas : pourquoi, ou plutôt pour qui? Ce déguisement ne trompe per- 
sonne. A ceux qui peuvent comprendre et admirer Shakspeare il 
semble inutile et malséant; pour les autres, hélas! combien plus nom- 
breux, il les inquiète et les étonne : ces héros qui se donnent pour 
Français et se comportent cependant selon leur caractère étranger, 
sont peut-être pour la foule plus scandaleux encore que s'ils avaient 
gardé l'accent de leur pays. Mais ceci demande quelques explications, 
au moins sur le caractère d'Othello : peut-être aurons-nous le loisir de 
les donner prochainement. 

Louis Gâkdebix. 



CHRONIQUE DE LA QUINZAINE 



30 avril. 

Maintenant que les législateurs de la France ont pris un mois de 
repos et qu'on est au bout de ces vacances de printemps, tout va 
recommencer, tout va s'animer de nouveau au Palais-Bourbon comme 
au Luxembourg. On ne peut pas dire que la politique va reileurir, 
puisqu'elle est assez maussade, assez malingre et qu'elle se compose 
de toute sorte de motions, de propositions, de lois et de fragmens de 
lois qui n'ont vraiment rien de printanier. 

Notre parlement, qui n'est pas un bouquet de fleurs, va retrouver 
demain devant lui tout ce qu'il a ébauché, tout ce qu'il a laissé à faire. 
Il s'est ménagé du travail et même des distractions, s'il h' veut, rien 
qu'à la lecture des innombrables petits papiers qu'une commission 
passe gravement son temps à étiqueter pour le plaisir de ceux qui 
aiment les palimpsestes électoraux. 11 trouvera la réforme de la magis- 
trature qu'il a entreprise et dont il est bien embarrassé, cette réforme 
qui n'a de prix pour les grands politiques du progrès que si elle 
chasse la plus visible garantie d'indépendance, l'inamovibilité, de l'ad- 
ministration de la justice. Il trouvera un projet que lui prépare le gou- 
vernement sur la réorganisation du canton dans l'ensemble des insti- 
tutions locales. 11 trouvera le budget, et tout ce qui se rattache de près 
ou de loin au budget. Il aura aussi le choix des interpellations sur les 
choses utiles et sur les choses inutiles, sur la politique intérieure ou 
sur la politique extérieure, sur Tunis ou sur l'Égjpte, — tout cela sans 
compter l'imprévu. Les occasions de bien faire ou de perdre du temps 
en excitations vaines, en œuvres stériles ne manqueront sûrement pas 
à ce parlement qui va se réunir demain. Par cette multitude de pro- 
positions qu'il a si facilem.ent accueillies, qu'il a complais am m eut 
envoyées à des commissions et qui lui reviendront un jour ou l'autre, 
il s'est préparé bien dos pièges, bien des méroraptes bu bien des ten- 



228 REVUE DES DEUX MONDES. 

tations périlleuses. Il s'est créé l'obligation de toucher à tout, d'avoir 
une opinion sur tout, même sur ce qui n'était pas indispensable, et j 
entre toutes ces questions qu'il a laissé soulever, qu'il va rencontrer ;' 
devant lui, il en est deux particulièrement qu'il ne peut plus éluder, 
qui ne sont pas les moins graves, les moins difficiles à résoudre : l'une 
est ce projet de reconstitution d'une mairie centrale de Paris qui 
répond à des passions ou à des fantaisies bien plus qu'à des intérêts 
réels; l'autre est cette réorganisation militaire, cette réforme du recru- 
tement de l'armée qu'une commission de la chambre s'occupe juste- 
ment à l'heure qu'il est d'élaborer en essayant de fondre toutes les 
idées, tous les projets qui se sont produits dans une œuvre unique qui 
risque fort de n'être qu'une confusion. Ce sont là pour le moment les • 
deux points les plus épineux, les plus vifs, sur lesquels le parlement 
qui nous revient aura nécessairement d'ici à peu à se prononcer, à 
prendre un parti bon ou mauvais, — à moins que, de lassitude, il ne se 
décide à laisser tout en suspens après avoir laissé tout mettre en 
question. 

Cette idée de refaire une mairie parisienne, concentrant la représen- 
tation et la direction de la cité, d'où est-elle venue? Comment est-elle 
arrivée à se traduire dans un projet législatif qu'on hésite à préciser 
et à formuler après l'avoir promis, qu'il faut bien présenter cependant 
puisqu'on s'est à peu près engagé? Elle est née, il faut bien l'avouer, 
d'une prétention persévérante du conseil municipal et d'une faiblesse 
du gouvernement. Que le conseil municipal, qui se flatte de représen- 
ter Paris et qui a la prétention d'en disposer, tienne à compléter son 
gouvernement par un chef qu'il aura élu, qui sera son mandataire et 
sa personnification, ce n'est point là ce qui est extraordinaire ; c'est 
dans la logique du radicalisme qui règne dans les ruines des Tuileries. 
Le conseil municipal, tel qu'il est avec ses opinions et ses tendances, 
n'a depuis longtemps d'autre préoccupation que de fonder ce qu'on 
appelle son autonomie, d'avoir sa république à lui au sein de la répu- 
blique nationale, de se soustraire à toute autorité, en un mot de faire 
k\. revivre légalement la commune, une commune semi-indépendante. 

C'est son idée fixe. Il, a cru le moment venu de pousser jusqu'au bout 
ses revendications autonomistes, et il s'est hâté de saisir l'occasion. 
Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que le gouvernement, qui, de 
son côté, se flatte sans doute de représenter la France, n'ait pas du 
premier coup senti le danger de paraître encourager ces ambitions ou 
ces illusions. Le ministère veut bien vivre avec tout le monde; il est 
plein d'une mansuétude conciliatrice. Il a cru se tirer d'embarras en 
ne disant ni non ni oui, en promettant d'étudier, d'examiner, de pré- 
parer un projet; il n'a certainement fait que compliquer et compro- 
mettre la situation par ses complaisances, tandis qu'il eût échappé 
piobableraeiit à bien des difficultés en se prononçant simplement «t 



RETUE. — CHRONIQUE. 229 

nettement dès le début, en refusant son concours à une entreprise 
qui ne répond pas à la vérité des choses, en disant ce qu'il pense dans 
le fond. Vainement aujourd'hui on se réfugiera dans les palliatifs et 
les expédions de transaction, donnant d'un côté le nom et la dignité 
de la mairie, restreignant d'un autre côté les attributions du maire à 
quelques affaires de voirie, de police foraine ou de marchés, et cou- 
vrant le tout de cette satisfaction assez étrange d'une indemnité pécu- 
niaire qui paraît devenir un élément nécessaire de toutes les combi- 
naisons. Vainement on essaiera de ces subterfuges; on ne réussira ni 
à rassurer ceux qui voient dans cette mairie centrale une anomalie 
périlleuse ni à satisfaire les partisans de l'autonomie communale. Ce 
ne sera qu'un compromis sans sincérité et sans garantie préparant 
l'incohérence administrative et d'inévitables conflits. 

Qu'on ne se paie pas de mots : cette mairie centrale dont on parle 
ne répond pas à la réalité des choses et n'a point de raison d'être, 
parce que Paris n'a rien d'une commune ordinaire. Paris a les avan- 
tages et les charges de sa position exceptionnelle; il n'a rien de muni- 
cipal. Il est une sorte d'état, un patrimoine national; ses monumens 
eux-mêmes ne sont pas à lui. Il est le centre des forces de la France, 
du gouvernement, des assemblées délibérantes, des arts, des indus- 
tries, des grandes institutions politiques, scientifiques, financières, judi- 
ciaires. Il a tous les caractères d'une capitale qui, par la nature des 
choses, par le cours de l'histoire, ne s'appartient qu'à demi, dont le droit 
est limité par le droit de la France. Or dans cette ville d'un ordre excep- 
tionnel et privilégié, à côté des pouvoirs nationaux, auprès du prési- 
dent de la république et du parlement, imaginez un maire représentant 
par une fiction de la loi une population de deux millions d'âmes, 
appuyé, lui aussi, sur une assemblée orgueilleuse, ayant une armée 
de fonctionnaires, disposant d'une force publique considérable s'il a la 
police, tenant à sa discrétion la paix de la cité sans laquelle il n'y a 
pas de liberté pour les chambres : c'est un état dans l'état, un gouver- 
nement opposé au gouvernement du pays, et les radicaux, dans leurs 
ambitions, l'entendent bien ainsi. Ils ne cachent pas ce qu'ils veulent, 
ce qu'ils poursuivent avec leur autonomie communale surmontée d'un 
maire indépendant. Il n'y a pas bien longtemps, un conseiller muni- 
cipal, auteur d'une brochure sur Paris, son maire et sa police, expli- 
quait ce que signifie pour les adeptes du radicahsme ce mot de « sen- 
timent parisien » si souvent invoqué : « C'est la faculté de comprendre 
qu'on est ici la capitale de la France, la tête et le cœur du pays, la 
source des grands mouvemens de l'histoire, la mère des révolutions. 
Le sentiment parisien consiste à être persuadé de ceci : qu'on est sur 
la rive de la Seine, la commune capitale, la commune primordiale, 
essentielle, la force souveraine d'impulsion des idées et des arts de la 
France et du monde. » 



230 REVUE DES DEUX MONDES. 

Voilà qui est clair, au moins quant aux intentions révolution- 
naires qui se traduisent dans ces déclamations. Est-ce là ce qu'on 
veut ? Est-ce le chef de la u commune primordiale » qu'on se propose 
d'instituer pour rester en bonne amitié avec le conseil municipal? — 
Il ne s'agit de rien de semblable dans le projet qui se prépare, dira* 
t-on. On ne donnera au maire que des droits modestes sur les halles 
ou sur l'éclairage des rues; on lui laissera, avec l'indemnité due à 
sa haute position, la faculté de mettre une perruque comme le lord 
maire ou de revêtir l'écharpe du « roi Pétion » pour figurer dans les 
cérémonies publiques. On aura peut-être ainsi la paix! En est-on 
bien sûr? D'abord, dès qu'on cède à une idée ou à une fantaisie révo- 
lutionnaire, dès qu'on la laisse entrer dans les faits, on ne sait plus ce 
qu'elle deviendra,; une institution, si modeste qu'elle soit à son début, 
tend sans cesse à se développer selon la logique qui l'a mise au monde. 
Ensuite, s'il .y a ces usurpations qu'on prévoit, puisqu'on se prémunit 
contre elles, si l'on est obligé de contenir ce maire dans les attribu- 
tions qu'on lui mesure, c'est donc le conflit en permanence qu'on pré- 
pare! c'est donc la confusion qu'on prétend organiser! 

La vérité qu'on ne veut pas s'avouer, c'est que Paris est bien réelle- 
ment, non ce que disent les radicaux, mais une ville à part, placée 
dans des conditions tout exceptionnelles, appelant par suite une orga- 
nisation spéciale, où l'état, qui représente la France, qui ne veut pas 
subir la loi de la « commune primordiale, » trouve ses garanties. Qu'on 
cherche en dehors de ce maire, qui ne peut être qu'une excentricité 
d'ostentation ou un périlleux embarras, une organisation sérieuse, riea 
de mieux, assurément. Qu'on s'ingénie à découvrir les moyens de pro- 
portionner la représentation municipale de Paris, non-seulement aux 
opinions mobiles d'une population flottante, mais à cette masse d'in- 
térêts moraux, intellectuels, industriels qui affluent dans la cité, qui 
ne sont certes représentés que d'une manière bien inégale dans le con- 
seil d'aujourd'hui, ce sera encore mieux. Le problème peut être diffî-» 
cile, il n'est point sans doute insoluble; on ne le résoudra pas, dans 
tous les cas, en commençant par tout confondre, en rendant les armes 
devant des sommations de parti de peur de paraître résister, en décret' 
tant des institutions factices en désaccord avec la vérité des choses, 
avec les intérêts de Paris lui-même, du vrai Paris, aussi bien qu'avec 
les intérêts généraux du pays. 

Lorsqu'on agit avec incohérence dans des lois qui touchent aux 
institutions municipales, à l'administration ou à la justice, ce n'est 
point certes sans inconvénient puisque le résultat est de mettre l'in- 
stabilité et l'obscurité partout; mais le danger est bien autrement 
grave dans les affaires miUtaires, où l'on dirait que, par un fatal pri- 
vilège, se concentrent plus que jamais toutes les faiblesses, toutes 
les fantaisies, tous les instincts de désorganisation. C'est devenu une 



REVUE. — CHRONIQUE. 231 

mode, une sorte d'hallucination : chacun a son plan, sa nouveauté, sa 
réforme; c'est à qui portera la main sur les institutions militaires, sur 
la composition et le recrutement de l'armée, et la chambre a été telle- 
ment assainie de propositions qu'elle s'est mise, sans plus de retard, 
aune œuvre complète de revision et de réformation. A l'heure qu''l 
est, entre tous les projets soumis à la commission parlementaire qui a 
été nommée avant les vacances et qui vient de reprendre son travail, il 
y en a deux principaux. Le premier est l'œuvre du dernier ministre de 
la guerre, M. le général Campenon, et a été porté à la chambre par 
M. Gambetta,quis'est vu appelé à présider la commission; le second est 
l'œuvre du nouveau ministre, M. le général Billot. Les deux projets se 
ressemblent en un point, ils proposent de consacrer définitivement la 
réduction du service à trois ans; surtout le reste, sur le volontariat, 
sur les dispensés conditionnels, sur la répartition des contingens, ils ont 
des combinaisons dilïérentes, et la commission a si bien fait jusqu'ici 
qu'elle en est encore à se reconnaître au milieu des détails, des idées 
contradictoires et des chiffres qui passent sous ses yeux. Tous ces pro- 
jets, quels que soient les détails, sont malheureusement nés sous une 
influence peu favorable : ils portent la marque du temps, ils paient la 
rançon inévitable à l'esprit de parti. Ils mettent partout l'égalité, la 
démocratie, le suffrage universel, lappel à la popularité, sans oublier 
bien entendu la chose la plus essentielle qui est au fond de tout, le 
service obligatoire et personnel imposé aux séminaristes. N'y eût-il 
que cette raison des séminaristes à soumettre au service, il aurait fallu 
réformer les lois militaires, c'est bien clair! De plus, toutes ces com- 
binaisons nouvelles qu'on propose ont cela de commun avec bien d'au- 
tres lois d'aujourd'hui, qu'elle sont médiocrement conçues, mal coor- 
données et ne seront vraisemblablement rien moins qu'efficaces. Ce 
sera un progrès nouveau si l'on veut, — un progrès dans la confusion. 

Il faut bien cependant en venir à la réalité des choses. De quoi 
s'agit-il? On veut une armée pour la défense du pays, on lavent même 
passionnément, et pour avoir une armée, la première condition appa- 
remment est de s'inspirer de l'intérêt militaire, des nécessités militai- 
res, de rechercher, d'accepter tout ce qui peut donner à la force orga- 
nisée son ascendant et son efficacité. Le malheur est que, dans tout ce 
qui est proposé, dans tous ces projets qui se succèdent ou qui se croi- 
sent, au lieu de songer avant tout à l'intérêt militaire, aux moyens 
d'avoir de vrais soldats, des cadres vigoureux et solides, — ce qui est la 
grande et unique question, — on cède à toutes sortes de préoccupations 
qui n'ont rien de commun avec la bonne constitution d'une armée. On 
prétend faire une armée avec des calculs de politique subalterne, avec 
des arrière-pensées de parti, avec des préjugés. 

On cherche la popularité avec cette réduction du service qu'on pour- 
suit depuis si longtemps en invoquant l'exemple de l'Allemagne; mais 



232 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'Allemagne n'est pas la France et la France n'est pas l'Allemagne. Les 
deux nations n'ont ni les mêmes mœurs, ni les mêmes traditions, ni 
le même génie. En France, il est toujours douteux que trois ans suffi- 
sent pour faire de vrais soldats, surtout des soldats des armes spéciales, 
et Ton n'a pas oublié les combats désespérés que M. Thiers a livrés 
jusqu'à la dernière heure de sa vie contre ce qu'il considérait comme 
la plus dangereuse atteinte à la puissance militaire du pays. Trois 
années fussent-elles suffisantes pour des soldats, il resterait toujours 
la question des cadres, des sous-officiers, et M. Gambetta lui-même 
disait encore, ces jours derniers, sans se payer d'illusions, qu'avec 
le service réduit il y aurait un déficit de quinze mille sous-officiers. 
On a essayé depuis quelques années de tous les moyens pour retenir 
ces serviteurs nécessaires, et, si on n'a pas réussi, c'est que ce n'est 
pas assez sans doute, pour attacher des hommes au drapeau dans une 
condition modeste, de leur promettre sur leurs vieux jours des places 
de portiers-consignes et de gardiens de jardins publics. Cela ne suffit 
pas là où tout se combine de façon à décourager les hommes du dévoû- 
ment obscur et à relâcher les liens de la vie militaire. — On veut flatter 
les préjugés populaires, les instincts d'égalité en supprimant le volon- 
tariat représenté comme un privilège, en soumettant indistinctement 
toute la jeunesse aux trois années de service, — et comme après tout 
il faut bien tenir compte du budget, M. Gambetta a imaginé ce moyen 
ingénieux de remettre à un conseil de revision le droit discrétion- 
naire de prononcer des exemptions en faveur des soutiens de familles 
nécessiteuses. On croit sans doute popularieer ainsi la république; 
mais on ne s'aperçoit pas qu'on ne fait que déplacer le privilège, que 
s'il est juste d'alléger le fardeau pour les familles nécessiteuses, il 
y a aussi un intérêt social à ne point ravir pendant trois ans la jeu- 
nesse lettrée et libérale à toutes les carrières, à ne point atteindre d'un 
coup peut-être irréparable la vie intellectuelle de la France. Et, déplus, 
le procédé qu'on propose pour décider des exemptions est certaine- 
ment le plus équivoque, le plus redoutable. Ce conseil à qui on remet- 
trait un droit si exorbitant serait bientôt suspect de n'être qu'un instru- 
ment de parti et de représaille. 

Le plus clair en tout cela, c'est qu'on se débat dans une certaine inco- 
hérence et qu'avec toutes ces combinaisons vaines ou dangereuses, on 
tend de plus en plus à s'éloigner des conditions nécessaires des vérita- 
bles armées pour revenir à quelque chose comme une vaste garde natio- 
nale préparée dans les écoles et dans les collèges au maniement des 
armes. Malheureusement la France a fait la dure expérience de ce que 
peuvent des armées sans instruction suffisante, sans cohésion, sans 
esprit militaire. Si, pendant la dernière guerre, malgré le dévoûment 
et le courage, elle est allée à un certain moment de défaite en défaite, 
c'est qu'elle avait perdu ses cadres, c'est qu'elle n'avait plus tout ce 



REVUE. — CHRONIQGE. 233 

qui fait une armée. Est-on disposé à recommencer? Que la situation 
militaire, telle qu'elle existe aujourd'hui, ne soit pas des meilleures, 
qu'elle appelle l'énergique vigilance des pouvoirs publics, c'est possible, 
c'est même certain; mais il est bien clair qu'on ne remédiera pas au 
mal avec tous les remèdes qu'on propose. Ce ne sont pas même des 
lois nouvelles qui seront le vrai remède. Ce ne sont jamais les lois 
qui ont manqué ; celles qui ont été faites après la guerre avaient été 
certainement préparées avec autant de maturité que de patriotisme ; 
ce qui a manqué surtout dans ces dernières années, c*est l'exécution. 
De toutes ces lois, il n'en est peut-être pas une qui n'ait été perpé- 
tuellement violée ou maladroitement interprétée, depuis la loi sur le 
recrutement jusqu'à la loi sur les effectifs? Ce volontariat même, qu'on 
accuse, qu'on veut supprimer aujourd'hui, s'il n'a pas porté de meil- 
leurs fruits, ce n'est pas parce qu'il n'avait pas été sagement conçu, 
c'est parce qu'il a été appliqué d'une manière décousue, inégale, sou- 
vent presque infidèle. On a créé l'instabilité dans l'ordre militaire, — 
et quelles ont été les principales causes de toutes les déviations? Ce 
sont les préoccupations de politique et de parti qui ont pesé sur les 
ministres, jusqu'à M. le général Farre, qui a dit le dernier mot de la 
désorganisation. Ce qui vaudrait bien mieux que les changemens de 
lois et les discussions vaines aujourd'hui, ce serait de se mettre à 
l'œuvre pratiquement, obstinément, en dehors de toute influence de 
parti, en se pénétrant de cette idée que, si l'on veut une armée, il faut 
en accepter les conditions; si l'on ne veut qu'une garde nationale, ce 
n'est pas la peine d'avoir un budget militaire de 587 millions : c'est 
payer trop cher l'illusion de la force! 

Le monde européen, dans sa vie affairée de tous les jours, reste per- 
pétuellement livré à des courans contraires, au courant pacifique et à 
cet autre courant plus dangereux qui peut le jeter sur l'écueil de nou- 
veaux conflits. Il sait bien ce qu'il préfère, il ne sait pas toujours où 
il en est, où le conduisent ceux qui ont la prétention d'être ses guides; 
il s'inquiète ou il se rassure tour à tour, et c'est d'habitude aux approches 
du printemps qu'on se remet à interroger les augures, à se demander 
si cette année dans laquelle on vient d'entrer est promise à la paix ou 
aux grands troubles entre les peuples. Ce n'est pas précisément, si l'on 
veut, le signe d'une Europe bien rassise. A la vérité, on vit depuis 
tant d'années déjà au milieu de ces incertitudes qu'on finit par s'y 
accoutumer. Cette année a ressemblé à toutes les autres. 11 y a eu un 
moment, on peut le présumer, quelques nuages vers le nord ou vers 
l'est, à propos de l'insurrection de l'Herzégovine, des affaires orien- 
tales et des relations de la Russie avec l'Autriche : ces nuages parais- 
sent à peu près dissipés aujourd'hui. Ils ont été surtout dissipés vrai- 
semblablement par le voyage semi-diplomatique d'un frère du tsar, le 
grand-duc Wladimir qui, après avoir visité la cour impériale d'Autri" 



23 A REVUE DES DEUX MONDES, 

che, vient de passer quelques jours auprès de l'empereur d'Allemagne 
à Wiesbaden. 11 n'est pas moins certain que, pendant quelque temps, il 
y a eu des préoccupations assez vives à Vienne et à Berlin, qu'on s'est 
ému de ce qui se passait dans le monde russe, des intempérances belli- 
queuses du général Skobelef contre l'Allemagne ou en faveur des 
insurgés du sud, de toutes ces démonstrations panslavistes auxquelles 
on soupçonnait le cabinet de Saint-Pétersbourg ou, si l'on veut, le géné- 
ral Ignatief, de n'être pas défavorable. 

Jusqu'à quel point ces craintes ou ces soupçons étaient-ils justifiés? 
C'est vraiment une question aussi délicate que difficile à préciser. Qu'il 
y ait eu dans certaines régions du monde russe des intentions plus ou 
moins menaçantes, qu'il y ait eu notamment la pensée de recommencer 
avec l'insurrection de l'Herzégovine le jeu qu'on a joué il y a quelques 
années avec la Serbie et le Monténégro, c'est dans tous les cas ce quia 
été soupçonné dans les chancelleries. Les chefs du mouvement pan- 
slaviste en Russie auraient cru, dit-on, le moment venu d'engager l'ac- 
tion, d'arrêter l'expansion de l'Autriche en Orient. 11 y avait seulement 
une difficulté qui ne leur avait pas échappé, qu'ils espéraient tourner 
ou éluder. Ils croyaient savoir que, d'après les arrangemens très in- 
times qui existent depuis quelques années entre l'Allemagne et l'Au- 
triche, chacune des deux puissances ne peut compter sur le concours 
de l'autre puissance que dans le cas où elle serait attaquée. Dès lors, 
ils se flattaient de désarmer ou de neutraliser l'Allemagne en créant 
une situation telle que l'Autriche, poussée à bout, se verrait contrainte 
de prendre elle-même l'initiative de l'action contre la Russie. Le plan 
pouvait paraître habile, il n'était que spécieux. M. de Bismarck, toujours 
très attentif à suivre la marche des événemens et fort en éveil vis-à-vis 
de la Russie, n'aurait pas tardé à démêler ce qui se passait, à péné- 
trer la combinaison, et il aurait agi en conséquence. Le chancelier alle- 
mand aurait, dit-on, fait savoir à Saint-Pétersbourg qu'il ne se mépre- 
nait pas, qu'en tout état de cause, s'il y avait lutte, il tiendrait l'Autriche 
pour attaquée et l'Allemagne pour obligée à l'action. Sous quelle forme 
M. de Bismarck aurait-il dit cela? Peu importe; il a sûremerA parlé de 
façon être entendu, et il a été entendu en effet. 

Ce qui n'est point douteux, c'est qu'à partir d'un certain instant, le 
mouvement qui ne laissait pas d'inquiéter à Vienne et à Berlin a paru 
enrayé. Un changement assez sensible s'est accompli à Saint-Péters- 
bourg. La nomination de M. de Giers au poste de ministre des affaires 
étrangères, sans avoir précisément rien d'extraordinaire, a pu passer 
pour un des signes de cette évolution ou, si l'on veut, de cette halte 
dans les propagandes belliqueuses. Toute intention de secourir ou 
d'encourager les insurgés de l'Herzégovine a été désavouée. Le repré- 
sentant russe à Belgrade, M. Persiani, qui s'est prononcé dans le sens 
panslaviste, contre l'Autriche, a été appelé à Pctersbourg, ne fût-ce 



RETUE. — CHRONIQUE, 2S5 

que momentanément. Que le général Ignatief ait donné sa démission, 
comme on l'a dit, ou qu'il reste ministre de l'intérieur, cela n'a qu'une 
apparence de signification. On a eu soin, il y a quelque temps, de rap- 
peler officiellement qu'il n'y avait en Russie qu'une politique, celle du 
tsar, et la politique du tsar, bien qu'assez intermittente, est aujour- 
d'hui pour la paix, pour les bonnes relations avec les puissans voisins 
de la Russie. La mission que le frère d'Alexandre III, le grand-duc 
Wladimir, remplit en ce moment en Allemagne, n'a point évidemment 
d'autre sens. Elle a pour objet la paix, la paix du moment. Le grand- 
duc n'est-il pas chargé d'aller plus loin, de renouer d'anciens liens, 
de faire revivre cette alliance des trois empereurs que M. de Bismarck 
avait imaginée un jour où il en avait besoin, à laquelle il a lestement 
renoncé depuis? La question sur ce terrain deviendrait plus difficile; 
tout s'est singulièrement compliqué depuis quelques années entre les 
deux empires, et il est à remarquer que, si le grand-duc Wladimir a 
pu passer quelques jours à Wiesbaden dans l'intimité de l'empereur 
Guillaume, il a eu beaucoup plus de peine à se rencontrer avec le 
chancelier. M. de Bismarck a bien assez de s'occuper de son système 
économique, de son monopole du tabac, de ses assurances ouvrières, 
de son compromis poîitico-ecclésiastique, de bien des choses qu'il a 
de la peine à conquérir sur ses assemblées multiples. Tout ce qu'il 
demande à la Russie, c'est de rester paisible, et pour le moment c'est 
à peu près acquis, les nuages ont disparu. Une année de paix gagnée, 
c'est le bienfait des peuples. 

L'Angleterre est aujourd'hui la nation la moins occupée de politique 
extérieure. Depuis l'avènement du ministère libéral qui la dirige, elle 
s'est dégagée par degrés de cette série d'entreprises guerrières ou 
diplomatiques, expéditions lointaines et annexions où se plaisait le 
génie hardi de lord Beaconsfîeld. Elle n'a pas moins des affaires singu- 
lièrement laborieuses, et le ministère lui-même, après deux années de 
pouvoir, après avoir eu la popularité et l'ascendant, arrive peut-être à 
ce moment critique où, n'ayant plus le succès pour lui, il n'est sûr ni 
de sa propre autorité ni de la majorité qui l'a soutenu jusqu'ici. Il a 
subi des épreuves qui semblent l'avoir fatigué et le laissent assez 
embarrassé dans cette session qui recommence après les courtes 
vacances de Pâques. Le parlement vient de se réunir de nouveau, en 
effet, ces jours passés, et le premier acte du chef du cabinet a été de 
porter à la chambre des communes son exposé financier. M. Gladstone 
a été longtemps et il est encore un maître dans l'art de faire un bud- 
get. Malheureusement, même sous ce rapport, la fortune semble moins 
brillante pour lui. Il n'en est plus à ces exposés triomphans par les- 
quels il éblouissait autrefois les communes, à ces excédens, à ces plus- 
values qui lui permettaient les dégrèvemens bienfaisans, et ce qui se 
passe aujourd'hui au-delà de la Manche est certes l'exemple le plu3 



236 REVUE DES DEUX MONDES. 

saisissant pour les pays qui croiraient pouvoir compter sur une pro- 
spérité indéfinie. Ce n'est point sans doute que l'Angleterre soit dans 
l'embarras ; seulement il se produit un phénomène fort naturel que 
doivent avoir toujours présent à l'esprit les financiers prudens, ceux 
qui ont à administrer la fortune, la prospérité d'une nation, — chose 
plus difficile, au dire du baron Louis, que de « gouverner l'adversité. » 
Tout a changé en Angleterre depuis dix ans : les dépenses ont aug- 
menté, les recettes se sont ralenties. Le premier lord de la trésorerie 
ne déguise pas la vérité, il l'explique parfois ingénieusement. L'art n'a 
pas diminué chez lui, les faits qu'il expose sont moins brillans, et 
M. Gladstone, en habile homme, conforme son budget aux circonstances. 
Il ajuste son équilibre le mieux possible, sans se payer de fictions, 
sans se lancer dans des aventures de réformes et de dégrèvemens mal 
calculés. Le budget récemment présenté est une œuvre de prudence 
et d'économie toute simple qui ne soulève aucune grande question 
économique ou financière. A vrai dire, ce n'est pas la plus grosse dif- 
ficulté du moment : l'affaire la plus épineuse, la plus grave, est cette 
question irlandaise qui, au lieu de se simplifier, ne fait que se com- 
pliquer, et c'est là justement l'embarras du ministère devant le parle- 
ment, devant l'opinion, devant ses amis eux-mêmes comme devant 
ses adversaires. 

Une chose est parfaitement évidente': la politique ministérielle n'a 
point réussi , elle ne recueille que des mécomptes de l'expérience 
qu'elle poursuit depuis un an. Le cabinet libéral de l'Angleterre a cru 
mettre fin aux agitations de l'Irlande. Il a obtenu du parlement, non 
sans effort et sans peine, le vote de cette loi agraire, de ce u Land- 
Act » qui dans sa pensée devait améliorer la condition des fermiers. 
D'un autre côté, pour tenir tête à l'anarchie irlandaise, il s'est fait 
armer d'un bill de coercition et il n'a point hésité à incarcérer les 
chefs de la ligue, M. Parnell lui-même. En un mot, il a employé tour 
à tour ou en même temps les mesures libérales et la répression; il n'a 
réussi ni à satisfaire les Irlandais ni à les intimider. Le fait est que, 
depuis quelque temps, l'agitation, loin de s'apaiser, est allée en se déve- 
loppant et a même pris un caractère plus redoutable, particulièrement 
sombre. Dans ces derniers mois, les crimes se sont multipliés plus q^o 
jamais; le meurtre est allé atteindre ou menacer non-seulement de» 
propriétaires, mais les fermiers qui seraient tentés de payer leura 
redevances, de profiter des concessions du « Land-Act. » L'incarcéra- 
tion des chefs de la ligue n'a servi à rien ou, pour mieuic dire, elle 
n'a eu d'autre effet que d'exaspérer les meneurs inconnus et irres- 
ponsables de l'agitation. A la répression judiciaire, militaire, adminis- 
trative déployée par le gouvernement, on a opposé une sorte de ter- 
rorisme insaisissable qui enveloppe d'un formidable réseau toutes les 
paroisses de l'Irlande, et devant lequel tous les moyens semblent jus- 



REVUE. — CHRONIQUE. 237 

qu^ici impuissans. Le chef du cabinet, interrogé récemment, n'a point 
cherché à déguiser la gravité de la situation; il est convenu avec une 
virile sincérité de son insuccès, de tout ce qu'il y avait d'inquiétant 
dans l'état de l'Irlande, sans dissimuler qu'on se trouvait en présence 
non d'un mouvement politique, mais d'un mouvement social, et il a 
repris pour son compte le mot que le duc de Wellington disait autre- 
fois à George IV : « En face d'une révolution qui s'attaque au principe 
des fermages, les moyens d'action du gouvernement d'un pays libre 
sont bien vite épuisés. » Le premier ministre, en avouant l'impuis- 
sance des lois votées jusqu'ici, a promis de nouvelles mesures. Au fond, 
'on le voit, M. Gladstone se sent obsédé de ce fantôme irlandais. Il est 
d'autant plus embarrassé que, s'il est à peu près certain d'avoir l'ap- 
pui de tous les partis pour la répression matérielle des désordres, des 
séditions qui pourraient éclater, il n'est rien moins qu'assuré de trou- 
ver un concours décisif pour l'exécution de mesures qu'il va proposer 
au parlement. 

La situation est singulièrement compliquée et d'un instant à l'autre 
elle peut être précaire. D'un côté, le système du gouvernement à l'égard 
de l'Irlande n'a pas laissé jusqu'ici de provoquer des divisions dans la 
majorité qui peut se dissoudre à l'improviste, dans l'opinion elle-même, 
qui paraît un peu ébranlée. D'un autre côté, les adversaires du cabinet, 
les tories, ont saisi aussitôt l'occasion de prendre le gouvernement en 
flagrant délit d'impuissance et de confusion; ils ont déjà ouvert la 
campagne. Dans des meetings qui ont eu lieu récemment à Liverpool, 
le chef du parti conservateur dans la chambre des lords, le marquis de 
Salisbury, s'est fait le promoteur d'une politique singulièrement hasar- 
deuse qui dépasserait en radicalisme tout ce qui a été inscrit dans le 
« Land-Act. » Lord Salisbury a repris une idée qui a été déjà émise par 
l'ancien premier lord de l'amirauté dans le ministère Beaconsfield, 
M. Smith, qui ne tendrait à rien moins qu'à réaliser une complète 
révolution sociale en Irlande, à constituer la petite propriété foncière 
par le rachat aux landlords et. par l'attribution des terres aux fermiers. 
Comment s'accomplirait le rachat? Sous quelle forme serait-il garanti? 
Quel profit pratique en retirerait la population irlandaise? Voilà bien 
des questions qui s'élèvent à la fois ! Le projet de lord Salisbury est 
certainement tout ce qui s'est produit de plus hardi, et il est étrange 
qu'une telle proposition vienne du torysme, à moins que ce ne soit 
une simple tactique contre le cabinet. Dans tous les cas, c'est le signe 
d'une vigoureuse rentrée en campagne des conservateurs anglais et 
des difficultés auxquelles peut s'attendre M. Gladstone dans cette œuvre 
de la pacification de l'Irlande qui est destinée sans doute à user plus 
d'un ministère avant de devenir une réalité. 

Ch. de Mazade. 



238 REVUE DES DEUX MONDES. 



LE MOUVEMENT FINANCIER DE LA QUINZAINE 



Cette quinzaine a vu la continuation de la crise sur les sociétés de 
crédit. Un moment on a pu craindre que la défaveur justifiée qui frappe 
quelques-unes d'entre elles ne s'étendît à toutes; en une seule bourse, 
la baisse avait pris des proportions vraiment inquiétantes pour la santé 
générale de notre marché, encore si délicate, après les violentes 
secousses de janvier. Heureusement le bon sens du public et l'inter- 
vention opportune de la haute banque ont paré au mal et ramené la 
bourse dans la bonne voie. Il s'est établi une distinction entre les 
sociétés de crédit qui ont fait depuis longtemps leurs preuves et dont 
la vitalité n'est nullement atteinte, et celles dont la disparition volon- 
taire ou forcée n'est plus qu'une question de temps. 

Parmi ces dernières, celles qui ont attiré le plus vivement l'attention, 
parce qu'elles semblaient plus directement menacées, sont les trois 
sociétés qui constituent le groupe du Crédit de France, savoir le Cré- 
dit de France, le Crédit de Paris et la Banque romaine. Le premier 
a encore baissé depuis quinze jours d'environ 150 francs, les deux 
autres de 50 francs. On a dit qu'une véritable conspiration avait été 
ourdie par de hauts et puissans banquiers contre un grand nombre 
d'établissemens de crédit, mais que les conjurés entendaient procéder 
par séries, c'est-à-dire qu'après avoir abattu TUnion générale et la 
Banque de Lyon et de la Loire, ils voulaient maintenant démolir le 
Crédit de France et ses annexes pour s'en prendre ensuite à quelque 
autre groupe. 

Nous croyons peu à l'existence de ce plan machiavélique. Il est pos- 
sible toutefois que des ventes à découvert effectuées par des spécula- 
teurs perspicaces et connaissant bien leur terrain, aient poussé un 
peu vivement sur la pente des valeurs déjà peu solides et qui seraient 
tombées lentement d'elles-mêmes. Quoi qu'il en soit, la chute est un 
fait accompli, et il est douteux que les entreprises dont il s'agit puis- 
sent se relever. 

Un autre établissement, également fort éprouvé, le Crédit général 
français, a réuni ses actionnaires hier en assemblée générale. Celui-ci 
ne propose ni fusion, ni appel de fonds, au moins pour l'instant, et se 
contente de ne pas distribuer les bénéfices acquis en 1881, afin de parer 
à la dépréciation du portefeuille. 

En ce qui regarde les anciennes maisons, comme la Société géné- 
rale et le Crédit lyonnais, le public n'a pas tardé à comprendre que les 
craintes conçues au moment de la panique étaient mal fondées et que 
ces inslitutions étaient outillées pour vivre et prospérer, même après 



REVUE. — CHRONIQUE. 239 

une crise violente. L'exercice en cours pourra être peu productif; elles 
peuvent attendre des temps meilleurs. Il en est de même de la Banque 
de Paris, dont la situation a été moins atteinte encore, et qui a déjà 
en caisse pour 1882 un dividende égal à celui de 1881, de la Banque 
franco-égyptienne, qui est en mesure de distribuer 35 francs par action \ 
libérée de 250 francs, du Crédit mobilier, qui va répartir un dividende j 
de 45 francs. Il en est de même a fortiori pour les établissemens qui ' 
n'ont pas même eu à souffrir la plus légère atteinte de la crise, comme 
le Crédit industriel, la Société de dépôts, le Comptoir d'escompte, le 
Crédit foncier et enfin la Banque de France, dont les affaires et les ser- 
vices ont pris un tel développement, que les recettes se maintiennent 
aux taux les plus élevés, malgré l'abaissement du taux de l'escompte. 

Les préoccupations causées par la crise des institutions de crédit 
ont contribué à ralentir encore pendant la seconde moitié d'avril l'ac- 
tivité des transactions* Rarement le marché a été aussi peu animé 
depuis les journées si mornes qui avaient suivi la catastrophe. La spé- 
culation, qui s'était un peu enhardie en croyant que la crise était ter- 
minée, est redevenue timide aussitôt que la haute banque a paru 
vouloir déblayer plus complètement le terrain par un certain nombre 
d'exécutions. Aussi bien sur les rentes que sur la plupart des valeurs, 
les affaires ont été presque nulles jusqu'aux derniers jours du mois; 
les opérations au jour le jour des échelliers, en donnant lieu à des 
fluctuations de quelques centimes sur le 5 pour 100, ont été à peu près 
le seul élément de négociations. Au moment delà réponse des primes, 
le marché s'est réveillé un peu de sa torpeur, et grâce à des rachats 
que des vendeurs de primes se sont vus obligés de faire, le 5 pour 100 
a pu être porté à 118 65. 

L'attitude du marché, si nous considérons les résultats d'ensemble, 
ne s'est donc pas modifiée. La fermeté a dominé sur les rentes et sur 
les grandes et bonnes valeurs, tandis que la dépréciation des titres 
douteux s'est par contre accentuée. A côté du Crédit foncier, de la 
Banque de Paris, de la Banque de France, il convient de noter, comme 
ayant conservé une excellente tenue, la plupart des valeurs indus- 
trielles dont s'occupe la spéculation, les actions des Chemins français, 
le Gaz, les Omnibus, les Voitures, et surtout les titres de la Compa- 
gnie de Suez. 

Ces derniers ont bénéficié depuis quinze jours d'une nouvelle et 
considérable plus-value. D'une part, les recettes des quatre premiers 
mois sont très brillantes et dépassent les prévisions les plus optimistes; 
de l'autre, il va être procédé à une mesure dont l'exécution était impa- 
tiemment attendue par la spéculation; les porteurs de Parts civiles 
sont convoqués en assemblée générale pour statuer sur la division de 
ces titres en cinquièmes. L'action a monté de 120 francs, la Part civile 
de 150 et la part de fondateur de 50 francs. 



240 REVUE DES DEUX MONDES. 

Les valeurs étrangères ont été très favorisées depuis le milieu du 
mois d'avril. Les Consolidés ont progressé à Londres. A Vienne, la sous- 
cription par la maison Rothschild d'un emprunt autrichien 5 pour 100 
papier, au taux de 92 pour 100, a été considérée comme un symptôme 
des plus favorables au point de vue du maintien de la tranquillité 
générale en Europe et a rendu quelque ardeur à la spéculation. Les 
marchés allemands n'ont plus attendu l'impulsion de Paris et ont 
poussé assez vivement quelques valeurs internationales. Par suite de 
ce mouvement, les Lombards se sont maintenus chez nous à 310, mal- 
gré la modicité du dividende {k francs) qui sera proposé pour 1881, et 
les Chemins autrichiens ont dépassé 700 francs. On a appris il y a 
quelques jours que cette dernière société venait de conclure avec le 
gouvernement hongrois une convention qui met fin à de longues que- 
relles entre les deux parties. Cette convention a pour objet d'établir 
une entente complète sur toutes les questions que soulève le raccor- 
dement avec les lignes du futur réseau oriental. Elle consacre en même 
temps la séparation presque absolue des lignes de la compagnie en 
deux réseaux distincts, l'un autrichien, l'autre hongrois, ayant chacun 
son administration spéciale. 

Le 5 pour 100 itahen s'est élevé au cours de 91 francs et s'y main- 
tient à peu près, non sans quelque peine; l'émission de la seconde 
portion de l'emprunt aura lieu à Londres au commencement de mai, 
dit-on. La rente espagnole extérieure , délaissée pendant quelque 
temps, s'est relevée au-dessus de 28 lorsque la chambre des députés 
à Madrid s'est occupée du projet de loi relatif à la conversion; on 
savait que la chambre voterait le projet, ce qui a eu lieu, en effet. 
L'obligation égyptienne unifiée s'est maintenue à 350, malgré l'incer- 
titude qui plane sur les destinées de l'Egypte depuis que le gouverne- 
ment des colonels et du soi-disant parti national organise avec tant 
de succès l'anarchie sur les bords du Nil. Le 5 pour 100 turc oscille de 
13 à 13,25; la spéculation à la hausse est très chargée sur cette 
valeur; mais elle est soutenue par le caractère satisfaisant des nou- 
velles expédiées de Constantinople au sujet des premiers résultats 
obtenus par le conseil d'administration des revenus concédés. Les 
trois premiers mois ont donné 370,000 livres turques, soit une aug- 
mentation de près de 40 pour 100 sur les chiffres correspondans de 
l'année dernière. La Banque ottomane est appelée à profiter en pre- 
mière ligne de tout co qui se produit de favorable pour les créanciers 
de la Turquie. L'action de cette société tend donc visiblement à de 
plus hauts cours; elle n'a pu toutefois jusqu'ici s'élever au-dessus de 
805. L'action Rio-Tinto reste aux environs de 700 francs; le dividende 
qui sera proposé à l'assemblée générale du 5 mai est de 28 shillings, 
soit 35 francs. 

Le (Ikecteur-gèrmi : C. Buloz. ■< 






SOUVENIRS LITTERAIRES 



DIXIÈME PARTIE (1) 



XIX. — LES SAINT-SIMONIENS. 

Gharles-Lambert-Bey, que j'avais connu pendant mon séjour au 
Caire et avec qui j'avais tant causé, le soir, sous les arbres deTEsbè- 
kyeh, était revenu à Paris après avoir fait liquider sa pension de 
retraite et pris congé du vice-roi d'Egypte. Plus saint-simonien que 
jamais, se considérant toujours comme l'apôtre de la docirine prê- 
chée de 1828 à 1832, il avait repris avec ardeur l'œuvre de propa- 
gande à laquelle il avait consacré sa vie. Dès son retour, nous nous 
étions retrouvés, et nous avions renouvelé ces longues conversations 
dont le souvenir m'était resté cher. Chez lui, ou chez moi, nous 
avions d'interminables discussions sur l'identité du moi, sur la per- 
sonnalité de Dieu, sur les destinées de l'âme. Sans me laisser péné- 
trer par des théories intéressantes, mais un peu diffuses, j'éprouvais 
un vif plaisir d'esprit à écouter Lambert, dont la parole avait un 
charme auquelje ne résistais pas. A cette époque, toutes ces disser- 
tations qui ne s'appuient que sur des hypothèses plus ou moins 
ingénieuses, ces disputes courtoises, ces duels à syllogismes émoussés 
me plaisaient infiniment. J'y aurais passé les nuits, et plus d'une fois, 

(1) Voyez la Revue des 1*"' juin, ler juillet, 1*' août, 1" septembre, f' octobre, 
1" novembre, 1" décembre 1881, 15 janvier et 15 avril 1882. 

TOME LI. — 15 MAI 1882. 16 



2^2 REVUE DES DEUX MONDES. 

Lambert et moi, nous avons vu le jour se lever quand nous pensions 
qu'il était à peine onze heures du soir. Pour Lambert, parler était 
un besoin; pour moi, écouter était une jouissance; nous étions donc 
faits pour nous entendre et nous nous entendions bien. Il avait 
conservé pour Enfantin, pour Le Père, une vénération qui ressem- 
blait à de l'idolâtrie. Il parlait de lui comme un dévot parle de son 
dieu. Il m'avait raconté les leçons dans la rue de Monsigny, les pré- 
dications dans la salle Taitbout, le schisme qui avait séparé les dis- 
ciples, la retraite de Ménilmontant, le procès où lui-même avait porté 
la parole, ainsi que Charles Duveyrier et Michel Chevalier, l'empri- 
sonnement du Père, le départ pour l'Egypte et ce qu'il appelait la 
dispersion des apôtres. La tête couverte d'un tarbouch, son beau 
regard fixé sur celui de son interlocuteur, le sourire aux lèvres, rou- 
lant un chapelet entre ses doigts, il ressemblait à un joghi racontant 
les avataras de Vishnou. 

Prosper Enfantin habitait Lyon, où il était retenu par ses fonc- 
tions d'administrateur du chemin de fer de Paris à la Méditerranée, 
mais il venait souvent passer quelques jours dans son petit appar- 
tement du boulevard Poissonnière, et c'était fête pour ses disciples. 
J'avais exprimé le désir de lui être présenté pendant un de ces courts 
voyages, et Lambert m'avait répondu : « Le Père vous connaît, car 
je lui ai parlé de vous; lorsqu'il jugera que l'heure est venue de 
vous laire entendre lui-même sa parole, il vous appellera. » L'heure 
vint le 1h février 1853. Enfantin ne me dit pas : « Laisse là tes 
filets et suis-moi, » mais il m'écrivit : « Faites-moi donc le plaisir 
de venir m' apprendre pourquoi je ne vous connais pas encore. Nous 
déjeunons tous les jours au cabaret à dix heures et demie; venez 
me prendre chez moi, au moins je vous serrerai la main. » Je fas 
exact. Ma curiosité était excitée. Dans les opinions que j'avais entendu 
émettre sur le chef du saint-simonisme , il n'y avait aucune mesure; 
apôtre et prophète pour les uns, charlatan pour les autres; admiré, 
adoré sans restriction par ceux-ci, dénigré, vilipendé sans réserve 
par ceux-là ; il me semblait une énigme vivante que j'étais bien aise 
d'essayer de déchiffrer. Il me reçut avec cordialité comme un ami 
que l'on retrouve après une séparation et me dit selon l'invariable 
formule qu'il employait lorsqu'il s'agissait de ses disciples : « Les 
enfans de mes enfans sont mes enfans ! » Je m'attendais à voir une 
sorte d'Apollonius de Tyane, thaumaturge en redingote, parlant par 
aphorismes et prenant des attitudes. Rien de cela. Il était d'une bon- 
homie attrayante, et l'on voyait qu'il avait été d'une beauté olym- 
pienne. Il venait alors d'avoir cinquante-sept ans et il paraissait 
plus vieux que son âge. Son front d'une ampleur presque excessive 
et sillonné de rides, ses joues creuses, le tremblement qui agitait 
ses mains, une certaine lourdeur dans les mouvemens indiquaient 



SOUVENIRS LITTÉBAIRES. 243( 

un iomcûe fatigué d'avoir déjà parcouru la plus langue partie du 
chemin. Malgré le sans-façon de sa causerie, on devinait en lui, 
plutôt qu'il ne montrait, de la prétention à l'universalité. Sur toutes 
choses il avait des opinions arrêtées, dogmatiquement déduites, 
issues de principes déterminés et aboutissant à une conclusion con- 
séquente; qu'il parlât industrie, philosophie, peinture, cuisine ou 
musique, il en était ainsi. Il avait ce qu'il nommait des idées 
drconférencielles, où tout fait nouveau U'ouvait sa place, où tout 
proèlème inconnu rencontrait sa solution. Dès lors, en lui, nul 
imprévu. Lorsqu'on l'avait pratiqué et étudié, lorsque l'on connais- 
sait son mode de raisonnement, dès que le i>oint de départ d'une 
argumentation était fixé, on apercevait le point d'arrivée. Vrai ou 
faux, son système, — sa doctrine, comme l'on disait autour de lui,, 
— n'avait rien d'aventureux; tout s'y enchaînait dans les anneaux 
d'une logique solidenient forgée; mais en cela, comme en toute 
théorie philosophique, il fallait accepter le principe, sinon tout s'en 
allait en nuée. 

Ses disciples lui témoignaient une déférence fdiale : il les tutoyait 
tous, et nul d'entre eux ne le tutoyait, si ce n'est Louis Jourdan^, 
qui avait été l'ami des mauvais jours. Il était réellement père de 
famille et, sans avoir à entrer ici dans d'inutiles détails, je pu.is 
dire qu'il n'a jamais ménagé sa bourse, ses avis, ses démarches 
pour ceux qu'il appelait s«s enfans. Je l'ai beaucoup aimé, et je 
garde pour sa mémoire une vénération sans alliage; il connais- 
sait les hommes et n'avait pas eu à m'approfondir pour constater 
en moi une indépendance rebelle à tout ce qui peut ressembler à 
uneenrégimentation. S'il fallait choisir entre la vie du phalanstère 
ou l'existence de Siméon le Stylite, je monterais sans hésiter sur 
le pilier du solitaire. Enfantin me disait en souriant : « Tu seras 
toujours notre enfant, mais tu ne seras jamais notre disciple. » SouS' 
cette forme, son affection m'était précieuse et j'aimais passionné- 
ment à causer avec lui. Dès qu'il parlait métaphysique et philoso- 
phie, dès qu'il entrait dans l'explication du dogme saint -simonien,. 
son langage, au premier abord, paraissait obscur; certaines expres- 
sions qui lui étaient familières et dont le sens était détourné de 
l'acception primitive donnaient à sa parole quelque chose de flot- 
tant. Il le sentait et disait à Lambert : <c Je te charge de clarifier 
mon eau trouble. » Mais lorsque l'on s'était accoutumé à sa façon de 
dire , on pouvait l'écouter des heures entières sans se lasser. Cer- 
taines questions qui, selon lui, devaient être posées en première 
ligne dans la solution du problème social, n'étaient jamais agitées 
entre nous. Dès le début de nos relations, je lui avais dit que 
je n'entendais rien ni aux questions économiques, ni aux ques- 
tions industrielles, ni aux questions financières ; que je voulais bien 



2hh REVUE DES DEUX MONDES. 

admettre l'égalité de l'homme et de la femme si ça lui faisait plai- 
sir, mais que jamais je ne reconnaîtrais que la finance et l'indus- 
trie puissent être considérées comme les égales de l'art et de la 
science. Il m'avait répondu : « Tu dédaignes les financiers et les 
industriels, c'est un fait commun à presque tous les écrivains et 
les artistes ; tu trouves sans doute qu'ils vivent sur un fumier et 
qu'ils font laide besogne; soit, mais lorsque leur besogne est finie, 
lorsque le fumier est balayé, que vois-tu à la place même qu'ils 
occupaient? Des canaux, des ports creusés, des villes assainies, 
des quartiers neufs et hygiéniques, des foiêts défrichées, des che- 
mins de fer, des relations établies de peuple à peuple, des intérêts 
communs qui affaibliront le goût de la guerre chez les nations; c'est 
là l'œuvre dont tu ne vois que l'extérieur, que tu juges superfi- 
ciellement comme si tu jugeais un monument d'après l'échafau- 
dage qui le masque et qui aide à le construire. C'est par l'indus- 
trie, c'est par la finance que la civilisation frappe ses plus grands 
coups. » Je répliquais : a Je n'en disconviens pas, et il est certain 
que vous avez raison; mais vous n'obtiendrez jamais que mon esprit 
ne préfère un poème à une police d'assurance et un tableau à une 
émission d'actions. » Il riait et me disait : « Gela prouve que tu n'as 
pas dépouillé le vieil homme ; tu peux faire un poème sur le désert, 
mais ton poème, fût-il un chef-d'œuvre, ne vaudra jamais le canal 
que creusera l'ingénieur et qui apportera aux sables l'eau, la ver- 
dure et la vie. » Je ne démordais, pas, ni lui non plus, et, comme 
il n'était pas homme à jeter son grain sur une terre stérile, nous 
avions banni entre nous ce sujet de conversation. 

En revanche, quelles causeries sur la vie éternelle, sur l'âme qui 
a été, qui est et qui sera! Mes tendances au panthéisme, mes con- 
victions spiritualistes m'entraînaient à chercher toujours des éclair- 
cissemens et des argumens en faveur de cette thèse. Je disais au 
père : « Je ne me soucie guère de votre système économique et 
social, mais je vous appartiens par votre lettre à Charles Duvey- 
rier : « Tu as été avant de naître, tu seras après ta mort. » Il croyait 
à la diffusion de l'âme à travers l'humanité. Il disait : « Je sens le 
vieux saint Paul qui vit en moi. » Il n'aurait sans doute pas répu- 
dié ce qu'écrivait la princesse Palatine à la date du 2 août 1696 : 
« A raisonner d'après mon simple jugement, je crois plutôt que, 
quand nous mourons, chaque élément dont nous étions formés 
reprend à lui sa partie pour en refaire quelque chose. » Il avait 
promulgué le Dieu Père et Mère, et ne fut point satisfait lorsque je 
lui dis que cette idée était bien vieille. Le Jupiter de Dodone était 
mâle et femelle comme bien d'autres divinités du paganisme; dans 
son temple, pour symboliser la transmigration des âmes à travers les 
astres, il y avait des trépieds disposés en cercle ; dès que l'on tou- 



SOUVENIRS LITTÉRAIRES. 2i5 

chait l'un, tous résonnaient. Enfantin m'avait demandé une note à 
cet égard; je la lui fis très détaillée, car c'était un sujet que les 
études préliminaires de mes voyages m'avaient rendu familier. II 
la lut et me dit : « Ces diablt s d'anciens, ils avaient tout deviné. » 
Lorsque Pie IX promulgua le dogme de l'immaculée conception, il fut 
heureux : « Enfin, disait-il, le paradis mâle a fait son temps, car voilà 
qu'on y introduit la femme; à côté du Dieu, sur son trône même, on 
assoit la Déesse. C'est un gage d'avenir. De la loi religieuse, cette 
idée glissera tôt ou tard dans la loi civile, et la femme sera l'égale 
de l'homme. On a laissé l'église catholique prendre les devans dans 
une question qui, depuis longtemps, aurait dû être résolue. » Plu- 
sieurs fois il essaya d'amener à sa doctrine des prêtres chez lesquels 
il avait cru remarquer quelques traces d'hétérodoxie; directement 
et par un de ses disciples il fut en correspondance avec l'abbé Gra- 
try. Les formules mathématiques sur lesquelles celui-ci aimait à 
appuyer son argumentation avaient encouragé Le Père, qui était un 
mathématicien remarquable, à tenter une aventure dont l'issue ne 
pouvait être douteuse. 

Gomme les patriarches de la Genèse, les saint-simoniens étaient 
fiers de leur filiation intellectuelle ; ils avaient été engendrés à « la 
vie nouvelle » par des hommes dont ils prononçaient le nom avec 
respect. A un dîner au palais des Tuileries, la conversation tomba 
sur le saint-simonisme et on réédita cette vieille calomnie de la 
pluralité des femmes qui a atteint toutes les sectes naissantes, à 
commencer par les premiers chrétiens. L'empereur dit, en souriant : 
« Prenez garde, il y a peut-être des saint-simoniens parmi nous. » 
Il y eut un geste de surprise, surtout lorsque l'on vit le prince 
de... se lever et dire : « Je suis fils de Talabot, fils de Lambert, fils 
d'Enfantin, fils d'Olinde Rodrigues, fils de Saint-Simon. » Napo- 
léon III regarda trois de ses ministres et un sénateur assis à sa 
table ; comme ils ne jugèrent pas à propos de faire leur profession 
de foi, il changea de conversation. Bien des hommes considérables, 
en effet, sont sortis de cette école. Quelques-uns s'en sont glo- 
rifiés^ d'autres au contraire l'ont caché avec soin. J'ai été obligé, 
un jour, de rappeler à Husson, qui fut directeur des afïaires muni- 
cipales, directeur de l'assistance publique, secrétaire-général de la 
préfecture de la Seine, qu'il avait été a membre du collège au 
second degré. » Plus d'un a porterie costume qui depuis ne s'en 
est pas vanté. Je serai discret et, parmi les écrivains encore vivans, 
je ne dirai point quels sont ceux qui ont endossé le gilet, le fameux 
gilet fraternitaire, ce gilet lacé que l'on ne pouvait mettre seul. 
Cela signifiait : Tu as besoin de ton frère, n'oublie jamais que lui 
aussi a besoin de toi. Ce costume a fait rire Paris en 1832 ; il était 
emblématique et fort laid ; on l'inaugura dans un jour d'émeute. 



2â5 REVUE DES DEUX MONDE?. 

Le Père, à la tête de ses enfans, descendit des haïUeurs de Ménil- 
montant pour s'interposer entre les deux partis armes et pour 
prêcher la paix. Les soldats prirc-nt les saint-simoniens pour des 
insui-gés; les insurgés les prirent pour des soldats; ce fut une 
débandade ; on en fut quitte pour quelques tuniques trouées par les 
balles. !.e jour du procès en cour d'assises, lorsfju'ils traversèrent 
la rue de la Barillerie pour entrer au Palais de justice, la foule amem- 
tée les hua et cria : « A la chienlit ! » Leur attitude fut si calme, 
qu'un des insulteurs se convertit immédiatement: c'est Pierre Vin- 
çard, le chansonnier. Le costume était étrange, il faut le reconnaître, 
et, dans une ville railleuse comme Paris, devait être périlleux à por- 
ter. Le pantalon était blanc, le gilet rouge et la tunique d'un blea 
violet. Le blanc est la couleur de l'amour, le rouge celle du tra- 
vail, le bleu violet celle de la foi ; le costume signifiait donc que le 
saint-simonisme s'appuyait sur l'amour, fortifiait son cœur par le 
travail et était envelf>ppé par la foi ; la coiffure et l'écharpe étaient 
laissées à l'initiative individuelle; ffais comme ici bas et plus tard, 
chacun garde la responsabilité de sa vie, le nom de tout saint- 
simonien devait être inscrit en grosses lettres sur sa poitrine. Cela 
fit rire et personne ne s'avisa de remarquer que chaque habitant 
du Tyrol porte son nom brodé sur sa ceinture. Sur la poitrine 
d'Enfantin, on lisait: « Le Père; » sur celle de Duveyrier : « Charles, 
Poète de Dieu. » A ce costume disgracieux on avait ajouté un col- 
lier formé de losanges, de cercles, de triangles qui avaient une 
signification symbolique relative aux faits mêmes de la religion 
nouvelle ; c'était un rêve de chaudronnier en délire. L'art échappait 
absolument aux saint-simoniens, malgré les efforts qu'ils ont faits 
pour le comprendre. Parmi eux, je ne vois guère qu'un artiste: 
Félicien David, car Gleyre les a côtoyés, mais ne s'est pas donné. 
Ce collier, — je possède celui. d'Enfantin, — était terminé par une 
demi-sphère sur laquelle les mots: « Le Père » ressortaient en 
relief; la sphère devait être complétée le jour où l'on aurait trouvé: 
« La Mère. » Dans le grand portrait que Léon Cogniet a fait d'Enr- 
fantin en costume, le chef du saint-simonisme est représenté debout 
devant un siège à deux places; il montre la place vacante près de 
la sienne et indique ainsi qu'il attend La Mère. 

Qu'était-ce donc que cette Mère espérée, ce messie femelle si 
ardemment appelé? Ce devait être la femme libre. 11 ne faut point 
entendre le mot libre dans une mauvaise exception ; ce serait tomber 
dans l'erreur que les plaisantins ont volontairement entretenue. La 
visée est, par elle-même, déjà bien assez bizarre pour qu'il soit inu- 
tile de la rendre inconvenante par des commentaires que rien n'a 
jamais justifiés. La femme libre devait être une femme de réllexion 
et de raisonnement qui, ayant médité sur le sort de ses « sœurs, » 



SOCrVENIRS LITTÉKAIKES. 2li7 

connaissant les besoins féminins, ayant approfondi les aptitudes 
féminines que l'homme n'a jamais pénétrées complètement, ferait 
la confession de son sexe, sans restriction, de façon à fournir les 
élémens indispensables pour formuler la déclaration des droits et 
des devoirs de la femme. C'était un rêve : devant l'homme la femme 
ne se dévoilera jamais. Ce sont deux êtres, non pas seulement 
différens, mais dissemblables : le mode de génération des idées 
n'est pas le même chez l'un et chez l'autre; la fin du monde arri- 
vera avant qu'ils se soient compris. Halle a écrit : « La lemme est 
la partie nerveuse de l'humanité, l'homme, est la partie muscu- 
laire. )) Ce sont là des mots eft rien de plus. L'homme se cache de 
la femme, la f ;mme se cache de l'homme et ils vont ainsi dans la 
ivie, croyant s'entendre, parce que tous deux sont doués de parole. 
L'un est-il supérieur à l'autre, je n'en sais rien; sont-ils égaux, j'en 
doute; en tous cas, ils sont divergens. Que produirait l'égalité 
absolue entre l'homme et la femme? Le bonheur de l'humanité, 
■disaient les saint -siraoniens. — Une cacophonie, répondent les phy- 
siologistes. Dans une contrée où la chaîne des monts Himalaya 
dresse sa plus haute cime, entre le Thibet, le Bengale et le pays des 
Kirats, existe la région du Boutan, qui a pour capitale un château 
fort à sept étages nommé Tassidudon. Le bouddhisme en est la reli- 
gion exclusive et l'on y adore Gautama, qui fut le Çakya-Mouni. Là, 
les femmes sont les égales de l'homme et, pai' conséquent, le domi- 
nent. Quelle loi conjugale ont-elles fait prévaloir? — lectrices, 
bouchez vos oreilles : la loi de la polyandrie. 

La recherche de la femme libre, de La Mère, n'était point une 
innovation d'Enfantin : bien avant lui, Saint-Simon, alors qu'Au- 
gustin Tiiiarry était son secrétaire, avait tenté de trouver cette hui- 
tième merveille du monde et croyait bien l'avoir découverte dans 
M"^ de Staël. Il lui écrivit pour lui proposer de l'aider à donner à 
l'humanité un nouveau messie qui promulguerait la loi vivante d'o>i!i 
toute félicriié découlerait sur terre. M"* de Staël soiurit et laissa l'in- 
vitation sans réponse. Lorsque George Sand publia ses premiers 
romans qui ressemblaient à un cri de révolte contre la toute-puis- 
sance de la barbe, il y eut un frémissement dans le monde du saint- 
simonismeetl'on crut que laDéborah attendue venait d'être suscitée. 
Adolphe Guéroult, qui, depuis, a été consul de France à Mazatlan, 
rédacteur en chef de r Opinion nationale, et député de Paris, fut 
chargé de faire une tentative pour rattacher à la « doctrine » cette 
Lélia qui semblait prête à réciter le Confiteorel le Credo féminins. 
Guéroult trouva une femme mal appareillée, tirant parti de son talent 
pour vivi'e, mais ne se souciant pas de devenir la prêtresse d'une 
religion nouvelle. Ce fut une déception, et plus tard, cette déception 
fut très vive, lorsque George Sand publia ses Mémoires. Enfantin les 



248 REVUE DES DEUX MONDES. 

attendait avec l'anxiété d'un navigateur qui cherche une terre incon- 
nue; il avait compté sur une confession sans réticence qui eût éclairé 
la femme jusque dans ses profondeurs; il fut désappointé. 

La formub saint-simonienne telle qu'elle fut publiée dans V Or- 
ganisateur avec les différences de caractères typographiques qui 
indiquaient les deux termes d'une proposition et la proposition com- 
plète, est celle-ci : l'Homme se souvient du Passé; la Femme pres- 
sent r Avenir; le Couple voit le présent. Ce qui signifie, d'une part, 
que l'èlre complet est composé de l'homme et de la femme réunis; 
c'est la tradition de la Genèse : Dieu créa l'homme mâle et femelle; 
d'autre part, cela signifie que l'homme restant tourné vers le passé 
et la femme se tournant vers l'avenir, leur inégalité crée entre eux 
un intervalle où le temps présent, c'est-à-dire la vie actuelle, disparaît 
dans une série de désaccords qui engendrent tous les malheurs de 
l'existence. Donc, pour que l'humanité soit heureuse, il faut que 
l'homme et la femme unis, appuyés l'un sur l'autre, ayant les mêmes 
droits, marchent du même pas, avec la même volonté et vers le même 
but. Cette action de deux énergies fondues en une seule n'est possible 
qu'à la condition que la femme livre le secret de son être moral, 
intellectuel et physique. La femme libre, La Mère, peut seule faire 
celte révélation et ouvrir les arcanes : donc cherchons La Mère. On 
la cherchait et on ne la trouvait pas. On l'avait appelée avec tant de 
force et de conviction qu'elle eût répondu si elle eût existé en 
Europe. Où donc aller pour la faire surgir au milieu des peuples? 

Ce fut alors qu'une idée extraordinaire germa dans la tête d'un 
des a Pères, » ingénieur remarquable, « membre du collège au pre- 
mier degré. » Emile Barrault se dit que sans doute, en Orient, dans 
la solitude des harems, quelque « odalisque » avait réfléchi sur la 
condition des femmes et s'empresserait de livrer au monde le résul- 
tat de ses méditations. Il fallait ne rien savoir, ne rien soupçonner 
de la puérihté, de l'ignorance de la femme orientale, — musul- 
mane, juive, chrétienne ou bouddhiste, — pour imagin'er une telle 
billevesée. On disait : « Nos aïeux se sont croisés pour délivrer le 
tombeau du Christ, entreprenons une croisade pour délivrer la 
femme du sépulcre où elle est enclose. » La mission de La Mère 
se forma et partit. Les pèlerins étaient au nombre de douze, y 
comprit Barrault, chef de l'expédition. On devait aller jusqu'à Con- 
stantinople ; ce n'était pas facile, car on n'avait pas d'argent. Vêtus 
de blanc, en signe du vœu de chasteté qu'ils avaient prononcé au 
moment de quitter Paris, le bâton à la main, ils mendiaient le long 
des routes, au nom de La Mère. En Bourgogne, ils se « louèrent » 
pour faire la moisson ; à Lyon, ils arrivèrent la veille d'une exé- 
cution capitale et, au matin, devant l'échafaud, protestèrent contre 
la peine de mort. Ils s'embarquèrent à Marseille et firent œuvre de 



SOUTENIRS LITTÉRAIRES. 2/i9 

matelots à bord d'un navire qui les déposa à Smyrne, où ils cou- 
chèient lans les jardins, sous les figuiers, dont ils mangeaient les 
fruits. Ils parvinrent jusqu'à Gonstantinople. C'est là, derrière les 
fenêtres treillagées des harems, dans la profondeur des palais dont 
le Bosphore baigne les pieds, c'est là que doit être La Mère; elle 
attend peut-être pendant qu'on la cherche. Ils dormaient dans le 
grand champ des morts, abrités par les cyprès contre les rosées du 
matin, vaguant dans les bazars, s'arrêtant parfois et prêchant la foi 
de Saint-Simon ; parlant français à des Turcs qui ne les comprenaient 
pas et qui s'éloignaiefit avec respect parce qu'en Orient les fous sont 
vénérés. Sultan Mahmoud apprit que des hommes parcouraient les 
rues de Gonstantinople et prononçaient des discours inmteilio-i- 
bles. Il les fit arrêter et mettre en prison ; puis il leur envoya un 
officier pour leur demander ce qu'ils venaient faire à Stamboul. Bar- 
rault rédigea une note qui fut traduite en turc et remise au sultan : 
— « Saint-Simon, Enfantin, Le Père suprême; le Dieu Père et 
Mère ; la femme égale de l'homme; l'art égal de l'industrie ; la vie 
future, la transmigration des âmes; nul de nous n'est Di 'U, mais 
Dieu est en nous; l'âge d'or n'est pas derrière, comme l'ont dit 
les poètes, il est en avant; le jour où la femme libre aura parlé, les 
cicux se déchireront et l'on verra Dieu dans sa gloire. » Sultan 
Mahmoud lut cet « exposé de principes, » ne comprit rien et dit : 
(( Ils ne sont pas dangereux, lâchez-les. » On leur rendit la liberté. 
L'un d'eux, qui était m.édecin,fut appelé chez un Arménien dont 
le fils s'était brisé la jambe; il soigna le blessé, le guérit et reçut 
300 francs, qu'il remit à Barrault. Celui-ci convoqua ses compa- 
gnons. Il dit : « Mes enfans, je crains que La Mère ne soit pas à 
Gonstantinople; nous perdons ici un temps précieux qui devrait être 
consacré à l'apostolat. Grâce à Ch., nous sommes riches, etSOOfr. 
nous permettent de tenter quelque grande aventure. Il faut payer 
d'exemple et prouver que nous sommes la loi vivante. Nous allons 
donc nous rendre en Océanie, nous nous arrêterons à l'île de Rotouma, 
dont la température est douce et le sol fertile. Nous y établirons la 
religion de Saint-Simon et le gouvernement modèle. Le bruit de 
notre félicité parviendra en Europe, et les états s'empresseront de 
nous imiter ; mais nous devons d'abord accomplir notre tâche et nous 
assurer qu*^ La Mère n'est pas en Russie. Nous allons traverser le 
Pont-Euxin. » Dès qu'ils eurent mis le pied sur les quais d'Odessa, 
ils furent conduits au bureau de police, interrogés et emprisonnés. 
L'empereur Nicolas n'avait qu'un goût restreint pour les novateurs 
et les apôtres; le gouverneur d'Odessa le savait. Le lendemain, il 
fit comparaître Barrault et ses compagnons; il leur donna le choix : 
être conduits à Saint-Pétersbourg d'étape en étape, ou repartir pour 
Gonstantinople. Ils n'hésitèrent point et revinrent en Turquie. L'île 



S&O REVUE DE& DEUX MONDES. 

de Rotoiima était trop loin, la bourse était trop légère, la mission 
de La Mère avait pris fin; on se sépara et chacun tira de son côté. 
La plupart allèrent rejoindre Enfantin, qui était en Egypte, où les 
Arabes frappés de sa beauté l'avaient surnommé : Abou-l-dhounieh-, 
Le Père du monde. 

J'ai connu plusieurs des saint-simoniens qui avaient été à la 
recherche de La Mère : ils ne parlaient pas sans émotion de cette 
phase de leur vie; ils la regrettaient, se rappelaient leur jeunesse, 
leur enthousiasme, leur foi et disaient : « Ah! c'était lebon temps! » 
Enfantin, qui depuis celte époque avait vécu en Orient et en avait 
pu apprécier les mœurs, n'aimait pas à réveiller ce souvenir. Il con- 
venait que cette expédition trop juvénile avait été guidée par l'inex- 
périence, par le besoin d'inconnu qui tourmente les cervelles en 
ébuUition; mais, lorsque les compagnons de la mission de La Mère 
partirent pleins d'espérance, je ne répondrais pas qu'il n'eût par- 
tagé leurs illusions. Il avait conservé sur ceux qu'il nommait tou- 
jours ses enfans une autorité que l'on pourrait qualifier de sou- 
veraine; les dissidens eux-mêmes, — et, parmi eux, plus d'un fut 
illustre, — ne l'approchaient qu'avec des témoignages de respect 
qui n'avaient rien de commandé. Les dissidens étaient ceux des 
saint-simoniens qui avaient suivi le schisme de Bazard. Bazard était, 
avant tout, un esprit politique, un esprit d'opposition; il avait été, 
en France, un des propagateurs du carbonarisme et un des chefs 
du complot de Belfort. Dans la famille saint-simonienne il ne voyait 
qu'un groupe tout formé qu'il serait possible d'utiliser pour parve- 
nir à la chambre des députés et obtenir les réformes libérales qu'il 
désirait. Bien des disciples se réunirent à lui. La question de l'éga- 
lité de l'homme et de la femme fut soulevée, la scission éclata et 
la rupture r'evint définitive, mais non pas sans avoir provoqué des 
incidens d'une inconcevable violence. La lutte ouverte entre Enfan- 
tin et Bazard était un conibat en champ clos qui avait les disciples 
pour spectateurs. Chacun se présentait suivi de ses fidèles : Jean 
Reynaud, Pierre Leroux, derrière Bazard; Lambert, Laurent (de 
l'Ardèche), Michel Chevalier, Henri Fournel derrière Enfantin ; entre 
les deux groupes hostiles, on'voyait Auguste Comte se recueillant. 
Le Play attentif, Sainte-Beuve hésitant et Béranger méditant sa 
chanson des Feus. La dispute était d'une âpreté sans pareille ; un 
soir elle fut plus vive que de coutume ; à la suite d'une réplique 
d'Enfantin, Bazard fut frappé d'apoplexie (1). Le Père dit : « Mes 
enfans, Bazard vient de se laisser foudroyer. » Pour discuter jusqu'à 
la mort, il faut être convaincu. 



(1) Bazard ne mourut pas sur le coup, mais il ne se releva pas et s'éteignit le 
29 juillet 1832, à Coartry, près de Montfermeil. 



SOUVENIRS LITTÉRAIRES, 254 

Enfantin, à l'opposé de Bazard, s'accommodait de toute politique et 
ne se préoccupait que de la question sociale ; il essaya de vivre en 
bonne harmonie avec la restauration, la monarchie de juillet, la 
seconde république, le second empire. Le gouvernement lui impor- 
tait peu et il en eût volontiers accepté toute protection. En somme, 
il était prêtre et ne se fût point fait scrupule d'en appeler au bras 
séculier pour imposer sa doctrine. Tous les sociaUstes que j'ai con- 
nus, et j'en ai connu beaucoup, étaient ainsi. Leur foi dans leur théo- 
rie était telle qu'ils n'eussent point hésité à la faire entrer à coups de 
sabre dans la tête des peuples, comme Mahomet. Le pauvre Mapah, 
qui n'eut jamais d'autres disciples que lui-même, rêvait la conversion 
universelle, par la force, au culte évadien qu'il avait imaginé. 11 s'ap- 
pelait Gagneau, et lorsqu'on lui demandait son nom, il répondait : a Je 
suis celui qui fut Gagneau . » En eflet, par la religion dont il était l'in- 
venteur, on s'évadait de soi-même pour devenir un autre homme. Je 
le rencontrai, une fois, dans l'ateUer de Gleyre ; nous discutâmes, et 
comme j'avais eu la naïveté de lui citer une phrase du sermon sur la 
montagne, il croisa les bras, me regarda en face et s'écria : « Sachez 
que je ne tiens pas plus compte de Jésus-Ghrist que d'une crotte 
d'oiseau sur la corne d'un bœuf. » Je n'insistai pas (1), 

L'édifice qu'Enfantin rêvait de construire existe déjà et depuis 
longtemps; quoiqu'il soit bien menacé, il est toujours debout : c'est 
le catholicisme. Au pape il s'agissait de substituer Le Père, et la 
révolution métaphysico-sociale aurait été accomplie. L'axiome fonda- 
mental du saint-simonisme ne me dément pas : « A chacun selon sa 
capacité, à chaque capacité selon ses œuvres. » — La formule est 
séduisante ; mais quelle déception si on voulait la mettre en pratique ! 
Qui appréciera la capacité? qui jugera les œuvres? Le Père ou ses délé- 
gués. C'est le despotisme théocratique dans ce qu'il a de plus étroit. 
Je disais cela, un jour, à Lambert, qui me répondit : « J'aime à être 
hiérarchisé; » il ajoutait : « La protestation est éternelle, et vous 
serez l'éternel protestant. » Rien, ni la défaite, ni l'expérience de la 
vie, ni l'invincible attrait de l'être hiamain pour la liberté, rien n'avai 
modifié Enfantin. 11 était resté ce que ses disciples l'avaient connu, 
lorsque, dans la salle Taitbout ou dans le jardin de Ménilmontant, 
il apparaissait comme le Jupiter des cieux modernes. Malgré sa 
bonté exquise, malgré son intelligence qui dans les faits coupables 
lui faisait toujours chercher la cause atténuante, il avait un indomp- 
table orgueil. Un soir, chez lui, on causait de diiférens hommes 

(1) Celui qui fat Gagneau prockmait la supériorité de la femmersur l'homme, aussi 
sa religion était dite évadienne. Eve d'abord, ensuite Adam; lui-même s'appelait le 
Mapah, nom composé des deux premières syllabes des mots maman et papa; j'ignore 
si Vh finale avait une signification symbolique, mais je crois qu'elle n'était qu'un 
ornement. 



252 REVUE DES DEUX MONDES. 

remarquables et, entre autres, de Sully et de Turgot, qui furent les 
deux ministres économistes de la France ; il prit la parole et dit : 
« Il n'y a de grands hommes que ceux qui ont fondé des religions, 
Zoroastre, Moïse, Jésus, Mahomet, Luther; » il s'arrêta comme si un 
nom qu'il n'osait prononcer eût flotté sur ses lèvres ; personne ne 
souflla mot; nous avions compris et complété sa pensée. 

Parmi les lettres que j'ai de lui, j'en trouve une dont un passage 
doit être cité, car il donne sa pensée sur lui-même. Je lui avais 
probablement écrit dans une de ces heures de marasme nerveux qui 
ne me furent point épargnées au temps de ma jeunesse ; il me 
répondit (4 juin 185ii) pour me donner d'excellens conseils hygié- 
niques et me disait en terminant : « Tu me dis : A quoi bon vivre? 
Mais qu'est-ce qui t'a donc pris, pauvre ami? que rêvais- tu 
donc dans tes plus brillans jours? Est-ce que tu aurais jamais 
pensé que tu serais l'ami de Marc, Luc, Matthieu et Jean, les évan- 
gélistes? Allons donc! Tu croyais tout au plus que tu serais acadé- 
micien ou que tu enlèverais les sultanes du sultan. Est-ce que tu as 
jamais rêvé que dans tes jours de souffrance et de larmes le Christ 
descendrait du haut de ses dix-huit siècles et demi pour te dire par ma 
bouche : Je t'aime! » — Je pense que Marc, Luc, Matthieu et Jean 
étaient Lambert, Fournel, Jourdan et Duveyrier, mais je n'en suis 
pas certain, car je n'ai jamais osé demander d'explication. Avait-il 
conscience de cet orgueil qui le poussait à s'élever au rang des dieux ? 
Je le crois. Un jour que nous nous promenions ensemble, je le ques- 
tionnai sur la période de la retraite de Ménilmontant, sur l'adoption 
du costume, sur les séances de la cour d'assises, pendant lesquelles 
il essayait la puissance de son regard sur les conseillers. Il com- 
mençait à me répondre avec bonhomie, comme il faisait toujours, 
lorsque, s'interrompant, il me dit : u Tais-toi, ma folie va me 
reprendre. » Que, d'après cela, on ne porte pas sur lui un jugement 
défavorable; cela serait injuste, car son âme fut grande. Si un homme 
a tendu vers la perfection, c'est lui ; il eut son idée fixe, il crut à sa 
mission et se considéra comme un de ces fondateurs de religion 
dont il aimait à parler ; mais il était de bonne foi, et nul charlatanisme 
ne lui est venu en aide. Il a pu se figurer qu'il était Mahomet ou 
Moïse, mais il n'a pas placé le grain de blé dans son oreille pour 
avoir l'air d'écouter la colombe et il n'a pas agité la baguette pour 
découvrir la source dès longtemps reconnue. Ce ne fut pas un simple, 
non plus ; il savait que la bonne parole ne suffit pas au bonheur des 
hommes et il voulut les rendre heureux en multipliant les biens qui 
leur sont chers. Il fut bon et sut compatir aux douleurs d' autrui. 
Lorsque ma vieille Aimée, qui m'avait reçu à l'heure de ma nais- 
sance et ne m'avait jamais quitté, se tua, le 12 avril 1858, en tom- 
bant dans un escalier, Enfantin vint aussitôt ; il s'assit près du lit 



SOUVENIRS LITTERAIRES. 253 

funèbre et fit la veillée avec moi. Pendant cette nuit, il fut vraiment 
Le Père. 

Avant lui-même, avant son intérêt, avant sa fortune, il aima l'hu- 
manité et j'en puis citer un exemple qui le dévoilera. En 1832, il 
avait été condamné à un an de prison ; on l'enferma à Sainte- 
Pélagie, où il employa ses loisirs à enseigner la lecture aux déte- 
nus; au bout de six mois, on le relâcha. Ses disciples accoururent : 
Qu'allons-nous faire? Le vieux Pacuvius a dit : Patria est iibitum- 
que bene : La patrie est là où l'on se trouve bien. Telle ne fut pas la 
réponse du Père ; il dit : La patrie est là où l'on a besoin de nous ; 
et, à la tête de la famille, il partit pour l'Egypte afin d'obtenir de 
Méhémet-Ali l'autorisation de réunir la Mer-Rouge à la mer Médi- 
terranée. Mettre l'Europe en communication directe avec les Indes 
par les chemins de fer, les ports, le canal de l'isthme de Suez et les 
bateaux à vapeur était un projet saint-siiuonien souvent dénoncé et 
élaboré dans le Producteur {i^1h)Qiàdins l'Organisateur (1828) (1). 
Des travaux de nivellement furent commencés, le barrage du Nil 
fut entrepris; on avait bon espoir, lorsque Méhémet-Ali, endoctriné 
par le consul-général d'Angleterre, déclara qu'il serait sacrilège 
d'amener la mer dans le désert que Nabi Mouça (le prophète 
Moïse) avait traversé. La raison était péremptoire et il fallut se sou- 
mettre. Revenu en France, travaillant pour subvenir aux besoins de 
sa vie, Enfantin n'abandonna jamais le projet qu'il voulait mettre 
à exécution à l'aide de ses disciples, presque tous anciens élèves 
de l'École polytechnique, ingénieurs des mines, ingénieurs des 
ponts et chaussées, hommes du métier en un mot, dont la science 
et le dévoùment avaient fait leurs preuves. Il fonda la Société 
d'études du canal de Suez, dans laquelle il donna place et voix déli- 
béralive à un ingénieur de chacune des nations d'Europe intéres- 
sées à la réunion des deux mers. Sous le gouvernement de Louis- 
Philippe, sous la seconde république, les essais ne furent pour ainsi 
dire que platoniques; mais lorsque la guerre de Crimée, alliant la 
France à l'Angleterre, eut imposé un devoir de reconnaissance à la 
Sublime-Porte, l'heure sembla propice pour obtenir du sultan et du 
vice-roi d'Egypte un firman autorisant le percement de l'isthme de 
Suez. Enfantin avait quitté Lyon et était venu habiter à Paris, rue 
Ghaptal; il donnait tous ses soins à cette œuvre, dont la réalisation 
lui semblait possible; il avait eu plusieurs entretiens avec Napoléon I ;I, 
qui avait promis d'appuyer le projet par une action diplomatique; 



(1) Dans ses conversations avec Eckermann, Goethe exprime le désir (21 février 1827) 
de voir creuser un canal dans l'isthme de Suez, dans l'isthme de Panama et de voii 
le Rhin mis en communication avec le Danube. Grâce à l'initiative française, le der- 
nier de ses vœux reste seul à accomplir. 



255 REVUE DES DEUX MONDES. 

cette fois, il se croyait certain de réussir. Âbbas-Pacha avait été 
étranglé, le lli juillet 1854; Ismaïl-Pacha lui avait succédé. 

Le nouveau vice-roi connaissait M. Ferdinand de Lesseps, qui 
jadis avait été consul de France au Caire, et ce fut à lui qu'il 
accorda le firman. Le coup fut dur pour Enfantin et, un moment, il 
fléchit sous l'écroulement de ce rêve, qui depuis trente ans le tenait 
en éveil. 11 me disait : a En 1833, douze de mes enfans sont morts 
de la peste à Batn-el-Hagar ; leurs corps, enterrés auprès du barrage 
dont ils dirigeaient les travaux, ont été emportés par le Nil vers 
cette mer que nous voulions jeter, comme le grand fleuve des peu- 
ples, à travers les continens. J'avais espéré que le canal de Suez 
serait une œuvre saint - simonienne , j'avais compté qoie tows ceux 
des miens qui vivent encore y trouveraient la compensation des 
sacrifices qu'ils n'ont point ménagés à la foi nouvelle; il m'est 
pénible d'être réduit à un rôle de spectateur. » Sans nous être donné 
le mot et afm de ne point ranimer des pensées douloureuses, nous 
ne parlions jamais de l'isthme de Suez à Enfantin. Malgré les diffi- 
cultés sans nombre que la diplomatie, la jalousie de l'Angleterre, la 
foi douteuse d'Ismaïl-Pacha dressèrent contre l'œuvre même, M. de 
Lesseps poursuivait la mission qu'il s'était imposée, avec une éner- 
gie que nous admirions. Deux ans après qu'Enfantin eut renoncé 
à toute espérance, un jour que je le voyais de belle humeur, je posai 
en souriant un doigt sur son cœur et je lui dis : « Eh bien ! l'isthme 
de Suez, comment va-t-il? » Il me répondit : « II va très bien ! J'ai 
été un vieux niais de m' affliger, car tout ce qui est arrivé a été pro- 
videntiel ; entre mes mains, l'affaire eût échoué; je n'ai plus la force 
et l'élasticité nécessaires pour faire face à tant d'adversaires, pour 
combattre au Caire, à Londres, à Constantinople ; j'aurais eu bien 
assez d'avoir à vaincre les sables, j'aurais été vaincu par le mauvais 
vouloir des hommes. Pour réussir, — et l'on réussira, — il fallait, 
comme Lesseps, avoir le diable au corps. Grâce à Dieu, c'est lui qui 
mariera les deux mers ; je crois bien que je serais resté dans le lac 
Tirasah et que je m'y serais noyé et l'entreprise avec moi. Il importe 
peu que le vieux Prosper Enfantin ait suÏdI une déception, mais il 
importe que le canal de Suez soit peroé et il le sera; c'est pour- 
quoi je remercie Lesseps et je le bénis. » Nous étions seuls, personne 
ne nous écoutait ; c'est le fond même de sa pensée qu'il me révélait, 
et j« me rappelai qu'un jour il m'avait dit : « Là où il y a pas abné- 
gation, il n'y a pas de vraie grandeur (1). » 

11 repose au Père-La-Ghaise, sous de grands arbres, à l'ombre des- 
quels ses disciples ont eux-mêmes porté son cercueil. Sur sa tombe 

(1) Tous les papiers composant ce que l'on nommait les Archives saint-simoniennes 
ont été déposés à la bibliothèque de l'Arsenal et ne pourront être communiqués au 
public qu'à une époque déterminée (1900?). 



SOUVENIRS LITTERAIRES. 255 

on a dressé son buste tel qu'il était jadis, avec ses cheveux flottans,- 
avec sa longue barbe et le collier symbolique qui bat sur sa poi- 
ti'ine. Avant qu'il eût été frappé d'une attaque d'apoplexie fou- 
droyante, le 21 août 1 86A. (1), il avait été précédé (1 3 février 186Ù) 
par Lambert, qu'un iléus avait jeté subitement hors de la vie, 
Lambert que l'on avait surnommé le miroir du Père et dont il 
disait : « C'est en passant par son filtre que ma pensée devient lim- 
pide. » Le disciple qu'il aima le plus, celui dont l'affection semblait 
lui être indispensable, Louis Jourdan, vient de mourir à Alger (mat 
1881), où il avait vécu insouciant et jeune, où il retourna pour 
achever sa vieillesse sous le soleil et dans la lumière. Nous l'appe- 
lions le vieux blanc, car dès sa trentième année, son énoi-me cheve- 
lure était couleur de neige. Il y eut peut-être des hommes aussi 
bons, il n'y eut pas de meilleur. II avait une tendresse débordante 
qui secourait toutes les infortunes et ne soupçonnait jamais le mal. 
Il n'avait d'autre instrument de travail que sa plume; aussi n'était-il 
pas riche, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir une inépuisable bien- 
faisance. Son activité était grande. Combien de journaux n'a-t-il pas 
fondés, que souvent il rédigeait seul ! Il touchait à tout avec plus de 
facilité que de profondeur et pardonnait volontiers à ceux qui l'in- 
sultaient, car les injures ne lui furent pas épargnées lorsqu'il était 
rédacteur du Siècle. Sous le second empire, la politique étant à 
peu près interdite aux journalistes, ceux-ci s'étaient rejetés sur la 
polémique religieuse. Louis Jourdan s'y montra parfois agressif; 
on répliquait en le traitant d'athée, de suppôt d'enfer et même de 
saint-simonien. Il ripostait de son côté; la querelle s'envenimait et 
l'on en an-ivait aux grosses paroles. Ce qu'il y a d'étrange, c'est qiw 
Jourdan était extrêmement rehgieux; il était en extase, en exaltation 
devant Dieu; il l'appelait, l'interrogeait, le remerciait. H ne s'en 
cachait pas, et son petit volume, les Prières de Ludovic, est un 
livre d'actions de grâce que nulle secte ne désavouerait. Il était 
lecteur assidu du Nouveau-Testament, avec une prédilection mar- 
quée pour l'évangile selon saint Jean. Souvent il commentait le 
livre saint et ses enfans recueillaient ses instructions. A ce sujet, 
il arriva une aventure assez piquante. Son plus jeune fils, Charles, 
était au collège Chaptal et suivait les leçons du catéchisme. Il éton- 
nait l'aumônier par l'étendue de ses connaissances, et par l'ingénio- 

(1) On a dit qu'Enfantin avait laissé une fortune de plusieurs millions; un extrait 
d'une lettre de son exécuteur testamentaire donnera à cet égard des renseionemens 
précis : « Il laisse en tout et pour tout, et pour tous à peine, deux cent vingt mille' 

francs ; mais depuis environ vingt ans qu'il gagnait plus qu'il ne dépensait, il a éTouvé- 
le plaisir de donner, à ma connaissance, plus de 500,000 francs. A quoi lui servirait' 

maintenant de s'être privé de cette religieuse jouissance?» (11 septenjbre 1864.)Signé: 
Arles Dnfour. 



256 REVUE DES DEUX MONDES. 

site de ses commentaires. Ou convoqua le curé d'une paroisse 
voisine pour entendre ce bambin qui parlait comme un père de 
l'église. Le curé et l'aumônier, émerveillés de l'orthodoxie et de 
l'ampleur de cette science, si rare chez un enfant de douze ans, 
interrogèrent celui-ci et découvrirent avec stupeur qu'il devait son 
éducation religieuse à son père, que son père était Louis Jourdan, 
rédacteur du Siàle, l'ennemi des prêtres, réservé à la damn tion 
éternelle; ils apprirent, en outre, que le jeune catéchun ène si 
ferré sur les dogmes et si expert dans l'explication d'iceux n'avait 
même pas été baptisé. Jourdan fut très fier du succès de son fils. 
A côté d'Enfantin, de Lambert, de Jourdan, j'aperçois à la clarté 
de mes souvenirs un homme souriant , coiffé d'un tarbouch qui 
cache ses cheveux gris, vêtu d'une large redingot-^ moins âgé qu'il 
ne le paraît et parlant d'une voix si douce qu'elle semble voilée. 
C'est le docteur Perron, qu'une modestie excessive a empêché de 
prendre le rang qui lui était dû dans le monde savant. Il s'effaçait 
volontiers et s'effaça si bien qu'on cessa de l'apercevoir. Il était 
médecin et avait été chercher fortune en Egypte. Y vint-il avec la 
famille saint- simonienne? y fut-il appelé par ClotBey? Je ne sais. 
Il était habile en son art, prudent et instruit. Méhémet-Ali créa 
une école de médecine à Abou-Zabel et Perron en fut nommé le 
directeur. C'était un travailleur intrépide et qui naturellement 
dormait peu. Il apprit l'arabe et le sut Ijientôt à en remontrer aux 
cheicks de l'université théologique d'El-Azar; à la connaissance de 
l'arabe il joignit celle du persan, et il fut maître des deux langues 
littéraires de l'islamisme. Dès lors il se consacra à l'étude de la lit- 
térature orientale; depuis le Koran jusqu'aux poèmes, depuis les 
ouvrages de médecine jusqu'aux livres des conteurs , depuis les 
historiens jusqu'aux kabbalistes, il approfondit tout et accumula les 
matériaux de travaux futurs, de travaux possiltles, avec la ténacité 
d'un bénédi tin. Les voyages l'attiraient; lui aussi, il eût bien voulu 
aller voir si le continent africain n'avait pas quelque mystère à 
dévoiler; mais il était de santé débile et, comme la plupart des tra- 
vailleurs de la plume, encHnà ne point quitter le logis. Un marchand 
nommé Mohammed-el-Tounsy, c'est-à-dire le Tunisien, avait été tra- 
fiquer dans le Darfour et le Ouadai, qui sont deux grands réseiToirs 
d'esclaves; si le Tunisien en faisait commerce, il ne le dit pas, et 
nous devons croire que les dents d'éléphans, la poudre d'or et 
les gommes suffisaient à son négoce. Il avait la peau d'un mu- 
lâtre et son voyage à travers le désert ne lui avait pas rafraîchi 
le teint ; cependant, dès qu'il fut entré dans la région noire, il devint 
l'objet de l'admiration de tous. Les hommes du Darfour et du 
Ouadaï disaient : « Comme il est blanc ! comme il est rose ! Cer- 
tainement il n'est pas venu à terme; il doit être bon à manger; 



SOUVENIRS LITTERAIRES. 257 

tuons-le et faisons-le cuire. » Mohammed-el-Tounsy n'était point ras- 
suré, mais il sut éviter la marmite nègre. C'était un taleb, il portait 
l'encrier passé dans la ceinture, comme un bon lettré qu'il était. II. 
s'informait, questionnait, prenait des notes et écrivit le récit de son 
voyage. Ce récit, le docteur Perron l'a traduit en deux volumes qui 
sont les plus curieux que l'on puisse lire. Toutes les relations que 
nous avons sur les peuplades africaines et sur les tyranneaux qui 
les gouvernent nous ont été transmises par des Eunpéens. Nous 
avons l'opinion des aryens et des chrétiens appréciant des noirs, 
des idolâtres et des musulmans; c'est pourquoi il est intéressant 
de savoir ce que pense sur ces mêmes tribus sauvages un sémite 
fermement attaché à l'islamisme. Le point de vue est autre, et les 
conclusions sont parfois contradictoires à nos idées. 

Le docteur Perron se fatigua du séjour en Egypte et revint en 
France; il entra en rapport avec le ministère de la guerre, qui uti- 
lisa ses connaissances S{)éciales, et il fit alors son maître livre. On 
sait que l'orthodoxie musulmane se divise en quatre sectes, qui 
sont la secte des hanafites, créée par Hanafy de Bagdad et qui em- 
brasse la Turquie d'Europe et l'Asie-Mineure ; la secte des schâ- 
féites, promulguée par Schaféi et adoptée en Egypte et en Syrie; la 
secte des hanhalites, issue de Hanbal et que'suivent la Ghaldée et le 
pachalick de Bagdad; enfin la secte des malékites, imposée par 
Maleck àlaBarbarieetauSoudan. L'Algérip, comme toute contrée du 
Moghreb (du couchant), appartient à la secte de Maleck, qui a ses 
coutumes, ses formes religieuses et sa jurisprudence particulière. 
Khalil ibn Ishack a écrit un volumineux traité de la jurisprudence 
musulmane selon le rite malékite; c'est l'ensemble des lois commen- 
tées et interprétées qui régissent le peuple arabe répandu sur le litto- 
ral de la Méditerranée et au-delà du Sahara. Dans l'intérêt même de 
la bonne administration de notre colonie algérienne, il était indispen- 
sable d'en posséder une traduction ; le docteur Perron fut chargé de ce 
travail ; il s'en acquitta avec une science et une habileté qui auraient 
dû lui ouvrir les portes de l'Institut ou le faire monter dans une 
chaire de professeur d'arabe. L'ouvrage , qui est des plus intéres- 
sans, se compose de cinq volumes in-Zi°, imprimés à r'mprimerie 
nationale,- et reste, par conséquent, un livre de bibliothèque, tandis 
qu'il aurait fallu le publier sous format portatif et le distri' uer en 
profusion à nos officiels d'Algérie, auxquels il ne serait pas inutile. 
Perron avait eu une idée excellente qui ne put malheureusement 
parvenir à exécution; il voulait, reprenant la Bibliothèque orientale 
de d'Herbelot, la mettre au courant, c'est-à-dire y ajouter toutes 
les traditions et tous les faits historiques découverts depuis un 
siècle. Pour suivre ce projet, dont l'accomplissement eût rendu un 

TOME u. — 1882. 17 



258 REVUE DES DEUX MONDES. 

inappréciable service à l'histoire, ce n'est pas la vaillance qui lui 
manqua, ce fut un éditeui'. Une telle œavf e eût exigé au moins six 
volumes in-4° sur deux colonnes; l'entreprise était lourde; nul 
libraire ne se sentit le courage de l'accepter, et le docteur Perron y 
renonça. Ses Femmes arabes, sa légende de Youssouf ben Yacoub 
auraient dû engager le ministère de l'insti'uction publique à lui con- 
fier quelque grand travail sur les légendes et l'histoire orientales; 
il n'en fut rien; en lui on ne vit pas l'arabisant, on n'aperçut que 
le docteur, et on l'envoya à Ali3xandrie en qualité de médecin sani- 
taire. En vérité, un tel homme avait mieux à faire qu'à surveiller 
les approches de la peste et du choléra. On estima sans doute qu'il 
avait encore trop de loisirs, on le nomma proviseur d'un collège 
mixte à Alger. Il y est mort. Je l'ai regretté, car j'avais appris à 
l'aimer ; mais j'ai surtout regretté que l'on n'ait pas mieux utilisé 
ses aptitudes et sa puissance de travail. 

Ce fut lui qui amena chez moi le docteur Cuny. Docteur? c'est 
par courtoisie qu'on lui donnait ce titre au début de nos relations, 
car alors il n'était qu'officier de santé. Il avait traversé l'armée fran- 
çaise en qualité d'aide-major, l'avait quittée pour des causes igno- 
rées et s'était rendu en Egypte, où il s'était marié. 11 avait lu les 
voyages de Mohammed-el-Tounsy et ne rêvait que d'aller au Dar- 
four et au Ouadaï. Il vint à Paris, où il fut reçu docteur sans trop 
de difficulté , lorsque l'on eut acquis la certitude qu'il n'exerce- 
rait la médecine qu'au-delà du tropique du Cancer. Dès qu'il eut 
son diplôme en poche, il retourna au Caire, obtint une subven- 
tion du vice-roi et partit. Lorsque le sultan du Ouadaï apprit qu'un 
voyageur blanc, ayant grande réputation de médecin, parcourait 
ses états, il se dit : « Cet homme doit savoir faire des chandelles, » 
et il envoya un de ses ministres, accompagné d'une escorte pour 
saisir le pauvre Cuny et l'amener en sa présence. Cuny suivit le 
ministi'e. On le surveillait, car on se doutait bien que c'était un 
sorcier. On le vit prendre la hauteur à l'aide d'un sextant : « Que 
fais-tu là? Cet outil te sert à découvrir des trésors. » Cuny protesta 
de son innocence, mais il recommença le lendemain. Le ministre, 
qui, pour tout costume, avait une zagaie à la main, hocha la tête 
avec mécontentement; ce triangle de cuivre l'inquiétait. Le soir 
même, en voulant franchir un ravin, il tomba et se brisa la jambe. 
Il dit au docteur Cuny : « C'est toi qui m'as jeté un sort, » et il le 
fit empaler. On transporta le ministre jusqu'aux pieds du sultan du 
Ouadaï, auquel il expliqua comment il avait rempli sa mission; le 
sultan dit : « Mais, alors, je n'aurai donc pas de chandelles ! » et 
il décapita son ministre. Un voyageur français arrivant de Khartoum 
m'a raconté cette aventure. 



SOUVENIRS LITTÉRAIRES. 259 



XX. — LES ILLUMINÉS. 



« Au temps que les bestes parloyent (il n'y lia pas trois jours), » 
dit Panurge, les tables entrèrent en danse. Les guéridons bavar- 
daient, les chapeaux passaient la capriole, comme eût dit La Bruyère, 
les paniers eux-mêmes ne pouvaient garder le silence: j'en ai connu 
un dans lequel l'âme de Molière s'était réfugiée; il écrivait des 
comédies que nul directeur de théâtre ne voulut recevoir et se plai- 
gnait du mauvais goût de notre époque. Chacun se souvient de 
cette folie qui faisait tourner les tables et les têtes. Possession des 
nonnains au xvir siècle, convulsionnaires de Saint-Médard au xviir, 
esprits frappeurs au xix": c'est à croire que la démence est la pré- 
rogative de l'homme. Tout le monde s'éprit de cette nouveauté, si 
nouvelle que Tertullien l'a condananée en son temps, et l'on se mit 
en communication avec les morts. 11 y eut des adeptes qui accu- 
saient de matérialisme les personnes auxquelles il semblait sin- 
gulier que les esprits ne pussent se manifester que dans des meu- 
bles. Je fus fort mahîiené quelquefois, mais la croyance ne me 
vint pas et je suis resté sceptique. Une secte nouvelle, celle des 
spirites, est issue de ces calembredaines; elle a ses fidèles, elle 
a ses photographes qui font le portrait des ombres et sont recueil- 
lis par la 'ponce correctionnelle (i); elle a son prophète, mort 
pour les petites gens comme vous et moi, mais, en réalité, vivant 
dans les espaces intermédiaires, et servant de truchement entre 
les initiés et la divinité. Beaucoup de lyrisme, peu de raisonne- 
ment, le besoin du merveilleux et une forte dose de crédulité 
suffisent pour avoir la foi. Quelques esprits d'élite furent ti'oublés, 
Louis de Gormenin entre autres, qui, n'ayant jamais trompé, ne 
s'imaginait pas qu'on fût trompeur, et qui, momentanément, se 
laissa duper par une commère de province, à laquelle le Diction- 
naire de la conversation avait révélé quelques mystères historiques 
dont elle avait pris sa table pour confidente. Théophile Gautier, qui 
avait de la tendance au surnaturel, n'était pas très rassuré, surtout 
après avoir lu le livre du marquis de Miriville (2). Flaubert levait 
les épaules et disait : « Malgré les peintures des vases grecs, on 
peut affirmer que le trépied de la Pythie à Delphes n'était auti*e 
qu'une table virante. » Un homme de science et de recherche, le 
chimiste Teyssier du Mottay, fut séduit ; il conférait avec l'âme des 
grands hommes, les interrogeait, admirait leurs réponses et y met- 

(1) Voir dans la Gazette des tribunaux du 17 et 18 juin 1875, le procès d'un fabri - 
cant de photographies spirites ; c'est un document très curieui. 

(2) Pneumatologie : des Esprits et de leurs Manifestations fhtidiques, par le marquis 
udes de Miriville, 1 vol. in-S» ; Paris, 1853. 



260 REVUE DES DEUX MONDES. 

tait une bonne foi que l'on ne pouvait soupçonner. L'éducation de 
l'âme continuait après la dissolution du corps; il en avait la preuve 
car il avait évoqué Lavoisier, qui était au courant de toutes les décou 
vertes de la chimie moderne. J'avais dit à Teyssier du Moltay : « Si 
j'avais interrogé Lavoisier, aurait-il été aussi instruit avec moi qu'avec 
vous?» Il m'avait répondu : « Mais certainement. » 11 était donc con- 
vaincu. 11 medemanda d'assister à ses expériences, etjeme rendis un 
matin dans son immense laboratoire, au milieu duquel régnait un 
fourneau encombré de coupelles, de matras et de cornues. Dans un 
coin, un guéridon à trois pieds en bois d'érable, dont la tablette était 
engravée des lettres de l'alphabet et des dix premiers chiffres, pivo- 
tait sur son support. Une aiguille immobile, semblable à celle des 
marchands de macarons, servait d'indicateur aux esprits complai- 
sans. Lorsque j'arrivai, Teyssier du Mottay était en conférence avec 
Frédéric le Grand, qui lui donnait des renseignemens sur les fusils 
à tige et les fusils à chambre, dont il convenait de munir les aimées. 
Lorsque Frédéric eut terminé sa leçon, Teyssier me demanda avec 
qui je voulais m'entretenir : je nommai Michel-Ange. Le guéridon 
se souleva et deux fois frappa du pied : Pan! pan! Michel-Ange 
y mettait de la courtoisie et en langage de table ré|)ondait : Me 
voilà! Je causai longuement avec lui; la peinture était le fond de 
notre conversation; il écrivait Hingres et Delacroy; cette h et cet?/ 
m'étonnaient bien un peu, mais il ne fallait pas être vétilleux avec 
un si vieux mort; ce qu'il me dit sur l'art et les artistes de nos 
jours traînait depuis vingt ans dans les feuilletons et ne rappelait 
que des lieux-communs. A la sollicitation de Teyssier du Moltay, 
je m'assis devant le guéridon et j'y appliquai consciencieusement 
les mains, les doigts écartés et les pouces se touchant : « Vous 
verrez, ça va aller tout seul. » Ça n'allait pas du tout; au bout de 
vingt minutes, le guéridon n'était pas sorti de son mutisme natu- 
rel. Teyssier s'impatienta : « Vous ne savez pas vous y prendre. » 
Il se mit à ma place: « Qui voulez-vous? — Mahomet. » Pan! 
pan ! L'âme du Prophète frétillait dans la table.. Il répondait à mes 
questions avec la grâce d'un homme de grande tente, et je remar- 
quai qu'il employait volontiers les expressions empruntées au voca- 
bulaire fourriérisie, ce qui prouvait qu'en effet les morts se tiennent 
au courant des choses d'ici-bas ou simplement que Teyssier avait 
jeté un coup d'oeil du côté du phalanstère. Je demandai à Mahomet 
pourquoi les pèlerins doivent enterrer les rognures de leurs ongles 
et de leurs cheveux dans la vallée de Mena; l'explication fut peu 
orthodoxe. Je dis : «Je voudrais adresser au Prophète, sur qui soient 
les bénédictions de Dieu! une question touchant à des choses mysté- 
rieuses, mais je ne voudrais la formuler que si d'avance il consent 
à y répondre. — Pan ! pan ! — Mahomet était bon apôtre et promettait 



SOUVENIRS LITTERAIRES. 261 

de satisfaire ma curiosité. Je dis alors : Etneim ou etneîm youhkou 
kem? Mahomet resta coi; j'insistai. Le pauvre guéridon ne savait de 
quel côté tourner; je ne voulus pas en avoir le démenti; trois fois de 
suite je répétai la phrase ; le guéridon se balança avec accablement et 
continua à se taire. J'avais dit : « Deux et deux, combien cela fait-il? » 
Mahomet ne put répondre : « Arba (quatre). » J'arrêtai l'expérience. 
Teyssier du Mottay ne savait comment expliquer cet incident, qui 
s'était peut-être produit pour me punir de mon incrédulité. Homme 
de peu de foi, pourquoi doutez-vous? Quant à lui, sa conviction était 
absolue, et il donnait ingénument à la table une impulsion qu'il en 
croyait recevoir. Cette aventure me valut une fâcheuse réputation 
dans le monde des spirites, où je fus considéré comme un être sans 
principes, dont la présence paralysait la manifestation des âmes évo- 
quées. J'étais anathème : les adeptes et les tables se taisaient à mon 
approche. 

Gérard de Nerval ne partageait pas les préventions de ces illu- 
minés ; il avait découvert chez moi une ménagère pivotante à trois 
plateaux superposés, faite sous Louis XVI, et qui avait appartenu à 
ma grand'mère; les esprits aimaient ce meuble de salle à manger, 
ils y logeaient et y prononçaient des discours. La douce folie de 
Gérard s'en réjouissait et je me gardais bien de n'être pas de son 
avis. Le personnage qu'il appelait et qui ne manquait jamais d'ac- 
courir était Adam; non pas l'Adam de l'aurore du monde, immaculé, 
marchant dans le paradis , mais l'Adam prévaricateur, chassé du 
jardin de délices, tombé sur la montagne de Sérenbid, se désespé- 
rant et recevant de Dieu , en guise de consolation, le livre de la 
kabbale à l'aidj duquel Moïse, Josué, Hélie et Jésus ont fait leurs 
miracles. Or, ce livre est perdu ; Toth hiérogrammate est le dernier 
qui en ail eu connaissance et c'est pourquoi il est devenu immortel. 
11 s'agissait de le faire dicter à Adam, qui s'y prêtait avec plus de 
bon vouloir que de clarté. J'aidais Gérard, que j'aimais beaucoup et 
dont l'étrangeté pénétrée de démence m'intéressait. Il savait que 
j'avais un peu étudié la kabbale et me croyait initié. Nous com- 
mencions par des objurgations, car il était important que les esprits 
inférieurs ne vinssent pas troubler les confidences du père des 
hommes. Gérard de Nerval, tourné vers l'est, dans la direction du 
pays des Hémiarites, où fut enterré le bâton des patriarches, criait 
d'une voix lamentable et je répétais après lui : « Va-t'en, Lilith ! laisse 
nous, Nahéma ! — Non, Molock! non, tu n'auras pas nos enfans à 
dévorer ! » Une fois, pour mieux neutraliser le mauvais vouloir des 
larves et des homoncules, il avait apporté de Vassa fœtida-^ Rabe- 
lais eut dit : « Ça puait bien comme cinq cents charretées de dia- 
bles, » et la maison fut empestée. Dans" les grandes circonstances, 
Gérard dansait la danse de Dercéto, qui fut l'Astarté pisciforme ; pour 



262 REVUE DES DEUX MONDES. 

être liturgique j'aurais dû lui faire vis-à-vis et danser la danse de 
Dag, qui était le dragon à queue de serpent ; mais j'y étais malhabile. 
Un jour, Gérard en exécutant le pas d' exaltation de Dercéto vers Tanit 
qui est la lune, se heurta la tête contre l'angle d'une bibliothèque; 
cette contusion modéra ses élans de chorégraphie mystique. 

Gérard s'appelait en réalité Labrunie et avait pris le pseudonyme 
de Nerval, qu'il a rendu célèbre. Il était fou; sa folie intermittente 
lui laissait, dans les momens de calme, une véritable originalité et 
bien du décousu dans l'existence. Lorsque la crise, devenant aiguë, 
le rendait dangereux aux autres et à lui-même, on le transportait à 
Passy, dans l'ancienne maison du duc de Penthièvre qui est aujour- 
d'hui une maison de santé dirigée par le docteur Blanche; Gérard y 
trouvait une hospitalité prévoyante et les soins d'une amitié qui ne 
s'est jamais démentie. Ses accès, qui tantôt le déprimaient jusqu'au 
coma et tantôt le surexcitaient jusqu'à la fureur ne duraient guère 
plus de six mois ; il en sortait lentement, comme un homme mal 
éveillé qui est encore sous l'impression du rêve. Bien souvent j'ai 
été le voir dans l'asile où on lui rendait la raison ; un jour, il me 
dit : « G'esrt aimable à vous de venir; ce pauvre Blanche est fou ; il 
croit qu'il tst à la tête d'une maison de santé et nous faisons sem- 
blant d'être des aliénés pour lui être agréables ; vous allez me rem- 
placer parce qu'il faut que j'aille demaùi matin à Chantilly épouser 
M""" de Feuchères. » M"''' de Feuchères, on se le rappelle, avait été 
Héô avec le dernier prince de la maison de Gondé et surtout avec un 
jeune peintre que l'on nommait Ladurner et qui partit p^Dur la Russie 
vers 1831. Une autre fois, et pendant une autre crise, Gérard avait 
découvert dans le pavillon qu'il habitait un aliéné qui offrait un cas 
dejpathologie mentale très curieux. C'était un absorbé avec impul- 
sion à la pyromanie. Il ne disait jamais un mot, et refusait toute 
nourriture ; pendant six mois le docteur Blanche l'alimenta à l'aide 
de^la sonde oesophagique. Gérard s'était imaginé que son compagnon 
était gelé et disait : u 11 est comme cela depuis le passage de la Béré- 
sina; Blanche m'a chargé de le dégeler. » Alors il frottait son nez 
contre celui de ce malheureux et lui souûlait son haleine chaude au 
visage. L'aliéné se reculait un peu, faisait: « P'hou! » mais ne résis- 
tait pas. Gela dura jusqu'au jour où l'absorbé voulut étrangler Gérard, 
qui renonça à combattre la congélation. Il avait tracé sur une feuille 
de papier des dessins très compliqués qu'il avait coloriés avec des 
sucs de fldurs et auxquels il avait ajouté des notes explicatives. Ce 
dessin, que je gai'de précieusement et qui est le plus curieux spé- 
cimen d'iconographie démente que je connaisse, ce dessin était des- 
tiné à dévoiler et à commenter ses idées cosmogo niques. C'est un 
mélange de littérature, de magie et de kabbale qui est indéchif- 
frable. Tout gravite autour d'une femme géante, nimbée de sept- 



SOUVENIRS LITTÉRAIRES. 263 

étoiles, qui appuie ses pieds sur le globe, où rampe le dragon, et qui 
symbolise à la fois Diane, sainte Rosalie et Jenny Colon. Cette confu- 
sion était devenue natmelle chez Gérard, pour qui le souvenir de 
Jenny Colon avait pris les proportions d'une hallucination permanente. 
On a dit que l'amour toujours dédaigné qu'il éprouva pour elle l'avait 
conduit d'abord à la ruine et ensuite à la folie. Ceci est une légende, 
et comme c'est Nerval lui-même qui l'a créée, il n'est pas surprenant 
qu'elle ait été adoptée et répétée par ses amis, dont le nombre fut 
considérable, car il était affable et d'un commerce sûr. La vérité est 
plus simple et l'on peut dire qu'elle est exclusivement physiologique. 
Gérard de Nerval n'a jamais été indemne du cerveau ; lorsqu'il 
suivait, en qualité d'externe libre, les cours de seconde et de rhé- 
torique au collège Charlemagne, il se rendait parfois dans l'île 
Louviers, qui existait encore, et qui était couverte de chantiers. A 
l'aide des huches et des cotrets, il s'y construisait une hutte dans 
laquelle il vivait plusieurs Jours de suite, allant acheter sa nourri- 
ture chez les fruitières du voisinage, et courant le long des piles de 
bois, sans en être empêché parles ouvriers, auxquels il « payait à 
boire. » Plus tard, il partagea l'existence d'Arsène Houssaye, de 
Camille Rogier, de Théophile Gautier dans la vieille maison de 
l'impasse du Doyenné; cette période de sa vie, il l'a racontée sous 
le titre de : la Bohême galante^ Un jour, au coucher de soleil, à 
Montmartre, sur la tentasse d'une maison à l'italienne, il vit une 
apparition et entendit une voix qui l'appelait. Il s'élança, tomba et 
resta évanoui du choc, qui aurait pu le tuer. On le conduisit chez le 
docteur Blanche ; ce fut son premier accès caractérisé: hallucinations 
du sens de l'ouïe et du sens de la vue. Dès lors son âme ne lui 
offrit plus aucune sécurité; elle s'endormait, s'égarait, se réveillait 
au hasard des impulsions d'un système nerveux mal équilibré. Ce 
petit homme inculte, auquel nous n'avons connu qu'un aspect déla- 
bré, eut ses jours d'élégance. U avait hérité d'une cinquantaine de 
mille francs ; il eut des gants jaunes et des vêtemens de raffiné. 
Il s'était épris de Jenny Colon, actrice blanche, grassouillette, à 
chevelure d'un blond douteux, de distinction peu apparente, qui 
eut quelques succès sur les scènes du Vaudeville et de l'Opéra- 
Comique. Il l'adora, mais à distance, comme les nerveux atteints 
d'éi'otomanie, don Quichotte de l'aliénation paisible, auquel suflit 
la contemplation de l'être aimé. U avait loué une stalle d'orchestre 
permanente au théâtre où jouait cette Dulcinée, dont le Toboso 
n'était pas un royaume inaccessible. Chaque soir, il lui envoyait 
un bouquet de chez M.'^^ Prévost, la fleuriste en renom; pour mieux 
la voir, il achetait toute sorte de lorgnettes ; pour mieux l'applau- 
dir, il avait des cannes richement montées, doni il frappait le plan- 
cher à conps redoublés. Je disais à Théophile Gautier; « Gomment 



26Ù REVUE DES DEUX MONDES. 

s'est ruiné Gérard? » Il me répondit : « En faisant des excès de 
cannes et des débauches de lorgnettes. » En outre, ayant découvert 
chez un marchand de bric-à-brac, un très beau Ht renaissance, il en 
avait fait l'acquisition, pensani que peut-être un jour Jenny Colon y 
reposerait. Pour loger ce lit, il loua un appartement qu'il meubla de 
vieux bahuts, de chaises gothiques, de stalles épiscopales, de prie- 
Dieu moyen âge. Quand la misère vint, les meubles furent vendus 
l'un après l'autre, seul le lit fut conservé ; pour le remiser Gérard 
loua d'abord un appartement plus petit, puis une chambre, enfin 
un grenier. Ce lit seul lui assurait un asile. Lorsque le lit s'en alla 
chez un l'rocanteur, Gérard devint errant. Il passait la nuit sur un 
banc, aux Halles, dans le cabaret de Paul Niquet et dans ces mai- 
sons sur lesquelles on lit : « Ici on loge à la nuit. » La police des 
garnis le connut. Un jour, sur le boulevard, au coin de la rue de la 
Michodière, Gérard était arrêté à causer avec deux ou trois de ses 
amis. Un serg*nt de ville s'approcha et lui demanda ses papiers. Où 
travaillait-il? Partout; chez Gautier, chez moi, dans les cafés borgnes, 
où il ne lui déplaisait pas d'aller, sous les arbres des Tuileries, aux 
bibliothèques publiques, dans les cabinets de lecture, sous les portes 
cochères, partout enfin, excepté dans son domicile, car il n'en avait 
pas. Il écrivait sur des bouts de papier, sur des dos d'enveloppe, sur 
des bandes de journal, à l'encre, au crayon; ses manuscrits sufll- 
saient à démontrer son instabilité mentale. Son talent n'en était pas 
moins très fin, très vif, avec une fïeur de distinction qui jamais n'y 
fait défaut. 

Dès qu'il cessa de voir Jenny Colon, elle devint pour lui une 
sorte d'apparition interne avec laquelle il vécut. Troublé par ses 
idées de kabbale et de magie, il la confondit avec les déesses, avec 
les saintes, avec les étoiles ; un jour, il s'avisa qu'elle ne pouvait 
être que l'incarnation de sainte Thérèse. Eut-elle connai.-sance de 
l'amour extatique dont Gérard avait chastement brûlé pour elle? 
Longtemps après, un soir, à Bruxelles, Théophile Gautier lui en 
parla; elle répondit : « Je l'ai vu une seule fois, lorsqu'il est venu 
m'ofiVir d'écrire pour moi un opéra, la Reine de Saba, dont 
Meyerbeer devait faire la musique ; je recevais ses bouquets sans 
trop savoir d'où ils venaient; j'ai entendu bavarder de cette histoire 
dans les coulisses, je n'y ai pas attaché d'importance. Ne m'accu- 
sez pas de l'avoir fait souffrir : quand celui qui aime reste muet, celle 
qui est aimée devient sourde. Dites à votre ami que je suis innocente 
du mal qu'on m'attribue. » Gautier, de qui je tiens l'anecdote, raconta 
cette conversation à Gérard. Sa réponse fut étrange : « A quoi cela 
aurait-il servi qu'elle m'aimât? » Puis il récita en allemand la 
strophe d'Henri Heine : « Celui qui aime sans espoir pour la seconde 
fois est un fou; moi je suis ce fou. Le ciel, le soleil, les étoiles en 



SOUVENIRS LITTERAIRES. 265 

rient. Moi aussi j'en ris, j'en ris et j'en meurs! » Gautier ajoutait : 
« Il a toujours été fou. » C'est mon avis et c'est aussi l'avis des alié- 
nistes. 

En décembre 185/i, il ne fut pas difficile de constater que les 
symptômes de folie reparaissaient. Gérard devenait incohérent; 
la kabbale et le dogme de l'immaculée conception se heurtaient 
dans sa tète et produisaient des idées où le délire dominait. Lui, si 
doux, si enfantin d'habitude, il avait des accès de méchanceté, il 
les prévoyait et sentait qu'il n'était plus le maître de les dompter. 
On avait essayé de le ramener chez le docteur Blanche, où l'accueil 
le meilleur l'attendait toujours; il s'échappa et disparut pendant 
deux semaines. Où alla-t il? On ne le sut pas; nous apprîmes plus 
tard qu'à cette époque, il avait été vu à Greil, où il était resté deux 
jours dans « un bouchon » fréquenté par les ouvriers. Quand il 
revint, il était d'attitude plus caîme; cependant on lui enleva un 
couteau, — un couteau de treize sous, — à manche en os, à lame 
droite, effilée, à virole, qui était une arme dangereuse et dont il 
avait menacé un de ses amis. Dès qu'il avait quelque argent, il par- 
courait les quais, fouillant les boîtes des marchands de méreaux et 
de médailles ; il achetait toutes les monnaies qu'il découvrait au 
type de Nerva, disant qu'il ne voulait pas que les portraits d'un de 
ses ancêtres traînassent dans le commerce. L'argent ne lui fit jamais 
complètement défaut; dans trois endroits, il était toujours certain 
d'en trouver; de plus, comme il était discret et qu'il ne demandait 
jamais plus de vingt francs à la fois, il n'avait pas de refus à redou- 
ter. La dernière fois que je le vis, ce fut le samedi 20 jnnvier 
1855. La neige couvrait Paris, qui était lugubre. Théophile Gautier 
était venu au bureau de la Revue de Paris pour causer avec nous 
du Capitaine Fracasse, qu'il avait alors quelque velléité de com- 
mencer. Gérard entra; il portait un habit noir si chétif que j'eus 
le frisson en le voyant. Je lui dis : « Vous êtes bien peu vêtu 
pour affronter un froid pareil. » Il me répondit : « Mais non, 
j'ai deux chemises; rien n'est plus chaud. » Gautier, que sa qua- 
lité de vi il ami de collège et de lettres autorisait à avoir plus de 
franc-parler que moi, lui dit : « Il tombe des pleurésies et il 
souffle des angines; il y a ici des gens qui ont plusieurs paletots et 
qui seraient enchantés de t'en prêter un jusqu'à ton dernier jour. » 
Gérard répliqua : « Non, le froid est tonique; les Lapons ne sont 
jamais malades. » Il nous parla de Foulques de Nerva, dont il 
voulait écrire Ihistoire parce qu'il en descendait. Du reste, les :i>âles 
de sa famille étaient reconnaissables à ce fait surnaturel qu'ils nais- 
saient avec le tétragramme de Salomon tracé sur la poitrine, un peu 
au-dessous du cœur. Puis, brisant tout à coup la conversation, il me 
dit : u J'ai acheté un objet très/are; mais les marchands sont si 



•266 REVUE DES DEUX MONDES. 

têtes qu'ils ne savent naême pas ce qu'ils vendent; je vais vous le 
montrer : c'est h ceinture que portait M"'^ de Maintenon quand 
elle faisait jouer Esther à Saint-Gyr. » En dépliant avec soin un 
papier fripé, il en tira un cordon de tablier de cuisine, cordon étroit, 
en fil écru, assez résistant et qui paraissait neuf. Gautier et moi, 
nous échangeâmes un coup d'œil et je répondis : « En effet, c'est 
très curieux. » Nous sortîmes tous les trois; le temps était dur; la 
roue des voitures gei^mait en écrasant la neige accumulée. Gautier 
dit : « Gérard, viens dîner avec moi, je te ferai manger un risotto. » 
Gérard refusa ; je lui dis : a II fait bien froid ; j'ai une chambre 
pour vous à la maison. » li tira de sa poch^ une pièce de vingt 
francs qu'on venait de lui donner, que je vois encore, — c'était un 
Louis XVIIl habillé, de 181A, — et me répondit : « Merci, je n'ai besoin 
de rien, j'ai ma semaine. » Et redoutant notre insistance, il nous 
quitta. Je ne le-revis que dans la salle intérieure de la Morgue, cou- 
ché nu sous un couvercle de zinc. 

Le vendredi 26 janvier, de très bonne heure, on vint m'avertir de 
la part de Théophile Gautier que Gérard avait été trouvé pendu rue 
de la Vieille-Lanterne. Un commissaire de police nommé Blanchet, 
qui avait été pion de garde aux arrêts du collège Saint-Louis, lorsque 
je m'en évadai, avait fait enlever le corps et avait envoyé chercher 
Gautier et Arsène Houssaye pour constater l'identité. Gautier, qui 
avait une vive affection pour Gérard, était exti'êmement ému. Le 
cadavre avait été transporté à la Morgue ; je pus l'y voir. Le 
pauvre Gérard était étendu sur le dos, les yeux fermés, la langue 
affleurant les lèvres entr'ouvertes, les doigts des mains infléchs en 
dedans, le visage calme, la tête légèrement inclinée sur l'épaule 
gauche, la pointe des pieds très en dehors. Nulle trace de vio- 
lence, nulle ecchymose, nulle contusion ; autour du cou un sillon 
plutôt brun que rouge indiquait la pression du cordon, du cordon 
de tablier de cuisine qu'il m'avait montré six jours auparavant et 
que sa folie prenait pour la ceinture de la marquise de Maintenon. 
Le doute n'était pas possible, Gérard s'était suicidé; l'hypothèse 
d'un meurtre ne fut admise ni par le commissaire de police, ni par 
les hommes fort experts de la Morgue, ni par le médecin légiste qui 
examina le corps. Le mot d'assassinat fut cependant immédiatement 
prononcé, mais dans des circonstances particulières qu'il faut rap- 
peler pour lui enlever l'importance qu'on lui a donnée. Lorsque l'on 
alla commander Je service religieux à Notre-Dame, ce fut un cas de 
conscience de déclarer que le corps pour lequel on réclamait les 
prières de l'église était celui d'un suicidé. Le vicaire de service à la 
sacristie demanda des détails. Il les écouta attentivement et dit : 
« Quelqu'un a-t-il vu ce malheureux se pendre? — Non, personne. 
— Alors, reprit- il, notre devoir est de supposer qu'il a été victime 



SOCVENIRS LITTERAIRES. 267 

d'un crime. » L' enterrement eut lieu le 30 janvier; la foule y était 
grande. Gautier, souffrant d'un abcès à la gorge, était venu, la tête 
enveloppée d'un châle jaune qui faisait ressortir la pâleur de son 
visage décomposé par la douleur. 

A cette époque, bien des bruits ont couru que la crédulité publique 
accepta sans contrôle ; récemment on a essayé de les faire revivre 
et l'on a dit que Gérard avait été tué, dépouillé par des malfaiteure 
qui avaient accroché son cadavre à une griUe pour faire croire à un 
suicide. C'est une erreur; Gérard s'est pendu; il s'est pendu parce 
qu'il était fou et qu'il n'y a pas un fou, si tranquille, si apaisé, si 
« gai n qu'il soit, qui, sous une impulsion que l'on ne peut pré- 
voir, ne cherche à se donner la mort. C'est là un fait que la science 
aliéniste ne permet pas de nier. Une enquête a été faite; on a recon- 
stitué l'en^ploi de la soirée et de la nuit de Gérard jusqu'à trois heures 
du matin; cette enquête a été résumée dans un rapport que l'on a 
eu raison die ne pas divulguer; j'ai eu ce rapport entre les mains, 
treize aos plus tard; il a été détruit lors des incendies allumés par 
la Commune. L'enquête prenait Gérard à cinq heures et demi du 
soir, dans un cabaret des Halles, on il dina; au cours de la soirée, 
n fut vu dans trois maisons différentes; vers deux heures du matin, 
il échangea quelques paroles avec une ronde de police qui traver- 
sait la place Baudoyer. 11 était vêtu de Tbabit noir que je lui avais 
vu, pot tait deux chemises l'une sur l'autre et était coiffé d'un cha- 
peau de haute forme. Cette nuit-là, il a gelé à dix-huit degrés ; la 
fatigue le prit, et, pour dormir, il se rendit rue de la Vieille-Lan- 
terne, où il connaissait un garni dans lequel il pouvait coucher : 
droit à la paille, dix cejitimes. 

La rue de la Vieille-Lanterne, aujourd'hui détruite, était une 
ruelle du moyen âge semi>lable à celles qui longent les murailles 
de Saint- Jean-d'Âcre. C'était un ruisseau à ciel ouvert, prenant 
naissance à la rue de la Planche-Mibray, se creusant et restant en 
contrebas de la rue de la Tuerie, par laquelle elle communiquait 
avec la place du Châtelet, à l'aide d'un escalier de six marches. Sur 
l'escalier un corbeau apprivoisé se tenait tout le jour et disait : J'ai 
soif! Un égout partant du marché de Saint- Mcques-la-Boucherie et 
se dégorgeant dans la Seine au quai de Gesvres s'ouvrait dans la 
rue de la Vieille-Lanterne par deux poternes, l'une à droite, l'autre à 
gauche, se faisant face et fermées par une forte grille en fer. C'était 
vm lieu sinistre d'aspect, à la fois sentine et coupe-gorge; eniSàS, 
un des chefs de l'insurrection de juin y avait établi son quartier- 
général, i^u-dessus de la baie formée par les murailles rapprochées, 
on apercevait la Victoire c?orée de la colonne du Châtelet, qui appa- 
raissait comme une divinité s'envolant hors de cette fosse. Dans 
toute la rue une seule maison : cabaret, bouge et garni, Gérard de 



268 REVUE DES mVX MONDES. 

Nerval frappa à la porte vers trois heures du matin ; les gens dor- 
maient, engourdis dans la chaleur; dehors le froid était terrible : 
Longtemps, — pendant plus d'un quart d'heure, disait le rapport, — 
Gérard heurta; la porte inhospitalière resta close; nul ne consentit à 
se déranger pour ouvrir au pauvre homme qui fuyait l'obscurité gla- 
ciale et dont la lassitude appelait le sommeil. Il se découragea; il 
alla s'asseoir sur l'escalier que dominait la rue de la Tuerie; proba- 
blement il s'y endormit. Que se passa-t-il en lui lorsqu'il se 
réveilla? Il a emporté son secret. Une vision lui montra- t-elle sa 
misère, son affaiblissement, l'instabilité de son existence toujours 
menacée par la folie et par la pauvreté, et alors se résolut-il à en 
finir? Sa surexcitation intellectuelle lui fit-elle apercevoir, à l'issue 
de cette vie , les félicités que la magie promet à ses adeptes ? 
implora-t-il Trismégiste? évoqua-t-il l'âme universelle dans laquelle 
il voulait s'absorber? Je l'ignore. Il prit son cordon, l'attacha au 
barreau transversal de la grille, y passa le cou, rabattit son cha- 
peau sur ses yeux et se laissa aller. L'extrémité de ses pieds rasait 
le pavé. La mort, ou du moins la syncope, dut être très rapide, car 
nulle crispation n'avait déformé le visage. Un phénomène physiolo- 
gique constaté démontra que la mort avait eu lieu pnr stran'-'ulaiion. 
Un chiffonnier l'aperçut au moment où le jour commençait à paraître 
et alla prévenir le commissaire de police. Dans les poches du vête- 
ment on trouva des papiers d'identité et les deux sous qu'il avait 
conservés pour dormir à l'abri. 

Malgré sa vie vagabonde , sans but et sans mesure , Gérard 
de Nerval était un homme d'une délicatesse rare; c'est pour lui 
que semble avoir été écrite la phrase de Diderot : a C'était une 
âme charmante. » Quand la folie se reposait de lui, elle ne lui 
laissait qu'une rêverie dont l'expression était touchante. Même 
dans son état mental le plus parfait, c'était un illuminé. S'il n'a- 
vait mis fin à son existence, il serait sans doute devenu un para- 
lysé général ; déjà les idées de grandeur l'avaient saisi; il parlait des 
châteaux qu'il voulait se faire bâtir à Ermenonville il s'enquérait 
du prix du domaine de Mortefontaine ; et, une quinzaine de jours 
avant sa mort, il me disait que les infirmiers de la maison du doc- 
teur Blanche étaient émerveillés de sa beauté lorsqu'ils le met- 
taient au bain. Monomanie des grandeurs, orgueil de soi-même, ce 
sont là les prodromes de la paralysie générale. Le jour où Eugène 
Forcade m'a expliqué une opération r]e bourse qui devait lui rap- 
porter sept millions en vingt-quatre heures, j'ai compris qu'il était 
perdu. Né le 21 mai 1808, Gérard n'avait pas encore quarante-sept 
ans lorsqu'il mourut; il en paraissait plus de soixante, tant son mal 
et l'existence disloquée qui en était la conséquence l'avaient 
harassé. Timide et déférent dans ses jours de calme, il était hardi, 



SOUVENIRS LITTERAIRES. 269 

agressif et parfois querelleur, lorsque son âme oscillait sans rencon- 
trer de point d'appui. Un jour il arriva très courroucé chez Gau- 
tier : « Adieu, je pars pour Guernesey et je vais dire son fait à 
Hugo; il nous a déshonorés et je viens de m'en apercevoir. » Rien 
ne l'apaisa. « Hier, j'ai relu le Pas d'armes du roi Jea?i', il y dit : 



Force aïeules 
Portant gueules 
Sur azur. 



Ne sait-il donc pas qu'en blason, si ce n'est dans les armes à enqué- 
rir, il est interdit de placer émail sur émail, métal snr métal, four- 
rure sur fourrure? C'est une honte pour l'école romantique. Dès que 
j'aurai réuni trois cents francs, je m'emharque à Granville et je vais 
provoquer cet Olympio. » Les trois cents francs ne se trouvèrent 
pas et Gérard oublia sa colère. 

Gérard avait laissé une partie de ses papiers chez le docteur 
Blanche; Arsène Houssaye, Gautier et moi nous les examinâmes, 
afin de reconnaître s'il y avait lieu d'en publier quelques-uns. C'était 
un fatras qui ne contenait rien d'inédit: des vers pour Piquillo, des 
fragmens d'articles parus dans la Bévue des Deux Mondes, dans 
l'Artiste, et le manuscrit des Nuits du Ramadan^ roman oriental que 
le National avait inséré en 1850. Nous fûmes très surpris en consta- 
tant qu'un tiers du manuscrit environ n'était pas de l'écriture de 
Gérard, mais bien de celle de Francis Wey. Gérard ne parvenait que 
difficilement à remplir sa lâche quotidienne, car il faisait les feuille- 
tons au fur et à mesure des exigences du journal. Il parla de son 
embarras à Francis Wey, qui se mit à sa disposition avec une com- 
plaisance et une discrétion absolues. Donner son argent, c'est facile ; 
mais donner son travail, n'en retirer ni le bénéfice matériel, ni le 
bénéfice moral, c'est là un fait rare que nous aurions toujours ignoré 
si l'original même des Nuits du Ramadan n'avait passé sous nos 
yeux; ce fait m'a paru trop honorable pour n'être pas dévoilé (1). 
Gérard de Nerval a beaucoup produit, avec les intermittences que 
lui imposait sa maladie, mais dans ses œuvres il en est une qui a 
une valeur exceptionnelle, et cette valeur est exclusivement scien- 
tifique. Dans les deux mois qui précédèrent sa mort, il a écrit une 
nouvelle intitulée : Aurélia^ ou le Rêve et la Vie, qui est une sorte 
de testament légué aux méditations des aliénistes. C'est la folie 
prise sur le fait, racontée par un fou dans un moment lucide; c'est 
une confession sincère où la génération des conceptions délirantes 

(1) Francis Wey est mort à Paris, le 9 mars 1882, à l'âge de soixante-neuf ans. 



270 REVUE DES DEUX MONDES. 

est expliquée avec une clarté extraordinaire. Dans la folie^ surtout 
dans la folie absorbante qui fut souvent le cas de Gérard, les drames 
les plus extravagans se nouent, s'enchevêtrent, mêlant le rêve à la 
réalité, décomposant les sentimens pour en faire des sensations, 
prenant les idées pour des actes, et arrivent à un degré d'acuité si 
intense que l'on ne peut comprendre que l'âme ne succombe pas 
aux émotions qui l'assaillent. Ces drames, dont le malade a seul con- 
science et que nul n'est a?sez habile pour deviner, Gérard les a mis 
en lumière. Tout aliéniste qui voudra connaître les modes de pro- 
duction des phénomènes morbides dont le cerveau des fous est tra- 
vaillé devra étudier ce livre. C'est une analyse psychologique de 
premier ordre; c'est mieux que cela : c'est l'autopsie d'une âitie qui 
ne s'appartienrt plus, c'est la dissection des fantômes qui la tourmen- 
tent, c'est la cristallisation du nuage, la prise de possession de l'in- 
saisissable. J'ai lu plus d'un livre par lequel le mystère de la folie 
peut être pénétré, les Dialogues de Jean-Jacques Rousseau, les Reli- 
qidœ du docteur Charles Lefebvre, ma Loi d'avenir, testament de 
Claire Desmare, une saint-simonienne qui, en 1832, se tua avec 
son amant ; mais nul n'est comparable à ce petit volume où la 
pathologie mentale trouyera des notions précises qui parfois lui font 
défaut. Ce n'est pas une œuvre d'imagination : c'est l'imaginatioa 
elle-même qui apparaît et se montre au milieu des troubles où elle 
perd sa conscience et sa responsabilité. 

Gérard n'est pas le seul qui, dans le monde des lettres, soit parti 
en dérive; sans parler d'Armand Barthet, l'auteur du Moineau de 
Lesbie, que Charenton recueillit et que je n'ai pas côtoyé, je me 
souviens de Paul Deltuf, dont le talent fm, concentré, un peu froid,, 
n'était pas pour plaire à la foule, mais était goûté des délicats. 11 
était petit, assez triste, avec une figure moigrelette et de jolis yeux 
noirs dont parfois l'expression était navrante. 11 boitait, en semblait 
humilié et n'essayait même pas de dissimuler sa claudication, qui 
était excessive. Il avait quelque aisance. Unequinzaine de mille livres 
de rentes, — disait~on, — lui permettaient de développer ses apti- 
tudes à loisir. Il était ambitieux et rêvait des succès littéraires que 
son imagination, trop réservée, ne faisait pas prévoir. Il aimait la 
gloire, mais il aimait aussi l'amour. Le pauvre garçon tomba mal. 11 
y a d'admirables flacons qui contiennent des poisons subtils : « Rus- 
tighello! tu te garderas de toucher au flacon d'or! » — H y toucha. 
Quel rêve ! rencontrer du même coup une femme qui est un a ange » 
et un ami intelligent, expert aux choses de la spéculation; gravir du 
même pas l'échelle qui mène au septième ciel et l'escalier du temple 
de Plutus; être aimé, riche et sur le point de devenir célèbre!, 
Qu'importe une jambe plus courte que l'autre? quand on a des 
ailes, on peut boiter impunément. Au bout de peu de temps, il était 



SOUVENIRS LITTERAIRES. 271 

ruiné et mis à la porte. La sirène de l'agiotage avait chanté d'une 
si douce voix que Paul Deltuf s'était laissé dévorer. Il comprit que 
l'on s'était moqué de lui, que l'amour n'avait été qu'un appât où il 
mordit pendant qu'on le dévalisait ; sa colère et sa douleur furent 
vives. Il se vengea et écrivit les Pigeons de la Boitrse -, ce n'est pas 
un roman, c'est son histoire ; si on levait les masques, on nomme- 
rait les personnages. Le choc avait été trop rude pour Deltuf et 
trop inattendu ; perdre tout à la fois : les illusions et la fortune ; 
rester seul en face de la pauvreté possible, ne plus trouver en soi 
que des sentimens lacérés, ne garder que l'amertume du souvenir, 
mesurer la profondeur de la chausse-trape où l'on s'est précipité 
avec ardeur, c'est pour ébranler les natures les plus résistantes, et 
celle de ce malheureux était débile. La vie lui de\int insupportable; 
il s'imagina que l'on se moquait de lui, sa claudication lui fut 
odieuse, le bruit de sa canne sur le pavé sonnait en lui comme la 
perpétuelle ironie du sort. Il voulut forcer le monde à reconnaître 
sa supériorité et lui prouver que le roman n'ayant été qu'une fan- 
taisie de sa jeunesse, il portait les facultés des historiens ; il écri- 
vit une Histoire de Marhiavel que personne ne lut. Son trouble aug- 
menta ; il voulut dévoiler les origines mêmes du moyen âge ; les 
héros primitifs l'attirèrent ; il dépouilla les textes, et, après tant d'au- 
tres, s'ingénia à dresser les statues d'Attila et de Théodoric de Vérone. 
Sa tête se dérangea tout à fait; des idées de grandeur l'assaillirent; 
parfois il voulait se tuer, il écrivait à ses amis : « Adieu ! je vais 
mourir ! » Parfois , toute fortune lui était acquise, et il écrivait : 
« Viens vite, j'ai trois millions à ta disposition. » 11 prenait un 
rasoir pour décapiter des portraits. Il devenait dangereux : on le 
transporta à Glermont, dans l'asile dirigé par les frères Labitte; la 
paralysie générale l'envahissait, il s'afiaissa dans la vie végétative 
et mourut. Est-il devenu fou parce qu'il a été ruiné? s'est-il ruiné 
parce qu'il était déjà atteint de la monomanie des richesses et 
qu'il a demandé à l'agiotage ce que l'on ne doit exiger que du 
travail? Je sais bien ce que l'aliénisme répondrait, mais je ne 
suis pas aliéniste. Je me figure que s'il eût continué sa vie labo- 
rieuse, s'il n'eût pas tenté le sort, il eût échappé à la ruine, à la 
déception, à la folie et à l'internement dans la triste maison où la 
mort le délivra. 

J'avais connu Deltuf par l'entremise de Gustave Flaubert, qui 
appréciait son talent. Il n'y avait rien de commun ni dans leur façon 
de concevoir ni dans leur manière d'exécuter; néanmoins ils s'étaient 
attachés l'un à l'autre par ces liens mystérieux qui rapprochent 
souvent les natures les plus disparates. Flaubert s'était enfin décidé 
à avoir un domicile à Paris, et il avait loué, boulevard du Temple, 



272 REVUE DES DEUX MONDES. 

dans une maison bâtie sur l'emplacement de celle où Fieschi dressa 
la machine infernale, un appartement dans lequel il passait six mois 
de l'année. iNous étions en 1856; rien n'était changé au régime inté- 
rieur de la France; la presse se débattait toujours sous le décret 
du 17 février 1852; les avertissemens n'étaient point ménagés aux 
recueils périodiques, la Hernie de Paris en savait quelque chose. 
Louis de Cormenin, marié de, uis le mois de mars 185/i, semblait ne 
plus s'occuper que plaioniquement de littérature. Flaubert travaillait 
aux derniers chapitres de Madame Buvary- Bouilhet venait d'achever 
Madame de Moiitarcy, son premier drame en vers; Théophile Gau- 
tier faisait le feuilleton dramatique du Moniteur et continuait à parler 
du Capitaine Fracasse. Nous étions en relations constantes, nous 
voyant souvent au cours de la semaine et nous retrouvant tous les 
dimanches, sous la présidence d'une femme charmante, à une 
table autour de laquelle j'ai vu souvent Eugène Delacroix, Henri 
Monnier, Chenavard, le peintre Ricard, Auguste Préault, sans comp- 
ter quelques écrivains encore vivans et un compositeur d'un grand 
talent, qui est actuellement membre de l'Institut. Nous avons passé 
là des heures heureuses et libres qui furent comme les dernières 
vibrations de notre jeunesse. On causait de bien des choses quel- 
quefois trop frivoles et parfois trop sérieuses ; comme l'oncle Toby, 
chacun avait son dada. Celui de Gautier, de Flaubert et de Bouilhet 
était le même : l'art pour l'art. Souvent j'ai été traité de barbare sans 
me trouver offensé. Là on prêchait, — et on prêchait d'exemple, — 
la prédominance de l'artiste sur l'homme, et lorsque j'osais dire que 
c'était le bon moyen de ne faire que de l'ornementation, on m'appe- 
lait : « bureaucrate, » ce qui était une grosse injure. — Nul ne doit 
en littérature dévoiler ses sentimens ; si un roman laisse transpa- 
raître les opinions de l'auteur, le roman n'est bon qu'à jeter au feu ; 
créature impersonnelle, l'écrivain se substitue à ses personnages, 
pense et agit comme eux, sous peine de ne pas savoir son métier. 
C'est par les contrastes que l'on parvient à la force descriptive; pour 
bien raconter un bon dîner, il est utile d'avoir faim, et pour décrire 
la chaleur du Sahara, il n'est pas mauvais de grelotter. Rien de ce 
qui sort de l'imagination n'est excessif, puisqu'une conception a la 
valeur d'un fait; le sujet d'une œu\re d'art, quel qu'il soit, est 
insignifiant, l'exécution seule est importante ; bien peindre un 
colimaçon ranjpant sur un chou, bien peindre Apollon contemplant 
Vénus, c'est tout un. Que faut-il pour être un écrivain de choix? 
Suivre une comparaison, éviter les phrases toutes faites, n'employer 
qu'à la dernière extrémité les verbes auxiliaires, rechercher les mots 
qui font image ; il est beau de dire : « Sa chevelure se crespelait d'or; » 
il est vulgaire d'écrire : « Ses cheveux blonds étaient ondulés. » De 



SOUVENIRS LITTÉRAIRESé 273 

temps en temps, afin « d'épater les bourgeois, » il est bon de faire 
usage de mots rares; ainsi, dans un portrait de femme, il pourrait y 
avoir congruité à introduire une phrase dans le genre de celle-ci : 
« Sa taroupe soyeuse et ses sourcils murzuphlisés augmentaient la 
fulguration de son regard. » Le galbe des phrases doit être net 
et la couleur doit en être truculente; quant à ce que les phrases 
expriment, il serait patibulaire de s'en préoccuper. Avoir des idées en 
poésie, c'est prendre un vase d'or pour y faire cuire des citrouilles. 
Il faut être païen et n'adorer que la forme. — Et l'on citait avec 
admiration le cardinal Bembo, qui faisait lire son bréviaire par son 
camérier.'pour ne pas gâter sa latinité. 

Ces paradoxes, qui avaient la valeur d'un lieu-commun, semblaient 
desariicles de foi : hérétique qui ne s'y soumet; j'étais hérétique et 
depuis longtemps j'avais renoncé à ce genre de discussion dont je 
connaissais la stérilité. Il n'y a pas de doctrine en art, il n'y a que 
des tempéramens ; j'admire la beauté partout où je la rencontre et 
je sais que les systèmes sont la résultante des défauts et des qualités 
de celui fjui les promulgue. J'écoutais, le plus souventen silence, et je 
battais des mains, lorsque Gautier, s'échaufTant, disait : u Mes vers 
sont des cavaliers d'or qui galopent sur un pont d'airain. » Flaubert 
disait à Gautier : « Que penses- tu de Molière? » Gautier répondait : 
«Comme tapissier, il avait peut-être quelque mérite; mais comme 
poète, ce Poquelin est un pleutre que nous aurions sifllé s'il s'était 
produit en 1830. » Flaubert regimbait et disait : « Je te trouve 
sévère, il a fait de belles choses. » Gautier prenait un air tragique en 
répliquant : « Que l'on ne me parle point de ce compagnon ; il a fait 
des cacophonies d'images qui méritent la corde. Flaubert! com- 
ment, toi, qui passes pour avoir quelque orthographe, peux- tu 
supporter la turpitude que voici : 

Et par un doux hymen, couronner en Valère 
La flamme d'un amant généreux et sincère? 

Alors tu admets que l'on peut couronner une flamme? » Flaubert 
convenait que Molière avait des torts, mais il se hàiait d'ajouter: « Il 
y a dans le Malade imnginaire une phrase admirable, une phrase 
de génie qui en fait un écrivain de vaste envergure ; il a écrit : « Ce 
sont des Égyptiens vêtus en Maures qui font des danses mêlées de 
chansons. » — Ça, c'est un diamant. » Lorsqu'il était question de 
Racine, on n'épargnait pas les invectives; selon la disposition de 
son esprit, Flaubert éclatait de rire ou de fureur, en répétant : 

De ton horrible aspect purge tous mes états. 
TOME U. — 1882. 18 



27à REVUE DES DEUX MONDES. 

Purger des états! les purger d'un aspect! « Et cependant, disait-il 
avec tristesse, c'est Racine qui a créé le plus beau vers de la langue 
française. — Lequel ? » Flaubert alors redressait sa haute taille, 
et de sa voix, la plus cuivrée criait : 

La fille de Minos et de Pasiphaé ! 

Un jour, pendant le dîner, Flaubert ayant cité les Messâmr.vies 
avec éloge, Gautier devint pâle, posa sa main sur le couteau à 
découper et dit : « Flaubert, tu as failli mourir ! » 

A ce Uiomcnt, c'est-à-uire à la fin de l'automne de 1856, F'aubert 
était très surexcité, car l'Odéon avait mis en répétitions la pièce de 
Bouilhet, et il ne quittait pas le théâtre. Il en avait pris posses- 
sion, il était là dans un milieu nouveau qui l'intéressait, dévelop- 
pait en lui une activité inaccoutumée et l'avait saisi. 11 arpentait 
la scène, faisant reprendre les tirades, indiquantles gestes, donnant 
le ton, plaçant, déplaçant les personnages, tutoyant tout le rapide, 
les garçons d'accessoires, les acteurs, le sou.Ileur et les machi- 
nistes; la salle n'était remplie que de sa tempête; l'œuvre de 
Bouilhet eùL été sienne qu'il ne se serait pas tant démené pour la 
faire réussir. Avec son bon cœur et sa forte intelligence, il avait 
compris que c'était là une partie suprê'ne et que, si la pièce tom- 
bait, Houilhet tombait avec elle, ou plutôt retombait dans la vie de 
province, dans les leçons de latin, dans la misère morale et dans 
le découragement. Il fut admirable d'ardeur, de dévoûment et 
même d'habileté, car, malgré l'impétuosité de sa nature, ce n'est 
pas vainement qu'il était né en Normandie, et la finesse ne lui faisait 
pas défaut. On caressait les critiques influens, on se liait avec les 
jeunes gens des écoles, qui sont parfois un redoutable public; on 
voulait ne rien laisser au hasard, et Flaubert s'y employait sans se 
ménager. Bouilhet laissait faire ; il suivait Gustave comme une ombre, 
approuvait et ne se sentait pas rassuré. Sa timidité semblait accrue 
de tout le bruit dont ou l'entourait; il était ahuri et eut plus d'une 
fois des crises de larme?. Le spectateur qui, à l'heure d'une pre- 
mière représentation, s'assoit avec indifférence dans sa stalle, lorgne 
les femmes, blâme le costume des acteurs, cause avec ses voisins, 
n'écoute pns la pièce, ne se doute guère des affres que le pauvre 
auteur a traversées pour arriver à cette soirée d'où peut dépendr 
son avenir. Pour faire une mauvaise pièce, il faut déjà bien du talent. 
S'amuser à être bruyant, à cabaler, à ne pas vouloir entendre lors- 
qu'un iiicoium débute, c'est un crime. Victorien Sardou n'est pas 
mort de la chute de la Taverne des étudians, qui était une excel- 
lente comédie en vers : c'est un miracle. 



SOUVENIRS LITTÉRAIRES. 275 

Le 6 novembre 1856, le rideau de la scène de l'Odéon se leva 
pour la première fois sur Madame de Montarry. Ai-je besoin de 
dire que j'étais là, tout ému, prêtant l'oreille, épiant l'imprespion des 
visages et poussant un soupir de satisfaction chaque fois que la 
toile s'abaissait après un acte joué sans encombre? Boiiilhet était 
sur le théâtre, derrière un portant, affaissé n'entendant pas les 
applaudissemens, croyant toujours que l'on sifflait, me saisissant le 
bras comme un enfant qui a peur et me disant : « Ne t'en va pas! » 
Tout marchait à souhait cependant, les vers étaient sonores, les 
acteurs n'étaient pas mauvais, et les bravos spontanés éclataient 
sans avoir besoin des encouragemens de la claque. Rien ne rani- 
mait le pauvre Bouilhet, qui subissait une émotion trop forte pour 
lui. La pièce eut un grand succès qui se soutint pendant soixante- 
dix représentations. C'était un drame en vers de la pure école roman- 
tique. Il y avait une dissonance qui, heureusement, ne compromit 
rien ; cela ressemblait à un chapitre de Saint-Simon mis en vers par 
un disci])le de Victor Hugo ; la couleur locale et la vérité historique 
n'y gagnaient guère, mais qu'importe, puisque les vers étaient 
beaux! En souvenir de Ilertumi, de Ruy Blas, des Burgraves, il 
y avait la tirade politique , et l'on put s'étonner du langage que 
parlait Louis XIV : 

Vous entendrez rugir une de ces batailles 
Où les peuples entiers se mordent aux entrailles, 
Un combat formidable aux cris désespérés, 
Dont parleront longtemps les hommes effarés ; 
Car nous saurons du moins, si notre France expire, 
Lui creuser un tombeau plus large qu'un empire. 

Les vers étaient de haute facture, ils furent acclamés, et c'était jus- 
tice. Au milieu de la nuit, Flaubert, Gautier, le comte d'***' et moi 
nous reconduisîmies Bouilhet jusqu'à sa maison; il nous disait : 
« Es-tu sûr que la pièce ne soit pas tombée? » 11 lui fallut deux 
jours de repos avant de revenir à lui, de comprendre son succès 
et de se réjouir avec Flaubert, qui était radieux. A la même heure, 
ces deux compagnons de travail, ces deux amis sortaient des limbes, 
car, pendant que l'Odéon faisait applaudir le premier drame de 
Bouilhet, la Revue de Paris publiait le premier roman de Flaubert. 



Maxime Du Campi 



LA MARQUISE 



DERNIERE PA.RTIP (1). 



XIII. 

j^me Yernier n'exagérait pas. Depuis son retour à Paris, après a 
maladie de Diane, Catherine se jetait à nouveau dans la plus ardente 
dévotion. Elle priait comme d'autres s'amusent, pour s'étourdir. 

Et quelle belle occupation pour son âme supej'stitieuse ! Elle ren- 
contrait dans la religion un refuge contre l'ennui qui dévorait sa 
vie monotone et vide. Elle ne pouvait plus être aimée : à son âge, 
une liaison ancienne se continue, une liaison nouvelle ne se forme 
pas. Pas d'amis, pas de famille: entre elle et sa fille, un abîme; 
quant à M. de Morère, elle ne le verrait pas plus à l'avenir que dans 
le passé. Éviilemment il n'y aurait aucun scandale. Diane vivrait 
séparée de son mari, mais en fait, voilà teut. Catherine connaissait 
assez la marquise pour savoir que la jeune femme ne voudrait jamais 
déshonorer sa mère publiquement. Comment obtenir une réparation 
des tribunaux sans dire la vérité? 

Seule, elle était seule! Donc il ne lui restait d'autre ressource 
que l'exagération dans la piété, c'est-à-dire ces œuvres de charité 
mondaine, où les faux pauvres trouvent beaucoup mieux leur 
compte que les vrais; ces longues stations dans les églises, pen- 
dant les offices, avec l'attente du confesseur. Il existe des affiliations 
religieuses où les natures les plus opposées se rencontrent, ame- 

(1) Voyez la Revue du 1" avril, du 15 avril et du !"■ mai. 



LA MARQUISE. 277 

nées là par les causes les plus diverses. Le plus grand nombre sont 
des femmes austères, n'ayant jamais fait que le bien : les subli- 
mités de la foi les consolent des tristesses de la vie. Celles-ci, 
moins intelligentes, croient s'en aller au paradis par le plus court 
chemin, grâce à l'accomplissement de pratiques sévères. Celles-là 
sont des exaltées et des folles. Enfin il en est qui, telles que M™® de 
Morère, se jettent dans les bras de Dieu par désespoir de ne plus se 
jeter dans les bras d'un homme. 

De plus, sa santé, déjà un peu atteinte à Vairs, commençait à 
l'inquiéter. Elle avait des vertiges, des éblouissemens; par instans, 
elle sentait de grands vides dans le cerveau, comme si la vie se reti- 
rait d'elle tout à coup. Elle craignait trop la mort pour ne pas avoir 
constamment recours à son médecin. Celui-ci, homme fin, adroit, 
toujours habillé à la dernière mode, traitait un peu les indisposi- 
tions de ses clientes par le mépris. Le docteur Frangin ne s'inquié- 
tait jamais et racontait à ses malades les histoires les plus drôles 
du monde; au demeurant, optimiste quand même. Il auscultait, 
examinait, questionnait, tout cela très vite; ensuite il disait : — Ce 
n'est rien, c'est les nerfs! 

Au fond, un parfait sceptique, qui croyait fort peu à la médecine. 

11 s'empressa de calmer M""® de Morère ; il l'apaisait avec les mêmes 
billevesées qu'il eût employées pour flatter un enfant malade; bref, 
il conseilla l'hydrothérapie. Avant de sortir, il dit de son ton le plus 
aimable, de son sourire le plus engageant : 

— Ne vous tourmentez pas, chère madame. C'est les nerfs. 

Et il se retira très content de lui-même, et des autres. Un peu 
tranquillisée par le docteur Frangin, Catherine essaya de se désen- 
nuyer. Elle y parvint en se passionnant à nouveau pour le révérend 
père Brémond : un moine affable, mystique, d'une belle figure 
d'ascète, dont les sermons réussissaient beaucoup. Il imposait à 
ses dévotes des lectures particulières, tendres et émollientes; il les> 
amusait par de petites pratiques méticuleuses qui les ravissaient et 
les aidaient à tuer le temps; il leur interdisait de porter des bijou^ 
et de la soie ; enfin il les convoquait deux fois par semaine, dans t. 
parloir de son couvent, à ce qu'il appelait « les entretiens spiri- 
tuels. » 

Catherine se laissait aller à cette existence, qui la distrayait en 
engourdissant ses ennuis. Elle apportait à ce nouveau genre de vie 
la même passion que naguère à ses amours. Comme beaucoup de 
mondaines galantes, rangées par l'âge et venues sur le tard à la dévo- 
tion , elle ne distinguait pas trop bien l'homme du moine; il y a 
toujours dans les tendresses de certaines femmes pour un prêtre 
des désirs inavoués, mystiques et contenus. 

Diane rendait visite à sa mère, une fois par semaine, à son jom\ 



278 RE UE DES DEUX MONDES. 

Elle accomplissait là un devoir, rien de plus. Il ne fallait pas que 
le monde pût dire : « La mère et la fdle ne se voient pas. » De son 
côté, Catherine en faisait autant. Entrevues froides d'ailleurs, même 
en présence des étrangers. Malgré leur désir réciproque de sauver 
les apparences, ni Tune ni l'autre ne voulait franchir le mur de glace 
qui les séparait. Par contre. M'"'' de Morère remai-quaii fort bien 
que l'intimité de son mari et de la marquise grandissait chaque jour. 
On la plaisantait même là-dessus, de temps en temps. De vrai, \1. de 
Morère dînait souvent chez sa helle-fille et la conduisait au théâtre. 
Il ne parlait jamais de Diane à Catherine. 

Les choses duraient ainsi depuis deux mois, quand, un soir, Cathe- 
rine vit son mari rentrer de très honne heure. Ils échangèrent à 
peine quelques mots; il se contenta de traverser le petit salon et 
se retira dans son cabinet. Lne demi-heure après, deux de ses 
amis vini-ent et furent introduits aussitôt. M. de Morère recevait si 
peu de vigiles qu'elle fut d'abord tout étonnée. Di! petit salon, on 
entendait un bruit confus de voix; à la réflexion, elle n'y attacha 
pas d'importance, croyant qu'il s'agissait de la lecture d'un mémoire 
destiné à la Société de géographie. Cependant elle remarqua avec 
surprise que les mêmes personnes revenaient le lendemain matin 
vers onze heures. M. de Morère ordonna d'atteler le landau, et tous 
les trois partirent. Cette femme ne creusait jamais les choses qu'elle 
ne comprenait pas. Elle cessa de penser à ces deux incidens. C'était 
jour « d'entretien spirituel. » Le révérend père Brémond lui parais- 
sait bien plus intéressant que toutes les actions de son mari. Quel- 
ques visites chez les petites sœurs des pauvres achèveraient de 
remplir sa journée. En rentrant le soir, vers cinq heures, elle remar- 
qua deux grandes voitures de déménagemens stationnant au miheu 
de la cour; dans l'hôtel, un va-et-vient inaccoutumé. Les domesti- 
ques semblaient très affairés, allant de droite et de gaucht% pendant 
que des garçons de peine traînaient lourdement des malles. Cathe- 
rine ne comprenait pas. 

— Qu'y a-t-il donc? demanda-t-elle au valet de pied qui surveil- 
lait' ces préparatifs avec l'air important d'im homme chargé d'une 
mission de confiance. 

— Madame ignore peut-être que j'ai reçu des ordres de mon- 
sieur? répondit le valet. 

Qu'est-ce que cela signifiait? Est-ce que son mari par hasard 
déménageait sans l'avoir avertie? Elle eut ime minute d'hésitation; 
puis elle monta droit au cabinet de travail de M. de Morère. 11 ache- 
vait de mettre en ordre des papiers rangés par ballots, étiquetés 
et triés, dans une grande caisse. A travers la chambre gisaient des 
cartons éventrés, des livres de voyage mis là pour être emportés à 
part ; dans le foyer, un amas de cendres noirâtres ; sur la cheminée, 



LA MARQUISE. 

quelques bijoux soigneusement serrés dans leurs écrins. M. de 
Mor ère tourna la tête au bruit que fit Catherine en entrant: il la 
salua légèrement et se remit à la besogne sans dire un seul mot. 
Elle demeurait immobile, muette, pressentant quelque chose de 
grave. 

— Vous faites donc un voyage, monsieur? demanda-t-elle. 

— Nullement, madame. 

— Alors auriez-vous la bonté de m'expliquer tous ces préparatifs 
que je ne comprends pas? 

M. de Morère interjompit un instant son travail, et levant ur 
Catherine ses yeux tranquilles et froids : 

— J'ai pensé, dit-il, qu'il valait mieux nous séparer réellement, 
ne sommes-nous pas déjà séparés de fait? Cela n'ap|)rendra rien 
de nouveau au monde ; et c'est préférable pour vous et pour moi. 
A coup sûr, cela vaut mieux pour Diane. 11 faut (jue je veille sur 
elle maintenant : je compte louer un appartement voisin du sien. 
Maintenant qu'elle est seule , elle a besoin d'un appui. Or je suis 
jusqu'à nouvel ordre son défenseur naturel. 

Catherine voyait uue énigme sous ces paroles. Elle examina plus 
attentivement son mari. M. de Morère était pâle; une implacable 
résolution se lisait dans ses yeux. Elle eut un léger fri.-son. Cepen- 
dant elle voulait savoir; elle reprit avec un petit tremblement dans 
la voix : 

— Diane?., seule?.. 

— Mais oui. 

— Son mari reviendra. Leur mésintelligence ne durera pas tou- 
jours. 

' M. de Moi ère la regarda bien en face. Elle baissa les yeux. Et 
pourtant elle ne savait rien encore, ni le retour du marquis, ni le 
drame qui se jouait la veille dans l'appartement de la rue de Mc^s- 
sine. Il dit lentement, toujours en la regardant : 

— Le marquis de Tandray ne reviendra jamais : il est mort. 

— Mort ! 

— Je l'ai tué en duel, ce matin. 

Catherine recula en jetant un cri sourd, les yeux agrandis par 
l'épouvante, se demandant si elle ne rêvait pas, si elle ne devenait 
pas le jouet d'un hideux cauchemar. Fabien, mort, et tué par son 
mari! Elle s'arrêta, le corps secoué de frissons, les mains trem- 
blantes ; des chaleurs montaient à ses tempes, quelque chose 
comme un étouffement la prenait : et en même temps une douleur 
vive à la tête. Elle balbutia d'une voix creuse : « Mort!., mort!.. » 
Puis elle passa la main sur son front comme peur en chasser une 
souffrance. Et elle restait là hébétée, muette, mmobile dans un 



280 REVUE DES DEUX MONDES. 

écrasement sans pensée. M. de Morère se leva. II reprit, toujours 
implacable et froid : 

— Vous ne m'accuserez pas d'avoir monqué de patience. J'ai 
attendu quinze ans pour le tuer. Que maudit soit le jour où j'ai 
permis qu'il épousât votre fille ! Je croyais que cette pauvre enfant 
l'aimait : voilà mon excuse. J'ai besoin de me répéter cela souvent. 
J'auiais pardonné à cet homme le mal qu'il m'avait fait. Qu'il eût 
rendu sa femme heureuse, et j'oubliais mon offense. Que m'impor- 
tait aujourd'hui d'avoir soufïért autrefois? La douleur, ce n'est 
qu'une habitude à prendre... 

Catherine écoutait à peine... Elle dit encore par deux fois : 

— Mort!., mort!.. 

— Cela prouve qu'à tout âge on a des illusions. J'oubliais le peu 
que vous valiez tous les deux. Oh! ne craignez rien, je n'ai plus 
même de colère, rien que du dégoût : le mépris, c'est la haine au 
repos. Vous êtes pour moi une malade, une folle dont on s'écarte. 
Aussi je m'en vais. Maintenant, vous pouvez vous retirer. J'ai dit 
tout ce que j'avais à dire. 

Le calme effrayant de son mari l'épouvantait plus qu'un accès de 
rage éclatant et brisant tout. M. de Morère n'ignorait rien; il savait 
qu'elle renouait naguère ses honteuses amours; et c'est pour cela 
que Fal)ien mourait. Elle ne répliqua rien. Ly ressort de la volonté 
se détendait. Les idées se pressaient sans suite dans le cerveau 
troublé de cette femme. Quand elle rentra dans sa chambre, elle 
éprouva un sentiment de profonde lassitude; il lui semblait qu'elle 
était loin de chez elle, loin de Paris, dans quelque solhude aban- 
donnée et morne. Personne autour d'elle, personne! Ses vertiges la 
reprenaient; elle n'éprouvait même pas de souffrances morales. La 
mort de Fabien ne lui produisait qu'un effet nerveux, comme à 
ces malades qui ne sentent plus rien. Son cœur se paralysait. 

Au dehors, la nuit empUssait la rue, et les ombres de la pensée 
enveloppaient lentement le cerveau de cette femme. Un froid aigu 
l'envahissait. Elle fit allumer un grand feu et resta là, devant le 
foyer, brûlant son visage et son corps à la flamme ardente de la 
cheminée. Elle se remettait à vivre un à un tous ses souvenirs. 
Elle se revoyait jeune fille quand elle habitait Foix ; elle revoyait 
ce premier mari , ce mari dont la mort mystérieuse restait une 
énigme pour tout le monde; puis les amans qui se succédaient pen- 
dant son veuvage, figures effacées par le temps, hôtes de son cœur 
qui traversaient son existence aussi banale qu'une auberge. Enfin 
son second mariage et sa vie de désordres, jusqu'au jour où elle ren- 
contrait le marquis de Tandray. Comme elle l'avait aimé ! Elle se 
rappelait les détails les plus indifférens de cette liaison. Et voilà 



LA MARQUISE. 281 

maintenant qu'il disparaissait comme les autres! Yoilà qu'il était 
mort ! Et ce corps qu'elle échauffait naguère de ses baisers se gla- 
çait à présent sous ces autres baisers de la mort. Elle se sentait gla- 
cée. La chaleur du foyer glissait sur elle sans la pénétrer. Elle sonna 
sa femme de chambre et demanda de la lumière. Mais' quand la 
lampe fut allumée, elle jeta un cri; il lui seml)lait que la lueur 
entrait dans ses yeux et lui brûlait la vue. Une fièvre lente la con- 
sumait; elle se coucha, et quand elle se trouva étendue dans son 
ht, son malaise moral augmenta. Elle regardait machinalement 
autour d'elle les rellets tremblans de la veilleuse qui se jouaient sur 
les draperies. Puis ses idées s'ég irèrent et une sorte de délire che- 
vaucha ce cerveau faible et excité. Elle s'imaginait que les ombres 
de ses anciens amans se penchaient vers elle pour la maudire ; une 
angoisse l'oppressait. Et ces ombres lui parlaient, l'étreignaient, 
collaient leurs lèvres froides sur ses lèvres brûlantes : 

— Rends-moi les illusions que tu m'as volées, disait l'un, et mes 
croyances au bien et mes élans vers Tidéal! 

— Avant de te connaître, j'étais jeune, bon et sincère, murmurait 
le second : tu m'as laissé le cœur vide et la conscience à jamais 
troublée ! 

— Rends-moi les forces que tes baisers m'ont ravies et la ten- 
dresse des miens qui se sont écartés de moi! s'écriait le troisième. 
Comme le simoun du désert, tu n'as passé sur ma vie que pour la 
détruire ! 

La malheureuse éprouvait ce qu'on appelle en médecine « les hal- 
lucinations de l'âme. » De temps en temps, de lourdes torpeurs la 
prenaient; puis elle rouvrait les yeux et elle continuait à l'état 
éveillé les rêves de son court sommeil. Enfin ce fut l'image de 
Fabien qui lui apparut la dernière. Mais sous un double a-;pect : 
tantôt dans toute la force de la vie, tantôt pcâle, liviJe, émaciée et 
déjà flétrie par la mort. Cette fois la vision fut si terrifiante qu'elle 
se rôfu^da au fond du lit pour l'éviter. Mais l'apparition continuait 
à s'avancer vers elle muette, avec un pâle sourire aux lèvres, ce sou- 
rire immobile et glacé qui n'a plus rien d'humain. Catherine sentit 
un froid maladif couler dans ses veines ; un tremblement nerveux la 
secoua, ses dents claquèrent. Et alors ce ne fut plus seulement une 
hallucination, mais un délire continu, incohérent, où les idées riantes 
heurtaient les pensées lugubres. Au petit jour seulement, quand 
Paris s'éveillait, elle fut prise d'un sommeil écrasant, ce sommeil 
sans repos qui anéantit les nerfs sans les calmer. Elle demeura ainsi 
toute la journée et une partie de la nuit. Le troisième jour seule- 
ment, la femme de chambre envoya de nouveau chercher le méde- 
cin. Le docteur Frangin hocha la tête , regarda ses ongles et dit , 
souriant : 



232 REVUE DES DEUX MONDES. 

— C'est les nerfs. 

Catherine commençait l'expiation de sa vie. Elle allait rester de 
longues heures dans l'isolement, sans tendresse autour d'elle, sans 
parens, sans amitiés. Pour les êtres souffrans, mieux vaut peut-être 
encore l'abandon que les mielleuses consolations des^ soins merce- 
naires. 

XIV. 

En apprenant la mort du marquis, Paris fut d'abord consterné. 
On ne s'habituait pas à l'idée que M. de Morère ne fût pas un époux 
complaisant. Dieu garde de toucher aux légendes! Elles sont sacrées 
comme le grand lama. Où allait-on, mon Dieu, si les maris met- 
taient quinze ans à se fâcher contre les amans de leurs femmes? 
Plus rien de sûr. Si trois lustres ne suffisent pas à légitimer une 
liaison illégitime, les mœurs publiques sont bien malades. ISaturel- 
lement il courut dix versions dilTérentes. 

La grande ville est douée d'une imagination prodigieuse. D'un 
œuf elle fait un bœuf en vingt-quatre heures. Sans compter les 
sous-versions, les versions greffées les unes sur les autres, les 
raconlars envenimés par ceux-ci et par celles-là. M'"^ Vernier avait 
son histoire; cette histoire ressemblait bien un peu à celle de 
M™® Repp, mais M™^ Rochez possédait seule mi détail inédit. Pour- 
quoi ce duel inattendu? A propos de quoi? Et puis ceci, puis cela! 
Une seule chose certaine , le détail de la rencontre , grâce au 
procès-verbal des témoins, très net et très clair. M. de Morère et 
le marquis de Tandray s'étaier.t battus à l'épée; il y avait eu trois 
reprises. A la troisième, le dernier avait eu le cœur traversé par un 
coup droit. Rien de plus coiTect. 

Avant même de rentrer chez lui pour procéder à ce déménage- 
ment qui devait tant épouvanter Catherine, M. de Morère allait 
avenue de Messine. Là, sans phrases, sans déguisement hypocrite, il 
apprenait la vérité à sa belle-fille. Les êtres sincères ont des naïvetés 
de conscience. Au lieu de se réjouir aussitôt de cet événement terrible 
qui les délivrait l'un et l'autre, Diane et Maximilien eurent d'abord 
la bonté de plaindre le misérable. Puis ils se livrèrent à leur joiû. 
Libres ! Un an à attendre et ils s'appartiendraient à la face de tous, 
en plein soleil, sans rien craindre des propos médisans ou des jalou- 
sies cac'iées. D'ailleurs tous témoignèrent bien de leur mépris pour 
l'opinion : M. de Morère en se séparant publiquement de sa femme, 
Diane et Maximilien en se voyant aussi ouvertement que par le pa^^sé. 
Heureusement, sous son apparence de légèreté, le monde possède 
un fond de loyauté que rien n'entame. Personne ne connaissait les 
vraies causes du duel, mais nul ne fit grise mine à M. de Morère; 



LA MARQUISE, 283 

le futur mariage des jeunes gens n'était pas annoncé; mais nul ne 
doutait qu'il ne fût conclu à l'expiration du deuil. 

Et l'exi.stpuce de ces trois êtres recommença heureuse, calme 
dorée par l'espérance. La marquise se montrait peu : qui s'en serait 
étonné? Mais Maximilien passait toutes les soirées avec elle. M. de 
Morère les quittait de coutume vers dix heures, sentant bien qu'ils 
avaient à se dire de ces choses qu'on se murmure tout bas dans 
la langueur de l'intimité. Et alors Maximilien s'agenouillait à ses 
pieds, il lui prenait les mains et doucement, tendrement : 

• — C'est donc iini les peines et lessoulfrances? Nous nous appar- 
tenons; rien ne nous séparera plus jamais, et le bonheur nous est 
promis pour toujours. 

— Qui nous aurait dit naguère que nos angoisses auraient un 
terme et que nos amours fleuriraient devant tous ? Dieu nous donne 
une longue vie de joies! 

Et les duos s'échangeaient avec cette sérénité particulière aux ten- 
dresses tranquilles qui ne craignent rien des hommes et ne redou- 
tent rien du lendeu^ain. Diane ne vivait plus une heure sans voir 
son fiancé, ou sans s'occuper de lui ou sans parler de lui. Quand il 
n'était pas là, elle avait Gemma, qui demeurait toujours avec elle et 
dont les récits naïfs la charuiaient. Celle-ci racontait pour la vino-- 
tième fois la vie de Maximilien, là-ba'^, au désert, et ses luîtes et 
son courage... Quand il était là, ils formaient des plans pour l'ave- 
nir, lorsqu'ils seraient mariés. L'hiver, ils s'en iraient à iNaples ou 
à Palerme, à moins que lui ne voulût recommencer ses voyages glo- 
rieux. Pourquoi renoncerait-il aux découvertes? Elle l'accompagne- 
rait aussi loin que possible, dût-elle même l'attendre au fond de 
l'Algérie pendant qu'il s'élancerait dans les régions inconnues. Pour 
l'été, ils se réfugieraient au château de Vairs, où ils s'étaient aimés. 
Et tout en caressant leurs plans d'avenir, leurs mains se serraient 
plus étroitement. 

Chose étrange! leurs désirs, aussi vifs qu'autrefois, devenaient 
moins impérieux. C'est qu'ils avaient la certitude maintenant. Aucun 
obstacle ne se dresserait entre eux, rien ne pourrait plus détruire 
leur bonheur. Ils étaient comme ces êtres qui s'aiment, qui se dési- 
rent et qui retardent, sans se l'avouer, l'heure de la possession. 
Les voluptés attendues ont l'âpreté que n'ont plus les voluptés que 
l'on goûte. Puis ils voulaient que leurs amours gardassent une 
pureié d heruiine. Certes aucun scrupule de. conscience ne les rete- 
nait plus ni l'un ni l'autre. Lui, ne la considérait pas comme sa 
maîtresse, mais comme sa femme; elle, elle se fût abandonnée sur 
un signe de Maximilien. Les coquettes seules Hvrentleur cœur sans 
.livrer leur corps. Même les femmes au tempérament froid, celles 
que le désir n'entame jamais, ont le bonheur du bonheur qu'elles 



285 REVUE DES DEUX MONDES. 

donnent. Elle, à quoi bon? Ils étaient des fiancés. Pourquoi goûter à 
moitié des plaisirs qu'ils connaîtraient bientôt dans toute leur plé- 
nitude ? 

Et puis, les conventions mondaines leur imposaient encore bien 
des réserves: ils voulaient les respecter. Leurs rendez-vous ne seraient 
jamais que des demi-intimités. Chez elle, ils auraient à craindre 
l'œil curieux des domestiques : un dégoût les prenait à l'idée de 
leurs fières tendresses salies par des propos de laquais. Chez lui, 
la présence de l'aïeul imposait à Maximilien une prudence gênante. 
Alors ils en seraient réduits à la ressource des amans que les fata- 
lités de la vie séparent. Il faudrait meubler un petit appartement 
dans quelque quartier éloigné et discret et se voir en cachette en 
arrivant chacun de son côté. C'est-à-dire quelques heures d'ivresse, 
pour ne plus retrouver autour d'eux les témoins muets de leurs 
chères intimités. Quoi! eux qui seraient bientôt des époiix, eux qui 
choisiraient, les étapes de leurs amours, ils en sèmeraient les sou- 
venirs délicieux entre les murs d'une chambre banale! Ils n'en 
retrouveraient pas la mémoire toujours vivante à leur côté ! 

Us ne se disaient pas un mot de tout cela ; ils se comprenaient 
sans se parler et se savaient d'accord. Les natures fines ont cela 
d'exquis qu'elles traduisent toute leur pensée avec un seul regard. 
De vrai, on eût bien étonné M'"® Vernier ou M""' Repp ou M™'' Rochez 
en leur avouant la vérité. Toutes croyaient que Maximilien était 
depuis longtemps l'amant de Diane. Henriette ne se gênait pas natu- 
rellement pour le colporter partout. Elle ne décolérait pas, au reste. 
Sa vengeance tournait mal. Loin de séparer les jeunes gens, sa 
dénonciation les rapprochait. Elle jouait de malheur. Elle se rattra- 
pait en calomniant selon son habitude. 

D'après elle, Maximilien n'épouserait pas la marquise. Qu'on se 
marie avec une femme quand c'est le seul moyen de la posséder, 
soit; mais lorsqu'on est son amant, à quoi bon? Et puis Diane ne 
serait pas assez naïve pour aliéner sa liberté. Elle aimait Maximilien 
en ce moment, bien; mais l'aimerait-elle encore dans six mois, dans 
un an? Cette chère Diane! elle la connaissait depuis trop longtemps 
pour ne pas la juger à merveille. Non qu'elle voulût en médire! 
Mais enfin on se lasse de tout, n'est-il pas vrai? Alors elle prenait des 
indexions de voix attendries pour parler du marquis; elle ne l'appe- 
lait plus que « ce pauvre Fabien. » Elle, la cause première de sa mort ! 
Elle l'excusait. Certes il avait été l'amant de Catherine. Eh! mon 
Dieu! que celui qui est sans péché jette la première pierre! Mais 
quelle criminelle que cette Diane, qui déployait une incroyable dupli- 
cité! 

Naturellement on s'étonnait, on ne croyait pas ; et Henriette, avec 
un air grave, affirmait qu'elle possédait « les preuves en main ; a 



LA MARQUISE. 285 

mais sa discrétion bien connue... On la pressait, on insistait; alors, 
après une résistance convenable, la discrétion bien connue d'Hen- 
riette se laissait enfin violer. Elle citait des dates, appuyant sur ceci 
et soulignant cela. A sa sortie du couvent, Diane s'alïblait à pre- 
mière vue du marquis ; elle allait droit à sa mère et la forçait à lui 
céder Fabien. M'"^ Rochez imaginait même une scène fort drama- 
tique entre la mère et la fille ! Et le mariage se concluait, et plus 
tard la marquise se passionnait pour Maximilien aussi facilement 
qu'elle s'énamourait autrefois de Fabien. 

Sans doute, ce petit roman ne tenait pas debout; certes, il suf- 
fisait de l'examiner d'un peu près pour en voir l'absurdité. La calom- 
nie a cela de beau qu'elle n'a besoin ni de véracité ni de logique. 
Elle affirme toujours et ne prouve jamais. Peu importait à Henriette 
qu'on la crût: il lui suffisait qu'on fît semblant de la croire. Sur dix 
personnes elle rencontrait au moins quatre imbéciles : or, les imbé- 
ciles, on les persuade toujours, et elle n'en demandait pas davantage. 
Enfin, elle terminait ses petits discours en déclarant que ce mariage 
n'aurait pas lieu. 

Diane s'inquiétait fort peu de tout cela. Elle vivait en plein bon- 
heur. 

— Je suis trop heureuse, disait-elle une après-midi de février à 
M™*" Kersaint ; cela ne peut pas durer. 

— Pourquoi ? 

— Le sais-je? 

— Tu n'es pas raisonnable. 

— Je suis nerveuse depuis ce matin. J'ai des tressaillemens au 
moindre bruit. J'ai pourtant bien payé ma dette à la souffrance : 
elle n'a plus rien à exiger de moi. 

— Maximilien est en retard : c'est pour cela que tu es inquiète, 
répondit Anne- Marie en souriant. 

— Méchante! Non, il n'est pas en retard: il m'a prévenu hier qu'il 
arriverait moins tôt que d'habitude. H accompagne son grand-père 
qui dîne avec nous. Et puis... (elle baissa un peu la voix), ma 
mère doit venir me voir aujourd'hui et il n'aime pas la rencontrer. 

Catherine avait fait annoncer sa visite, en effet. Depuis quelque 
temps, Diane s'efforçait d'être plus affectueuse avec elle. Anne- 
Marie la trouva fort changée. La belle Catherine Jouve, comme on 
l'appelait naguère, n'était plus que l'ombre d'elle-même. Son visage 
prenait des pâleurs de cire; ses lèvres semblaient plus minces, tant 
elles se décoloraient. 

— Je te laisse, dit M""^ Kersaint en se levant et en saluant M™* de 
Morère. 

Celle-ci désirait parler en particulier à la marquise. 11 s'agissait 
d'une œuvre de piété à laquelle M"** de Morère souhaitait que sa 



286 REVUE DES DEUX MONDES. 

fille s'intéressât : la création d'une nouvelle chapelle. Toutes ces 
dames se passionnaient : il existait entre elles des jalou-^ies ina- 
vouées, des envies à peine dissimulées. Elles rêvaient toutes d'ap- 
porter une grosse somme d'argent ou des cadeaux très précieux. Une 
seule d'entre elles donnait cent mille francs d'un coup ! Celle-là, on 
la haïssait franchement. Une juive convertie! On trouvait scnnda- 
leux, certes oui, scandaleux! qu'elle écrasât ainsi les pauvres catho- 
liques de naissance ! 

Diane venait de remettre à sa mère son offrande, lorsque 
Maxiniilien parut accompagné de son grand-père. La journée finis- 
sait. Le petit salon restait dans une sorte de demi-obscurité : on dis- 
tinguait à peine les physionomies dans l'ombre discrète de la pièce. 
Jusqu'à ce jour, M. Danglars et M™^ de Morère ne s'étaient jamais 
rencontrés. Au Tréport, le vieillard vivait fort retiré. Il ne sortait 
guère de sa chambre. De plus, Catherine n'arrivait au château de 
Vairs que le soir même du fameux déjeuner. Les nouveau-venus 
échangèrent à peine quelques mots de courtoisie avec les deux 
femmes. Soudain le valet de pied apporta les lampes qui jetèrent 
une lueur vive. Catherine ressortait en pleine lumière: la flamme 
subite des lampes dessinait très nettement son visage. Elle se tenait 
debout, prête à sortir, son voile relevé, lorsque M. Danglars la vit. 
Aussitôt le vieillard devint livide ; une lueur traversa ses yeux, qui 
flamboyèrent. 11 resta quelques instans à la contempler. On eût dit 
que cette étrangère devenait pour lui une monstrueuse évocation 
du passé. 11 étendit le bras vers elle, en balbutiant d'une voix 
étranglée : 

— Cette femme!., cette femme!.. 

Et il demeurait immobile à la même place, l'œil fixe , les bras 
toujours étendus, secouant la main avec un mouvement nerveux. 
Catherine le reconnaissait, elle aussi. Elle reculait maintenant frap- 
pée de stupeur; son corps tremblait, ses lèvres blêmissaient. Enfin, 
sa terreur fut plus forte; elle courut vers la porte pour fuir. Mais 
devant elle se dressait déjà le vieillard ; il la saisit rudement par le 
bras, et violemment : 

— Que venez-vous faire ici ? De qui venez -vous détruire la joie ? 
A qui venez-vous voler son honneur? Et je la retrouve après vingt- 
deux ans d'oubli! C'est vous qui avez consumé ma vie, blanchi mes 
cheveux avant l'âge et anéanti mes espérances! C'est une femme! 
ça! Et qu;\nd on rencontre un monstre pareil, on ne peut pas l'écra- 
ser comme on ferait d'une vipère en son chemin! 

Celte scène avait été si imprévue, si violente, que Diane et Maxi- 
milieu se demandaient s'ils ne rêvaient pas, si M. Danglars ne deve- 
nait pas le jouet d'une hallucination. Quoi de commun entre M™* de 
Morère et lui? Où l' avait-il connue? Ne commettait-il pas une erreur 



LA MARQUISE. 287 

folle? Mais non. Il suffisait de regarder Catherine, toute blanche; 
dégagée de la rude main du vieillard,ellerecu'ait jusqu'à la muraille, 
où elle restait collée sous le coup d'une indicible épouvante. 

Cependant la réflexion faisait son œuvre chez M. Danglars. II passa 
une main tremblante sur son front. Il se tourna vers Diane, et ses 
yeux s'attendrirent, et une immense pitié l'envahit : 

— Votre mère,., c'est votre mère,., murmura-t-il. Il faut pour- 
tant que je parle, il faut que Maxixnilien sache... Je ne peux pas me 
taire, non, je ne peux pas... 

Catherine eut un faible gémissement. Elle ne se tenait plus 
debout; à peine eut-elle la force d'avancer un peu vers la porte. 
Elle espérait encore fuir cette horrible scène, elle espérait fuir sur- 
tout ce grand vieillard aux yeux implacables, au regard dur, qui 
se dressait devant elle comme une statue vivante de la justice. Mais 
il était là, mais il la forçait de rester. Il l'obligeait à être châtiée 
devant sa fille, à boire la coupe de honte jusqu'à la lie. M. Danglars 
contemplait son petit-fils maintenant: 

— licoute, Maximilien. Tu vas apprendre ce que j'ai toujours 
caché. Tu m'as demandé naguère pourquoi je t'avais adopté, moi ton 
aïeul, moi le père de ta mère. Je t'ai répondu que j'étais ton seul 
parent vivant et que je voulais mettre un hen de plus entre nous: 
la solidarité puissante du même nom. Je meniais ! Je t'ai adopté 
parce que je ne voulais pas que tu t'appelasses comme ton père ! 

— Dieu ! s'écria Maximilien. 

— Ne l'accuse pas ! reprit fièrement le vieillard. Le mari de ma 
fille fut un noble cœur et un vaillant soldat. Demande à quelques- 
uns des généraux d'aujourd'hui ce qu'a été le capitaine Sorbier. Ils 
te répondront que sa vie fut pure comme son épée. Il ne commit 
qu'une seule faute, celle d'épouser en secondes noces la femme qui 
est là. Il donna le nom saintement porté par ta mère à une misé- 
rable qui devait le déshonorer ! 

Les quatre acteurs de ce drame restaient agités par des sentimens 
contraires: Diane et Maximilien subissaient surtout une stupéfaction 
mêlée de terreur. Us sentaient vaguement qu'un des liens qui les unis- 
saient venait de se casser brutalement. Catherine, elle, pliait devant 
M. Danglars, devant l'aïeul, inQexible et hautain comme la justice: 

— Tu avais cinq ans, MaximiHen, continua-t-il. Ton père habitait 
Foix. Un jour, il m'écrivit en Bretagne pour me deman ier la per- 
mission de se remarier. Il y a de dangereuses créatures. Il avait 
vu cette femme ; la belle Catherine Jouve, comme on l'appelait. Il 
éprouvait pour elle une de ces passions insensées qui consument 
le cœur et incendient le cerveau. J'oubliai, Dieu me pardonne! le 
souvenir de mon enfant : je ne pensai qu'à toi. Si tu trouvais une 
marâtre en cette belle-mère? Je vins à Foix ; je questionnai, je m'in- 



288 REVUE DES DEUX MONDES, 

formai. On ne disait rien d'elle en somme. Un peu coquette, avec 
des allures étranges. Mais il faut être indulgent, paraît-il, pour ces 
filles des pays exoii(iues. Elle affectait pour ton père un amour pro- 
fond; et lui, lui, le malheureux! il l'aimait follement. Au reste 
pauvre, n'ayant que sa beauté insolente pour dot, habituée au luxe 
et rêvant le mariage pour devenir libre. 

Il se tut une minute. Il fermait les yeux afin de repasser dans son 
souvenir le drame des jours disparus : 

— Je me revois encore dans cette vieille église de Saint-Volusien, 
par une radieuse matinée de printemps. Je te tenais par la main; 
nous étions dans une petite chapelle. Je priais ta mère pour que 
celle qui la remplaçait t'aimât aussi, mon pauvre abandonné! Les 
orgues chantaient et cette femme courbait son front, rougissante... 

M"'® de Morère poussa un sanglot. Le vieillard feignit de n'avoir 
pas entendu. 

— Tiens, Maximilien, j'abrège : le ressouvenir de ces hontes 
me soulève le cœur de dégoût! Elle rougissait de pudeur, n'est-ce 
pas, comme la jeune fille qui va se donner à son époux? Eh bien! 
le soir, en entrant dans la chambre nuptiale, ayant encore sa robe 
blanche de mariée, ayant encore au front son ironique couronne de 
vierge, elle dit à ton père, froidement : <•. Je suis enceinte, et si je 
vous ai épousé, c'est que mon amant est marié et que je voulais 
donner un nom à cet enfant qui naîtra! n 

Catherine était à genoux, le front courbé, sanglotant, écrasée sous 
cette évocation effroyable du passé. 

— Tu comprends tout, n'est-ce pas, maintenant, poursuivit M. Dan- 
glars. Dans le premier transport de sa rage, ton père voulut tuer la 
misérable! C'est alors qu'épouvantée, elle écrivit l'aveu que j'ai 
chez moi, l'aveu que tu liras! Et, d'ailleurs, cet aveu écrit est-il 
nécessaire? regarde-la ! 

Elle gisait presque inanimée. Et cette horrible scène elle la subis- 
sait devant sa fille! Devant sa fille aux yeux de laquelle on étalait 
toutes ses hotiti s! De sa fille qui assistait effarée, muette, cà la tur- 
pitude vivante de sa mère! La vie a d'implacables cruautés, l^ien 
que cette heure de réalité atroce suffisait peut-être à expier tous les 
crimes de cette femme. Et il lui fallut encore entendre le reste : le 
récit de l'explication du mari et de la femme; leur séparation écla- 
tante le lendemain même; et le scandale mis à nu devant toute 
une ville. En somme, tout ce que M. Fauré racontait naguère à 
M™^ Yerfiier et à Maurice Gendron. Le nom du capitaine Sorbier 
avait été mêlé à tous les racontars qui accompagnent ces aven- 
tures-là. On traînait cet honnête homme dans toutes les boues : à 
peine qui-Kpies voix s'élevaient-elles dans le silence pour le défendre. 
Et les suppositions, les inventions, les romans et les mensonges! 



\ 



LA MARQUISE. 289 

Les gens sûrs de leur fait qui aiïirment ce qu'ils ignorent et certi- 
fient ce qu'ils imaginent; tous ces secrets d'alcôve, salis, souillés, 
vendus et colportés dans un éclat de rire! Enfin, après plusieurs 
mois d'un martyr moral qui le mettait à l'agonie, le capitaine Sor- 
bier n'y tenait plus. Il songeait à son nom jeté en risée à la foule; 
il songeait qu'un enfant naîtrait qui porterait son nom ; à moins que, 
fort de cet aveu écrit par la criminelle, il ne tentât cet autre scan- 
dale d'un procès en désaveu... 

La voix de M. Danglars était brisée: ses forces le trahissaient à lafin. 

— Tu sais tout maintenant, mon fils. Souvent tu m'as parlé de 
l'impression sinistre que t'avait laissée ton père, trouvé par toi, la 
tête fracassée, dans son lit. C'est cette femme qui l'a assassiné. 

Diane n'en pouvait plus. Elle tomba brisée; vaincue, cachant sa 
tête entre ses mains. Sa mère, sa mère avait fait tout cela! Un acre 
dégoût lui montait à la gorge; elle songeait avec horreur que cette 
femme l'avait enfantée, que le même sang coulait dans leurs veines, 
et qu'elle, la malheureuse ! elle aimait le fils (le l'homme tué par sa 
mère! Elle n'osait plus regarder Maximilien immobile, glacé d'hor- 
reur, éperdu devant toutes ces infamies. Un dernier espoir restait 
au jeune homme, car il souffrait non-seulement pour lui, mais pour 
Diane. Il regarda M'^^de Morère inanimée dans son écrasement; un 
élan de fierté le souleva : 

— Mais défendez-vous, au moins! Dites-moi donc que vous avez 
une excuse! Dites-moi que vous n'avez pas, de gaîté de cœur, brisé 
la vie d'un galant homme! 11 s'agit de mon père, entendez-vous! 
Un mot, je vous demande un mot, rien qu'un seul... Elle se tah!.. 
Je l'ai trouvé, moi, mon père, la tête cassée, gisant sur son lit; et 
j'avais cinq ans, et je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir cette 
hideuse scène! Diane, Diane, c'est ta mère qui l'avait tué! 

Et avec la naïve confiance des êtres qui aiment, il alla rouler, tout 
chancelant dans les bras de la jeune femme... 11 lui demandait de 
le consoler du coup qui les meurtrissait à jamais tous les deux! 
Quant à Catherine, elle se traînait dehors, n'osant regarder personne, 
se sentant finie, marquée au front, reniée par sa fille, reniée par 
l'homme qu'aimait sa fille. Une folie grandissait en elle. Elle con- 
fondait Maximilien et son père. Il lui semblait qu'en face d'elle se 
dressait un fantôme qui la jugeait et qui la chassait et qui lui criait 
une épouvantable malédiction ! 

Cependant Diane sanglotait et elle balbutiait : 

— Je ne suis plus digne d'être ta lemme. mon bien-aimé, il 
faut donc que nous soyons séparés au moment où nous allions être 
heureux ! Mais qu'ai-je donc fait à Dieu pour être frappée toujours ! 
Il m'a donc maudite jusque dans les entrailles de ma mère! 

TOJiE u. — 1882. 19 



290 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Et pourquoi ne t'aimerait -il pas, ma fille? dit la voix grave de 
l'aïeul. Quelle faute as-tu commise? De quel crime es-tu coupable? 
Depuis quaud les eufans porteut-ils le poids des actions de leurs 
pères? Moi, son aïeul, je te donne à lui!.. 

L'énergie du vieillard l'abandonnait à la fin. Il fléchissait sous le 
poids de ces émotions répétées. Il eut à peine la force de les réunir 
entre ses bras : 

— Qui sait? murmura-t-il. Les desseins de Dieu vous ont peut-être 
réunis pour efl'acer les fautes que les vôtres ont commises? Il fait 
pousser des fleurs sur des tombes : il peut bien vouloir que des amours 
germent d'entre des haines... 

— Je t'aime, ô ma chérie ! dit doucement Maximilien. Me crois-tu 
assez lâche pour t'abandonner quand la vie s'acharne a;)rès toi? 
N'es-tu pas la plus loyale des fenmies, la plus fière et la plus noble 
de toutes? Ta mère... Eh! mon Dieu, tu la connaissais! Quand t'a- 
t-elle aimée? Il y a des seins qui devraient rester stériles, n'étant 
pas digues de la fécondité. Il n'y a rien de commun entre cette 
femme et toi. Elle n'a conçu que ton corps, qui est périssable; c'est 
Dieu qui a créé ton âme, qui est immortelle! 

Elle ne l' écoutait plus. Elle restait muette et glacée sous ses bai- 
sers. Maximihen sentait cette figure pâle, toute froide, sous ses lèvres, 
comme un visage de morte. Les yeux de Diane avaient une expres- 
sion égarée. Ils demeuraient fixes, dans le vide. En vain essayait-il 
de l'animer, de La réchauffer, de la consoler : pour la première fois, 
depuis qu'ils s'aimaient, il demeurait sans action sur elle. Il y avait 
dans le regard de la jeune femme un abattement profond; il sem- 
blait qu'un grand mur se dressait soudainement devant elle et qu'elle 
s'y brisait le front. 

— Mais, parle-moi, reprit-il, ne garde pas ce silence qui me déses- 
père. Il y a encore de beaux jours pour toi, pour moi, pour ceux 
que nous aimons. Ta mère? Eh ! qu'importe! Ton nom? JNe vas-tu 
pas le changer contre le mien? Ce drame de famille, nul ne le con- 
naît, en somme ; aucune responsabilité ne pèse sur toi. Et puis, à 
quoi bon tant discourir? qu'ai-je besoin de discuter encore? Tu 
m'aimes et je t'aime : voilà tout ce que je sais et tout ce que je 
veux savoir! Tu es ma famille comme je suis la tienne! La vraie 
patrie est celle où l'on s'aime, et je ne connais pas de bonheur plus 
grand que l'ivresse de tes baisers ! 

Elle se taisait toujours. Pas un mot ne sortait de ses lèvres 
décolorées. Une sorte d'effroi la prenait maintenant. Elle avait des fris- 
sons courts et par instant une flamme vive traversait ses yeux immo- 
biles. Maximilien la tenait serrée contre lui, l'embrassant, l'étrei- 
gnaut, essayant de rappeler la vie en elle. Et rien, rien. Elle ne le 
repoussait pas, elle ne l'attirait pas. On eût dit que la vie s'arrêtait 



LA MARQUISE. 291 

brusquement en cette créature. Etait-ce donc le contre-coup de la 
scène violente qui venait de se produire? Ou bien de mortelles pen- 
sées naissaient-elles subitement dans son esprit? La terreur enva- 
hissait Maximilien lentement. Cet état durerait-il? Continuerait-elle 
à rester ainsi? Il se demandait maintenant si l'humiliation subie par 
Catherine ne rejaillissait pas sur Diane ; si encore une fois la fille 
n'allait pas payer pour la mère! 

— Ma bien-aimée, entends-moi, réponds-moi, reprit-il avec sa 
terreur grandissante. xNe garde pas ce silence qui me désespère! 
Mais ta douleur est la mienne, mais je souffre de tout ce que tu 
peux souffrir ! Diane ! . . Diane ! . . 

Son accent fut si désespéré dans ces paroles qu'elle sembla sortir 
de son rêve profond, comme Juliette arrachée au tombeau. Un peu 
de sang coulait plus vif sous la blancheur mate de son visage. Elle 
tourna ses yeux vers lui, et son regard prit une expression navrante 
et désolée : on eût dit que Maximilien était mort pour elle, qu'elle 
ne le verrait plus, que le dernier lieu qui les unissait venait de se 
rompre pour toujours. Et tout à coup, des larmes jaillirent, arra- 
chées à son courage par une douleur trop aiguë. Puis elle se leva, 
marchant avec cette raideur automatique des êtres qui luttent contre 
des forces défaillantes. 'Elle se traînait vers un petit meuble où elle 
serrait sespajiers, sesécrins. Elle y chercha un coffret qui contenait 
plusieurs liasses. Alors, détachant une feuille imprimée à demi jau- 
nie parle temps, ellela tendit à Maximilien. C était son acte denais- 
sance. Il la regarda étonné, il ne comprenait pas. Enfin il prit à son 
tour le papier. Et il lut, et ses yeux déchiffrèrent ces lignes froides, 
indifférentes, où le destin cruel écrivait leur sort : 

« L an mil huit cent soixante, le 28 janvier à midi; acte de nais- 
sance de Louise-Diane Sorbier, du sexe féminin, née le 27 janvier 
courant, à dix heures du matin, au domicile de sa mère, fille de Jean- 
Auguste Sorbier, âgé de trente-cinq ans, ancien capitaine de chas- 
seurs, décédé, et de xMarie-Catherine Jouve, âgée de vingt-^cinq ans, 
sans profession, son épouse... » etc., etc. 

C'était elle, elle Diane, l'enfant que Catherine Jouve portait dans 
son sein lorsqu'elle épousait impudemment M. Sorbier! Étrangers 
l'un et l'autre par le sang, Diane et Maximilien, légalement, étaient 
frère et sœur. A l'heure même où ils allaient s'appartenir pour tou- 
jours, un mur infranchissable se dressait irrévocablement entre eux. 
La loi, protégeant les coupables, écrasait ces deux innocens! 

Maximilien lisait, relisait ce papier banal, terrible dans sa simpli- 
cité. Il comprenait! Et il restait là, muet, farouche, hébété; toute 
sa vie tenait dans ces quelques lignes sèches, sur ce papier com- 
mun, où traînaient çà et là une soixantaine de mots d'une encre pâhe, 
écrits par un employé de mairie indifférent. Sa sœur! Diane était sa 



2S2 REVUE DES DEUX MONDES. 

sœur! Mais c'est donc possible ces choses-là! Il arrive donc de pareils 
accidens! Sa sœur! Et machinalement il recommençait la lecture : 
(( L'an mil huit cent soixante, le 28 janvier à midi... » Les caractères 
semblaient sortir du papier, venir à lui, danser devant ses yeux d'un 
air ironique et moqueur. 11 suiïlsait d'un mensonge impudemment 
soutenu par une misérable pour que la loi recueillît ce mensonge, 
le consacrât, le protégeât, le perpétuât! pour qu'elle en meurtrît 
deux êtres purs, loyaux, innocens et bons! Maximilien pouvait tout 
pour la défense de son amour; il pouvait se battre en duel, risquer 
sa vie, traverser les mers, accomplir des actions surhumaines: il 
pouvait se prendre corps à corps avec un animal sauvage, renverser 
un obstacle matériel, arracher, l'une après l'autre, avec ses ongles, 
les pierres d'un monument, user la santé de son corps et les croyances 
de son âme à servir une œuvre... 

Il pouvait tout! 

Tout, excepté détruire ce papier qui était un mensonge, une 
calomnie, un faux moral, une insulte à la conscience ! Il pouvait 
tout , excepté faire que cette feuille n'existât pas ! Cette feuille 
banale, vulgaire, écrite autrefois, par une main grossière, dans 
une mairie inconnue! « L'an mil huit cent soixante, le 28 janvier, 
à midi... » Six lignes détruisaient deux existences! Un peu d'encre 
noire sur du papier blanc désespérait deux créatures humaines! Et 
encore une fois les innocens payaient pour les coupables! Et encore 
une fois les enfans portaient le poids des fautes que leurs parens 
avaient commises! 

Il se faisait un effroyable déchirement dans l'âme de cet homme; 
quelque chose se cassait dans son cœur. Il sentait une fatalité toute- 
puissante s'abattre sur sa tête; elle lui enfonçait ses crocs* aigus 
dans le crâne, semblable à ces oiseaux fantastiques qui hantent nos 
rêves. Il n'avait même pas la force de parler; des sanglots s'étran- 
glaient dans sa gorge sèche. Puis un affolement le prit. Il regarda 
une dernière fois l'acte de naissance de Diane; une dernière fois il 
lut ces lignes qui brisaient son avenir. Et, sans dire un mot, sans 
retourner la tête, il s'enfuit affolé, éperdu, traqué par son déses- 
poir, croyant entendre une voix ironique qui murmurait à son 
oreille avec un éclat de rire moqueur : « L'an mil huit cent soixante, 
le 28 janvier, à midi... » 

XV. 

Depuis qu'il était nommé procureur de la république à Paris, 
M. Fauré sortait peu. Les exigences d'un service à organiser, les 
visites de courtoisie aux divers membres du parquet et des cours, 
tout cela absoibait le plus clair de son temps. Il accepta cependant 



LA MARQUISE. 293 

une invitation à dîner, un soir, chez sa cousine Jeanne Vernier. Ce 
galant homme appartenait à la classe des magistrats aimables, ceux 
qui savent tout concilier, le devoir et la courtoisie. Il désirait au 
reste recueillir les impressions du monde sur une affaire qni le 
préoccupait. Dans une société telle que la nôtre, jamais on n'em- 
pêchera le duel d'être à la mode. C'est le seul recours de l'honneur. 
Demandez donc aux tribunaux de repriser certains accrocs avec 
l'aiguille perfide du code! Neuf fois sur dix, le parquet ne bouge 
pas. Les procès-verbaux sont datés de la frontière; on s'est piqué 
au bras. Le magistrat sourit, s'incline et passe. Mais lorsqu'il y a eu 
mort d'homme, c'est grave. Ce n'est plus une simple affaire correc- 
tionnelle: la chose doit se juger au criminel, comme on dit. Le jury 
de la Seine dirait donc le dernier mot du duel Morère-Tandray, 
comme on l'appelait; M. Fauré devait parler comme représentant 
du gouvernement. Mais il connaissait les dessous inavoués de la 
rencontre; et ce qu'avait été naguère la belle Catherine Jouve, à 
Foix, et sa liaison avec son gendre; il savait quel homme d'honneur 
était M. de Morère, combien il avait dû souffrir. S'il ignorait les 
causes réelles de la rencontre, il n'en devinait pas moins l'un de ces 
drames de la vie parisienne qu'on s'efforce de cacher. Mais que 
disait le monde? Que pensait-il? Sous les potins de celle-ci, et les 
bavardages de celle-là, à travers les phrases d'un gommeux à la 
mode, et les mots d'esprit d'une précieuse de salon, il démêlerait 
bien quelque chose. 

Le dîner de M™® Vernier lui offrait ce qu'il cherchait. Tout 
Paris était bien représenté là. Il y avait et Maurice Gendron, et 
Louis Maréchal, et M""' Repp, et M"' Trakof, et celle-ci et celle-là ! 
]yjme Xrakof et M'"^ Vernier ne se quittaient plus. Jeanne se piquait 
maintenant de défendre la Russe. Quand on a beaucoup d'esprit, 
l'excentricité ne nuit pas. 

— Elle a tant d'esprit ! ma chère, disait-elle aux jolies femmes, 
comme pour l'excuser d'un défaut. 

— Elle est si jolie! disait-elle aux femmes d'esprit, comme pour 
l'excuser d'une qualité. 

Jeanne avait placé ses convives ainsi qu'il convenait : notamment 
Louis Maréchal à côté de M""" Repp. Pourquoi?.. On ne sait jamais. 
Est-ce que?.. Tant qu'on n'a pas vu, on n'a rien vu; il faut se 
méfier de l'apparence et ne pas même croire à la réalité; et quand 
on n'est pas sûr de quelque chose, on ne sait rien du tout. Pourtant 
on remarquait que, depuis leur villégiature au château de Vairs, 
Louis Maiéchal et M'"^ Repp se voyaient souvent. Le premier ren- 
contrait fréquemment la seconde par hasard, et la seconde aimait à 
parler par hasard du premier. 

Et Jeanne Vernier elle-même? Est-ce que Maurice?., On est si 



29^ REVUE DES DEUX MOJ<DES. 

méchant! On le fut même dès le commencement du dîner. Natu- 
rellement ce fut M'"* Rodiez qui donna le signal. Elle mit le feu aux 
poudres. Tout d'abord, le scandale du jour : à tout seigneur, tout 
honneur. L'histoire d'une grande dame, surnommée « la comtesse 
bleue, » qui le matin cravachait sa rivale en pleine allée des Aca- 
cias. La rivale une fois cravachée, elle prenait le boir un autre 
amant. Elle aurait peut-être dû comii.encer par là! Puis ce fut Diane 
que la douce Henriette mit sur le lapis; elle usa toute sa coquet- 
terie à découper artistiquement son ennemie. Ce fut de la besogne 
joliment faite. Naturellement el'e southit encore que Diane ei Maxi- 
milien ne se mariei'aient pas. Ensuite on parla d'autre chose ; on 
effleura tous les sujets avec cette mondanité railleuse que les vrais 
Parisiens possèdent seuls. Et le dîner s'acheva, et la .^oirée com- 
mença, et elle se continua sans que M. Fauré entendit prononcer 
le nom du marquis de Tandray. Seul, Louis Maréchal dit à un mo- 
ment, à propos d'un cheval de courï^es : 

— Il m'a rappelé le stoppeur de Fabien. 

Et M'"" Trakof riposta négligemment, en montrant l'émail de ses 
jolies dents : 

A propos, que 'devient-il donc, ce cher mai-quis? on ne le voit 

jan'ais. 

Elle oubliait parfaitement qu'il n'était plus de ce monde. Il est vrai 
qu'on échangea presque aussitôt ce dialogue, bien parisien dans son 
indifférence narquoise : 

— Mais il est mort, ma chère. 

— C'est vrai, puisque sa femme est veuve. 

— Elle ne l'était donc pas? 

— Ce cher marquis, on ne l'a pas beaucoup regretté. 

— Que dites-vous là, mon bon ami? Vous vous trompez absolu- 
ment. Il a emporté tous nos regrets. 

— C'est vrai, puisqu'il ne nous en a laissé aucun! 

M. Fauré écoutait avec soin, ne perdant pas un mot, et peu à 
peu, il se faisait une opinion bien nette. Le monde se souciait du 
marquis de Tandray comme du grand Mongol. Avait-il été tué en 
duel ou bien était-il mort dans son lit comme un bon bourgeois de 
la rue Saint-Fiacre? On ne savait plus. Oui, il existait bien autrefois 
un marquis de Tandray, qui portait beau, qui charmait quelques-unes 
et ravissait quelques autres... xMais aujourd'hui? Pchst!.. Envolé, 
disparu, évahoui... Fumée!.. Tandray? Qui ça, Tandray? Tandray? 
connais pas! L'oubU pesait plus. lourdement sur son souvenir que 
les six pieds de terre de sa tombe ne pesaient sur son corps. 

M. Fauré était fixé. Un homme si bien et si vite enterré de toutes 
les façons méritait qu'on l'oubliât. 11 laissait derrière lui une veuve, 
et un adversaire plein d'honneur. A quoi bon soulever un nouveau 



LA MARQUISE- 295 

scandale autour de ces braves gens? D'un côté, la loi ordonnait 
au magistrat de venger un être peu aimé; de l'autre, la conscience 
commandait à ce même magistrat de ménager des êtres très inté- 
ressans. M. Fauré n'hésita pas. Il écrivit à M. de Morère pour le 
prier de passer un matin à son cabinet. 

— Monsieur, dit-il, je crois que vous désirez peu de bruit autour 
de cette histoire. Voici donc ce que je vous propose. Je vais inscrire 
votre affaire pour cette session même ; sur ma demande, le prési- 
dent du tribunal interdira la publication des débats; mon réquisitoire 
sera très modéré; le jury vous acquittera, selon sa coutume, je l'es- 
père, vous et les quatre témoins, et tout sera terminé. 

M. de Morère fut profondément touché de ces paroles. Il éprou- 
vait une profonde reconnaissance pour le galant homme qui lui 
évitait ainsi les angoisses d'un procès tapageur. Aussi quand il sut 
ce qui se passait entre Maximilien et Diane, sou parti fut vite arrêté. 
Quoi! les deux jeunes gens seraient à jamais séparés par un men- 
songe légal ! Quoi ! deux existences seraient brisées pour toujours ! 
Non. Il devait exister un moyen de couper ce nœud gordien. Ce que 
lui, homme du monde, ignorait, un homme de loi ne l'ignorait pas. 
A qui se confier? A un avocat, à un avoué, à un notaire? Certes, il 
n'aurait que l'embarras du choix. Mais à personnage nouveau, nou- 
velles confidences. M. Fauré, au contraire, connaissait une partie de 
l'histoire. Une visite de M. Danglars le confirma dans sa résolution. 

Le lendemain de ce jour maudit où Maximilien s'enfuyait affolé 
de chez Diane, le vieillard se présentait chez M. de Morère et, avec 
sa fermeté stoïque : 

— Monsieur, disait-il, nous voici, vous et moi, redevenus chef de 
famille : vous par tendresse, moi par devoir; nous représentons deux 
pauvres êtres incapables de se défendre eux-mêmes. La passion les 
égare , le désespoir les trouble. Ils ne voient plus clair dans les 
ténèbres où ils sont. En fait, ils sont étrangers l'un à l'autre; en 
droit, tout officier de l'état-civil refusera de les unir. Nous, qui 
sommes de sang-froid, nous pouvons et nous devons les protéger. 

— Vous avez raison, monsieur, répliqua M. de Morère. Tout ce 
qu'il est humainement possible de faire, nous le ferons. 

— J'ai une arme, reprit nettement le vieillard : l'aveu écrit et 
signé par votre femme. On peut s'en servir: le permettez-vous? 

Et en même temps il tendait à l'aïeul une feuille de papier jau- 
nie pat* le temps ; quelques lignes seulement, mais terribles dans 
leur éloquente simplicité; quelques lignes, d'une écriture tremblée, 
où Catherine Jouve avouait s'être mariée au capitaine Sorbier, étant 
enceinte d'un autre. Et avec cette première preuve, M. Danglars en 
possédait une autre ; une liasse de lettres que l'amant de Catherine 
Jouve écrivait naguère à sa maîtresse. On y suivait pas à pas Fin- 



296 REVUE DES DEUX MONDES. 

trigue abominable où avaient sombré le bonheur et la vie du capi- 
taine Sorbier. Et les inquiétudes de la jeune fille en se sentant 
grosse; et l'infâme projet d'épouser le premier venu pour lui faire 
endosser cette paternité menteuse ; et les jalousies de l'amant, qui 
ne v::ulait pas que sa maîtresse appartînt à son mari. 

— Avec tout cela, continua M. Danglars, il est impossible que la 
loi ne nous fournisse pas un moyen d'éclairer ces ténèbres, ^lais je 
vous le répète, il s'agit de celle qui s'appelle aujourd'hui J\P® de 
Morère. Nous allons secouer le passé : il en sortira bien des hontes; 
nous allons remuer de la boue : elle rejaillira sur votre nom. Je 
m'adresse à vous. Votre considération est en jeu. De nouveaux 
scandales naîtront; dites oui ou dites non. 

M. de Morère releva le front. Et avec un sourire hautain et 
méprisant : 

— Monsieur, répliqua-t-il, je n'ai pas plus le droit de songer à 
moi, que vous n'avez le droit de songer à vous. Nous ne sommes 
pas iutéressans, nous autres. Notre v-e se termine: celle de ces 
deux enfans commence. Ma considération est menacée? Je ne le 
crois pas. L'honneur est personnel : nul ne peut entamer le mien. 
La coupable porte mon nom?.. Je n'avais qu'à ne pas le lui donner. 
Depuis que j'ai épousé cette misérable, je subis le châtiment de ma 
faute et de ma déraison. Ceci n'est qu'une expiation de plus. Le 
monde? Eh! que m'importe! Je relève de ma conscience, non pas de 
l'opinion des autres ! 

Il s'arrêta une minute : une émotion le poignait. 

— Si vous saviez ce que je souffre! Mon père s'est appelé de ce 
nom que je vais traîner dans la boue, après l'avoir traîné dans le 
ridicule... 

Un feu clair flambait dans la cheminée. M. Danglars regarda 
une minute M. de Morère. Celui-ci était fort pâle. Le vieillard 
reprit les papiers qui contenaient et l'aveu de Catherine Jouve, et 
les lettres de son amant. Cette liasse constituait, en somme, les 
seules preuves matérielles; s'il les anéantissait, plus rien. Il contem- 
plait cet homme de cinquante ans, dont tonte la vie avait été mal- 
heureuse à la suite d'une seule faiblesse! Il songeait à ces souf- 
frances passées, à ses souIVrances futures. Une profonde pitié lui 
venait. Il fit un pas vers la cheminée pour brûler ce tenible dos- 
sier qui renfermait pourtant le bonheur de son petit-fils. Mais déjà 
M. de Morère s'élançait vers lui: ils s'élevaient tous les deux à la 
même hauteur dans le sacrifice. 

— Merci, monsieur, dit-il; mais ma douleur n'est rien à côté du 
bonheur de ceux que nous aimons. Je veux m'oublier jusqu'au 
bout; qu'on me traîne sur la claie, mais que Diane soit heureuse, 
mais que Maximilien soit heureux ! llien ne doit détruire les joies 



LA MARQUISE. 297 

qu'ils ont rêvées. Leur amour vaudra toutes mes douleurs, et leur 
sourire me paiera toute ma torture! 

M. Danglars sentit que son émotion doublait. Des larmes jaillirent 
de ses yeux. Les pleurs de ce vieillard furent la récompense du sacri- 
fice. 
- Alors ils s'expliquèrent et arrêtèrent leur plan de conduite. L'idée 
de se confier à lAL Fauré était bonne. 11 les aiderait avec son auto- 
rité de magistrat, avec sa probité d'iiomme, avec son expérience de 
légiste. M. Danglars alla le trouver. M. Fauré savait tout depuis 
longtemps. Ne refusail-il pas naguère de révéler à sa cousine Jeanne 
Veniier ce qu'il considérait être le secret professionnel? Il avait même 
commencé une enquête autrefois sur le suicide du capitaine Sorbier; 
puis il s'anêtait devant l'horreur de ce drame intime. La justice res- 
tait désarmée en présence du piège monstrueux tendu à la crédulité 
d'un honnête homme; elle devait au moins à sa mémoire la conso- 
lation du silence. 

— Laissez-moi ces lettres, dit-il au grand-père de Maximilien; 
laissez-moi l'aveu de la coupable. Je veux examiner ce dossier avec 
soin. Peut-être un recours légal est-il encore possible. En tout cas, 
c'est à votre petit-fils qu'il appartiendra de prendre une résolution. 

Il fut convenu que le lendemain M. Fauré viendrait chez la mar- 
quise. Rendez-vous fut fixé pour deux heures de l'après-midi, ave- 
nue de Messine. Le magistrat ne disait pas une phrase qui permît à 
M. D mglars d'espérer ; il ne prononçnit pas non plus le grand mot : 
impossible. Quand on souffre, c'est déjà beaucoup que de ne pas 
désespérer tout à fait. Eu rentrant chez lui, il écrivit à M. de Morère 
pour le prévenir, puis il se rendit dans la chambre de Maximilien. 
Celui-ci n'était pas rentré. 

Rentré ! 

Le jeune homme errait par les rues, ne sentant pas le froid de la 
nuit, poursuivi par la pensée de son malheur. Elle ne le quittait 
pas. Elle le hantait, fidèle et implacable comme son ombre. Diane 
ne serait jamais à lui! Ces six mots sonnaient dans sa tête comme 
un refrain régulier. Ainsi le cavalier fantastique delà ballade, lorsque 
son démon le poursuit et qu'il franchit pour lui échapper les hal- 
liers, les forêts et les torrens. Diane ne serait jamais à lui! A quoi 
servait d'être fier, noble et chevaleresque? Pourquoi se sacrifiait-on 
à de vaines idées d'honneur? Où donc la récompense de tant d'ef- 
forts perdus, de tant de douleurs supportées? Ils s'aimaient, et ils 
restaient purs; ils se désiraient, et ils demeuraient chastes. Nul ne 
le savait; bien plus, le monde, toujours porté à croire le mal, les 
accusait sans doute de tout ce qu'ils n'avaient point fait. Quelle 
duperie que le bien ! Mieux vaut se mal conduire en n'écoutant 
que les conseils intéressés de la bête ! 



298 REVUE DES DEUX MONDES. 

Diane ne serait jamais à lui! Pourquoi? Qu'est-ce qui les séparait 
Sa volonté à lai? Non. Sa volonté à elle? iNon ; mais une fata- 
lité toute-puissante qui les dominait. Par suite d'un événement 
imprévu, extraordinaire, hors du cadre où se meuvent de coutume 
les événemens humains: parce que son père à lui avait écouté son 
amour au lieu de sa raison, parce que sa mère à eJe avait mené 
une existence infâme, pour toutes ces causes réunies, ils ne pou- 
vaient pas s'épouser. Un mur se dressait entre eux. Eh bien ! est-ce 
qu'il n'y a rien en dehors du mariage? Ils rêvaient une union régu- 
lière, entourée du respect de tous; un amour en plein ciel, sans 
mensonge ni déloyauté. C'était impossible. Soit. Il leur restait 
l'union irrégulière, l'amour qui se cache ou qu'on ignore. Ils ne 
seraient pas coupables par intention, mais par nécessité. Diane serait 
sa maîtresse, et le monde ne saurait rien. S'il savait quelque chose, 
il fermerait les yeux. Est-ce que l'on ne voit pas tous les jours des 
tolérances pareilles? Est-ce que l'on ne parle pas couramment de 
la liaison de M. X*** et de M'"' Y***? Et personne ne songe à s'en 
étonner ou à leur en vouloir. A peine un sourire par-ci par-là, ou 
une allusion railleuse de temps à autre. Les maîtresses de maison 
ont grand soin d'inviter ensemble ceux que la chronique mondaine 
unit avec une bienveillance ironique. Et Diane ne souffrirait même 
pas du blâme des siens. M. de Morère et M. Danglars estimaient la 
vie pour ce qu'elle vaut. Ils connaissaient les combats d'âme de ces 
deux amans passionnés et sincères. Ils approuveraient leur révolte 
contre la fatalité injuste. 

Dans le tumulte de ses idées, Maximilien marchait devant lui, 
sous cette nuit d'hiver, absorbé par la toute-pnissance de sa pensée 
douloureuse. De temps en temps, il s'arrêtait, s'appuyant contre 
un mur. Il défaillait de fatigue morale, toujours insensible à cette 
bise glacée souillant à travers les rues. Puis cette course violente 
lui fouettait le sang. Au matin, il s'arrêta, regardant autour de lui. 
Il arrivait sur les terrains vagues qui entourent xMontmartre. Le jour 
commençait à paraître. Une brume grise flottait au-dessus des toits; 
un murmure montait sourd et confus de toutes ces maisons accrou- 
pies. La vie, interrompue par le sommeil, reprenait lentement. Dans 
les ruelles avoisinantes, les ouvriers se levaient pour le labeur jour- 
nalier. Le grand chemin s'emplissait de bruit; et les appels des 
charretiers, les hennissemens des chevaux se mêlaient déjà aux rou- 
lemens lointains. Des maraîchers passaient, menant leurs é[)aisses 
voitures; ensuite les bouchers, conduisant aux abattoirs des trou- 
peaux de bœufs et de moutons; derrière, ces charrettes plates où 
s'empilent des barriques de vin, marbrées çà et là de taches rouges; 
un peu plus loin, des sacs de farine accumulés dans des camions 
énormes, laissant voler dans l'air une poussière fme et diaphane qui 



LA MARQUISE. 299 

blancliissait les roues, les essieux et les- croupes robustes des che- 
vaux. Toute la vie animale de Paris passait par là . 

Maximilien regardait défiler de son œil morne ce qui nourrissait 
le corps de la grande cité. 

Pendant ce temps, la brume grise se dissipait lentement; les mai'- 
sons sortaient les unes aprè:^ les autres du linceul de brouillard qui 
les enveloppait auparavant. Do ces hauteurs, Maximilien apercevait 
nettement un pan énorme de la vilîe- étalé devant lui. Les rues se 
croisaient et s'entre-croisaient avec une minceur de lacets indéfi- 
niment mêlés les uns dans les autres. Çà et là surgissaient, de la 
masse gigantesque, des édifices aux contours plus nets, aux arêtes 
plus vives. Plus loin, une ligne sinueuse qui, vue à distance, res- 
sem'Iait à un serpent tordu sur lui-même : les boulevards, arbre 
de couche de cette puissante machine. 

Et la pensée remuait dans h cerveau de cet homme intelligent, 
affiné encore par une vive souffrance. Il venait de voir tout ce qui 
alimentait le corps de Paris : il se demandait ce qui alimentait 
son âme. 

Dans Ici mœurs, la corruption; dans les croyances, le scepti- 
cisme ; dans les idées, l'abaissement. Tout ce qu'on respectait jadis, 
on le méprise à présent, et l'on insulte aujourd'hui tout ce qn'on 
adorait autrefois. Le chemin de la vie est encombré de broussailles, 
et le monJe ressemble à une Palmyre semée de ruines! L'homme 
a pris la croix et l'a secouée frénétiquement jusqu'à ce qu'il l'ait arra- 
chée. Et une fois seul, ne voyant plus Dieu, il a pris peur comme 
l'enfant dans les ténèbres. 

Maximilien s'apaisait lentement à mesure que ces idées plus 
hautes relevaient son esprit et raffermissaient son cerveau. Mainte- 
nant il se blâmait de sa lâcheté en face de lui-même. 11 cherchait 
tout à l'heure la récompense de ses efforts perdus, de ses douleurs 
supportées? Elle était dans la satisfaction de son devoir accompli. 
Le bien, une duperia! L'honneur, une idée vaine! Quand lui seul 
et Diane connaîtraient l'étendue de leur sacrifice, cela suffirait pour 
qu'ils eussent raison de se sacrifier. A quoi sert d'être noble, fier et 
chevaleresque? A goûter l'exquis repos, la divine tranquillité de la 
conscience heureuse d'elle-même! 

Et les yer.x du jeune homme se portaient à présent sur Paris, 
éclairé par l'aube matinale. Les froids rayons d'un soleil d'hiver 
brillaient partout. La vie renaissait de tous les côtés. Rien n'ali- 
mentait l'âme de cette capitale du monde? Il se trompait encore. 
Les mœurs peuvent décroître, les croyances s'affaiblir et les idées 
s'abaisser. Ce ne sont que des maladies d'un moment. L'huma- 
niié veille. Qu'importent des générations se ruant au plaisir, affo- 
lées par l'argent, et désertant l'idéal? L'exemple donné par l'éhte 



300 REVUE DES DEUX MONDES. 

suffit à enseigner la foule. Les vérités pénètrent lentement dans 
l'âme des peuples, mais rien ne les empêche de luire. Il vient tou- 
jours une heure où elles s'affirment violemment! Certes, dans cette 
immense cité, des milliers et des milliers d'individus ne vivaient 
que pour la bête : eh bien ! lui, Maximilien, vivrait pour l'âme. Cet 
amas informe de maisons contenait bien des intelligences dévoyées, 
bien des créatures flétries , bien des consciences vendues ; certes 
beaucoup dans ces masses d'individus ne connaissaient d'autre frein m 
que leur bon plaisir et d'autre dieu que le veau d'or... Eh bien ! lui, 
il les dominerait par sa vertu comme il les dominait déjà par son 
esprit. Diane lui avait enseigné la route où il devait marcher. 

Eh! quoi, il livrerait cette pure, cette fière créature à des com- 
mentaires railleurs ! On pourrait les accoupler tous les deux dans 
une pensée indécente! On salirait leur noble amour avec des com- 
menlaires insultans! Le rouge lui en montait à la face! Il s'en vou- 
lait d'avoir si peu respecté celle qu'il aimait par-dessus tout au 
monde. Que, dans la violence de leur passion, ils eussent cédé l'un 
et l'autre à leur tentation, soit! Mais que lui, Maximilien, arrêtât j- 
Theure de la chute de Diane! Et même, en admettant que personne ■ 
ne sût rien , même en supposant que le monde ignorât tout , ce 
monde curieux, indiscret et avide de scandales, est-ce que cette . 
liaison inconnue ne pourrait pas avoir des conséquences bien autre- I 
menî graves encore? Si de leurs amours ignorées naissait un enfant, 
quel serait le sort de ce malheureux être? Il se le disait tout à 
l'heure encore : Diane et lui seraient à jamais malheureux parce 
qu'ils portaient le poids des fautes que leurs parens avaient com- 
mises; parce que son père à lui avait écouté son amour au lieu de 
sa raison; parce que sa mère à elle avait mené une existence infâme. 
Eux qui souffraient d'une situation fausse, ils créeraient un être qui 
en souHVirait aussi! Les victimes se feraient bourreaux à leur tour! 
Non ! Rien n'est vrai hors du droit chemin, hors du devoir, hors de 
l'honneur! 

Debout sur la hauteur, Maximilien resta encore quelques instans 
à contempler Paris. Sa résolution s'afiermissait. 11 soulfrirait : c'est 
la loi humaine. Du moins il resterait digne de Diane, et Diane reste- 
rait digne de lui. Les plus belles victoires sont les victoires rem- 
portées contre soi-même. Il étendit fièrement sa main vers la grande 
ville comme pour lid jeter un défi : le défi de l'honnête homme 
redevenu maître de lui-même et de sa volonté! 

Son grand-père l'attendait avec inquiétude. Mais cette inquiétude 
disparut en partie lorsque M. Danglars vit la fignre plus calme de 
son petit-!ils. Le repos intérieur naît toujours d'une résolution virile. 
Il lui conta sa démarche de la veille. Maximilien sourit tristement : 

— Je te remercie de ce que tu as fait, père, mais je n'espère plus. 



LA MARQUISE. 301 

— Tu as tort. 

— Pourquoi? 

— Parce que M. Fauré espère encore, lui. 

— Je suis las de me heurter toujours contre une muraille infran- 
chissable! Depuis six moi?, ma vie ne m'appartient plus. Je ne 
relève pas de mon libre arbitre, mais du caprice des événemens. Il 
m'est interdit la veille de croire au lendemain et je suis menacé 
même dans le bonheur que je possède. Comment espérer quaud j'ai 
devant moi cet obstacle formidable qui s'appelle la loi! Le tour- 
ner est aussi impraticable que le vaincre! 11 n'est pas de recours 
contre l'impossible! 

A l'heure dite, les personnages de ce drame intime se réunirent 
dans l'appartement de l'avenue de Messine. Diane et Maxiniilien, 
immobiles, portaient sur leur visage pâli les traces vivantes de leurs 
angoisses. Ils n'osaient pas se regarder, chacun d'eux ayant peur 
d'être faible; l'un comptait toujours sur l'autre pour être fort. Et 
cependant une dernière lueur d'espérance brillait en eux comme 
une de ces lampes fidèles qui brûlent toujours dans le chœur des 
grandes cathédrales. Quel sentiment vivace! L'homme ne le répudie 
même pas à la minute même où il va mourir : il espère encore 
trouver quelque chose au-delà! Et puis ils n'entendraient pas seule- 
ment des mots, mais des faits : ce magistrat qui les secourait ne 
leur montrerait pas une possibiHté, mais une certitude, c'est-à-dire 
un texte de loi d'où leur sort dépendait maintenant. 

— Il est bien entendu, madame, dit M. Fauré, que je suis ici un 
conseiller légal, pas autre chose? Ma situation de magistrat n'est 
pour rien dans tout ceci. Dans toute question judiciaire il y a le 
point de vue humain et le point de vue juridique. C'est à vous d'étu- 
dier le premier; moi, je vous expose le second. M. de Morère et 
M. Danglars m'ont conté votre étrange histoire. Ils m'ont adressé 
cette question : Deux êtres s'aiment; la loi dresse un mur entre eux; 
ce mur est-il infranchissable? Ma réponse est bien nette : Non. 

Maximilien jeta un cri, pendant que Diane fermait les yeux, prête 
à défaillir. Que disait M. Fauré? Était-ce possible? Ils craignaient 
l'un et l'autre de rêver, d'avoir mal entendu, de prendre leur fol 
espoir pour une réalité. Le magistrat poursuivit : 

— La loine prévoit jamais les exceptions ; elle ne s'occupe que des 
généralités. Or, s'il est avant tout un cas particulier, c'est le vôtre. 
Que dit le code? Que tout enfant né pendant le mariage a pour père 
le mari. Or, le capitaine Sorbier s'est marié le 2 août 1859 ; vo u 
madame, vous êtes née le 27 janvier 1860. Donc vous êtes la fille 
légitime du capitaine Sorbier et de Catherine Jouve. Voilà ce que 
répondra tout légiste à première vue, après avoir comparé l'acte de 
naissance et l'acte de mariage. Maintenant, le lendemain de votre 



302 REVUE DES DEUX MONDES. 

naissance, le capitaine eût-il pu intenter une action en désaveu? 
Oui. Attendu que vous êtes née le 179°'^ jour du mariage-. L'au- 
rait-il gagnée? Oui. Pourquoi? Parce qu'il n'avait pas eu connais- 
sauce de la grossesse avant d'épouser Catherine Jouve. Or l'ar- 
ticle 31^ est formel. Les preuves ne manquaient pas. D'abord l'aveu 
même de la mère écrit de sa main. Et si l'on arguait que cet aveu 
a été arraché par la violence, ce qui est probable, il y a la corres- 
pondance échangée entre elle et le vrai père. 

Maximilien et Diane écoutaient avec l'attention fiévreuse de con- 
damnés à mort auxqjiels on lit leurs lettres de grâce. Cette explicar-" 
tion nette, simple, logique, les frappait par sa brièveté même. Ce 
n'était plus un homme, mais la loi qui parlait, 

— Un mari est-il toujours fondé à introduire une action en désa- 
veu? continua M. Fauré. Non, même s'il est dans le cas précédent. 
Il devra le faire dans le mois, s'il se trouve sur les lieux de la nais- 
sance de l'enfant; daas les deux mois après sokl retour, si à la même 
époque il est absent; dans les deux mois après la découverte de la 
fraude , si on lui avait caché la naissance de l'enfant. 

Il se tut quelques instans. Cette scène prenait l'intérêt d'un drame 
raconté. Les situations se déroulaient devant les auditeurs avec une 
progression mathématique. Et les auditeurs étaient eux-mêmes des 
acteujrs de ce drame. M. Fauré reprit un; peu plus lentement, afin 
que ri(?n ne demeurât obscar dans son récit légal : 

— Pourquoi M. Sorbier s'est-il brûlé la cervelle? Il n'est même 
pas besoin de chercher une explication psychologique. Le capitaine 
l'a donnée lui-même. C'est moi qui ai conduit l'enquête à Foix 
naguère. Vous aviez cinq ans, monsieur Maximilien. C'est vous qui 
avez découvert le suicide en entrant le matin dans la chambre de 
votre p^re. A vos cris, des serviteurs accoururent. Les gens du 
peuple ont cette conviction que, lorsqu'on trouve un mort, il faut 
vite prévenir la police. Ils seraient en face d'un pendu qu'ils ne ten- 
teraient même pas de le rappeler à la vie. Une heure après, j'ar- 
rivais avec le juge d'instruction. Sur le bureau du capitaine s'éta- 
lait une déclaration écrite d'une main ferme et conçue à peu près 
en ces termes : « Je me tue, car ma femme accouchera d'un enfant 
qui légalement serait mien. Je n'ose intenter un procès qui me 
ferait rougir plus tard devant mon fils. J'aime mieux mourir. » Ce 
papier doit être aujourd'hui dans les archives du parquet de Foix. 

Et se tournant vers l'aïeul, M. Fauré lui dit : 

— "Vous l'avez lu jadis, monsieur. Me suis-je trompé? 

— Non, dit simplement le vieillard. 

Quant à Maximilien, il pleurait. Il revivait ce drame ressuscité 
devant lui. Le passé demeurait si présent à son esprit ! Il fermait les 
yeux et il revoyait cette chambre sinistre où il trouvait son père, la 



LA MARQUISE. 303 

tête cassée! Puis l'effarement de tous, les allées et le»? venues, les 
commentaires de chacun, et ces hommes de loi, et son abandon à 
lui, réfugié seul dans un coin de la maison. Il apercevait nettement, 
à la clarté vive de son souvenir, l'aïeul arrivant le surk-ndemain et 
conduisant le pauvre mort à sa dernière demeure, en tenant un 
petit enfant par la main. C'était lui, ce petit enfant. Et aujourd'hui, 
devenu homme , il entendait évoquer devant lui ce passé terrifiant. 
Il songeait à tout ce que cet aïeul avait faù pour lui. M. Danglars 
tenait encore l'homme par la main de même qu'il tenait naguère 
l'orphelin esseulé. Il protégeait l'un comme il protégeait l'autre. Il 
défendait l'homme après avoir défendu l'enfant. Maximilien se leva 
et, allant embrasser son grand-père : 

— Merci ! dit-il. 

Le magistrat poursuivit : 

— Je vous demande pardon d'éveiller ces souvenirs si pénibles, 
monsieur, mais il le fallait. Votre père étant mort au moment de 
la naissance, qui devait introduire l'action en désaveu? Voire tuteur, 
c'est-à-dire M, Danglars. Pourquoi ne l'a-t-il point fait? Parce que 
le capitaine ne voulait pas d'un procès qui aggraverait le scandale? 
Non. Parce qu'on plaide contre une réa'ité, non contre une suppo- 
sition. Où était Catherine Jouve? Que devenait-elle? En quel coin de 
la France cachait-elle son accouchement? Était-ce même en France? 
Alors, en quel coin du monde ? Et puis le tuteur Danglars ne savait 
pas si cet accouchement existait. Supposez qu'il eût intenté un pro- 
cès, le tribunal eût répondu : « Vous demandez une rectification 
d'état civil? Fort bien. Montrez-nous cet état civil qu'il faut recti- 
fier. )) On n'annule pas une hypothèse, on ne détruit pas une sup- 
position. 

Tout ce^a était précis et vivant. Le drame prenait corps; les argu- 
mens s'ajoutaient aux argumens avec une précision de machine. 

— M. Danglars n'avait donc qu'une chose à faire : attendre. Était-ce 
dangereux, l'article 317 disant: « Les héritiers auront deux mois 
pour contester la légitimité de l'enfant?.. » Non, car il ajoute : u ... A 
compter de l'époque où cet enfant se serait mis en possession des 
biens du mari... » Fort bien. Mais en attendant trop, on pouvait se 
heurter à la prescription ! Non pendant votre minorité, monsieur 
Maximilien, puisque la prescription ne court pas contre les mineurs. 
Mais plus tard, quand vous seriez devenu homme, quand vous seriez 
devenu majeur : c'est-à-dire maintenant. Je reconnais que la ques- 
tion est troublante. Car enfin il y a bientôt vingt ans que ces faits 
se sont passés. Et c'est après un temps si long, qi^and vous êtes 
entré dans la vie, que vous prétendriez user de vos droits naturels 
d'héritier ! Sans doute vous êtes de bonne foi ; évidemment vous 
ignoriez la fausse déclaration faite par Catherine Jouve; certes, vous 



304 REVUE DES DEUX MONDES. 

avez une chance pour gagner ce procès-là. Mais vous en avez aussi 
une pour le perdre. 

Il s'arrêtait de nouveau. On eût dit qu'il se plaisait à graduer 
l'intérêt. Et cependant il ne songeait qu'à rendre ces explications 
légales absolument claires, absolument précises. 

— C'est très grave, une action en désaveu. Sans doute, dans 
le cas présent, les deux plaideurs seraient d'accord. Pendant que 
M. 3Iaximilien Danglars dirait d'une part : « M'"' la marquise de 
Tandray n'est pas la fille du capitaine Sorbier... » la marquise de 
Tandray répondrait d'autre part : « M. Maximilien Danglars a rai- 
son : le capitaine Sorbier n'est pas mon père. » Situation nouvelle 
où les deux adversaires ne sont pas adversaires ; où le défendeur et 
le demandeur s'entendent; où l'enfant légitime proteste contre sa 
légitimité et réclame sa bâtardise ! Mais veuillez remarquer que 
vous sollicitez tous les deux une rectification d'état civil : or votre 
état civil à tous les deux est déjà surchagé! Vous, monsieur Maxi- 
milien, vous êtes né Sorbier, et, de par une adoption légale, vous 
vous appelez Danglars. Vous, madame la marquise, vous êtes née 
Sorbier, et, de par la complaisance d'un décret, vous vous appelez 
Morère. Les juges n'ont pas à savoir si vous êtes intéressans ou 
non ; ils ne cherchent pas pourquoi l'un intente et l'autre accepte 
le procès; ils voient ceci : un homme et une femme ne portant pas 
l'un et l'autre le nom qu'ils doivent porter et réclamant pour un 
troisième changement d'état civil. Avouez que c'est une affaire bien 
embrouillée! Sachez, en outre, que les juges considèrent toujours 
ces choses-là comme très délicates. Ils verront qu'on a toujours 
esquivé la loi et qu'on veut l'esquiver encore. En votre àme et con- 
science, reconnaissez qu'ils auraient raison. Vainement vous leur 
diriez : « Nous nous aimons et nous voulons nous épouser. » Votre 
mariage est au futur et leur arrêt au présent. Savent-ils si ce m.ariage 
aura heu? L'un de vous peut mourir. Alors c'est pour rien qu ils 
auront, pour la troisième fois, rectifié un état civil! Non, il leur 
faut une raison palpable ; il leur faut un intérêt réel à faire droit à 
votre d:mande. Vous, Maximilien Danglars, vous avez hérité une 
fortune de .r... votre père : vous en êtes possesseur régulier. Or, 
vous avez légalement une sœur, la marquise de Tandray. C'est 
elle qui interne le procès. Elle vous réclame la moitié de cet héritage 
que vous détenez injustement. En a-t-elle le droit? Oui, il n'y a pas 
trente ans. Alors vous, Maximilien Danglars, vous vous défendez, 
étant attaqué dans votre droit. Vous soutenez une action reconven- 
tionnelle en désaveu ; vous établissez qu'il y a eu dol, fraude et men- 
songe à la naissance de Diane Sorbier; vous invoquez ce même 
article 317 que je vous citais tout à l'heure et qui dit encore : « Si 
le mari est mort avant d'avoir fait sa déclaration, mais étant encore 



LA MARQUISE. 305 

dans le délai utile pour !e faire, les héritiers auront deux mois pour 
contester !a lé^ilimité de l'enfant, à conipter, .. de l'époque où ils 
seraient troublés par l'enfant dans cette possession. » 11 y a donc 
intérêt à vous rendre justice, à vous, Maximilien Danglars 1 II n'y a 
pas un magistrat en France qui ne vous donne raison. En consé- 
quence, puisqu'il y a deux proci-s engagés, Diane Sorbier perd le 
sien et vous gagnez le vôtre ! 

Sauvés ! ils étaient sauvés ! Rien à répliquer à une consultation 
aussi claire, aussi logique. La vérité ne pouvait manquer d'appa- 
raîire aux juges : elle leur apparaissait à eux-mêmes si vive, si 
éclatante! M. de Morère, M. Danglars restaient frappés de la net- 
teté et en même temps de la simplicité de ces argumens. Sans 
doute la loi, arme à deux tranchans, commençait par frapper les 
innocens; elle se retournait maintenant pour atteindre les coupables. 
Ils ne savaient les uns et les autres comment renicrcier M. Fauré, 
comment lui témoigner leur reconnaissance. Mais le magistrat n'ai- 
mait guère s'offrir à la gratitude de ses obligés. Sa récompense la 
meilleure était d'avoir pu sauver le bonheur de deux êtres jeunes 
et charmans. 11 leur eût dit volontiers : « Soyez heureux. C'est votre 
meilleur remercîment ! » 

M. de Morère et M. Danglars sortirent avec lui. Ils sentaient bien 
que les jeunes gens voulaient rester seuls. En vain Diane essaya de 
les retenir. 

— Non, ma chère fille, dit à la jeune femme son beau-père. "Vous 
avez assez souffert pour goûter un peu de bonheur. 

Elle se penchait pour l'embrasser : elle remarqua la pcâleur 
effrayante de son visage, où les yeux seuls semblaient vivre, ani- 
més par la fièvre. 

— Qu'avez-vous? demanda-t-elle. 
-r- Rien, mon enfant. 

— Je vous en prie... 

— Ne vous alarmez pas : un peu de fatigue. Nous avons subi 
bien des épreuves les uns et les autres. Je ne suis pas jeune et 
vaillant comme vous. 

— Mais votre main est brûlante... 

— Je souffre légèrement, en effet. 

— Pourquoi souffrez-vous? 

Il ne répondit pas. Elle le suivit longuement des yeux, pendant 
qu'il s'éloignait, en répétant : 

— Pourquoi n'est-il pas heureux... de nous voir heureux? 

Et en effet, maintenant qu'ils restaient seuls, Maximilien lui pre- 
nait les mains et s'écriait ardemment : 

— Diane, Diane, nous sommes sauvés! 

TOME u. — 1882. 20 



806 REVUE DES DEUX MONDES. 



XVI. 



Catherine avait déjà oublié la terreur causée par la rencontre de 
M. Dauglars. Il y a des natures heureuses. Tout glissait sur cette 
femme. En ce moment, M™^ de Morère était fort occupée. La semaine 
sainte! Cela prend plus de temps à une dévote que les bals d'après 
Pâques ou que les visites du jour de l'an. Elle ne quittait plus 
l'église. Elle se plaisait dans cette tiédeur parfumée, au milieu du 
recueillement des fidèles, avec les allées et les venues, et ces mur- 
mures à demi étoufles. Les femmes (même les plus sincèrement 
pieuses) ne peuvent pas s'empêcher de causer dans une chapelle. 
Ce sont des caquetages à domi-voix, mêlés de soupirs, coupés de 
silence.?, auxquels la sainteté du lieu donne quelque chose d'une 
confidence intiine. On y dit bien aussi du mal de son prochain, — 
mais en levant les yeux au ciel. BP" de Morère aimait ce parfum 
vague, ces demi-silences; elle se plaisait à entendre les orgues chan- 
ter. En un mot, elle aimait dans la religion tout ce qui parle aux 
nerfs : elle ne se doutait pas de ce qui parle à l'âme, dans ces entre- 
tiens sublimes de la créature avec le Créateur. 

La société contemporaine garde à l'église les mêmes lignes de 
démarcation que dans le monde. Ce sont trop souvent des salons où 
l'on prie! Oh! les chapelles sombres où les premiers chrétiens s'as- 
semblaient, pour adorer, patriciens et plébéiens réunis, la présence 
auguste du divin Sauveur!.. 

La grande dame porte une toilette noire, qui nontre un fin cor- 
sage brodé de dentelles; équipage sévère, avec deux chevaux de 
race, à mors d'argent, renés très court. La femme de finance arrive 
en coupé brun, déjà moins aristocratique : la toilette est tout aussi 
élégante. Elle se fait suivre d'un valet de pied. Le livre de messe 
est superbe. La bourgeoise est en voiture au mois. La femme de 
commerçant se distingue par une robe très voyante, arborant un 
gros bouquet de fleurs au côté : le chapeau est surchargé. Enfin 
l'infortunée qui est dans une position fausse; celle qui n'a pas de 
mari pour la protéger ou de famille pour la défendre... oh! comme 
elle se glisse timidement, d'un air modeste, pendant que les autres 
l'accablent de regards hautains. L'indulgence est une vertu à la 
mode... dans l'évangile! 

Diane et sa mère avaient une paroisse commune. Or, ce jour-là, 
M""* de Morère eut cette idée bizarre, que depuis le commence- 
ment de la semaine, elle ne voyait point sa fille à l'église. Faute 
grave! Elle n'osait pas aller la voir cependant. Il lui restait une 
impression nerveuse, désagréable, au souvenir de ce grand salon 
de la marquise où AI. Danglars avait évoqué son terrible passé. Et 



LA MARQUISE. 307 

cependant elle avait lu le malin, ([dXisV Introduction à la vie dévote, 
quelques pages très bien qu'elle eût volontiers replacées en guise 
de consei!. C'est qu'on oublie volontiers ses propres péchés en cen- 
surant les péchés des autres. Puis elle se demandait quel accueil 
lui ferait la marquise. Elle ne s'illusionnait certes pas sur l'estime 
qu'elle inspirait à sa fille. D'une part, la terrible découverte, naguère 
au château ; de l'autre, les révélations de l'aïeul de M.ixirnilien. Or, 
ce soir-là, vers cinq heures, à l'heure même où M"^ de Morère pen- 
sait à la marqui-e, la marquise se présentait chez M'^" de Morère. 

Quand une femme est bonne, sa bonté n'a pas de limites. Diane se 
sentait heureuse. Depuis la consultation légale donnée par M. Fauré, 
elle pensait à Catherine avec une pitié infinie. Elle oubhait ses' 
crimes. Elle se disait que les torts de la mère envers la fille ne dimi- 
nuent pas les devoirs de la fille envers la mère. Elle devinait bien 
que M'"* de Morère éprouverait de la gêne à la venir voir. Donc elle, 
Diane, ferait les premiers pas. Démarche pénible, sans doute. Mais 
une si douce récompense l'attendait après cette épreuve ! Elle retrou- 
verait Maximihen chez elle qui la tiendrait au courant des manœu- 
vres légales qu'ils allaient opérer. Le cœur de la marquise battait 
bien fort pendant qu'elle montait l'escalier de Catherine. De même 
qu'autrefois, au château de Vairs, l'innocence se gênait devant le 
crime. 

— Il y a longtemps que je ne vous ai vue, ma mère, et je viens 
prendre des nouvelles de votre santé. 

— Je vous remercie, ma fille, je vais mieux. 

En vérité, Catherine semblait très à son aise. Pas l'ombre de 
contrainte sur le visage de cette femme. Elle regardait Diane d'un 
air paisible, avec des yeux non troublés : 

— Je n'ai pas pu aller chez vous, reprit-elle. Vous savez, je ne 
suis pas libre en ce moment. La semaine sainte me prend beau- 
coup de temps; j'ai des occupations en grand nombre. Ah! je me 
suis acheté un livnj de messe nouveau : il fiiutque je vous le montre. 

Et Catherine, avec sa légèreté d'oiseau des tropiques, avec le calme 
de sa pauvre cervelle vide, alla chercher ce fameux livre de messe 
qu'elle voulait faire admirer à sa fille. Très riche, en effet : une fine 
impression elzévirienne, sur de beau papier satiné; la reliure en 
maroquin gravé et les coins d'argent. Elle souriait en l'examinant. 
Pour cette créature qui ne comprenait pas la vraie grandeur de la- 
reUgion, un beau livre de messe témoignait d'une haute piété! 

— Et même, à ce sujet, ma fille, je vous dirai que vous ne prati- 
quez pas assez. Je vous vois avec regret compromettre votre salut... 

Catherine s'arrêta. Le visage de Diane changeait d'une manière 
effrayante. Elle devenait toute blanche, comme si elle subissait une 
violente secousse intérieure : 



308 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Mon salut, ma mère ! 

Elle restait immobile, elle, la martyre, à contempler le bourreau 
de toute sa vie! 

— Vous ne me répondez pas, ma fille? dit encore Catherine. 

— Je ne vous réponds pas, ma mère, dit nettement la marquise, 
parce que je craindrais de prononcer un mot qui fût un manque de 
respect pour vous. Nous ne comprenons pas la religion de la même 
manière, vous et moi. Vous la mettez dans le côté extéi iour des pra- 
tiques ; je la place, moi, dans l'observation des devoirs que ma con- 
science me commande. Le Dieu que je sers est un Dieu de pardon : 
mais il veut que sa créature se repente. Je ne crois à l'absolution 
de mes fautes que si j'en ai la contrition. Ne voyez pas un blâme 
en mes paroles; je ne me permettrais pas de vous en adresser un. 

Catherine comprenait-elle? Ce cerveau si peu équilibré perce- 
vait-il bien le sens des choses? Elle laissa partir D^ane sans balbu- 
tier un mot de repentir. Elle se croyait sincèrement absoute parce 
qu'elle entrait dans une chapelle bien chauffée ; parce qu'elle s'age- 
nouillait sur un prie-Dieu bien capitonné; parce qu'elle épelait des 
phrases dans un livre de messe de dix louis. Elle ignorait l'impiété 
de sa piété et que c'est insulter à Dieu que de s'approcher de lui 
sans remords. 

Cependant Diane rentrait chez elle. Il fallait la pensée de revoir 
Max pour elTacer la pénible impression causée par les paroles de sa 
mère. Une déception l'attendait. Au lieu de trouver le jeune homme 
avenue de Messine, elle eut seulement une lettre. Max s'excusait de 
ne pouvoir venir ; M. Fauré l'attendait pour lui donner des explica- 
tions légales; il ne viendrait pas avant le lendemain dans l'après- 
midi. Sans qu'elle sût bien pourquoi, celte lettre tourmenta la mar- 
quise. Des explications légales? Mais M. Fauré en avait fourni cepen- 
dant de très nombreuses, de très détaillées. Puis le magistrat ne 
tiendrait pas Maximilien toute la soirée : pourquoi celui-ci ne pre- 
nait-il pas une heure pour la voir? Pour la première fois, Max se 
montrait peu empressé; pour la première fois, il existait un désac- 
cord entre son amour et sa conduite. De vagues appréhensions trou- 
blaient le cerveau et le cœur de Diane. Elle ne saisissait pas le motif 
de cette absence inexplicable. Et cependant il devait y en avoir un. 
Elle usa la soirée à relire les lettres que Max lui écrivait jadis du 
Tréport, pendant les huit jours de leur séparation. Pour la distraire 
de son souci présent, il fallait le parfum de cette tendresse. Ne 
voyant pas Max, elle voulait causer avec la pensée de l'absent. Quand 
e'ie eut lu et relu ces lettres, elle appela Gemma; les heures s'écou- 
lèrent ainsi courtes, pénibles pour la marquise. Elle écoutait les 
récits de la petite Arabe ; et la description de ces pays lointains lui 
rappelait du moins le hardi voyageur qui les avait parcourus. 



LA MARQUISE. 309 

Enfin, la nuit et la matinée du lendemain passèrent. A l'heure 
indiquée, Maximilien se présenta. M. Faurô l'accompagnait. Les 
craintes de Diane la ressaisirent. Elle mit un doux repruche dans 
le regard qu'elle jeta à son fiancé : mais aussitôt elle fat frappée 
du pâle visage de Maximilien. M. Fauré, lui-même, paraissait gêné 
et contraint, en proie k un sentiment pénible. Elle devijia un mal- 
heur, comme l'oiseau devine au-dessus de sa tête la présence de 
son ennemi. 

— Grand Dieu! qu'y a-t-il encore? demanda-t-elle. 

— Absolument rien, ma chère Diane, répondit Maximilien en 
affectant de sourire. Comme je vous l'ai écrit, M. Fauré veut bien 
ncus mettre au courant des formalités judiciaires par lesquelles nous 
d>.vons p,isscr. 

— Je serai fort bref, midame, ajouta le magistrat. Vous compre- 
nez combien nion rôle est délicat, étant donnée ma position officielle. 
Je remplis un rôle de conseil purement courtois et amical. Peut-être 
y a-t-il inconvénient à initier un étranger à vos secrets de familie; 
il vaut mieux qu'^ tou^, ceci reste entre nous. C'est ce motif qui a 
décif'é M. dà Mor(''re, M. Danglars à s'adresser à moi, de préfé- 
rence à tout autre. C'est également pourquoi que je me suis permis 
de m'occuper de vos affaires. 

— Ft je vous en sui> personnellement reconnaissante, dit Diane. 

— Voici, ma lame. Je vous l'ai clairement expliqué : à l'heure 
présente, vous êies, — légalement, — la sœur de M. Maximilien 
Danglars. 11 détient injustement la moitié d'une fortune qui vous 
revient. C'est cette moitié qu'il faut lui réclamer. 

— Fort bien. 

— Vous lui adressez donc un acte judiciaire, et vous lui intentez 
un procès devant le tribunal civil. De son côté, M. Maximilien Dan- 
glars se défend. H vous intente un second procès devant le même tri- 
banal. Et il éiablit les preuves. J'ai expliqué hier à M. Maximilien ce 
que j'entendais par cette expression : « Établir les preuves. » Je 
vais vous l'expliquer à vous aussi, madame. On lira au tribunal la 
correspondance de madame votre mère, et de... de la personne dont 
vous êtes réellement la fille ; on lira l'enquête faite jadis par moi au 
parquet de Foix ; on lira la déclaration écrite par M. Sorbier la veille 
de sa mort; on lira l'aveu de M™** de Morère; on fera comparaître 
tous les témoins encore vivans de ce drame. Ces témoins raconte- 
ront ce que fut le capitaine Sorbier, et ce que fut... 

Diane s'était levée ; elle devenait très pâle. Elle comprenait. 

— Mais c'est impossible ! s'écria-t-elle. Quoi! monsieur ! moi, la 
fille, j'irais déshonorer ma mère ! J'irais prendre les boues du passé 
pour les lui jeter au visage ! J'irais demander à la tombe elle-même 
de s'ouvrir pour l'accuser! Je n'ai pas à savoir si elle m'a aimée ou 



310 REVUE DES DEUX MONDES, 

non; si elle a été bonne, si elle a rempli son devoir, si elle a été 
coupable. Je suis sa fille : cela me suffit. Ah! pourquoi avez- vous 
fait luire à mes yeux une espérance qui devait être vaine î Pourquoi 
m' avez-vous bercée d'un bonheur qui ne se réaliserait pas!.. Par- 
donnez-moi, monsieur... Voilà que je vous accuse maintenant ! C'est 
que je souflre, oui, je souffre beaucoup... Non! Je n'accuse per- 
sonne, pas même ceux qui sont coupables... Nous portons le fardeau 
des erreurs de nos parens. Ah! si une femme, avant de mal faire, 
songeait que la conséquence de sa faute, c'est son enfant qui la 
subira !.. Pardonnez-moi si je pleure, maisje suis bien malheureuse!.. 
Elle pleurait, et M. Fauré la regardait avec une immense pitié. 
Lentement Diane essuya ses larmes ; puis, comme si elle se parlait 
à elle-même : 

— Et je déshonorerais aussi M. de Morère, qui a été bon pour 
moi! je traînerais son nom dans des hontes inavouée-!.. Ah! je 
comprends pourquoi il était triste l'autre jour : il avait compris tout de 
suite ce que Maximilien et moi nous ne comprenions pas encore. 

— Madame, reprit M. Fauré, en sortant une liasse de sa })oche ; 
ceci m'a été remis par M. Maximilien. C'est d'abord l'aveu écrit par 
votre mère la nuit même qui a suivi son mariage ; c'est ensuite la 
correspondance dont je vous parlais. Sans ce dossier, aucune action 
en désaveu n'est possible. 11 appartient à M. Maximilidn Dauglars : 
je le lui rends. 

— Prenez, Diane, prenez, dit lentement Maximilien : ces papiers 
m'appartiennent, à moi qui suis l'héritier de mon père. Je vous les 
donne : faites-en ce que vous voudrez. 

Elle les accepta, d'un geste machinal, toujours immobile et silen- 
cieuse. Le magistrat poursuivit : 

— Vous me reprochiez tout à l'heure d'avoir fait luire à vos 
yeux de vaines espérances? Nullement, madame. Quelles ont été 
mes premières paroles, il y a quelques jours? « Je suis ici un con- 
seiller légal, pas autre chose. » Vous me demandiez une con- 
sultation juridique : je vous l'ai donnée. Dans tout procès il y a le 
côté matériel et le côté moral. Vous ni'interrogiez sur le côté maté- 
riel : j'ai répondu comme je devais. Hier, M. Maximilien m'a inter- 
rogé sur le côté moral : je l'ai éclairé, comme je vous ai éclairée 
vous-même. Vous croyiez à un procès jugé silencieusement, par des 
magistrats impeccables, du haut de leur tribunal souverain. Je vous 
montre aujourd'hui qu'un procès n'est jamais silencieux. Derrière 
celui-là il y a un scandale pour votre mère. Je vous le signale. 
A vous de choisir entre le scandale et votre bonheur. 

Et s'inclinant avec un profond respect devant la jeune femme, 

il sortit. Maximilien et Diane restaient seuls en face l'un de l'autre. 

Les paroles de M. Fauré étaient Ciuellement vraies. Dans le pre- 



LA MARQUISE. 311 

mier moment, ils s'étaient grisés de leur espérance. Est-ce qu'ils 
connaissaient tout cela? Est-ce qu'ils voyaient la réalité féroce des 
choses? Et maintenant elle leur apparaissait dans son implacable 
évidence. Diane regardait Maximilien. 

— Vous n'êtes pas venu hier parce que M. Fauré vous avait dit 
ce qu'il vient de me dire? 

— Oui. 

— Votre première pensée a été la mienne : ce procès est impos- 
sible? 

— Oui. 

— Et vous me rendez ces papiers qui contiennent tout notre 
avenir, sachant bien que je les détruirai? 

— Oui. 

Il y eut un silence. Ces deux nobles êtres se rencontraient dans 
une même pensée de sacrifice. 

— J'ai le droit de disposer de ma vie, s'écria-t-elle passionné- 
ment; je n'ai pas le droit de disposer de la vôtre! Je n'ose perdre 
à jamais votre bonheur! Hélas! nous sommes de ceux qui conser- 
vent fidèlement leur immortel amour! 

— Vous pouvez disposer de ma vie : elle vous appartient, 
reprit-il très bas. 

Elle prit la lia=;se de papiers et, s'approchant de la cheminée, la 
jeta dans les flammes rougeâtres. Il y eut un pétillement vif, un jet 
de feu plus coloré, puis un peu de fumée... 

Un peu de fumée! c'est ce que renferment tous les bonheurs 
humains. Et les jeunes gens se retrouvèrent en face l'un de l'autre, 
muets, pâles, désespérés, mais fiers de leur dévoûment commun : 

— Diane, Diane, je devine toutes vos pensées ! Ce que nous allons 
faire maintenant? Nous dire adieu et nous séparer pour toujours! 
Quand le mur s'est dressé entre nous, quand la fatalité s'est appe- 
santie sur nos fronts, j'ai eu les idées mauvaises qui hantent la 
passion vaincue. Je ne suis qu'un homme ; j'en ai subi toutes les 
faiblesses et toutes les Lâchetés! Je le confesse à vous, compagne 
immortelle de mon âme ! Oui, je voulais m'enfuir avec vous et 
cacher au loin, dans un désert, nos amours passionnés... chère 
femme, pure vous êtes et pure vous devez rester... Dieu soit loué! 
j'ai triomphé dans ce combat d'âme. Ce qu'il y a de noble dans mon 
amour a vaincu ce qu'il contenait de mauvais! Je suis descendu au 
fond de ma souffrance : j'en ai rapporté que la vérité humaine était 
de souflrir et de se sacrifier. Diane, sachons souffrir et sacrifions- 
nous ! 

Elle l'admirait et elle endurait mille morts. Elle devinait l'atroce 
douleur de ce malheureux et elle eût voulu l'alléger; et elle était 
fière aussi d'être aimée d'un homme tel que celui-là! 



312 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Je vais partir, repril-il. Sachez bien, ma chérie, que jamais 
votre pensée ne me quittera. Le destin peut séparer nos corps : 
il ne peut pas séparer nos cames! Elles se rejoindront à travers l'es- 
pace, elles se parleront et s'entendront! En n)cs heures dangereuses, 
il me suffira de me tourner vers vous pour être réconforté. 

Us se contemplaient. Leur amour planait au-dessus de toutes les 
vilenies humaines. Ils n'eurent même pas la volonté d'échanger un 
baiser suprême. Après avoir connu toutes les tentations du désir, 
ils connaissaient maintenant toutes les grandeurs de la chasteté. 

— Adieu! dit-il encore. 

— Adieu! réphqua-t-elle. 

Ils se tenaient les mains : un dernier regard s'échangea entre 
eux, et Maximilien disparut. Il s'en allait, à travers l'Afrique, recom- 
mencer son périlleux apostolat. 

Mais elle. Qu'allait-elle faire? La présence de Max la soutenait 
jusque-là. On a la force de se sacrifier, tant qu'on a de«ant soi le 
com|)agnon de son sacrifice. Mais elle restait seule, maintenant. 
Qu'allait-( lie faire?.. Elle tomba sur un fauteuil et fondit en larmes : 
cette sorte de crise nerveuse en laquelle se résout le plus souvent 
la première douleur de la femme. Puis les idées vinrent, les unes 
après les autres, prendre rang dans le cerveau de cette noble créa- 
ture. 

En tout et pour tout elle voulait imiter celui qu'elle aimait. Lui, 
un homme, il partait pour accomplir des ; ctes de dévoûmcnt et de 
chevalerie; elle, une femme, n'avait-elle pas aussi des chevaleries 
qui l'attendaient et des dévoûmens qui la devaient tenter? les temps 
sont à l'égoïsme; un vent de personnalité a soufflé sur le monde. 
Mais il est encore des êtres privilégiés qui veillent et se donnent à 
leur prochain. Elle irait les rejoindre! Maximilien se sacrifiait à la 
science? Elle se sacrifierait à la charité. Elle ne pouvait pas aimer 
un homme? Elle aimerait l'humanité souffrante ! Elle ne devait pas 
avoir d'enfans? Elle adopterait tous les enfans qui n'ont point de 
mère! Son cœur n'avait pas le droit de battre pour un seul? elle 
l'élargirait, afin qu'il pût battre pour tous les infortunés de ce bas 
monde! S'ensevelir dans une retraite? Non. La retraite est un repos; 
elle voulait le combat! Vivre comme une sœur de charité dans le 
monde? Elle était trop jeune. L'habit religieux lui donnerait seul 
la respectabihté dont elle avait besoin. 

Les heures s'yjoutaient aux heures, pendant que Diane s'affer- 
missait dans ces hautes pensées de renoncement humain. Et elle 
restait immobile, les yeux fixés sur la flamme mourante du foyer... 
Elle fut arrachée à ses pensées par des pas légers sur le tapis. C'était 
Gemma. La petite Arabe demeurait debout devant elle, la regardant 
de ce regard étrange où remuaient tant de pensées. 



L\ MARQUISE. 313 

— Il est parti, n'est-ce pas? dit-elie. 

— ).îais.,. 

— Moi, je reste. Il te sera doux que je te parle de lui. Tu seras 
moins seule. 

Et se pressant vers Diane, elle lui dit très bas : 

— Moi aussi, je l'aimais... 

H iitjours après, Diane commençait son noviciat chez les sœurs de 
Saint-Vincent de Paul. 

Après de longs voyiges au centre de l'Afrique, Maximilien Dan- 
g1ars réalisait cnQu son but : l'exploration du Congo que Living- 
stone ne put achever. La Société de géographie a roçu de lui un 
mémoire important : il établit d'une manière ceitaine le parcours 
immense de ce fleuve depuis les lacs Nyanza jusqu'à Kanyani. Son 
œuvre terminée, Max ne se tenait plus debout. Une fièvre intense 
le minait. Depuis de si longs mois il restait sans nouvelles de la 
France ! Que devenaient tous ceux qu'il aimait? Que devenait Diane? 
L'obsédante pensée de la jeune femme le hantait. Sous la tenîe, 
pendant qu'il étudiait la marche à suivre sur ses grandes cartes 
déroulées; en marche, au milieu de sa petite armée de naturels, il 
voyait lui apparaître le fantôme doux et charmant de la bien-aiaiée; 
dans sa piiOoUe, secouée par les vagues impétueuses du fleuve, elle 
lui apparaissait enore. Elle lui apparaissait toujours, toujours! Pas 
un instant de sa vie où il n'eût cette vision cruelle ei. délicieuse. 
Certes, il savait bien que tout était à jamais fini entre eux. Mais il 
avait une fipre joie à la pensée de rentrer en France et de Paperce- 
voir de loin. 

Malgré ses fatigues accumulées, il prit passage sur une bar ]ue 
de pêche hoPandaise à la baie d ; Kabinda. Il voulait gagner Saint- 
Louis du Sénégal, où les paquebots le rapatrieraient. Longue et éner- 
vante traversée sous un ciel de feu, sur un bâtiment marchant 
mal. L'équipage lui témoignait une déférence particulière. On savait 
ses héroïques entreprises. Pour ces êtres incultes, il y a toujours 
quelque chose de fantastique chez un homme qui a pénétré dans 
l'inconnu de cette mystérieuse Afrique. Maximilien, lui, usait de lon- 
gues heures sur le tillac, contemplant ce ciel peuplé d'étoiles, cette 
mer toujours pareille. 

En airivant à Saint-Louis, ils eurent de détestables nouvelles, 
La fièvre jaune décimait la colonie. On app?lait de France des méde- 
cins nouveaux, de nouvelles sœurs de charité. Tous les autres étaient 
morts. Max ne comptait y séjourner que quelques jours. 11 attendait 
le paquebot qui P amènerait à Marseille. La veille de son départ, il 
errait sur le port quand le bâtiment venant de France parut; mais 



314 REVUE DES DEUX MONDES. 

non plus salué de cris de joie comme autrefois. La désolation qui 
régnait dans la ville empêchait toutes les manifestations extérieures. 
Sur le pont de ce bâtiment, on apercevait quatre sœuis de Saint- 
Vincent de Paul : elles se mêlaient aux officiers de marine. A mesure 
que le paquebot avançait, elles ressortaient d'une façon plus nette. On 
distinguait fort bien la robe grise et la cornette raide des saintes filles. 
Cependant les passagères mettaient pied les unes après les autres 
sur le pont de bois qui conduisait au rivage. Max les suivait des 
yeux avec émotion; et les colons se découvraient respectueusement 
devant ces nobles sœurs de charité qui s'expatriaient pour mourir. 
Soudain le jeune homme jeta un cri : la troisième de ces sœurs, 
c'était Gemma, la quatrième, Diane. Oui, Diane! Et svelte, et belle 
et charmante comme autrefois! Seulement, aujourd hui, la souf- 
france amincissait son visage. Ses pâleurs disaient les fatigues de 
son apostolat. Pendant une minute, Maximilien crut rêver. 11 s'ima- 
gmait être le jouet de quelque apparition fantastique. Elle! elle! 
devant lui! Éperdu, fou, il s'élança vers la jeune femme en criant : 

— Diane! Diane! 

La marquise s'arrêta net, à cette voix si connue, si aimée qui 
frappait subitement son oreille après tant de mois écoutés. Un long 
frisson l'agita. Ils étaient à quelques pas l'un de l'autre. Lui, mai- 
gri, changé alïreusement , tremblant de fièvre et d'émoiion; elle, 
immobile dans sa robe de bure grise, idéale comme une apparition 
céleste sous la cornette raide, semblable à une aile de papillon. 

— Jolielle!.. dit-il. 

Ah! ce nom charmant qui rappelait leur enfance entière et leur 
amour passionné! Il y mil, dans ce mot, tous les appels de sa jeu- 
nesse, tous les désespoirs de sa vie brisée, tous les désirs de son 
cœur éperdu... Elle ne disait rien. Mais ses lèvres tremblaient; mais 
sa main blanche se crispait nerveusement sur sa robe de bure; 
mais elle le regardait, et dans son regard luisait une tendresse infi- 
nie. 11 comprit. Il comprit que l'amour ancien vivait toujours, mais 
que l'irrévocable se dressait à jamais entre eux. Elle ne lui appar- 
tenait plus à lui seul, mais aussi à tous les souflrans, à tous les 
dé^hérités de ce bas monde ! 

Les yeux de Diane restaient fixés sur Maximilien. Maintenant ils 
s'emplissaient de larmes. Et après ce long regard, ce regard si doux 
et si cruel pour eux, lentement elle leva la main vers le ciel. Alors 
il dit très bas, défaillant : 

— Ma sœur... 

Albert Delpit. 



I 



Mo DUFAURE 



SA YIE ET SES DISCOURS 



ir. 

LA MONARCHIE LE JUILLET, LA RÉPUBLIQUE DE 1848. 

(1834-1851) 



I. 

En arrivant à Paris quatre ans après la révolution de juillet, 
M. Dufaure se trouvait dans une situation d'esprit qu'il importe 
de définir, parce qu'e le exprime assez exactement ce que ressentait 
une panie de la génération à la^[uellc il appartenait. 

Sincèrement attaché aux formes constitutionnelles, il avait accueilli 
le changement de dynastie comme le renouvellement solennel d'un 
contrat scellant l'alliance entre le roi et la nation qui l'avait élu. 
Toutes les convictions formées, toutes les espérances conçues sous la 
restauiation, il les avait vues arriver au pouvoir avec les hommes de 
son âge et de son t^mj)S. Gomme eux, il avait entamé dès la première 
heure la lutte contre l'anarchie, n'admettant pas qu'à la faveur des 
événeniens de 1830 le désordre s'installât sur la place publique. 
Le péril d'une opposition qui arrive aux alTaires est de ne pas com- 
prendre l'esprit de gouvernement et de le confondre avec l'abus du 
pouvoir. Ce fut la gloire de Casimir Perier, de ses collègues et de ses 
successeurs de demeurer de grands libéraux en assurant l'inflexible 

(1) Voyes la Remte du 1" avri!. 



31C REVUE DES DEUX MONDES. 

respect de l'ordre. La persistance des troubles populaires avait 
attristé M. Diifaure, mais il était surtout inquiet du contre-coup 
qu'ils avaient provoqué autour de lui dans la province. 

Chaque émeute excitait l'esprit de répression ; on était disposé 
à dépasser le but; les électeurs étaient prêts à sacrifier les prin- 
cipes aux expédiens et à faire bon marché des revendications libé- 
rales de la restauration. M. Dufaure considérait que l'honneur du 
gouvernement issu de la révolution de juillet était de den:ieurer 
obstinément fidèle aux maximes libérales. Il haïssait l'émeute, mais 
il voulait la vaincre par la force des lois et sans recourir aux mesures 
d'exception. N'ayant vu que de loin ce qui se passait à Paris, il 
arrivait à la chambre-plein de défiance contre les séductions du pou- 
voir, attribuant à l'inHuence de la cour ou des ministres les conver- 
sions ou les désaveux qui l'avaient blessé, résolu néarmoins à sou- 
tenir le gouvernement, mais sans jamais lui sacrifier une de ses 
convictions. 

11 allait retrouver, pour le confirmer dans ses sentiniens, un des 
amis les plus fidèles de sa jeunesse, devenu un des membres les plus 
écoutes de la chambre, M. Vivien. Heureux de s'asseoir, comme à 
l'école de droit, sur le même banc et de fuir ensemble les petites 
intrigues, il; se mirent au travail avec l'ardeur qu'ils déployaient, 
seize ans auparavant, dans leurs conférences, beaucoup de dépu- 
tés arrivant du fond de la province avaient déjà coutume, ta cette 
époque, de partager leur temps, entre les bureaux et les salons des 
ministères. M. Dufaure embrassa la vie parlementaire comme une 
tâche laborieuse, se refusant aux sollicitations et évitant les plai- 
sirs. Il parut aux Tuileries et chez le président de la chambre, 
mais, hors de ces deux soirées, il consacra toutes ses heures à 
préparer les discussions. Chaque projet était pour lui un client 
dt>nt il adoptait la cause et auquel il dévouait ses études et ses 
soins. Pour qui connaît l'activité intérieure de nos assemblées déli- 
bérantes et la multiplicité de leurs travaux, il est aisé de juger ce 
que devait être la tâche. 11 n'en fut pas rebuté; c'était, à ses yeux, 
le seul moyen de se former aux labeurs variés du parlement. Il 
prévoyait bien qu'avec le temps il serait amené à faire un choix, à 
se dévouer p'us spécialement à certaines questions, mais il voulait 
avant tout être initié à l'ensemble. « Depuis le connnencement de 
la session, écrit-il à son père, j'ai été prêt à parler sur tout. » Mal- 
gré cette forte préparation, il montait rarement à la tribnne; c'était 
chez lui une di-position naturelle ; il ne se doutait guère qu'en 
s' abstenant il faisait le meilleur des calculs. 

L'écueil des nouveau-venus, et surtout des improvisateurs, est de 
fatiguer les asscmblôes et d'aï order les questions générales avant 
d'avoii- établi leur autorité. Plus d'un homme de talent a vu son 



M. DUFAURE. 317 

influence dans une chambre détruite ou ajournée par l'in tempé- 
rance de SCS débuts. M. Dufaure avait horreur de la légèreté d'es- 
prit qui prend la faciliié pour l'éloquence : « Il y a beaucoup de 
mes collègues, écrivait-il, qui se contentent de savoir à demi, au 
quart, au dixième, au centième, une chose et puis qui ont la mer- 
veilleuse faculiè d'en parler autant que l'on voudrait. Moi je ne sais 
pas faire cela et je suis d'ordinaire à même de traiter un sujet le 
lendemain du jour où le débat qui l'a occasionné est fini. » Dans 
cet état d'esprit, il était certain que M. Dufaure ne ferait pas une 
entrée bruyante sur la scène politique; une conviction profonde et 
le sentiment d'un devoir pouvaient seuls le déterminer à [)arler. 11 
arrivait de Bordeaux convaincu que le comm.erce, en facilitant les 
débouchés, était la meilleure protection de l'agriculture. Pendant la 
discussion de l'adresse, il entendit soutenir les intérêts agricoles au 
détriment des intérêts commerciaux. 11 se Lva pour la première fois 
et rép(indit en des termes si brefs et si nets que nul ne songea à 
répliquer. Point de phrases générales; il semble se les interdire. S'il 
parle du mode d'interprétation des lois par le pouvoir législatif, des 
capitaines au long cours, de la nécessité de réduire le contentieux 
administratif au profit de l'autorité judiciaire, de la faillite ou des 
caisses d'épargne, c'est toujours à propos d'un article de loi, d'un 
point précis, d'un amendement limité, sa parole a le ton qui convient 
à un rapporteur. Lorsqu'il n'en porte pas le litre, il semble s'en être 
donné la mission , on sent qu'il a étudié à fond les procédés et la 
pratique du parlement anglais et, à l'entendre, on se croit transporté 
dans ces séances de comité où les debaters se forment aux grandes 
luttes en discutant pied à pied le texte des lois. 

Soutenu par la sympathie de la chambre, M. Dufaure aborda de 
plus vastes sujets. Une loi sur la responsabilité des ministres avait 
été présentée par le gouvernement; il en examina à la tribune toutes 
les parties en ch; reliant, grâce à elle, les moyens de faire pénétrer 
dans les esprits les maximes du droit constitutionnel. Il tenait sur- 
tout à substituer à l'article 75 de la consiitulion de l'an viii un sys- 
tème de garanties qui protégeât les fonctionnaires publics sans com- 
promettre les droiis des citoyens. Pour la première fois, ce débat 
mit en présence M. Thiers et M. Dufaure. Au ministre de l'inté- 
rieur attaché aux prérogatives gouvernementales avait répondu le 
député de Saintes, voué au culte du droit et disposé à traiier toutes 
les alTaires d'état en jurisconsulte. M. Thiers avait qualifié de préju- 
gés les opinions soutenues sous la restauration contre l'ariicie 75. 
M. Dufaure releva le mot. Il soutint que cette doctrine avait été adop 
tée et professée par les esprits les plus réfléchis et (jue rien ne pei- 
meltait de l'abdiquer à la légère. Devait-on changer d'opinion parce 
que les membres du conseil d'état présentaient toute espèce de garan- 



318 REVUE DES DEUX MONDES. 

ties? «Est-ce que la composition de ce corps, disait-il, est perma- 
nente ? Le con>eil d'ôtat mérite aujourd'hui notre confiance, mais pou- 
vons-nous dire qu'il en sera de même dans dix, dans vingt ans? » 
Ses défiances étaient si vives qu'il les exprimait malgré l'opinion 
contraire de son ami, M. Vivien, montrant pour la première fois à 
la chambre celte pleine indépendance dans la vie parlementaire qui 
mit tôt jours sa conduite et sa parole au serxice non d'un pare, 
mais de ses convictions librement adoptées et vaillamment défen- 
dues. 

11 y avait un an que M. Dufaure était à la chambre, et son influence 
n'avait cessé de grandir. Sa compétence, ra| idement admise dans 
les questions d'alf dires, avait été reconnue dans le droit et la pra- 
tique parlementaires. Il crat le moment venu de faire un pas de 
plus et de marquer clairement ses convictions politiques. Les lois 
présentées à la Luite de l'attentat Fiesclii et destinées à armer plus 
fortement le pouvoir l'avaient moins blessé que le langage des ora- 
teurs qui les défendaient. « On se plaint tous les jours, dit-il, j'en- 
tends des esjnits fort graves se plaindre de ce que notre pays actuel 
est sans convictions et sans croyances ; c'est là le désordre moral dont 
on le dit aflligé. Eh bien ! veuillez vous le rappeler : pendant les quinze 
années de la restauration, en face des fautes immenses que le pou- 
voir commettait, il s'était élevé une génération d'hommes honnêtes 
et éclairés qui répandirent dans la société les principes les plus 
purs, les plus sacrés de la morale et de la politique. Ces principes 
étaient ])roclamés partout, ici à la tribune par des orateurs puissans 
et par des professeurs distingués du haut de leurs chaires. Ces 
pj incipes se répandaient par toute la France ; ils se popularisèrent, 
ils ont fait notre éducation. Le bonheur de la révolution de juillet 
a été de se faire sous leur influence ; c'est par là qu'elle a été grande, 
modérée, généreuse. Elle a eu la sagesse d'en faire passer quelques- 
uns dans nos lois; ils se sont fortifiés, ils ont reçu dans l'opinion 
une nouvelle consécration. Permettez-moi d'en prendre un exemple 
dans la loi même qui fait le sujet de cette discussion. Les doctrines 
d'humanité qu'elle a adoptées étaient depuis longtemps j.'opulaires. 
Eh bien! quatre ans après, les voilà comme tant d'autres qui sont 
contestées, attaquées, flétries et sans motif. Je le demande, où 
désormais le pays doit-il chercher ses convictions? Il en avait qui 
étaienttoutes faiies ; c'étaitson symbole politique, c'étaitsa croyance. 
Quel couraj^e metirez-vous à la détruire? Que leur donnerez-vous à 
la place (1)? » 

11 n'était pas seul à ressentir une profonde tristesse. M. Koyer- 
CoUard avait inspiré jusque-là un certain groupe soucieux de con- 

(1) Discours du 17 août 1835. 



i 



M. dofauhe. 349 

cilier rautorité et la liberté. La discussion des lois da septembre vit se 
séparer des dociriiiaires celui qui, sous la restauration, avait porté si 
haut le drapeau du centre gauche. En tenant ce langage, M. J>ufaure 
avait à cœur de s'appuyer sur un nom qui était respecté de tous les 
partis et d'invoquer l'opinion d'un homme dont depuis vingt ans il 
admirait le caractère et partageait si complètement les opinions. 

En quinze mois, M. Dufaure avait marqué sa place et indiqué 
clairement la voie dans laquelle il entendait marcher et poursuivre 
librement une politique qui ne relevait de personne. 

Il ne se faisait l'allié d'aucun des ministres tombés ni futurs, 
continuait à étudier passionnément les questions en elles-mêmes et, 
bien qu'il eût repris sa ro!)e pendant les vacances piilemenlaires, 
il trouvait entre ses causes le temps d'examiner àBorJeanx les pro- 
jets de lois que M. Vivien et lui s'étaient partagés. De retour à. 
Paris, il prit pari à plusieurs discussions. Il se montra vif sur les 
questions, jamais sur les personnes. En relisant l'un de ses dis- 
cours en faveur de la conversion des rentes, nul ne se douterait 
que le sort du ministère fût attaché au vote. Et cependant lorsqu'une 
majorité de deux voix détermina, le 5 février 183(3, le duc de Bro- 
glie à se démettre, la parole si ferme du député de Saintes n'avait 
pas été étrangère à la chute. 

L'avènement de M. Thiers imposa à M. Dufaure des obligations 
nouvelles. Le rôle trop facile d'une opposition sans réserve était 
passé. Le devoir commandait de soutenir le cabinet, de multiplier 
autour de lui des appuis dans la chambre. 

M. Dufaure n'hésita pas à lui apporter son concours. La session 
finie, le ministère résolut de donner satisfaction aux libéraux et de 
fortifier le coisseil d'état en y faisant entrer celui d'entre eux dont 
la capacité était le i)lus reconnue. L'hésitation de M. Dufaure fut 
grande; il avait une profonde répugnance pour tout ce qui sem- 
blait porter atteinte à sou indépendance. Mais outre qu'en ce temps, 
les députés pouvaient faire partie du conseil d'état, ces fonctions 
étaient toutes politiques ; il s'agissait de s'initier aux matières admi- 
nistratives, de préparer les questions de législation ; c'était un moyen 
d'étude incomparable. Cette considération le détermina. Le jour où 
l'ordonnance parut (juin 1836), le nouveau conseiller d'état put se 
rendre le témoignage qu'il ne lui en avait pas coûté une demande, 
pas môme l'exprcssioti d'un désir. C'est à M. Thiers que revenait 
tout l'honneur de l'initiative. D'ailleurs le passage de M. Dufaïu'e au 
conseil d'état fut de courte durée. Le mandat qu'il avait reçu des 
ministres, il tint à honneur d'y renoncer le jour où ses amis quit- 
tèrent les affaires. Il lui plaisait de ne pas s'attarder dans les fonc- 
tions publiques et de se retrouver assis comme simple député sur 
lesbaiics de la chambre à l'ouverture de la session de 1837. 



220 REVUE DES DEUX MONDES. 

Ce fut avec un esprit parfaitement libre de toute arrière-pensée 
qu'il discuta le projet présenté par M. Guizot pour consaci-cr la liberté 
d'enseignement. Il était de ceux qui souhaitaient sincèrement l'en- 
trée dans nos lois de cette liberté promise par la charte. Il avait hâte 
de voir tenu l'engagement pris en 1830; il prit une large part à la 
délibération. Comme M. Saint-xMarc Girardin, dont le rapport avait 
exercé sur la chambre une profonde inducnce, il crut au cours 
de la discussion que rinstruction secondaire eu France allait faire 
un pas décisif vers l'affranchissement. Cette sage conciliation 
entre l' Université qu'il voulait maintenir et la liberté qu'il s'a- 
gissait de fonder à côté d'elle aurait pris naissance en notre pays 
quatorze ans plus tôt et serait sans doute entrée dans nos mœurs, si 
des passions jalouses n'en avaient, au dernier moment, altéré le 
caractère en inspirant le vote d'un article qui excluait les religieux 
du bénéfice de la loi. L'ensemble du projet fut voté, mais il était 
atteint d'un coup mortel. Après les espérances qu'avait conçues 
M. Dufaure, la déception était rude. Ce n'était pas la dernière que 
devaient causer aux libéraux les questions relatives à la liberté d en- 
seignement. 

M. Dufaure demeura étranger aux premières attaques contre le 
ministère Mole. Absorbé par ses travaux parlementaires, membre 
de toutes les commissions de travaux publics, rapporteur de quel- 
ques-unes, il préférait de beaucoup les débats d'afïaires aux combi- 
naisons secrètes qui sont dans les assemblées l'unique préoccupation 
des esprits étroits. Il secondait les grands projets sans se soucier 
des criiiques mesquines de son parti. Avec un profond attache- 
ment aux traditions, il était rare de rencontrer une ardeur d'ima- 
gination plus aisément prête aux nouveautés. Loin de s'alarmer des 
découvertes, il aimait à en mesurer l'avenir et se plaisait à prévoir 
ce qu'elles apporteraient à l'homme de force pour le bien. Aussi 
fut-il, dès 1837, rapporteur du projet de chemin de fer de Lyon à 
Marseille. Il commençait ainsi des études qu'il devait mener fort 
loin. 

Ces travaux, qui en apparence l'éloignaient de la politique, loin 
d'affaib ir son influence, l'avaient en réalité accrue. Réélu aux élec- 
tions de novembre 1837, pour la première fois membre de la com- 
mission de l'adresse, il prit la parole pour définir le rôle de la nou- 
velle chambre. A ceux qui attisaient les querelles personnelles il 
répondit en suppliant ses collègues de se dégager des compromis- 
sions du passé et de se tourner vers l'avenir. M. Dufaure était sur 
les confins des deux camps et il employait tous ses efforts à prévenir 
la rupture en défendant auprès de ses amis la politique de M. Mole. 
Il avait hautement approuvé l'amnistie, était saiisfait de la conver- 
sion; la plupart des lois présentées lui semblaient bonnes. Tout au 



il. DUFAURE. 321 

plus trouvait-il que la part faite à la chambre des députés dans la 
composition du ministère était insuiïisanîe et qu'il on résultait un 
défaut de confiance entre les ministres et les députés. C'est ce grief, 
haV'ilement exploité par les meneurs de la coa ition, qui détermina 
M. Dufaure à lui prêter son concours. Il prit plusieurs fois la parole 
dans cetie mémorable lutte, mais sans prononcer une parole irri- 
tante : « Je n'agissais pas alors, eut- il occasion de dire plus tard 
sans recevoir un démenti, je n'agissais pas alors par une hostilité 
personnelle; aucun des membres du cabinet n'a pu voir en moi un 
ennemi, il a vu toujours un adversaire pailementaife, cédant à ses 
convictions, montant à la tribune pour ce qu'il croyait l'intérêt du 
pays, ne l'oubliant jamais et redoutant avant tout de blesser les 
hommes lorsqu'il n'aspirait qu'à défendre les principes (l). » 

II. 

Lorsque la coalition eut triomphé, les difficultés commencèrent. 
C'est le périlleux attrait des oppositions de rencontrer des alliances 
trop faciles; l'honneur du pouvoir, au contraire, et sa supériorité 
sont de ne pis tolérer les compromis équivoques, de dissiper les 
obscurités et de rendre à chacun sa place. Dès les premiers pour- 
parlers, M. Barrot et M. Guizot devaient mutuellement s'exclure. 
Entre eux, à cette époque, tout était dilTérent. Au premier moment, 
le roi regarda, non sans une malicieuse iionie, les en)barias des 
vainqueurs; mais, en se prolongeant, la crise déconsidérait le gou- 
vernement. Lorsque la pensée vint de former un ministère sans les 
trois chefs de la coalition, M. Passy, alors président de la chambre, 
reçut la mission de composer le cabinet et s'en)pressa de faire appel 
à M. Dufaure. Il n'entre pas dans notre plan de raconter ici les 
efforts successifs des hommes politiques, les longues négociations, 
les susceptibilités, les ruptures qui fatiguèrent pendant cinquante 
jours les spectateurs les plus patiens. 

Les hommes politiques avaient été irapuissans à trouver une solu- 
tion. Ce fut l'émeute qui la précipita. En pleine paix et en plein 
jour, au milieu de Paris, des forcenés s'étaient jetés sur les postes, 
avaient désarmé les sentinelles et tenté de soulever une insurrection. 
Cet acte de criminelle folie fut réduit à l'impuissance par l'accord 
des troupes et de la garde nationale. Le soir de l'émeute, pairs de 
France et députés se pressaient dans les salons des Tuileries; une 
telle audace faisait sentir le prix d'un gouvernement capable de 
résister à toutes les surprises. Le maréchal Soult eut l'idée de pro- 

(1) Discoui*s du 15 janvier 1840. 
TOUK LI. — lS8i. 21 



322 REVUE DES DEUX MONDLS. 

liter de ce sentiment pour former dans la soirée un ministère. Il la 
fit agréer au roi, et à mesure qu'arrivait un des personnages qui 
devaient entrer dans la combinaison, il était appelé : dans un pareil 
monieiU, personue ne refusa. La soirée s'avançait. On avait hâte 
de terminer la formation du cabinet avant l'heure où s'imprimait le 
Moniteur. Un officier d'ordonnance du roi reçut l'ordre d'aller cher- 
cher M. Dufaure, qu'il dut réveiller. « II fut un peu plus long que les 
autres à se décider, dit un témoin oculaire, mais la gravité des cir- 
constances triompha de ses doutes (1). » Sans dédaigner les satisfac- 
tions que donne le pouvoir à une âme éprise du bien, il répugnait 
aux ambuions vulgaires. « Ce n'est pas un ministère que j'ai accepté, 
disait-il à son ami Vivien, c'est un fusil dont je me suis armé pour 
aider au salut du pays en faisant face à l'émeute. » Du rest^. le cabi- 
net où il entrait répondait bien à ses vues. Les esprits chagrins 
pouvaient penser que le centre droit y était trop fortement repré- 
senté. Appuyé sur M. Passy, M. Dufaure ne jugeait [>as que le centre 
gauche eût à se plaindre du concours de MM. Duchâtel et Villemain. 
Heureux de s'asseoir au conseil près de son voisin de Saintonge, et 
fier d'y retrouver son illustre professeur, il avait avec eux « des 
liens de raison et d'intégrité communes et se sentait , suivant, la 
belle expression de M. Guizot, prêt à affronter en leur compagnie 
toutes les responsabilités. » Pour assurer la majorité, il fallait mar- 
cher d'un pas ferme et recueillir des adhésions par d'utiles réformes 
mûrement préparées et publiquement défendues. A ce point de vue, 
nul département n'était appelé à jouer un rôle plus fécond que le 
ministère des travaux publics. 

A la crise commerciale et financière de 1830 avait succédé une 
période de prospérité prodigieuse; le gouvernement comprit qu'il 
devait seconder cet essor de l'activité nationale et, de bonne heure, 
il se montra prêt à y consacrer de grandes ressources. Eu formant 
un ministère nouveau avec les travaux publics, qui avaient fait par- 
tie jusque-là du m.inisière de l'intérieur, il signalait l'importance 
croissante de ce service et reconnaissait publiquement, l'influence 
pohtique qu'il avait conquise dans l'état. Développer le réseau des 
routes, les améliorer ou en créer de nouvelles, étendre et relier les 
canaux, creuser le lit des rivières, attirer le conmierce du monde 
en offrant aux (lottes des ports vastes et sûrs,, assainir le sol et 
trouver dans les entrailles de la terre les richesses minières, tels 
étaient les premiers problèmes qui s'imposaient à l'esprit laborieux 
du nouveau ministre, il n'ajourna pas leur examen. 

Les immenses ressources que lui offraient les études accumulées 
des ingénieurs lui permirent de préparer rapidement les élémens 

(1) Notes du marquis de Dalmatie, citées par M. Guizot. [MémoiveSy iv, 308.) 



M. DUFAURE. 323 

d'un exposé destiné à frapper l'esprit des dépiiiés. Quelques jours 
après la formation du cabinet du VI mai, M. Dufaure dépdsa un 
projet qui consacrait lih millions à l'amélioraiion des grands ports 
de commerce : Marseille, Le Havre et Calais, aussi bien que INantes, 
Rouen et Bordeaux, étaient compris dans ce vaste ])lan. Depuis deux 
ans, un budget extraordinaire des travaux publics avait été créé 
pour offrir aux chambres les moyens de recourir à l'emprunt toutes 
les fois qu'une entreprise serait commandée par un grand intérêt 
national. A ses yeux, il n'en existait pas de plus impérieux que 
la proteciion du commerce maritime. A ceux qui l'accusaient d'avoir 
préparé ;;vec une hâte fébrile un projet dont les chiflres paraissaient 
en ce temps hors de proportion, il répondit en discutant pied à 
pied, avec une compétence technique, les détails des travaux. La 
fertilité de ressources qu'il déploya dans les deux chambres pour 
assurer le vote de ce projet ne contribua pas dans une faible mesure 
à augmenter son crédit. 

Toutefois, en présentant ce plan, il n'avait rien créé. Un problème 
bien autrement compliqué s'imposait à son examen, La construction 
des chen)ins de fer languissait. Deux ans avant les Anglais, nous 
avions ouvert notre première ligne dans le bassin hoiiiller de Saint- 
Etienne; puis, après dix ans de torpeur, se produisit, lors de 
l'ouverture de la ligne dn Saint Germain, une période d'engoû- 
ment. L'agiotage conijiromit les nouvelles entrei)rises, que l'énor- 
mité mal prévue des dépenses acheva de décourager. Le ministre 
des travaux publics ne perdit pas une heure pour proposer aux 
chambres des mesures destinées à sauver les premières compa- 
gnies. 

Au cours de la discussion, les systèmes les plus absolus se firent 
jour. Il se trouva des députés pour soutenir l'exécution et l'exploi- 
tation par l'état. Contre un tel abus de la puissance publique 
M. Dufaure se hâta de protester : « Il faudrait doubler les impôts, 
disait-il; ils sont assez forts. N'allons pas tarir la source qui est entre 
les mains des contribuables ; laissons à l'action privée le soin de faire 
quelque chose; ne « dpsoccu[)ons » pas, si je puis parler ainsi, nos 
concitoyens; laissons-leur les moyens en même temps que la res- 
ponsabililé de faire quelque chose pour le pnys. Ne prétendons pas 
tout donner à l'élat. Je représente ici l'état, je ne l'oublie pas; mais 
je ne veux pas qu'il ait la prétention de tout faire. J'appelle Tindus- 
trie privée à concourir avec lui. » (Discours du 6 juillet 1839.) 

M. Dufaure avait entr'^.vu des doctrines que son respect de l'ini- 
tiative individuelle ne tolérait pas et il avait eu à cœur d'en faire jus- 
tice; mais il avait hâte surtout de marquer son j^assage aux aflaires 
par un elïort visible qui ranimât les courages. Il forma une cora- 



32/i REVUE DES DEUX MOA'DES. 

mission qu'il tint à honneur de présider et qui fut chargée d'exa- 
miner sous toutes ses faces ce grand problème. Dès la première 
séance, il avait fait le tableau de l'impulsion générale sur le con- 
tinent, comme en Angleterre. « Seuls, disait-il, nous ne pouvons 
rester immobiles au milieu de ce mouvement. — Comment et par 
qui se feront les chenjins de fer en France? C'est la première ques- 
tion qui vous sera soumise. Sera-ce par l'état ou par les compa- 
gnies? S'il convient qu'il y ait concours de l'état et des compagnies, 
quelle sera la nature, quel sera le mode de ce concours? L'état 
accordera-t-il une subvention aux compagnies? Leur garanlira-t-il 
un minimum d'inlérèts? Viendra- t-il à leur secours par un prêt 
comme en Angleterre? Se rendra-t-il actionnaire dans l'entreprise 
comme en Amérique? Ou bien les départemens, les villes même, 
accurderont-elles une subvention comme en Irlande? » 

A ces questions si nettement résumées le ministre joignait l'étude 
du cahier des charges, la constitution des sociétés et la réforme de 
la législation sur lexpropriaiion pour cause d'utilité publique. Pen- 
dant trois mois, les séances se succédèrent et le travail commun 
fut conduit avec une rare persistance. M. Dufaure souhaitait trop 
vivement le développement de l'association pour hésiter à défendre 
l'exécution par les compagnies; mais les chances à courir étaient 
telles, l'expérience si nouvelle qu'il chercha à rétrécir le champ des 
risques ; c'est à lui que revient l'honneur d'avoir imaginé et fait pré- 
valoir une transaction dont la sagesse a été reconnue depuis. Toutes 
les déceptions, tous les mécomptes avaient porté sur le prix imprévu 
des terres expropriées et sur la construction des travaux d'art. A coup 
sûr, avec le temps, l'expérience se formerait, mais il fallait éviter de 
faire peser les conséquences des faux calculs sur des actionnaires 
que découragerait la moindre erreur. L'état seul devait s'engager 
dans cette voie nouvelle pour frayer la roule; il exproprierait, ses 
ingénieurs exécuteraient les terrassemcns et élèveraient les travaux 
d'art, tandis que les compagnies n'auraient qu'à étendre le ballast 
et à poser les rails. Tour elles, aucune surprise n'était à craindre. 
Dans le partage des dépenses, l'état se réservait l'inconnu, assumait 
tous les risques. Al. Dufaure eut à vaincre des résistances sérieuses, 
mais il parvint à triompher des préjugés et à déterminer la majo- 
rité de la commission. 

Il soutint avec non moins de vivacité un procédé qui offrait aux 
couqiagnies le concours de l'état sous une forme nouvelle. Au prêt 
direct, aux souscriptions d'actions, il préférait de beaucoup la 
« garantie d'intérêt, » qui devait rassurer les capitaux privés, sans 
rien enlever aux compagnies de leur indépendance. 11 développa les 
avantages de ce système; il ne put obtenir que la cummissiou lui 



M. DL'fAURE. 325 

donnât la préférence sur toutes les autres formes du concours de 
l'état. L'avenir devait singulièrement justifier ses prévisions (1). 

La revision de la législation sur l'expropriation fut accomplie en 
même temps. Les inconvéniens de la loi de 1833, les lenteurs de 
ses procédures appelaient une prompte réforme. La commission 
pénétra dans le mécanisme de la loi pour en corriger toutes les 
imperfections. Parmi les innovations, la plus importante était la 
création de moyens spéciaux pour permettre à l'état, en consignant 
le prix attribué aux propriétaires, de se mettre, eu cas d'urgence, en 
possession des terrains. A vrai dire, c'était une édition revisée de la 
législation pratiquée depuis six ans. M. Dufaure tenait pour indis- 
pensables ces revisions inspirées par l'expérience et qui, loin d'ébran- 
ler l'autorité des lois, servent à les consolider. Il avait été frappé 
de ce que valaieut en Angleterre ces lois d'amendement qui redres- 
sent les pratiques tout en maintenant les principes; en présentant 
le projet à la chambre des pairs, il était heureux de confier à son 
expérience un tel genre de réformes. 

V Pendant l'automne de 1839, le ministre des travaux publics ne se 
borna pas à préparer les projets qui devaient imprimer une si heu- 
reuse impulsion à l'activité nationale; il suivait personnellement les 
grandes entreprises qui se rattachaient à son ministère. INon-seule- 
ment il posait la première pierre de l'hospice des Jeunes-Aveugles, 
achevait la colonne de Juillet, surveillait l'extension de l'hôtel des 
Sourds-Muets, la construction de l'asile des Aliénés, mais il inspectait 
lui-même les progrès des grands travaux qu'il avait défendus à la 
chambre; il ne se passait pas une semaine sans qu'il se rendît sur 
lun des chantieis ouverts à Ivry, aux Batignolles tt à Asnières, afin 
d'encourager par sa présence les ingénieurs et de presser l'achè- 
vement des voies de communication qui contenaient en germe toute 
une révolution. 

Ces entreprises, qui satisfaisaient à la fois son amour du bien et 
l'inclination qu'il avait pour les créations nouvelles, n'alisorbaient 
pas à ce point son esprit qu'il ne fût très mêlé à la politique active 
du cabinet. Le sentiment de la solidarité ministérielle était trop 
développé à cette époque pour que les ministres fussent tentés de 
s'isoler et de s'abstraire dans leur spécialité. Plus d'une fois, il eut 
à défendre ou à engager la politique du ministère. Il intervint dans 
les affaires d'Algérie pour déclarer que le drapeau français n'aban- 
donnerait pas la régence, multiplia les projets relatifs à nos posses- 
sions africaines, et ne se montra satisfait que lorsqu'il eut fait voler, 

(1) Nous devons au dernier survivant de la grande comaiission de 1839, à M. Valentin 
Smith, qui en était le secrétaire, ta communication de prccicux manuscrits dans les- 
quels revivent dos discussions que les procès-verbaux imprimes ont tronquées, abré- 
gées ou obscurcies en omettant les noms des orateurs. 



'326 REVUE DES DEUX MONDES. 

au milieu do l'hésitation de ses amis surpris de sa témérité, un 
amendement an jn'ojet d'adiesse portant que la France voulait con- 
server ses étnblisseinens « sur une terre que sa domination ne quit- 
tera plus- » (ni.scours du 15 janvier ISAO.) 

Sans pousser le gouvernement dans les voies de la politique bel- 
liqueuse que lui conseillait la gauche, M. Dufaure ne voulait pas 
que la volorjtê de maititenir la paix en Eiu'ope semblât un mol 
d'ordre i!npo^-é aux ministres par une volonté snp<'tieure. M était 
prêt à reconnaître l'heui-euse influence exercée par l'esprit si ferme 
et si éclairé du roi, mais il redoutait par-dessus tout que le cabinet 
parût privé de celte indépendance qui , à son gré, pouvait seule 
inspirer le respect. Son langage sur les aflaires d'Espagne, sur les 
circonstances dans lesquelles l'ébranlement du trône constitutionnel 
et l'appel pressant de !a reine Isabelle pouvaient déterminer une 
intervention est net sans cesser d'être politique, et lier sans l'ombre 
d'une provocation. 

La politique intérieure le trouvait non moins résolu. Entré dans 
le cabinet comme repiésentant du centre gauche, il y tenait par 
l'autorité de sa parole toujours prête une grande place. Les mem- 
bres de la gauche gioupés soit autour de M. Thici-s, soit autour de 
M. Barrot, avaient vu, non sarrs déplaisir, leurs cheJs exclus de la 
combinaison. Ils oi-servaient ceux qui semblaient avoir usurpé leur 
rôle et ne cherchaient pas à rendre facile la tâche du niiuistère. 
M. Dufaure ne s'en alarmait pas. Il ne méprisait pas les petites pas- 
sions par morgue; il les négligeait par une disposition de sa nature, 
s'en apercevait à peine et n'aimait pas qu'on les lui iît voir. Aussi 
n'essayait-il jamais de ramener un homme aigri en exerçant sur lui 
une action ])ers()imelle et directe. Il n'avait de goût pom* agir et 
gouverner que du haut de la tribune, a Ce n'est ni par des sacrilices 
d'opinion, dit-il un jour, ni par la corruption qu'on peut bien gou- 
verner; c'est pa'- la sincérité, par la loyauté, par le religieux dévoû- 
ment à ses 0|)iiiion8 qu'on peut obtenir la considération et la force 
morale dont il est nécessaire d'être revêtu quand on a l'honneur 
d'être dépositaire du pouvoir. » (9 janvier 18/|0.) 

Il avait une très haute idée du rôle qu'assumaient les ministres 
entre la royauté et les chambres. A ses yeux, la fiction constitution- 
nelle de l'irresponsabilité royale devait être absolue, et il dépendait 
entièrement des ministres qu'elle lût une réalité. « iNous nous sonnnes 
dit, déclarait-il au nom du ministère, que les moyens d'éteindre 
les passions qui menaçaient la personne du roi, de les étoiilTtîr, de 
les prévenir dans l'intérêt de la constitution autant que de la royauté, 
c'était d'attirer sur nous tous les dangers qui pouvaient résulter 
de la responsabilité des affaires que nous allions entreprendre ; nous 
avons pensé que notre premier devoir était d'être parlementaires, 



M. DUFAURE. 327 

non pas pour contrarier la couronne, mais pour la mettre à l'abri, 
pour la sauver, et quoi qu'il arrive, monter à la tribune et déclarer 
du fond de notre conscience, en toute sincérité, que ce qui se fait 
émane de notre volonté et nous appartient. » (28 niai 1839.) 

"Vis-à-vis du roi, M. Dufaure se montrait non moins jaloux de son 
indépendance qu'à l'égard de la chambre. Il ne tolérait pas que le 
caractère de ses relations toutes politiques avec les Tuileries fût 
l'objet d'une équivoque. Depuis son arrivée à Paris, il n'avait paru 
chez le roi que dans les réunions officielles, non qu'il s'abstînt par 
un sentiment d'opposition : il aimait trop la charte pour ne pas res- 
pecter le premier des pouvoirs qu'elle avait institués, mais son 
austérité était ombrageuse ; elle s'alarmait de tout ce qui ressemblait 
à une faveur et risquait de confondre un visiteur avec un courti- 
san. Le ministère modifia les habitudes, sans affaiblir les répugnances 
de M. Dufaure. Lorsque le roi se rendit à Eu, il pressa son ministre 
de l'y accompagner ; celui-ci résista pendant huit jours, puis il 
céda. On raconte qu'en partant de Paris, il ne voulut pas monter 
dans l'une des berlines royales et qu'il fit le voyage dans sa propre 
voiture. Ce trait de caractère ne blessa que les écuyers de service, 
mais n'enleva rien à l'estime du roi. 11 lui répugnait d'attirer l'at- 
tention, il se montrait simple dans ses actes comme dans sa tenue. 
Sa sincérité dénuée de tout apprêt désarmait les critiques et per- 
sonne ne songea à attribuer ce fait à la recherche malsaine d'une 
popularité qu'il ne poursuivait pas. 

IN'est-ilpas piquant d'observer que ce ministère composé d'hommes 
poliiiqnes si éloignés de toute complaisance envers la couronne 
devait être renversé pour avoir présenté un projet que l'on crut 
inspiré par le roi? Nul n'ignore aujourd'hui quel était l'emploi de 
la liste civile. Le temps a emporté les calomnies, et les panq^hlets 
de M. de Gormenin n'ont plus d'écho. Les satisfactions patriotiques 
que donnait au roi la création du musée de Versailles charmaient ses 
heures de repos et le grevaient de telle sorte qu'il avait grand'peine 
à fournir aux dots des princesses. Le mariage prochain du duc de 
Nemours réveilla les inquiétudes paternelles. Le maréchal Soult pro- 
posa au conseil de soumettre aux chambres un projet d'apanage. 
MM. Duchâtel, Passy et Dufaure luttèrent longtemps et se soumirent 
des derniers. Les conseillers les plus éclairés de la monarchie de 
juillet redoutaient l'effet d'une telle demande. Un projet semblable 
déposé par d'imprudens amis avait été retiré en 1837 par des minis- 
tres clairvoyans. Le cabinet du 12 mai se crut assez fort de son 
indépendance reconnue pour faire passer une loi équitable en elle- 
même et qui eut dû être votée si la France avait eu pour îa royauté 
cet attachement héréditaire qui fait, dans une contrée voisine, la 
force de la monarchie. .Malheureusement le pays ne comprenait pas 



328 REVUE DES DEUX MONDES. 

les condiiions de la roy.i té ; il se plaisait à refuser aux j)riiices des 
apanages, comme il voulait une pairie sans lui accorder l'hérédité. 
En ne discernant pas ces contradiciions, le ministf're alla au-devant 
d'un échec. De crainte de compromettre la personne royale, les par- 
lis conviiiient de vot: r sans débat. Le ministère ni; vit pas le péril 
de cette conspiration du silence, et quand une niajorité de vingt -six 
voix eut rejeté le projet, il ne lui resta qu'à donner sur-le-champ sa 
dèniissi(jn afin de couvrir autant que possible la couronne en pie- 
nant pour lui tout l'échec. 

III. 

M. Dufaure revenait à son banc de député l'esprit libre et la con- 
science très nette. 11 avait hâte de suivre et de contribuer à mener 
à bien les travaux qu'il avait entrepris comme ministre. Ce fut la 
tâche à laquelle il se dévoua, devenant presque aussitôt rapporteur 
des lois qu'il avait présentées, et ne prenant aucune part aux débals 
politiques. Plus que jamais il s'alfranchissait des colerii's. Dans une 
discussion sur la question d'Orient, il venait de juger tour à tour 
la politi [ue suivie par M. Thiers, celle adoptée par M. Uarrot ou 
défendue par M. Guizot, lorsqu'élevant la voix : « Je n'appartiens 
quant à moi, dit-il, à aucune des politiques qui croient se distin- 
guer dans ce débat. Je ne connais aucun parti dans la chambre qui 
puisse m'imposer son opinion : je dis franchement ce que je crois 
vrai et national. » — Ce jour-là, M. Dufaure proclamait son isole- 
ment : il relâchait certains liens, il en rompait d'autres et se décla- 
rait affranchi de tout joug. Pour qui agit de la sorte, toute ambition 
est abandonnée, ou du moins de longtemps ajournée. 11 y a des âmes 
qui se plaisent à ces sacrifices. M, Dufaure avait vu de près les jeux 
changeans de la scène politique; il avait conquis rinlluence, exercé 
le pouvoir, puis l'avait quitté sans regrets. H n'était ni découragé, 
ni dégoûté de la lutte, mais il confondait aisément les combinaisons 
et les intrigues et il mettait une joie secrète à dérouter les unes et 
les autres par sa rude franchise. 

L'année 18/il s'ouvrit par le mémorable débat sur les fortifications 
de Paris. Ce ne fut pas, à vraiment parler, l'œuvre d'un ministère ou 
d'un parti politique. Conçu sous l'inspiration du roi, le projet pré- 
senté par le maréchal Soult et défendu par M. Guizot eut pour rap- 
porteur M. Thiers, qui parut oublier qu'il était tombé du pouvoir et 
qui l'y avait remplacé. xAI. Dufaure ne faillit pas à ce rendez-vous 
du seniiment national et, s'il différa au point de vue technique, il fil 
entendre la plus éloquente défense du projet el du palriolisme qui 
l'avait dicté. 

Il n'avait d'ailleurs ni hâte, ni désir de reprendre l'offensive. A 



M. DUFAURE. 329 

ses yeux, il y avait quatre questions qui présentaient alors un inté- 
rêt capital : le rétablissement du concert européen, la réorganisation 
des forces militaires, la transformation de notre marine, et l'amélio- 
ration de nos finances. A ces questions de premier ordre il était 
résolu à tout subordonner. Il croyait les ministres prêts aies étudier 
et à les résoudre. Il votait donc pour le cabinet. C'était d'ailleurs 
vers les travaux publics et vers les lois spéciales qu'une prédilection 
le ramenait. Les longues discussions sur l'expropriation en I8Z1I, sur 
les chemins de fer en 1842 l'absorbèrent. Son rapport sur le réseau 
d'ensemble est un desdocumens les plus considérables de ce temps. 
D'une rare lucidité, parfois d'une sobriété éloquente, cet exposé 
ouvrit les yeux des p'us rebelles. L'état entreprenait les travaux, 
avançait li7b mill'ons en dix ans et ne laissait aux compagnies fer- 
mières que le soin de poser le ballast et les rails. M. Dufaure ren- 
contra dans ce débat l'occasion qu'il cherchait toujours de combattre 
les " passions locales qui abaissaient trop souvent les délibérations 
de la ch'mbre, et de convier ses collègues aux idées générales qui 
seules pouvaient les rendre fécondes. » Non-seulement il obtint le 
vote, mais rapporteur dans les années suivantes de plusieurs lois de 
concession, il eut la légitime satisfaction de constater le plein succès 
du plan dont il avait contribué à poser les bases. 

Nous ne pouvons le suivre dans toutes les discussions auxquelles il 
se mêla, soit qu'il réclamât pour les fonctions publiques des conditions 
d'admissi!)ilité qui assurassent la capacité en restreignant la faveur, 
soit qu'il professât de son respect envers la magistrature en demandant 
la réduction par voie d'extinction du nombre des juges et l'élévation 
de leurs traitemens, poit qu'il obtînt l'établissement du concours pour 
l'auditorat au conseil d'état. Si nous voulions étudier à sa suite 
toutes les questions qu'il a traitées, il nous faudrait suivre l'histoire 
de nos établissemens africains dont il défendait à chaque session 
l'importance et l'avenir, insister sur le développement de nos rela- 
tions commerciales qui exigeaient non-seulement des routes abou- 
tissant à la mer et l'extension de nos ports, mais des débouchés 
lointains et la vigilance d'une force toujours prête à faire respecter 
le pavillon français. La marine était une des préoccupations les plus 
vives, une des pensées constantes du député de Saintes; son cœur 
battait en parlant de nos flottes; du sang de marin coulait dans ses 
veines. Il faut relire les discours, les moindres observations qu'il 
eut occasion de faire à ce sujet; elles portent le reflet d'une émotion 
qui remuait ses auditeurs. Uni par une communauté d'attachement 
aux plus illustres chefs de nos escadres, lié avec les Duperrô, les 
Roussin, il éprouvait pour les vétérans de notre armée de mer une 
sympathie qui devint avec le temps la plus solide des amitiés. 
C'étaient là ses véritables joies. Quand il pouvait éviter un débat 



330 REVUE DES DEUX MONDES. 

politique, s'épargner une discussion sur une des lois qui excitaient 
l'esprit de parti, et qu'il avait pu défendre la cause d'une de nos 
possessions lointaines, attaquer l'esclavage ou montrer ce que nous 
devions tirer un jour de la France algérienne, il éprouvait un véri- 
table repos d'esprit. 

Malgré son activité laborieuse et les succès qu'il avait remportés 
à la tribune, M. Dufaure n'avait pas trouvé dans la vie parlomen- 
taire tout ce qu'il avait rêvé. Ses lettres peignent plus d'une fois son 
découragement : la chambre n'est pas en nombre ou est inattentive 
aux discussions sérieuses ; à part une élite, ses membres ignorent 
la plnpart des questions; les querelles personnelles, les luttes de 
parti, les espérances d'ambition parviennent seules à la réveiller de 
sa torpeur. Ni l'influence croissante de l'orateur, ni les travaux 
féconds d'un ministère de dix mois n'avaient pu eflacer cette impres- 
sion que laisse après elle une grande déception. 11 cherchait à 
secouer cette mélancolie en multipliant ses travaux ; mais il n'arri- 
vait qu'à surcharger une existence triste et solitaire que l'excès du 
labeur rendait fiévreuse. 

C'est vers cette époque que la Providence lui envoya ce qui fît le 
charme et l'équilibre de sa vie. En s'unissant à la fille du célèbre 
orientaliste Jaubert, M. Dufaure rencontrait un esprit d'éhte qui 
semblait fait pour le comprendre et l'aimer. Habituée à l'activité et 
au mouvement de l'esprit, M"^ Jaubert avait un goût inné pour les 
travaux de l'intelligence et la passion du dévoùmcnt. Elle était de 
ces natures supérieures qui savent remplir la vie sans absorber ni 
détourner un seul jour des travaux féconds. Au contact de cette âme 
dont la vie devait montrer toute l'élévation, le découragement, la 
fatigue morale, le dégoût de la lutte, disparurent. M. DuTaïu-e trou- 
vait, en même temps une famille dans laquelle allait se confondre 
son existence. Ceux qui ont connu M. Jaubert en ont gardé un sou- 
venir que le temps n'a pas effacé. H avait été témoin d'événcmens 
qu'il racontait avec un charme incomparable. L'expédition d'Egypte, 
la mission que lui avait donnée Bonaparte alors qu'il rêvait les con- 
quêtes d'Alexandre, son séjour en Perse, ses souvenirs de voyage 
mêlés aux légendes d'Orient étaient bien faits pour exciter l'ima- 
gination de ceux qui aimaient les projets. M. Dufaure, qui avait 
passé sa vie à luire des, plans de voyages sans jamais sortir de 
France, ne se lassait pas d'interroger son beau-père. Son esprit 
curieux trouvait une satisfaction profonde à écouter les longs récits 
d'un homme qui avait autant d'ardeur d'enthousiasme que de goût 
pour le devoir. C'est sous de tels auspices que s'ouvrirent pour lui 
les joies d'un intérieur de famille qu'il était fait pour aimer, qui 
devint le fond même de sa vie, le refuge et le repos de sa pensée, et 
dont les plus cruelles séparations ne lui ont jamais enlevé l'image. 



M, DUFAURE. 331 

Dans les années qui suivirent, la sympathie qu'il avait ressentie 
pour quelques-uns de ses coUègues se changea en une véritable 
araiiié. Là où il voyait de fortes convictions, où il trouvait la fermeté 
de l'esprit et l'indépendance du caractère, il se sentait invinciblement 
attiré. A. son plus ancien ami, M. Vivien, à M. Ilippolyie Passy, avec 
lequel il marchait en plein accord, s'étaient joints quelques autres 
députés. Ils n'étaient pas assez nombreux pour foi mer un parti, 
mais ils suppléaient au nombre par la valeur, philosophes politiques 
ne poursuivant pas d'utopies, redoutant également de paraître les 
courtisans du roi ou du peuple, jugeant sévèrement le ministère et 
la gauche, et regardant les événemens de haut et de Ijin, en discer- 
nant les fautes avec une clarté pour ainsi dire prophétique. Us avaient 
grand besoin de trouver un refuge dans leur mutuelle estime, car 
la chambre se partageait de plus en plus en deux camps qui brû- 
laient chaque jour d'en venir aux mains. C'est le malheur des luttes 
qui divisent les hommes de tendre toujours à lalbrmaiion d'armées 
adverses et irréconciliables. La discipline des partis est le [)lus impi- 
toyable des jougs. A certaines heures, tout homme f[uiveut y échap- 
per pour conserver la liberté de son jugement et de son vote 
risqtie d'être appelé transfuge. Il y a des esfjriis d'une trempe par- 
ticulière qui n'ont jamais pu se plier, ni dans le gouvernement, ni 
dans Topposiiion, à celte règle toute mihtaire, qui ont mis leur hon- 
neur à 11 aliéner à aucun prix et en aucun cas la pLine indépendance 
de leur votonté. Ne suivant ni M. Guizot, ni M. Thiers, ni M. Car- 
rot, M. IDulaiU'e et ses amis n'étaient aimés d'aucun des groupes de 
la chambre. On les redoutait moins pour fappoint de leurs votes, 
que pour l'influence toujours considérable de leur parole. Il n'y 
avait chez eux ni dédam du pouvoir, ni dépit d'en être éloignés. Ils 
croyaient sincèrement que le gouvernement marchait dans une voie 
funeste qui devait précipiter sa chute. Cette conxiction était chez 
quelques-uns assez ancienne. M. Dufaure, qui avait soutenu pen- 
dant deux ans le cabinet du 29 octobre, s'éluignant de ses amis et 
sacrifiant ses préférences personnelles au rétabhssemeiit du concert 
européen et à la reconstitution de nos forces nationales, pensait 
qu'il était temps de songer à l'opinion publique. Tous voyaient 
poindre, entre les 220,000 électeurs qui composaient le pays légal 
et les influences de toutes sortes qu'excluait la lui électorale, ce 
terrible malentendu qui devait aboutir à une catastrophe. C'est à^ 
l'éviter que servent sous une constitution parlementaire les minis- 
tères iriylis qui prennent à temps les affaires quand le pays est fati- 
gué du bon sens un peu prosaïque des tories. Pour favoriser ces 
relais salulaires, il fallait sortir de la réserve où l'on s'était main- 
tenu. M. Dulaurc, qui avait soutenu Tannée précédente l'adjonction 
des capacités, fit comiaitre en 18/i3 tout son sentiment. « Nous 



332 REVUE DES DEUX MONDE?. 

croyons, dil-ii, que lorsque un gouvernement a duré treize ans, 
duré plus que l'empire, duré presque autant que la restauration, 
nous croyons que ce gouvernement doit examiner sérieusement si 
le moment des réformes prudentes et modérées n'est point arrivé ; 
nous croyons que le mérite des bons gouvernemens est de saisir le 
moment où des réformes modérées doivent être ftiites pour empê- 
cher d'arriver le moment où l'on exigera des réformes plus radicales 
et plus dangereuses. La sûreté du gouvernement dépend essentiel- 
lement, selon nous, du choix qu'on fera de l'instant où ces réformes 
pourront êireopérôes. Je ne dis pas qu'aujourd'hui, immédiatement, 
on peut faire ces réformes, mais je dis que ces ré!ori)ies doivent 
être dès aujourd'hui annoncées et mises à l'étude. » {!"' mars 18/i3.) 

La sévérité de ce langage fit une impression profonde. On s'écria 
sur les bancs ministériels que M. Dul'aure s'alliait à la gauche. Il 
n'en fut rien, et les sessions suivantes virent le député de Saintes 
s'attacher avec le même soin à marquer sa ligne et à s'écarter de 
M. Barrot. Telle était sa crainte de paraître asservi qu'il combattit 
ouvertement des amendemens ou des propositions de M. Vivien, 
afin de montrer qu'en face de sa conscience il ne subissait pas plus 
la pression des partis que le joug de l'amitié. 

M. Dufaure ne s'agitait pas pour rallier autour de lui des collè- 
gues; il ne cherchait pas à former un parti; il était surtout heu- 
reux des adhésions qu'inspirait un souci désintéressé du bien public. 
A ce titre, il en était peu qui lui eussent inspiré plus de joie que 
celle de M. de Toc